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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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Sale temps pour l’amour

        Ce n’est pas parce que l’amour était le thème du 33e salon du livre et de la BD de Creil que je m’y suis rendu. Non. L’amour, à mon âge: est-ce bien sérieux? Sous les frimas poisseux, humides, pisseux, grisâtres et crades de novembre, je me pose, c’est vrai, la question. Non, ce n’est pas l’amour qui m’a conduit à Creil mais le fait que les organisateurs aient, depuis des années, l’amabilité de m’y inviter comme écrivain, mais aussi comme critique afin d’y animer – avec d’autres consœurs et confrères – débats, conférences et tables rondes.

Roland Gori (à gauche) interviewé par notre confrère Daniel Muraz. Photo : Philippe Lacoche.

Lui, je ne l’ai pas interviewé; j’ai seulement fait sa connaissance et j’en suis ravi. J’ai nommé Roland Gori. (Phonétiquement, tout cela rime parfaitement bien.) Psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie, en compagnie de Stefan Chedri il a impulsé, en décembre 2008, la création du mouvement «Appel des appels». (Le but de ce dernier: lutter contre la sécurisation des hôpitaux psychiatriques et contre le dépistage précoce des jeunes délinquants, mesures proposées par le bouillonnant et extrêmement nerveux Nicolas Sarkozy, que notre actuel et si intensément ultralibéral président de la République amiénois aurait tendance à pousser dans l’océan de l’oubli.) Roland Gori lutte aussi contre la norme, la société consumériste. C’est dire si son discours m’a séduit. Le capitalisme et l’ultralibéralisme en prenaient plein à la tronche. Un vrai bonheur.

Danièle Sallenave. Photo : Philippe Lacoche.

Un autre moment de bonheur intense: lorsque j’ai interviewé Danièle Sallenave pour son Jojo, le gilet jaune (éd. Gallimard, collection Tracts; Nº5; 3,90€). Depuis le début du mouvement, l’académicienne défend les Gilets jaunes. Nous ne pouvions que nous entendre. Elle vient du petit peuple; elle le revendique. Elle ne comprend pas le mépris affiché par les beaux esprits de l’intelligentsia de la gôche à l’endroit de ceux qui en ont marre de se retrouver le 3 du mois dans le rouge et à qui ont reproché de mettre du gas-oil dans leur voiture quand ils vont bosser, à 6 heures du matin. Il est assez répugnant ce mépris de la gôche non-marxiste pour le peuple. On n’a plus le droit d’aimer son pays sans être populiste; on n’a plus le droit non plus de conspuer l’Europe allemande des marchés; on n’a plus le droit de rien face à ces beaux esprits de la pensée unique. Dans son essai, Danièle Sallenave révèle «l’étendue et la profondeur de la fracture qui sépare les «élites» des «gens d’en bas»…» Jojo, le Gilet jaune est un petit livre à mettre entre toutes les mains.

Annie Degroote. Photo : Philippe Lacoche.
Isabelle Rome, magistrat, écrivain. Café L’Aquarium, Paris (XIe). 30 octobre 2012. Photo : Philippe Lacoche.
Arnaud Le Guern. Photo : Philippe Lacoche.
Jean-Claude Lalumière. Photo : Philippe Lacoche.
L’adorable Corine Jamar. Photo : Philippe Lacoche.

Plaisir également de retrouver Annie Degroote, Isabelle Rome, Arnaud Le Guern et Jean-Claude Lalumière, auteur du remarquable roman Reprise des activités de plein air (éd. du Rocher). Et de faire la connaissance de la délicieuse Corine Jamar, tout droit venue de Bruxelles pour présenter son dernier roman Les replis de l’hippocampe (éd. Bamboo). Elle était ma voisine de table; on a bien ri. Lorsque le dimanche soir, j’ai quitté le salon, il faisait toujours aussi froid et humide. L’envie de voir l’Oise de près me prit. J’eusse pu m’y jeter et nager à contre-courant jusqu’à Condren, tout près de Tergnier, la ville de mon enfant où il fait toujours beau. Je m’abstins: j’avais le dernier roman de Modiano à terminer.

