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Bouboule, Blaise et les frelons asiatiques

L’homme de l’art procède à la destruction du nid de frelons asiatiques.(Photo : Philippe Lacoche.)

   Mes bons voisins, Tio Guy et Béa, m’ont téléphoné, très intrigués, presque affolés.

– Tu as vu le nid dans l’un des pommiers du verger?

«Un nid? Un nid d’oiseau», pensai-je. «Bon. Mais pourquoi, diable, cet appel surprenant?»

– Un nid, oui. Et alors?

– Regarde de ta terrasse. Tu vas voir! Un nid de frelons asiatiques.

Je fonce sur la terrasse. Et là, à à peine dix mètres de ma tronche de piqué potentiel, un énorme nid, une manière de lanterne crémeuse, gigantesque, à base de cellulose. Superbe, à dire vrai. Une sacrée architecture. Comme si les bestioles avaient travaillé à la petite cuillère ou au couteau à peindre. Je m’approche d’un peu plus près. J’aperçois trois ou quatre indigènes, noirs et jaunes comme le drapeau du bien-aimé Empire russe.

– Fais gaffe quand même! C’est mauvais, ces bêtes-là, me prévient Tio Guy. Tu veux mon casque de motard?

Toujours le mot pour rire, Tio Guy. Même dans les situations les plus périlleuses. A deux mètres du nid, un frelon asiatique se met à me regarder de ses minuscules yeux sournois. Je me souviens des bastons dans les bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier (Aisne), dans les années 1970. «Ne jamais baisser le regard, sinon, tu es mort!», m’avait prévenu Bouboule, un fier à bras, gentil comme tout, mais qu’il ne fallait trop chatouiller surtout quand il avait abusé de la bière du Nain d’Alsace. J’avais retenu la leçon; je ne baisse pas les yeux. Lui non plus, le salaud! Que faire dans ces cas-là? Je suis désarmé. Ma chair appétissante et rosée de Ternois bien nourri n’attend plus que son dard. C’est affreux! Je me sens dans la peau d’Yves Montand ou de Charles Vanel, dans Le Salaire de la peur, avec, sous les fesses, quatre cents kilogrammes de nitroglycérine. Ou dans celle de Blaise Cendrars, dans J’ai tué, sublime texte dans lequel l’immense écrivain-poète raconte comment il liquide un Boche à l’eustache au cours de la Première guerre mondiale. «Œil pour oeil, dent pour dent. A nous deux maintenant.» Là aussi, c’est lui ou moi. Soudain, il baisse sa garde et son regard par la même occasion. Et met les bouts vers un destin plus incertain que les rives évoquées par mon regretté ami Robert Mallet. Je regagne la terrasse, en roulant légèrement les épaules comme au temps des bastons, des bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier, et de Bouboule.

– Ce n’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? On ne peut pas laisser cet hôtel à dardons en l’état. Il y a plein d’enfants dans le coin… lâche Béa, inquiète, à juste titre; elle a pris le temps de téléphoner à l’un de ses copains pompiers qui lui a donné le numéro de téléphone d’une entreprise spécialisée dans la défrelonisation.

Je sais que ma voisine Aurore détient les coordonnées de la propriétaire du verger qui réside maintenant dans le Sud de la France. Elle l’appelle. Deux jours plus tard, une manière de cosmonaute arrive, tout de blanc vêtu, équipé d’une sorte de chalumeau. Après une dizaine de coups de fumigène avec son ustensile magique, les bestioles s’envolent par centaines. Prudent, j’assiste au spectacle derrière la fenêtre de ma véranda. Subrepticement, un frelon asiatique se pose sur le rebord. Et se met à me fixer de ses petits yeux sournois. « J’en suis sûr; celui qui m’a défié deux jours plus tôt. Ça ne va pas recommencer?» me dis-je. Et cette fois-ci, Bouboule n’est pas là pour me conseiller. Je fonce vers le téléphone et appelle la police. On n’est jamais trop prudent. Mon copain et confrère Tony Poulain, chroniqueur judiciaire de notre cher journal, devrait, sous peu, le retrouver à la faveur d’une audience du Tribunal de Grande instance.

