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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Valère Staraselski: exact et vrai

L’écrivain réédite deux recueils de nouvelles en un livre. Littéraire et profond.

 

Valère Staraselski, écrivain, journaliste. Photographié en mai 2012 au Salon d’Arras. Photo : Philippe Lacoche.

Tenter de dire la vérité: depuis son premier roman, Dans la folie d’une colère très juste, publié en 1990 chez Messidor, puis réédité à L’Harmattan six ans plus tard, Valère Staraselski ne cesse de le faire, de romans en essais (plusieurs livres sur Louis Aragon, dont il est un spécialiste reconnu – Aragon, l’inclassable, L’Harmattan, 1997), de nouvelles (Le Hammam, Scanéditions, 1993) en chroniques (Garder son âme, éditions Bérénice, 2003).

«L’état contemplatif

des personnages, l’univers pastoral

et bucolique y sont décrits avec élégance, panache et poésie.»

«La littérature n’est pas la transcription d’une histoire, la littérature est une tentative sans cesse recommencée de dire la vérité», écrit-il en quatrième de couverture de son présent recueil de nouvelles La Revanche de Michel-Ange, suivi de Vivre intensément repose. Le besoin d’une vérité et d’une exactitude absolues, on le retrouve dans son dernier livre, constitué de nouvelles déjà publiées chez le même éditeur en deux recueils différents, à deux époques différentes (1999 et 2007). Epuisés, ces opus ressortent mais revus et réécrits.

«Le Gant», la première nouvelle, relate la rencontre entre le narrateur, Paul, et une jeune femme, Geneviève Boisgallais, non loin de Chantilly. Dans ce texte, on se croirait chez Nerval mais aussi dans Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Il y a pire comme comparaisons… L’état contemplatif des personnages, l’univers pastoral et bucolique y sont décrits avec élégance, panache et poésie. Dans ce texte, Paul commet une minuscule erreur devant la jeune fille, en confondant le Limousin et l’Auvergne, bévue qui le plonge dans un mal-être indicible, et incompréhensible. Même scénario dans la nouvelle «Les Arènes de Nîmes», où un personnage commet une erreur sur le lieu de la mort de sainte Blandine. «Ces personnages sont comme moi, très attachés à l’exactitude! Surtout dans un monde où tant de fausse monnaie circule. Quand je me trompe, je rougis», confie l’auteur. Alors qu’il se dit non croyant, la religion et ses symboles forts traversent ce recueil délicat et très littéraire. On est en droit de se demander pourquoi. «Dans les années quatre-vingt-dix, l’espérance en un monde nouveau, rendue possible par la révolution bolchévique d’octobre 1917 s’est clôturée avec la fin de l’Union soviétique», explique-t-il. «Et ce sont les religions qui, pour les damnés de la terre, ont très souvent remplacé l’idéal révolutionnaire. Pour moi, qui suis de culture judéo-chrétienne, j’ai retrouvé dans les Evangiles un peu de cet idéal révolutionnaire qui m’anime toujours.» Valère Staraselki aurait-il besoin du doute existentiel pour accéder à cette vérité qui lui est si chère?

Philippe Lacoche

La Revanche de Michel-Ange, suivi de Vivre intensément repose, Valère Staraselski; La passe du vent; 278 p.; 15 €.

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Six héros britanniques et un amour fou

 

La photo des aviateurs britanniques tombés le 9 août 1944, près de La Neuville-en-Beine.