Dimanche 1er décembre 2019.

 

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Vingt-quatre heures dans la vie en rose du marquis

 

Sylvie Payet, dite la Marquise (à droite), Isabelle Marsay et François Hédin, au Bar du Midi. Photo : Philippe Lacoche.

Je lance un appel. À la faveur – à la défaveur, plutôt – des trois séances de dédicaces que – grâce à l’efficacité de ma chère Sylvie, dite la Marquise – j’ai réalisées dans mes trois bars fétiches d’Amiens (Le Bar du Midi – BDM –, le Café, dit Chez Pierre, et le bistrot Saint-Germain), j’ai égaré mon adorable petit carnet de prise de notes Gallimard. Il est rose tendre, comme le cœur et les fesses d’une vingtenaire – et rend hommage, grâce à son titre à l’un de mes écrivains préférés, Stefan Zweig: Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. J’ai dû le perdre dans l’un de ces trois bars, ou sur le trajet. J’étais pourtant bien parti dans cette tournée que, Sylvie et moi, avions surnommée Mise aux verres (mon roman se nomme Mise au vert, beau titre, trouvaille de mon éditeur Arnaud Le Guern, des éditions du Rocher); bien parti, oui, au BDM, j’opte pour un café, à la grande surprise de mon grand ami Arnauld Persyn, le carrossier le plus littéraire de France, grand lecteur, venu me saluer fraternellement. Chez Pierre, je pris, je crois, une limonade que je consommais tout en devisant avec Danie, une très charmante sexagénaire, qui, me dit-elle, trouvait quelques intérêts à lire mes chroniques dominicales. J’avoue que cela se gâta au bistrot Saint-Germain. Là, je retrouvais tous mes copines et copains (Florence, Mélanie, Luc, Sylvie bis, blonde comme la nuit avec sa crinière de panthère féline et sauvage, Estelle, brune comme les blés, béquillée et entorsée, équipée d’une voix grave qui fait tout son charme, etc.; plus de copines, certes, au final) au son de la musique distillée avec talent par mon ami Paul Henrion, élégant dans sa veste sixties, aux platines, bercés que nous étions par les lectures réalisées par ma chère Marquise, par Jean-Pierre Ternisien, ancien légionnaire – qui m’a inspiré le personnage de Jean-Claude Depard dans Mise au vert –, Dragan, mon Serbe préféré (tu sais, lectrice fessue et soumise que depuis le premier conflit yougoslave, et contrairement à l’intelligentsia bobo, social traître et bien pensante, j’ai toujours soutenu, en compagnie de mes copains écrivains Patrick Besson, Thierry Séchan – RIP–, Alain Paucard, Jérôme Leroy, etc., nos amis du peuple serbe, francophile, agréablement anti allemand, anti nazi, contrairement à d’autres, plus au nord de ce beau pays qui, très vite, portèrent l’uniforme de la Wehrmacht quand ce ne fut pas celui, sombrement dégueulasse, de la Waffen-SS. Là, l’ambiance était si festive que je me suis laissé embarquer. Et les canettes de Cadette et les verres de vin blanc bio passèrent, nombreux, devant mon grand pif de Ternois. Je pense que c’est au bistrot Saint-Germain que j’ai paumé mon fichu carnet rose. Voilà pour l’avis de recherche. Sinon, je suis allé voir deux excellents films au cinéma Le Gaumont. Joker, d’abord, que j’ai adoré car, pour une fois, dans un film ricain récent, la violence est au service d’un propos et d’une cause: la lutte anticapitaliste. Et Mon chien Stupide, d’Yvan Attal, avec son épouse, Charlotte Gainsbourg, d’après un roman de John Fante. Très drôle et terriblement émouvant avec la côte basque (sublime pays!) en toile de fond.

