Categories
Dessous chics

   Succession de saynètes : quelle aventure!

       

Quartier Saint-Leu, à Amiens. La Marquise est à Lille; elle me manque.

Et si la vie n’était qu’une succession de petites scènes? Saynètes plus ou moins reliées entre elles. Parfois oui; parfois non. Parfois sans queue ni tête. On pourrait se croire dans ces films italiens (ou pas) fait de courts-métrages. Des sortes de romans par nouvelles. Et si la vie n’était qu’une succession de petites scènes? De saynètes. Sans importance, comme les petits bals sans importance de mes dix-huit ans, dans le Soissonnais, le Vermandois, le Santerre, le Sud de l’Aisne. C’est si loin tout ça. Des saynètes, dis-je. Port d’Aval, un matin gris couleur de vieil étain. Suis en voiture. À gauche, la Somme dont les eaux d’un vert uniforme Wehrmach file vers Saint-Valery-sur-Somme. À gauche: les locaux du Secours populaire. Suis arrêté à un feu tricolore. Je regarde. Un ouvrier creuse une tranchée; un autre manie un chalumeau, clope au bec. Soudain, ce dernier allume sa cigarette à l’aide de la gigantesque flamme du chalumeau. Puis, reprend la soudure comme si de rien n’était. «Il doit avoir l’habitude», me dis-je, ébahi. «Moi, je me serais brûlé la gueule, et j’aurais dû contacter le professeur Duvauchelle pour qu’il me reconstitue ma gueule de Hussard du BDM.». Dans mon autoradio, Benjamin Biolay semble se moquer de moi. Mais non; il est grave. Ce magnifique morceau qu’est «La superbe». Ça me colle des frissons. J’oublie le chalumeau; j’écoute. Je rêve. «On reste Dieu merci à la merci d’un engrenage/ D’un verre de Campari, du bon vouloir de l’équipage/ Paris est petit quand on le regagne à la nage/ Quelle aventure, quelle aventure…» Autre petite scène; autre saynète. Je suis à Saint-Leu, un soir de mélancolie. La Marquise est à Lille; elle me manque. Je traîne. M’installe au comptoir d’un café au nom inconnu, près du Living. De clients dégustent des huîtres et des bulots. Moi, je bois une bière en regardant les illuminations de Noël. Je sors. Froid humide. On se croirait dans un roman de Simenon, devant la maison d’un notaire qui ne va pas tarder à zigouiller sa maîtresse. Mais non; je ne suis qu’à Amiens (80). Un dimanche soir de spleen baudelairien. Je marche. La rambarde qui entoure le bras de la Somme, place du Dom, est glacée comme les bois des rennes du Père Noël. Autre bar: autre bière. Les clients matent de gigantesques écrans de télé sur lesquels défilent les images du match de foot Monaco-PSG. Je me fous du foot. Je ne regarde que Saint-Leu, les illuminations perdues tout au fond de la brume grise et presque givrée. Saint-Leu où j’ai résidé quand je suis arrivé à Amiens, en septembre 2003. Des visages de filles me reviennent. Je me tais; je pense. Cathie, la brune. Lady B., sensuelle. Léo, lolita gracile comme un faon. Lou, of course, grande Didiche, chanteuse. Toutes ces filles, toutes ces femmes, toutes ces saynètes. Et si la vie n’était qu’une succession de petites scènes. Je pense à Lille, à la Marquise. Demain, peut-être que le jour se lèvera.

                                                        Dimanche 3 décembre 2017.

Categories
Dessous chics

Benjamin Biolay et moi, on ne se quitte plus

Benjamin Biolay et moi, on ne se quitte plus. On a été 57 ans et trois mois, pour ma part, et 40 ans et trois mois pour sa part, sans se voir; il fallait donc qu’on se rattrape. Pour ce faire, j’ai pris l’initiative de me rendre, en compagnie de Lys, au cinéma Gaumont, à Amiens pour voir Au bout du conte, excellent film d’Agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri.Benjamin y campe, avec brio, talent et aura glaciale, le personnage de Maxime Wolf, séducteur à sang froid inquiétant et louche. Quelques jours plus tard, nous nous rendîmes à la Maison de la culture où il

Benjamin Biolay : un excellent camarade.

donnait un concert. Après celui-ci, nous sommes allés le rejoindre dans la loge. Je m’attendais à y retrouver Maxime Wolf, lointain à souhait, d’une froideur et d’une morgue désagréable. Point. Benjamin Biolay est un garçon charmant, élégant, courtois. Qui répond sans ambages aux questions. Sur scène, il avait lâché qu’il connaissait déjà Amiens. Normal: il y venait en 1999 et 2000 car sa petite amie était alors la fille du préfet. «Je passais mes weekends à la préfecture.» La nuit, il sortait peu. En revanche, il se promenait beaucoup dans la journée, notamment aux hortillonnages. Le cinéma? Il adore. «J’adore être interprète, même en chanson.» C’est rare pour un auteur-compositeur. Et de citer notamment Trénet et les Smiths. Les Smiths qu’il adore, en particulier Morrissey. Benjamin, contrairement à Maxime Wolf – et à beaucoup d’autres dans ce métier étrange – développe une modestie naturelle. Je le félicite pour la qualité de ses textes; il me rétorque qu’il est complètement autodidacte, qu’il n’a jamais fait d’études de lettres. En revanche, il lit beaucoup. «J’adore qu’on m’offre des livres.» Modestie encore: lorsque je lui parle de la crise du disque, il ne me cache pas qu’il en souffre. «Je gagne ma vie certes, mais je ne suis pas encore propriétaire. Je compte bien m’acheter une maison un jour.» De gauche? Il l’est sincèrement. Il avoue que ça lui fait mal au ventre de voir les plans de licenciements dans les boîtes de disques. Le lendemain de notre rencontre, alors que je me rendais à Paris, je l’ai retrouvé de nouveau sur le quai de la gare d’Amiens. On a discuté à nouveau. Oui, lectrice, Benjamin et moi, on ne se quitte plus.

Dimanche 7 avril 2013