Il y a deux mois, j’ai reçu un SMS de mon tout premier amour, une adorable Ternoise, connue au cours de notre prime adolescence, aimée quelques années plus tard. D’une blondeur éblouissante, yeux azurins, pommettes saillantes, asiatiques, couettes de lolita, K-Way bleu ciel, Clarks, elle était en sixième, allemand première langue; j’étais en cinquième, refusant déjà la langue de Goethe, m’adonnant à celle de Shakespeare, étayant cet apprentissage par le décryptage des paroles des chansons des Stones et de celles des Beatles. Elle pratiquait l’athlétisme, discipline dans laquelle elle excellait; je tatanais comme arrière droit dans l’équipe minime, puis cadette de l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT), club dans lequel, juste avant la deuxième guerre, mon père avait officié au même poste. Elle me fascinait. Il n’y a rien de plus pur, de plus beau, de plus fou, de plus inouï qu’un premier amour d’adolescent. Alain-Fournier et son Grand Meaulnes l’ont parfaitement exprimé avec une poésie infinie. Je la dévorais du regard; elle me regardait à peine. Je me réconfortais en caressant, distrait, les panties orange de Marie-Christine, une petite Ternoise, mignonne et charnue comme une pêche de vigne. Mais mon cœur était ailleurs; il n’était qu’à elle. L’inaccessible. Il me fallut attendre quatre ans pour, qu’enfin, elle s’intéressât à ma personne. Je m’étais mis à jouer de la guitare comme un forcené, écumant les groupes de rock’n’roll, de blues et de boogie de l’Aisne. Un soir d’automne, elle frappa à la porte de la maison familiale. Elle voulait me voir. Je compris le message. Notre histoire d’amour dura deux ans, entrecoupée d’une rupture d’un an. Un amour. Il n’y a pas de mots assez forts pour définir cet état. Nos jeunes cœurs et nos petits corps s’emboîtaient à merveille. Elle me quitta un jour de mai 1975; je me retrouvai exsangue. M’en suis-je un jour remis? Je n’en suis pas certain. Il y a peu, à la faveur d’une dédicace à la librairie «Le Dormeur du Val», à Chauny, je l’ai enfin revue. Je l’ai invitée à prendre un verre dans le café de nos amours anciennes. Même yeux bleus et vifs; mêmes pommettes asiatiques. Même allure de femme libre qu’elle n’est plus car mariée depuis belle lurette. Nous passâmes quelque trente minutes ensemble; j’étais abasourdi. Je fonçais chez mon frère, à La Neuville-en-Beine qui m’offrit le couvert et le gîte. Le lendemain, en repartant vers Amiens, au sortir de La Neuville, je m’arrêtai devant le monument des Sentiers de la Mémoire; il rend hommage à l’équipage de l’Halifax tombé à cet endroit le 9 août 1944, dans le cadre de l’opération Tom 53-Guivry. Deux avions avaient été envoyés en mission de parachutage pour la Résistance. Ils se firent surprendre deux chasseurs allemands alors qu’ils se préparaient à parachuter les armes. L’un des Hallifax fut abattu. Je contemplais les visages de ces six jeunes Britanniques. Temps pluvieux; vent fou. Plaine brune. Émotion devant l’immense courage de ces jeunes gars venus mourir ici pour faire reculer la barbarie nazie. Un nœud de larmes me nouait le cœur. Je me disais que sans eux, sans le courage de milliers d’autres, jamais, peut-être, je n’aurais eu le privilège de connaître cette histoire d’amour si forte, si puissante, au cœur des seventies. Les six aviateurs reposent depuis août 1944 au cimetière de Cugny.

Dimanche 6 octobre 2019.

 

 

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Le charme discret du dandy Levet

 

Il n’en a pas l’air sur cette photographie, mais Henry Jean-Marie Levet était un vrai dandy. Et un grand poète.

Diplomate, chroniqueur, voyageur et phtisique et surtout poète au talent indicible et trop rare.

On ne se méfiera jamais assez des foucades littéraires, emballements subreptices des critiques à l’endroit de poètes maudits, d’écrivains obscurs aux œuvres faméliques, souvent propulsées par des vies agitées, originales, et des destins fracassés. Ça pourrait être le cas de Henry Jean-Marie Levet, poète né à Montbrison, dans la Loire, en janvier 1874, et mort à Menton, dans les Alpes-Maritimes, en décembre 1906. Contrairement à Alain-Fournier, Charles Péguy et quelques autres, il n’eut même pas le temps d’être fauché sur un champ de bataille, une vilaine phtisie le priva de cet honneur. Depuis quelques mois, des artistes, chanteuses et chanteurs, hommes politiques, le portent aux nues. On est en droit de penser que ce n’est pas bon signe. Puis, on se rend compte que l’excellent écrivain Frédéric Vitoux l’a, lui aussi, ardemment défendu, et lui a même consacré un livre, L’Express de Bénarès (Fayard, 2018), titre du seul et unique roman du rare Henry Jean-Marie Levet, opus égaré, ou peut-être détruit par ses parents qui, justement, brûlèrent ses courriers et manuscrits après sa mort. Il faut toujours faire confiance à Frédéric Vitoux, homme de goût. Alors, on ouvre Cartes postales, court opus qui comprend une douzaine de poèmes. Et là, l’emphase est ici nécessaire car on baigne dans le ravissement. Alors, on comprend pourquoi avant Julien Clerc et d’autres aussi contemporains, Larbaud, Morand, Cocteau, Fargue s’agenouillèrent, ébahis, devant les textes du dandy, chansonnier, vaudevilliste, esthète et diplomate Levet.