Chrystelle Lamoureux devant l’une de ses oeuvres au Café le Saint-Pierre, à Amiens. Photo : Philippe Lacoche.

Enfin, je me suis rendu avec un vif plaisir à la très belle exposition de Chrystelle Lamoureux, dans le chaleureux café Le Saint-Pierre, dans la rue éponyme. L’artiste explique que ses œuvres sont des odes picturales à la vie, «dans sa splendeur, sa diversité, ses mystères». Elle dessine depuis l’âge de cinq ans. À 17 ans, son talent se révèle avec la découverte des œuvres de Dali, Pollock et Klimt. À découvrir jusqu’à fin décembre. (Je n’ai plus la date précise; je l’avais inscrite sur mon fichu carnet rose comme les fesses des jeunes filles.)

                                                       Dimanche 10 novembre 2019.

 

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 Paris contre l’ennui

                Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui. Il y a peu, les éditions du Rocher avaient eu l’amabilité d’organiser un raout à l’occasion du lancement de mon dernier roman. La soirée se déroulait dans une librairie-bar littéraire des plus conviviales : la Belle Hortense, 31, rue Vieille-du-Temple, dans le IVe. Le lieu, situé au cœur du Marais, a été créé par Xavier Denamur en 1997. Après avoir salué les adorables Julie, éditrice, et Colombe, attachée de presse au Rocher, je tombe justement sur Xavier accoudé au comptoir. Il est affable, volubile, modeste. Tripote mon roman, le retourne dans tous les sens.

– C’est vous Lacoche ? me dit-il, en me toisant, visiblement intrigué par ma veste de zèbre (comme le dit mon petit Gnou ; en fait celle aux couleurs de l’Union Jack, chers aux Mods ; une façon pour moi de rendre hommage à nos amis alliés britanniques ; tu comprends, lectrice, moi, passionné d’histoire, jamais je ne porterai une culotte de peau bavaroise).

Patrick Verbeke.
Agnès Clancier.
Alain Paucard.
Arnaud Le Guern.
Cyril Montana.
Cyril Montana, écrivain. Le Rouquet, Paris. 3 septembre 2013.
Dominique Koudrine.
Enguerrand Guépy.
Emmanuel Bluteau (à droite) ici en compagnie d’Yvan Stefanovitch.
Jean-Claude Lalumière.
Joël Séria et Jeanne Goupil.
Marianne Maury-Kaufmann.

Peu contrariant, je réponds par l’affirmative. Tout de go, il m’offre un verre d’un succulent Pouilly-Fuissé. « Ca commence bien », me dis-je en trempant mes vieilles lèvres dans le délicat breuvage. Il fait beau ce soir-là ; les gens sont de sortie. Soudain, qui crois-je reconnaître tout au bout du comptoir ? Patrick Verbeke, l’un des meilleurs guitaristes de blues français. Cela devait faire trente-cinq ans que nous ne nous étions pas revus. Patrick, j’avais fait sa connaissance en 1981, à la faveur de son premier album solo Blues in my Soul (Underdog/Carrière). Je travaillais comme journaliste pigiste chez Best. Nous traînions dans un Paris repeint en rose en compagnie des groupes du label Big Beat, de Jacky Chalard, un autre vieux copain du Patrick. Ca m’a fait tout drôle de revoir Patrick. Des images me remontaient. Les visages de mes camarades du groupe Bacchus, de solides Bragards, assoiffés de première ; de Benoît Blue Boy ; des Alligators, etc. C’était aussi l’époque du tremplin du Golf Drouot que je couvrais, tous les vendredis, comme critique rock. A côté de Patrick : Hervé Zerrouk, du ancien du groupe les Désaxés. Discussions ; souvenirs. De nouvelles personnes arrivent. Tous des amis chers : le reporter de Libération, Didier Arnaud ; la romancière et dessinatrice, Marianne Maury Kaufmann ; les romanciers Sylvie Payet, dite la Marquise, Dominique Koudrine, Jean-Claude Lalumière et Enguerand Guépy ;  l’éditeur-journaliste et ancien rédacteur du Figaro littéraire, Dominique Guiou ; le secrétaire général du Prix des Hussards, François Jonquères ; le directeur des éditions du Rocher, Bruno Nougayrède ; mon fidèle éditeur et ami de longue date : le romancier Arnaud Le Guern ; la romancière Agnès Clancier ; le bouillonnant écrivain Alain Paucard ; l’éditeur et fondateur de la Thébaïde, Emmanuel Bluteau ; mon copain écrivain, le fraternel Cyril Montana ; etc. L’air de Paris est doux comme une mangue trop mûre. Sur le trottoir, on picole, on fume, on discute. Je suis aux anges. Soudain, qui vois-je arriver ? Le cinéaste Joël Séria en compagnie de la comédienne Jeanne Goupil. Séria : les Galettes de Pont-Aven, l’un de mes films adorés. Jeanne Goupil qui interprète l’adorable Marie dans ce film… Oui, tout me remonte. Le Pouilly-Fuissé coule dans nos veines comme l’héroïne dans celles de Roger Gilbert-Lecomte. Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui.

