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Confiné au jardin : lilas, tanche et veau mort

Le parfum incomparable du lilas. (Photo : Philippe Lacoche.)

Nos lectrices et lecteurs sont en droit de se dire que le jardinier confiné recèle, tout au fond de lui, d’étranges obsessions. Hier, il admirait, dans le verger de son voisin de droite, un cerisier en fleurs qui n’en était peut-être pas un. Aujourd’hui, le voici qui reluque à nouveau le même terrain arboré et qu’il s’émeut devant un lilas en fleurs. Il se renouvelle peu.

Produits Avon

Ce matin-là, il ouvre la fenêtre de sa chambre. C’est d’abord son nez qui est en émoi. Ce parfum incomparable de lilas. Une vague de lumière crémeuse, lourde et blonde comme la crinière de Brigitte Bardot, le conduit à cligner des yeux. Il les ferme. Et rêve. Il revoit sa mère partir sur sa bicyclette Peugeot dans les rues de Tergnier (Aisne). Sur le porte-bagages de son terrible engin: une valisette bleu nuit, mélange de tissu rigide et de plastique doux. Elle contient des produits Avon. Nous sommes au tout début des années 1970. La mère du confiné est représentante de cette célèbre société américaine de cosmétiques. Il fallait bien arrondir les fins de mois quand on était un ménage de cheminots. (Contrairement à ce que pense notre délicieux président amiénois qui reste persuadé que les cheminots sont des privilégiés.) Parmi les produits Avon: un savon au lilas. Il embaume toute la maison. Il rouvre les yeux. Aperçoit le lilas mauve. Un appel le traverse, tel en courant électrique. Un appel à la pêche à la ligne. «On pêche la tanche quand les lilas se mettent à fleurir», dit-on. Il se revoit sur les berges de l’étang d’Argoeuves, plan d’eau du comité d’entreprise de sa société. Les tanches, énormes, y sont nombreuses. Il lui est arrivé de remonter de puissantes grosses brunes à la peau luisante, voluptueuses panthères noires d’eau douces. Il se souvient aussi d’une anecdote. Cœur des années 1960. Enfant, il allait pêcher dans une mare, en fait un trou de bombe, à la pâture de Sanville, au bord du canal, à Fargniers. Un matin, il avait remonté une tanche de ces eaux croupies. Un autre jour, ses copains et lui y avaient découvert un veau mort. Aujourd’hui, les années ont passé. Il ne pense ni à la tanche, ni au veau mort. Il se demande quelle tête avait le pilote américain de la forteresse volante qui avait lâché ce gros pruneau. Ça devait être en 1943 ou 1944. La guerre encore et toujours. Le jardinier confiné n’est constitué que de lourdes obsessions. PHILIPPE LACOCHE

 

 

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Les Dessous chics Littérature

Confiné au jardin : arbre en fleur à l’automne d’une vie

Un bel arbre fleuri tout de rose. Photo : Philippe Lacoche.

Un matin. Le jardinier confiné, mal réveillé, buspironé (10 mg) de la tête au pied, s’avance, le pas lourd comme un Jean Gabin picard. Il fait doux; il a eu des jours meilleurs. «La vie n’est qu’un long souci qui n’en finit pas d’éclore», songe-t-il, philosophe. Un coup d’œil à gauche, chez Tio Guy. Rien à signaler. Un coup d’œil à droite, dans le verger. Son attention est attirée par un arbre, tout au fond, près du garage, tout fleuri de rose. Superbe. Le confiné, peu connaisseur en matière arboricole, se demande s’il s’agit d’un cerisier ou d’autre chose. Un fruitier, en tout cas.

Jubilation

Peu lui importe, au fond. Cet arbre est beau; son pelage de printemps, magnifique. Il n’en faut pas plus pour que ses souvenirs se mettent en branle. Il se revoit, enfant. Printemps des années 1960; le pêcher du jardin paternel est en fleur. Les petits pommiers aussi. Le gosse qu’il est admire ces couleurs à la fois vives et douces, synonyme de résurrection. Des printemps, il n’en a vécu que trois ou quatre. Seuls les deux derniers sont accessibles à sa jeune mémoire. Il lui est difficile de comparer mais, le petit confiné sent bien qu’il se passe quelque chose d’étrange en lui. Comme un éveil, un appel à la vie, au merveilleux de l’existence. Quelque chose de fort. Il ne sait pas encore que, dans une dizaine d’années, les printemps de l’adolescence lui seront encore plus forts, plus merveilleux, sertis de rêves amoureux, érotiques et inavouables. Pour l’heure, il observe; il ne peut s’émouvoir que des couleurs, de la fragilité des fleurs qui, au moindre souffle, se dispersent en une pluie neigeuse. Soixante ans plus tard, les yeux las et gris du confiné, se ravivent devant l’arbre rose du verger du voisin. Mais il sait bien que des tonnes de Buspirone n’y suffiront pas: jamais plus, il ne retrouvera ses yeux d’enfants qui transformaient la moindre couleur en un arc-en-ciel d‘appel à la vie et de jubilation.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Copines et copains Les Dessous chics Littérature

Confiné au jardin : lait de chaux et boules de sucre

Tio Guy en train de peindre son cerisier. (Photos : Philippe Lacoche.)