Comme l’explique dans la préface le talentueux et, lui aussi, trop discret Michel Bulteau, «ces poèmes charrient des épices verbales qui nous enflamment: les Messageries Maritimes, l’océan Indien, le tennis ground, les railways et les officiers français.» Nous voilà revenus «au temps béni des colonies» ou d’une chanson tendre du si moqué Michel Sardou.

«Confitures de crimes»

Plus sérieusement, ce qui, d’abord, séduit chez Levet, c’est la haute tenue du style. L’image est là, subtile, originale, jamais pesante. Jamais il ne fait le poète; il est poète avec un désarmant naturel. Dans «Impression d’hiver», les brouillards sont «hypocondres». Dans «Parades», les marquis épaississent tandis que les marquises se font goules. Dans le chapitre I du Drame de l’allée, le Faune est bien sûr capripède. Et dans le chapitre II, Levet nous fait goûter «aux pieds odorants de châtelaine…» Sous d’autres plumes, ce détail eût pu être légèrement répugnant; chez Levet, point. Il revêt même un délicat pouvoir érotique. On appréciera encore la formule du chapitre IV: «Comme l’automne à son déclin/ A des langueurs de lèvres pâles.» Mais, surtout, surtout, on se pâmera de bonheur, page 59, dans «Outwards», de ce «soleil se couche en des confitures de crimes/ Dans cette mer plate comme avec la main.» Il y a, bien sûr, ces sublimes «confitures de crimes», mais il y a surtout ce «avec» qui n’a ici pas sa place et qui, au final, fait tout le charme boiteux et phtisique de ces deux vers de Levet le dandy. Jouissif. Tout simplement jouissif.

PHILIPPE LACOCHE

Cartes postales, Henry Jean-Marie Levet; préf. Michel Bulteau; La Table Ronde; 105 p.; 6,10 €.

 

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  Les bulles jaunes du 100% pinot noir

                             

 

Nos coupes de Drappier, 100% pinot noir. Le champagne préféré du général de Gaulle.

Quel bonheur de boire une coupe de champagne avec une dame, bien au chaud assis dans un restaurant, alors que dehors le froid sévit! Le restaurant en question: le Robin Room, rue Flatters, à Amiens. C’était Milou qui m’y avait entraîné; elle avait repéré qu’on y servait mon champagne préféré: le Drappier, vin de l’Aube, 100% pinot noir. Un vrai brut. C’était le champagne préféré du général de Gaulle. J’avais un peu mauvaise conscience. Je me vautrais dans un hédonisme éhonté alors que mes camarades les gilets jaunes se caillaient au bord des routes. «C’est mal, Philippe! Très mal!» ne cessais-je de me répéter intérieurement, tout en tentant de tempérer mes remords: je me disais que je les avais beaucoup soutenus sur Facebook et un peu dans la rue. On fait ce que l’on peut dans cette fichue vie. Milou me regardait penser. Plusieurs filles me l’ont déjà dit: «Tu as l’air idiot quand tu penses, Marquis!». Milou ne me le disait pas; le pensait-elle? En revanche, j’ai l’air inspiré quand je rêvasse. Je me mis donc à rêvasser. Tout en avalant une gorgée de Drappier, une image surgit dans ma mémoire de poisson rouge. Novembre 1970; je me trouvais dans le préfabriqué du collège Joliot-Curie de Tergnier où ma classe, la 3e D à la mixité brisée tellement, en 4e, nous avions enquiquiné les filles, avait trouvé refuge. Odeur du fuel du poêle. À côté de moi, Eudeline (pas Patrick mais un Ternois, fils de cheminot – nous l’étions tous – qui s’adonnait à la colombophilie); devant moi: Gilles Gaudefroy (RIP), dit Fabert avec sa blouse de Nylon bleu, et Eddy Lartigot, avec ses lunettes à grosses montures comme celles d’Henri Calet. Au loin, près du poêle, la voix de Serge Boulard, notre excellent professeur de français qui nous fit, cette année-là, découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier et Le Mur, de Jean-Paul Sartre. Il y avait dans l’air comme un long silence grave; une atmosphère de pesanteur. À travers les fenêtres, on aperçoit l’air gris de novembre; cette couleur caractéristique des villes ouvrières de l’Aisne, cette couleur de presque deuil des automnes d’antan; ceux qui ont connu les envahisseurs barbares à trois reprises, les destructions totales, les bombes, les déportations, la Résistance fer et toutes les résistances. Résistance. Ce mot résonnait très fort dans nos grosses têtes de jeunes Ternois. Le général, le grand Charles, comme nous le surnommions affectueusement, copiant en cela nos pères et nos oncles, venait de décéder à Colombey-les-Deux-Eglises, à deux pas d’Urville, commune où est fabriqué le Drappier. Serge Boulard avait acheté L’Humanité, Le Monde et L’Aurore pour voir comment la mort du grand homme avait été annoncée. Milou me regardait. J’étais à Tergnier en 1970. Les fines bulles du Drappier me rafraîchissaient la mémoire.