Dimanche 15 septembre 2019.

 

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Comme un panache mélancolique

    Désinvolture à la hussarde et mélancolie modianesque: le dernier livre d’Arnaud Le Guern envoûte…

Arnaud Le Guern trempe son pinceau dans les couleurs éternelles. Photo : Philippe Lacoche.

Citer un confrère quand il est imparable relève de la salubrité: «L’émotion affleure malgré la pudeur. On dirait le Goncourt, en plus court. Le Guern a tous les défauts: le snobisme, trop de facilités, et une absence totale de prétention. Pourvu qu’il ne les perde jamais.» Ainsi s’exprime Frédéric Beigbeder dans le Figaro magazine du 11 janvier à propos d’Une jeunesse en fuite, le dernier roman d’Arnaud Le Guern. Difficile de mieux dire.

Peintre impressionniste

des lettres françaises

Arnaud Le Guern ici en compagnie de Patrick Besson. Photo : Philippe Lacoche.

Il l’avait prouvé avec ses deux précédents romans (Du soufre au cœur, 2010, chez Alphée; Adieu aux espadrilles, Le Rocher, 2015), Arnaud Le Guern est un écrivain qui manie avec subtilité le panache des Hussards et une mélancolie modianesque. On retrouve ici ces deux qualités majeures qui, actuellement, font trop souvent défaut à la littérature contemporaine, gangrenée par le sociétal, et l’imbécile et éphémère modernité. Le Guern, peintre impressionniste des lettres françaises, trempe son pinceau dans les couleurs éternelles et l’eau de l’universel. On est en droit de l’en remercier.

«C’est l’été. Il fait doux; l’écume mousse

sur la plage.

Les souvenirs aussi.»

Arnaud Le Guern en compagnie de ses amis Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana (à droite). Photo : Philippe Lacoche.

Que nous dit-il? Peu et beaucoup. Peu: son enfance en Bretagne où il revient un jour d’aujourd’hui en compagnie de sa fille. C’est l’été. Il fait doux; l’écume mousse sur la plage. Les souvenirs aussi. Le narrateur se replonge dans les années 1990. Il a quinze ans. Adolescence légère, douce, un brin désinvolte. Les jeunes Bretonnes sont séduisantes et peu farouches. La musique est bonne: Guns N’Roses, Christophe, Niagara, Louise Feron… Et quand la musique est bonne… Voilà pour le peu. Le beaucoup, ce sont les non-dits, les mystères. Ce père, médecin militaire de haut niveau, courageux mais taiseux, franc-maçon discret qui garde tout au fond de lui cette guerre du Golfe qui, au final, l’a brisé. Tout comme l’a brisé la mort, récente, de son chien adoré. Page 162: «Début janvier 1991, la guerre est déclarée. Opération Tempête du désert. Le narrateur apprend la nouvelle à la radio. Dans son oreille: les voix des reporters et le bruit des missiles qui zèbrent la nuit orientale. Scud irakien contre Patriot américain. L’angoisse ancrée en lui, le narrateur poursuit sa vie de lycéen, rythmée par les lettres d’Arabie que son père envoie, dans une époque où la légèreté, déjà, n’est plus une affaire sérieuse.» Les lettres du père seront retrouvées par le narrateur. Il les lira. Elles finiront par l’éclairer.