Il fait très beau, ce jour-là. Le jardinier confiné se rend sur la terrasse, contemple son jardin d’un œil de propriétaire terrien, manière de possédant russe époque Tolstoï, bien avant les kolkhozes. (Le confiné a toujours détenu des références étranges, vieillottes, engagées, certes, mais d’antan, voire réactionnaires pour certains esprits modernes; il connaît mal l’existence de la Russie; pour lui, n’existe que la bien-aimée Union soviétique qu’il vénère car elle a mis la pâtée aux Teutons à Stalingrad.) Son regard se détourne sur la gauche. Et là, que voit-il? Incroyable! Son voisin Tio Guy était en train de peindre le gros tronc de son cerisier.

Canon de 75

Le confiné recule comme un canon de 75, en octobre 1914, au cours de la bataille d’Armentières. «Mais qu’est-ce qu’il fabrique?», se demande le jardinier, interloqué. «Il y a quinze jours, il exposait un radiateur sur sa pelouse comme l’eût fait Marcel Duchamp avec son célèbre urinoir. Aujourd’hui, il peint son cerisier…» Le jardinier s’inquiète. Il apprécie beaucoup son voisin; il commence à s’inquiéter. «Son bel esprit pragmatique ne serait-il pas chamboulé par le confinement?», s’interroge-t-il encore. Il est vrai que l’histoire du radiateur l’avait laissé sur sa faim. En tout cas, les explications que lui avait fournies Tio Guy. D’abord, il avait répondu qu’il était en train de l’exposer, son sacré radiateur, transformant son impeccable pelouse en galerie d’art. Puis, il s’était ravisé et avait expliqué qu’il bricolait, qu’il avait démonté cette foutue bête à chaleur et, ne sachant pas où la mettre, il l’avait déposée sur son gazon. «Tout ça n’est pas clair», rumine encore le confiné. «Rien ne me dit qu’il ne voulait pas réchauffer sa pelouse afin qu’elle poussât plus vite.» Il s’accroupit afin de ne pas être aperçu. Il observe encore. Tio Guy en met un coup. Après s’être pris pour Duchamp, se prendrait-il pour Picabia ou Picasso? N’en pouvant plus, dévoré par l’inquiétude et la curiosité, il interpelle Tio: «Mais que fais-tu donc, voisin?» «Je ne fais que chauler, tête de confiné!», lui répond Tio Guy, étonné de la question. «Ne savais-tu pas que le lait de chaux appliqué sur les troncs permet de détruire champignons et larves des parasites? Grâce à ça, mes cerises sont de vraies boules de sucre…» Le confiné se souvint alors de Babette et de sa famille escargots, et se dit: «Sous peu, je sens que je vais adopter des larveset que je vais faire une omelette.»

PHILIPPE LACOCHE

Pinceau à la main, Tio Guy en met un coup!
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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater thrillers

Zep réussit son retour à la Terre

The End, Zep. Editions Rue de Sèvres, 88 pages, 19 euros.

Après un dernier album de Titeuf, Zep se met au vert chez Rue de Sèvres, avec un nouveau one-shot “réaliste”. Et même flippant.
Tout commence pourtant de façon bucolique. Des promeneurs se baladent dans une forêt des Pyrénées espagnoles lorsqu’ils s’effondrent brusquement, sans raison apparente.
Plus au nord, dans la réserve naturelle de Dokslä, en Suède, Théodore Atem débute son stage dans l’équipe du professeur Frawley. Fan absolu des Doors, dont il écoute le premier disque en boucle, Frawley est aussi un chercheur contesté depuis qu’il tente de démontrer que les arbres possèdent les secrets de la terre dans leur ADN et qu’ils communiquent entre eux d’une manière bien plus complexe qu’on pouvait le croire.
Bientôt, des phénomènes troublants vont apparaître à Dokslä: les animaux ont un comportement inhabituel, des champignons toxiques se multiplient. Des bouleversements liés aux activités de l’usine Pharmacorp qui jouxte la réserve ? Avec l’aide de Moon, l’assistante du professeur, Théodore – au passé d’écolo radical – va s’efforcer de découvrir l’origine du problème. Mais celui-ci pourrait bien être d’un tout autre niveau et n’être que le prélude à un drame de dimension planétaire…

En matière de confrontations entre les hommes et les arbres, on a déjà eu droit à Phénomènes de M.Night Shyamalan sur grand écran ou, plus ancien mais bien plus traumatisant, au roman Génocides de Thomas Disch. Zep s’inscrit ici dans cette même veine apocalypto-écologique, renvoyant l’homme à sa modeste condition d’hôte précaire de sa planète. Surtout s’il devient par trop encombrant et irresponsable.

Le père de Titeuf confie avoir eu l’idée de cette histoire après une discussion avec son fils, qui lui avait raconté une histoire d’antilopes koudous, mystérieusement mortes au Transvaal, où elles proliféraient, apparemment tuées par des acacias qui avaient modifié leur tanin pour en faire un poison mortel. De quoi crédibiliser une intrigue qui pourrait sembler un peu trop barrée New Age ? En tout cas, il parvient à lui insuffler une vraie atmosphère prenante et angoissante. Surtout dans sa première partie.

Graphiquement, l’album s’inscrit donc dans la belle veine réaliste initiée par Une histoire d’hommes. Toujours dans un traitement en bichromie qui suit les différentes variations du récit.
Les personnages sont certes ici un peu stéréotypés, mais surtout bien campés et attachants. Et la passion du professeur Frawley pour Les Doors – notamment pour leur titre The End – offre un double sens forcément approprié à l’album.

Un retour à la Terre réussi pour Zep, qui passe au vert et monte dans les arbre avec ce récit-catastrophe beau et convaincant.