Philippe Lacoche

Dimanche 29 novembre 2020

Un nid très impressionnant ! (Photo : Philippe Lacoche.)
Tio Guy, l’été dernier badigeonnait son gros cerisier. Pensait-il déjà lutter contre l’invasion des frelons asiatiques? (Photo : Philippe Lacoche.)
Blaise Cendrars, auteur de “J’ai tué”.
Le regretté Robert Mallet, auteur du livre “Les Rives incertaines”.

 

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Debout, les damnés de la terre !

      Un soir à la télévision, sur France 3, le talentueux André Manoukian a invité le tout aussi talentueux Bernard Lavilliers dans le cadre de son émission La Vie secrète des chansons. Lavilliers, je le connais depuis mes années Best, c’est-à-dire au milieu des années 1970. (Non, tu n’étais pas encore née, lectrice-lolita à petites socquettes blanches.) Pour être tout à fait honnête, à cette époque très rock’n’roll (avènement du punk à Paris: 1977; j’en ai parlé avec Patrick Eudeline dans ces mêmes colonnes, il y a peu), ils étaient peu nombreux, les critiques de rock, à s’intéresser à la chanson française. Même lorsque celle-ci flirtait étroitement avec les riffs qui nous préoccupaient. A la faveur de la rubrique Rock d’Ici, que j’animais en compagnie de la regrettée Brenda Jackson, du sympathique Alain Pons et de l’intrépide Michel Embareck, je parcourais la France à la recherche de pépites dans les cours rapides des rivières provinciales. Christian Lebrun, mon admiré et respecté rédacteur en chef, devait penser que j’avais l’esprit en tamis. Il ne devait pas avoir tort: les femmes qui ont peuplé ma vie, m’ont souvent fait remarquer que j’avais le cerveau rempli de petits trous. Je suis une sorte de poinçonneur des lilas picard. Ainsi, lors d’un reportage sur le rock à Nancy, je fis la connaissance de Charlélie Couture, qu’Yves Montand, à l’époque de Solidarnošc (lui, l’ancien docker, lui l’ancien communiste, se pointait à la télévision la poitrine bardée de badges pro-Walesa, et tenait des propos plus anticommunistes que ceux d’un socialiste néolibéral) persisait à appeler Charly Lacouture. Couture venait de se faire signer par Island; à ses côtés, l’un des meilleurs guitaristes français: Alice Botté. Si rock; si littéraire. Un très grand artiste, cet Alice. Le Bernard, je ne fis pas sa connaissance en reportage, mais grâce à Blaise Cendrars. Au cours d’une chronique que j’avais consacrée à l’un de ses albums, j’avais fait remarquer que ses textes, son allure et son sens de la bourlingue me faisaient penser au créateur de La main coupée. Bernard me téléphona aussitôt pour me faire savoir que Cendrars était justement son poète préféré et qu’il venait d’acheter, hors de prix, l’un de ses tapuscrits originaux au cours d’une vente aux enchères. Notre amitié, ainsi, se scella. Un peu plus tard, j’assistais à l’un de ses concerts, à Lyon, en compagnie du nightclubber Alain Pacadis, de Libération, avec qui, au cours du voyage dans le train, nous parlâmes de machines à laver. (Allez savoir pourquoi?) Une autre fois encore, je l’interviewai en banlieue parisienne où il répétait avec son groupe qui comprenait, comme choriste, Valérie Btesh, la soeur de Richard Anthony que j’avais connue au Golf Drouot quand elle jouait encore avec le groupe de folk Tangerine. Nanard me confia ce jour-là qu’il ne comprenait pas pourquoi Libération persistait à le bouder, lui l’authentique homme de gauche (la vraie, celle du peuple) alors que Bayon tartinait des pages entières sur Johnny Hallyday qui, ce n’est pas faire injure à sa mémoire, n’avait rien d’un gauchiste. J’étais content, l’autre soir, de voir Bernard à la télévision. Soudain, il s’est mis à parler de son père, syndicaliste à la manufacture d’armes de Saint-Etienne, ancien résistant. Les larmes lui sont montées aux yeux. Je me suis mis à penser au mien, de père. Cheminot; ternois. Je me suis levé brusquement et j’ai allumé une clope; et je me suis dit que le Nanard et moi, on partageait les mêmes valeurs. N’en déplaise aux bobos sociétaux et aux macronistes modernes, la lutte des classes, ça existe encore. Il arrive même qu’elle nous fiche les larmes aux yeux.