Ce roman, à la fois mélancolique et mystérieux, détient quelque chose d’envoûtant. Arnaud Le Guern a un talent fou.

  • PHILIPPE LACOCHE
  • Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern, éd. du Rocher; 226 p.; 17,90 €.

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Le marquis à l’Académie et le prix des bulles

De gauche à droite : François Cérésa, Arnaud Le Guern et Christian Laborde.

L’amitié mène à tout; même à l’Académie française. Ainsi, le dernier jour de ce gris mois de novembre, la Marquise et moi, nous nous rendîmes sous la coupole afin d’assister à la remise du Prix Louis-Barthou (1 000 €) à François Cérésa pour son roman Poupe (éd. du Rocher), émouvant ouvrage à la mémoire de son défunt père, et du Prix Jacques-Lacroix (1500 €), dévolu aux animaux, à Christian Laborde pour La Cause des vaches (éd. du Rocher), opus dans lequel il dénonce avec force et vigueur la Ferme des Mille Vaches. Il y avait foule à l’entrée. Dans la file d’attente, nous tombons sur mon éditeur, Arnaud Le Guern qui, œuvrant pour le Rocher, vient soutenir les deux copains. Puis, au vestiaire, c’est contre l’ami Benoît Duteurtre que je me cogne. Chaleureuses retrouvailles. Il est joyeux; il est présent car il va se voir remettre le Grand prix de littérature Henri-Gal pour l’ensemble de son œuvre (15 000 €). Élégante comme à son habitude (veste noire, chemisier et longues boucles d’oreilles blancs; je la prends en photo avec mon chapeau de Paul Léautaud qui lui donne des allures de Patti Smith; adorable!), la Marquise et moi, nous nous asseyons en compagnie d’une cinquantaine de personnes dans une sorte de petit hall. Devant nous, un immense écran comme pour les retransmissions de matches de football. Après les tonitruants roulements de tambours, nous y suivons toute la cérémonie: discours sur les prix littéraires par Michael Edwards, directeur en exercice, la remise des prix aux récipiendaires, nombreux, très nombreux (parmi eux le si picard Stéphane Demilly, Prix Louis-Castex – 250 € – pour Henry Potez. Une aventure industrielle), puis les discours, «D’Alembert: la passion de l’Académie française», par Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel, et «Discours sur la Vertu», de Jean-Christophe Rufin, directeur de la séance. Ensuite, ce fut le cocktail. Délicieux instants. Champagne de belle qualité et aux bulles minuscules. Je discute longuement avec Gérard Manset, Grande médaille de la chanson française pour l’ensemble de ses chansons (médaille de vermeil). Je lui rappelle le long entretien qu’il m’avait accordé, il y a longtemps, à la faveur de la parution d’un de chez livres, dans les jardins fleuris des éditions Gallimard. Il s’en souvient très bien. La Marquise reçoit des compliments du talentueux et homme de goût Jean-Louis Dabadie, académicien, tandis que j’échange quelques propos avec la délicieuse Pia Daix, amoureuse des Lettres et amie du regretté Jacques Béal car ex-Crotelloise, et l’académicien Frédéric Vitoux. Nous faisons la connaissance de Daniel Rondeau, Grand prix du Roman de l’Académie française (10 000 €) pour Mécaniques du Chaos (éd. Grasset). Non sans émotion, nous discutons de son frère Gérard, photographe de talent qui nous a quittés il y a peu, et d’Yves Gibeau qui j’ai bien connu à la fin de sa vie. Daniel Rondeau, nous le retrouvons trois heures plus tard, au Fouquet’s où Jean-Marie Rouart m’avait invité à une dédicace. Beaucoup de monde. Deux coupes de champagne

Daniel Rondeau, Grand prix du Roman de l’Académie française, et votre serviteur, sous la Coupole.