Dimanche 16 décembre 2018.

 

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 Patrick Modiano et moi, Philippe Laroche

Patrick Modiano et moi : une longue histoire. La première fois, ce fut au cours d’une nuit de 1982, je crois. Oui, je crois seulement, je ne suis plus sûr. Plus sûr de rien. Cette nuit donc, je me mis à dévorer Villa triste, court roman d’un écrivain qui, jusque-là, m’était totalement inconnu. Lui, le grand Modiano. Un choc. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. La même impression que lorsqu’à l’âge de 7 ans, à la faveur d’une opération de l’appendicite réalisée à l’hôpital de Chauny (Aisne), où sept ans plus tôt, j’avais vu le jour, Ginette, une copine de ma mère, m’avait fait cadeau de Tintin au Tibet pour me faire oublier mon lit de souffrance. Cette fois, au même endroit, grâce à Hergé, naissait en moi le plaisir de lecture. Sept ou huit plus tard, autre coup de foudre: Serge Boulard, notre professeur de français, en classe de troisième, au collège de Tergnier, nous avait fait découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Magique. Lire ce roman à 15 ans, c’est comme se faire un shoot de romantisme en plein cœur.

Patrick Modiano. Photo : Francesca Mantovani. Gallimard.

Décalaminer son âme d’adolescent. J’étais Augustin Meaulnes. Et j’avais bien l’intention de le faire savoir à l’adorable petite blonde à couettes, à K-Way vert et à Clarks que je convoitais depuis la classe de sixième et dont j’étais éperdument amoureux.

Je repensais à tout cela, il y a quelques jours, alors que je venais de terminer Souvenirs dormants (éd. Gallimard, 112 p., 14,50 €) et Nos débuts dans la vie (éd. Gallimard, 96 p., 12 €), les deux derniers opus de Modiano. Je me revoyais aussi proposer à Christian Lebrun, rédacteur en chef de Best, d’interviewer le créateur de La Ronde de nuit, car je venais de me rendre compte qu’il avait travaillé pour une maison de disque, qu’il avait été aussi parolier (avec l’excellent Hugues de Courson; les paroles de «Étonnez-moi Benoît», chantées par Françoise Hardy, sont de lui), et, surtout, qu’il avait fréquenté assidûment le Golf Drouot dans les années 1960. Je me fendis qu’une longue et belle lettre sur une feuille à en-tête «Best, revue de rock, 23, rue d’Antin, Paris 2 e», dans laquelle je lui disais toute mon admiration et mon intention de le rencontrer afin de rédiger un article. Il ne me répondit jamais. Quelque dix ans plus tard, le seul roman qu’il me dédicaça en service de presse, il me nommait Philippe Laroche, comme l’assassin présumé du petit Grégory. Il y a cinq ans, environ, je le croisai du côté de la rue Bonaparte. Je le hélai: «Bonjour Patrick Modiano!». Mais perché très haut dans ses pensées, il ne répondit pas, pressa le pas. Et je vis sa longue silhouette qui s’éteignait tout au fond de la rue dans la grisaille parisienne. Mon regretté ami, le romancier et grand Résistant Jacques-Francis Rolland, me parlait souvent de lui. Il l’avait connu jeune. Il me racontait comment il venait visiter sa mère, comédienne, alors amie très proche de Jean Cau. Jean Cau qui, traverse l’œuvre de Modiano sous divers noms. Patrick, à cette époque, était, me disait-il, très désargenté. Mais ceci est une autre histoire…

Dimanche 19 novembre 2017.

