Une BD de genre autour de 14-18

    Mauvais genre, Chloé Cruchaudet, éditions Delcourt, 160 pages, 18,95 euros.

    A côté de celle des fusillés pour l’exemple, c’est à une autre réhabilitation de soldat de 14-18 que procède Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre : celle d’un déserteur travesti, dans cette adaptation très réussie en bande dessinée d’un essai historique autour d’un fait divers ayant défrayé la chronique dans les années 20 à Paris.

    Au départ, pourtant, Paul et Louise n’avaient rien pour entrer dans l’Histoire, issus d’un milieu modeste, le jeune homme et la jeune fille se courtisent gentiment dans les bals d’avant-guerre du Paris populo, puis se marient, tout aussi anonymement. L’horreur des tranchées sera à l’origine de tout. Traumatisé par un épisode particulièrement violent, Paul cherche d’abord à se faire réformer, en s’automutilant, puis, cela ne suffisant pas à le faire réformer, il déserte et retrouve Louise, devenue ouvrière-dentellière. Ne supportant plus la vie recluse dans une chambre d’hôtel, il imagine alors de se travestir en femme. Et, progressivement, il se construit une autre identité et devient Suzanne. Le couple va alors vivre une relation étonnante dans le Paris de l’entre deux guerres, entre dissimulation sociale et amours sordides dans les nuits du bois de Boulogne. Le subterfuge va durer dix ans, avant de s’achever tragiquement pour le couple…

    Insolite et incroyable, l’histoire de Paul Grappe et Louise Landy est pourtant réelle. Pour lui donner toute son épaisseur, Chloé Cruchaudet, débute par le procès qui viendra y mettre la conclusion judiciaire, avant de reprendre, classiquement, le fil chronologique. Avec sa mise en page sans cases, son trait fin et épuré et un traitement des couleurs tout aussi minimaliste (en dégradés de gris ponctués de quelques touches de rouge), elle parvient vite à créer une proximité avec ce couple banal et devenu hors-normes. Elle décrit tout aussi subtilement l’évolution psychologique du personnage principal. Hanté par ses fantômes sanguinolents de la guerre, il révèle une vraie fascination pour son double féminin, bien au-delà de la simple question de nécessité. Une ambivalence, bien décrite, qui dépasse les seules contingences de la guerre et qui donne une dimension plus universelle au récit : évocation de l’homosexualité plus ou moins refoulée, de la question de la virilité et de ces “troubles du genre” qui suscite, aujourd’hui, la mobilisation angoissée des ex-croisés anti-Mariage pour tous…

    Avec cette oeuvre, à la fois personnelle et de retranscription d’un fait divers, dans le contexte de la Grande Guerre, Chloé Cruchaudet pourrait avoir le potentiel pour obtenir, en bande dessinée, la même notoriété et reconnaissance qu’a eu récemment Pierre Lemaître en littérature, avec le Goncourt. C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter avec cet album marquant.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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