: 30 €. Les bulles n’ont pas le même prix au Fouquet’s qu’à l’Académie. Sur les Champs, il neigeait. Patti-Marquise, si craquante sous les flocons: spectacle gratuit.

Dimanche 10 décembre 2017.

 

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Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

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Vadim Dam Dom ou la vie de Roger Vadim

Arnaud Le Guern fait revivre le cinéaste Roger Vadim, un play-boy littéraire au talent vif. En filigrane: les Trente Glorieuses.
Vadim était la joie de vivre posée sur la peine, un nostalgique léger et pudique. Il tenait en permanence un bouquet d’idées, des projets qui restaient en l’air la plupart du temps.»

Ainsi parle la comédienne (du film Emmanuelle) et mannequin Sylvia Kristel qui entretint une brève mais intense relation avec Roger Vadim, puis retourna aux côtés de son mari, l’écrivain Hugo Claus. Des anecdotes et des propos de ce type, l’excellent livre d’Arnaud Le Guern en recèle, nombreux. Il dresse le portrait d’un des cinéastes français les plus talentueux mais dont la réputation – justifiée – de play-boy occulta un peu les qualités qu’il développa dans le septième art. Il travailla avec les plus grands écrivains contemporains (Roger Vailland, etc.) et adapta les plus grands disparus (Laclos, etc.).

Un livre est riche d’analyses littéraires

Ce livre est riche d’analyses littéraires et cinématographiques. Arnaud Le Guern se souvient que lorsque Vadim voulut porter à l’écran Les Liaisons dangereuses, de Laclos, adapté par Roger Vailland, ce ne fut pas simple. La Société des gens de lettres porte plainte et demande l’interdiction du film. Et c’est un brillant avocat, François Mitterrand qui défendit le cinéaste et l’écrivain, créateur des Mauvais coups.

«L’accusé Vadim est appelé à la barre. Au tribunal, Roger a un brillant avocat: François Mitterrand. Ce sera sa seule plaidoirie. Lyrique, il oppose deux camps théoriques. D’un côté: l’ordre, la morale, la société et la religion; de l’autre: le vice et la contrefaçon. Il feint la surprise. Laclos serait dans le camp de l’ordre, de la morale, de la société, de la religion? Il semblait davantage attiré par le vice. Sur Laclos, Mitterrand est incollable; sur la SGDL et ses présidents successifs, également. Il décortique leurs œuvres. Ce n’est pas triste. Il cite Alexandre Dumas et Alexandre Astruc, en train d’adapter L’Éducation sentimentale. Quel visage aura Frédéric Moreau? La SGDL interviendra-t-elle? Mitterrand limite la casse. Les juges tranchent. Le film sera titré: Les Liaisons dangereuses 1960. Un moindre mal.»

À travers la vie de Vadim, c’est toute une époque que l’auteur ressuscite: celle de la légèreté buissonnière, en tulle et en vichy, des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche.

Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.
Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.

, Arnaud Le Guern, Séguier, 260 p.; 21 €.

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Arnaud Le Guern, un Morand sans le cœur sec

«Adieu aux espadrilles» est un adorable petit roman, sensuel et gracieux, nimbé d’une mélancolie sournoise.
C’est un beau petit roman, poétique, sensuel, légèrement mélancolique, que nous donne Arnaud Le Guern avec Adieu aux espadrilles. De quoi s’agit-il? D’une sorte de lettre d’amour que le narrateur envoie à la femme qu’il aime, Mado. Elle la recevra à Paris, après qu’ils auront, tous deux, quitté les rives du Lac Léman, où ils passent de douces vacances. Lui note ses impressions, ses états d’âme sur un petit carnet. Il observe la belle, la tutoie. «Le monde d’avant, ici, n’est pas encore mort. Les villas en conservent des traces. Rosaces surplombant une grille, volets ancestraux, ornements marbrés d’une balustrade. J’imagine une jeun

Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.
Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.

e femme y prendre l’air. Elle porte une robe blanche découvrant la peau de lait de ses bras. Le soleil se reflète sur un foulard à motifs panthère, d’où s’échappe une mèche brune, et sur la monture crème de ses lunettes noires. Je la surprends alors qu’elle ôte sa culotte, que ses doigts se referment autour du tissu. Quand as-tu, pour la dernière fois, fait glisser ainsi ton étoffe précieuse?» C’est beau; on dirait du Larbaud. Dans ce roman : beaucoup de vin, de crème solaire, d’amour, de sable tiède, de douceur. Et de tempête. Parfois. «Tes yeux furieux zébraient la nuit», constate le narrateur quand sa compagne est au sommet de la colère, piquée au vif par un mot. Elle fait tomber ses lunettes qui lui donnent «un air de maîtresse d’école mutine». Son mascara se met à couler. Car derrière le plaisir et la dolce vita que savourent les deux amoureux, derrière «la mousse lasse des cappuccinos», derrière cette gourmandise pour la lecture et la littérature (Gary, Drieu La Rochelle, Vailland – toujours, encore, toujours Vailland, c’est bien –, etc.), se planque, sournoise, tapie derrière les buissons du plaisir, une angoisse légère, blanche comme du vinaigre blanc qui ronge les rêves de calcaire. Exemple : l’ombre de Pierre, oncle du narrateur, suicidé. Là, on serait presque chez Modiano. Mais, bien vite, le naturel et la vie reviennent à pas de ballerines: «Il faut continuer. La dolce vita, les petits luxes, le sexe, la peau bronzée, les lèvres effleurées, la quête du soleil et des terrasses, les lunettes noires, les volutes, les bars d’hôtel, les bains de mer et d’eau douce, la clandestinité aux yeux de l’immonde», fait dire l’auteur à une fille brune d’une carte postale illustrée par Mel Ramos. Arnaud Le Guern, c’est un Morand qui n’eût pas été titulaire d’un cœur sec.
PHILIPPE LACOCHE
Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern, Le Rocher, 150 p.; 17 €.

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CHRONIQUESLes petits cailloux de Gravier

Il est bien placé, cet article, à la gauche de celui, central, consacré à un autre chroniqueur (Thomas Morales) qui, tout comme Jean-Michel Gravier, est un excellent styliste. Gravier assura une chronique hebdomadaire dans le Matin de Paris, de 1978 à 1982. Elle le fit remarquer. Normal : lui non plus ne manquait pas de panache. Ni d’audace. Ces chroniques sont ici rassemblées grâce à vigilance éclairée d’Arnaud Le Guern, éditeur-écrivain, qui préface l’ouvrage. Arnaud a raison quand il rappelle à propos de Gravier : « A la hussarde, sa plume devant tout autant à Jacques Laurent qu’à Jacques Chazot, il inventait le nightclubbing. Il y avait Pacadis dans Libération, pour le canal épingle à nourrice » et lui, Gravier, préférant le smoking au perfecto. » C’est peu dire que notre homme était un être de liberté ; il tirait sur tout ce qui bougeait à l’époque, ou se trémoussait. On voit passer Depardieu, Mourousi, Anouk Aimée, Étienne Daho, Catherine Deneuve, Coluche, Pancol, Isabelle Adjani. C’est toute une époque, celle des eighties, qui défile sous nos yeux, avec ses paillettes, ses excès, ses airs de disco. Et son angoisse sourde générée par les ravages naissants du sida. Ph.L.

Elle court, elle court la nuit, Jean-Michel Gravier, préface d’Arnaud Le Guern ; postface de Bruce Toussaint ; Écriture, 362 p. ; 23 €.