 

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Ces livres et ces trains qui me font du bien

 Tu sais, lectrice, amour, poulette, lolita, dame mûre, il n’y a pas que toi qui me fasses du bien. Ça va être dur à encaisser mais il n’y a pas que toi dans ma vie; il y a aussi les livres. Alors que mon train quittait Paris-Nord et qu’il glissait dans l’air hiémal saturé par l’humidité et par l’électricité bleutée des caténaires énervées, je me demandais ce qui faisait que j’aimais tant les trains, les voies, les gares, les ambiances ferroviaires, et les livres. Les trains, je crois comprendre: mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à plusieurs reprises, caporal (car il savait lire et écrire) comme Cendrars, contrôleur dans les Chemins de fer du Cambrésis (grâce à son métier, il s’arrêta, un jour, dans l’estaminet de Bazuel, près de Catillon, son lieu de naissance et près des voies, fit la connaissance de celle qui, une soixantaine d’années plus tard, deviendrait ma grand-mère), puis employé à la SNCF dès1936 où il fera toute sa carrière en gare de Tergnier (Aisne). Mon père, lui, réalisera toute sa carrière au bureau de l’arrondissement, près du cimetière où repose aujourd’hui mon grand-père, où mon père reposera et où j’espère aussi finir mes vieux jours auprès de mes copains, fils de cheminots, comme moi. La boucle est bouclée, lectrice ma dame mûre, ma lolita, ma fée, mon, opium. Venons-en aux livres. Ils n’égaient pas seulement ma vie; ils me l’ont parfois sauvée. Ils furent mes défibrillateurs quand mon cœur, broyé par une lolita, une dame, une fille, ne voulait plus repartir. Ce fut Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, quand Régine avec ses couettes, son K-Way, ses Clarks et sa mère communiste responsable de la cellule locale, refusait de sortir avec moi en quatrième. Ce fut L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars quand elle me quitta par un ignoble mois de mai de1974 après m’avoir accordé six mois d’une vive passion. Ce fut J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller, quand un matin brumeux, en panne de Lexomil, il me prit l’idée de sauter sur le ballast, alors que le Paris-Tours avait pour mission de me conduire vers l’école de journalisme. Ces livres, je les lisais toujours dans le train. La boucle est bouclée, lectrice. Attachez vos ceintures! Attention au départ!

Dimanche 5 février 2012.

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Copines et copains

Lacoche, hussard noir dans le vert bocage

Lectrice, bel animal soumis, jette un oeilci-dessous, tu y découvriras un bel article sur le marquis des Dessous chics, article signé par Michel Mainnevret, dans L’Union.

http://www.lunion.presse.fr/article/aisne/lacoche-hussard-noir-dans-le-vert-bocage

 

Publié le samedi 07 janvier 2012 à 11H00 – Vu 41 fois

 
Philippe Lacoche, lors de sa dédicace ce mercredi à la mairie d'Hirson : « Qu'est-ce qui fait le style ? C'est la simplicité. »

Philippe Lacoche, lors de sa dédicace ce mercredi à la mairie d’Hirson : « Qu’est-ce qui fait le style ? C’est la simplicité. »

Philippe Lacoche vient de produire « Des rires qui s’éteignent ». L’écrivain ternois a remonté l’Oise pour parler lecture et écriture avec les Hirsonnais.

DIFFICILE de reprocher quelque chose à Philippe Lacoche. L’homme est bon, trop bon sans doute eu égard aux milieux dans lesquels il évolue. Philippe Lacoche était ce mercredi à Hirson, le matin au lycée Joliot-Curie, l’après-midi dans une librairie et le soir à la mairie.
L’écrivain et journaliste (à Amiens) sort un roman Des rires qui s’éteignent *. Parallèlement, ce « hussard d’automne » se retrouve au centre d’une revue, Chiendents, où les textes sont magnifiquement rédigés. Rayons de soleil dans un début d’année crépusculaire.
Tout cela fait beaucoup pour un seul homme au même moment ! Qui est donc ce Philippe Lacoche ? Un Picard, un homme de plume, de valeurs et de repères, un amoureux des gens et de la vie, un gars du terroir un peu franchouillard, un raconteur d’histoires, un amateur de rock, une photo en noir et blanc, un ado rêveur et blessé. On s’arrêtera là. Une vingtaine de romans, recueils de nouvelles et quelques essais ont installé le personnage en Picardie. Et sur la scène nationale.
Devant les lycéens, ce mercredi, il se livre sur la lecture et l’écriture. Avec cette belle formule : « L’écriture et la lecture, c’est comme une histoire d’amour entre deux êtres. » Un peu plus tard : « J’ai pris un plaisir fou avec Diderot, Molière, Maupassant, entre autres. Et surtout avec Le Grand Meaulnes , d’Alain Fournier. »
Des brumes de Sologne décrites par ce dernier à la mélancolie des terres picardes, il n’y a pas loin. Lacoche est, en effet, synonyme de Picardie. Passionnément. Il y a quelques années, il rédigea même un pamphlet sentimental sur cette région, menacée alors dans sa configuration administrative.
Lacoche, c’est aussi, en soi, un bel exemple « d’ascenseur social ». Pas simple, à première vue, quand on est d’extraction modeste, d’émerger de Tergnier, entre triage et chemin de halage, afin d’exister à Paris dans « le » milieu littéraire et de l’édition.
Celui qui est né à Chauny, a donc vécu son adolescence dans la célèbre cité cheminote. Il est passé de Cité Roosevelt (1994), qui a vite connu une dimension nationale, à une collaboration régulière au Magazine littéraire, puis au Figaro Magazine et au Figaro Littéraire.

Point d’équilibre

À propos de ces deux derniers titres, jeudi soir à la mairie d’Hirson, devant un aréopage bien ancré à gauche, il précise qu’on peut être un hussard de la gauche républicaine et produire de l’encre noble dans ces officines, « où on m’a foutu une paix royale ». Des fois que certains imaginent que le gamin a finalement mal tourné… Toujours simplement, au sein du microcosme parisien, il évoque ses relations privilégiées avec Yann Moix, Denis Tillinac, Patrick Besson, Michel Déon. Tout de même…
Si l’homme a su s’imposer, ce n’est pas le résultat d’une fréquentation assidue des clubs service ou des greens ; la plume et le talent ont produit leurs fruits.
Grâce à une habile gestion des deux activités de journaliste et d’écrivain – le journalisme permettant de fournir quelques histoires au romancier -, Philippe Lacoche a rencontré les bonnes personnes au bon moment.
Avec son style simple et subtil, sa peinture pointilliste des rites sociaux, il s’est rendu indispensable dans un univers littéraire finalement pas si hermétique que ça. Une autre bonne nouvelle là encore.
Musique (il a été journaliste à Best), terroir et… politique. Sur ce terrain parfois glissant, l’homme nuance : « Je ne suis pas un romancier à message. Et puis, la littérature, c’est au-dessus de la politique. »
Dans la terre de gauche qu’est Tergnier, il a trouvé son point d’équilibre autour du patriotisme, « la France terre d’accueil ». Beaucoup plus « prolo », que « bobo », il a même remporté en 2000, avec HLM, le Prix populiste, un terme gratifiant pour lui. Un prix remis à Belfort sur les terres du « Che » par Jean-Pierre Chevénement, qu’il apprécie beaucoup.
« La littérature, si ça peut nous élever de nos basses conditions animales », constate-t-il. Le roman Des rires qui s’éteignent remporte déjà de bonnes critiques dans des espaces aussi différents que La règle du jeu (revue de BHL), Causeur.fr (le site d’Elizabeth Lévy) ou encore Valeurs actuels.
Un Lacoche arrivant pour beaucoup comme une boussole dont on a soudainement besoin.
Michel MAINNEVRET
* Chez Écritures, disponible à Hirson à la Librairie moderne.
** Éditions du Petit véhicule, 44 000 Nantes.

 

 
 

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