Dimanche 17 mai 2020.

 

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Lectures : sélection subjective

 

Mademoiselle Bambù, Pierre Mac Orlan; Folio. Sacré Mac Orlan! Dans l’un de ses récits, Blaise Cendrars, le bourlingueur, se fiche de sa poire. Il va voir l’écrivain dans sa maison de Saint-Cyr-sur-Morin, et l’épouse de Pierre oblige le Blaise, ancien légionnaire, à chausser les patins afin de ne pas abîmer le parquet, ce avec la bénédiction du maître des lieux. «Tu parles d’un aventurier», rigole intérieurement et gentiment le créateur de L’Homme foudroyé. Aventurier aux petits pieds? Peut-être mais quel écrivain! Ce superbe raconteur d’histoires n’a pas son pareil pour dépeindre les atmosphères des ports du Nord, des estaminets enfumés, et des mondes interlopes. Dans Mademoiselle Bambù, Mac Orlan se sert de son expérience et de ses souvenirs pour décrire aventuriers, flics, jolies putains et mauvais garçons. Tout simplement admirable. (Aventurier aux petits pieds? Pas tant que ça. Il fit la Grande guerre et fut blessé grièvement, devant Péronne, sa ville natale. Respect! Cendrars: langue de pute!)

Monsieur Paul, Henri Calet; Gallimard. Henri Calet. Calet: c’est du lourd dans la littérature française. Pourtant, on a l’impression qu’on ne l’entend jamais. Il ne l’a jamais ramené avec sa tronche de comptable, ses lunettes à grosses montures façon Paul Nizan. Il eut une existence à la fois discrète et houleuse. Habitué des champs de courses, il piqua dans la caisse de son entreprise et dut s’exiler en Uruguay pour échapper à la justice. Les faits prescrits, il se fit une belle réputation dans les milieux littéraires et journalistiques, au sortir de la Deuxième guerre, repéré par Jean Paulhan et Pascal Pia. Dans toute son œuvre, il décrit avec humanité et sensibilité les obscurs de la société, ceux dont on ne parle jamais. S’il n’était pas mort un 14-Juillet de l’année 1956, nul doute qu’aujourd’hui, il eût pris fait et cause pour nos chers Gilets jaunes. Dans Monsieur Paul, un père rédige un testament à l’attention de son fils. Il y raconte sa vie qu’il enjolive un peu. En quatrième de couverture, Calet rédige un texte de présentation qui se termine ainsi: «Une vie à deux dimensions seulement: le passé, le présent; pas d’avenir.» «Sublime, forcément sublime», eût dit la Margot.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Lecture : sélection subjective

 

Confinement? Continuons nos conseils de lecture, toujours affreusement subjectifs.

Tout le pouvoir aux soviets, de Patrick Besson; Stock. L’autre fois, j’ai commis une erreur en vous conseillant Ah! Berlin, de Patrick Besson. Non pas que ce livre ne soit pas à la hauteur; au contraire: il est succulent. Mais introuvable aujourd’hui. (Espérons qu’un éditeur bien intentionné le rééditera.) Je vous conseille donc de vous jeter sur Tout le pouvoir aux soviets. Déjà, le titre est superbe. À l’image du texte qui nous promène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015. C’est vif, drôle et impertinent. Du Besson de haut vol.

Une si douce fureur, de Christian Authier; Stock. Critique au Figaro littéraire, Christian Authier est un très talentueux romancier. Il nous donne ici à lire un roman d’amour de belle facture écrit avec panache et sensibilité. Tout sonne juste: les personnages, les dialogues, l’époque. Une sacrée réussite.

Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, de Jean-Marie Rouart; Robert Laffont. Un gros livre (906 pages) qui se lit avec un vif plaisir car Jean-Marie Rouart est un styliste hors pair. Et l’opus est fort utile: l’auteur passe en revue les écrivains de son cœur (Rabelais, Restif de la Bretonne, Antoine Blondin, Romain Gary, Blaise Cendrars, etc.). Il donne à chaque fois d’un extrait de leurs œuvres. Remarquablement réalisé.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Lecture : conseil de confiné

 

Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire. Pour vous aiguiller un peu, voici une deuxième sélection subjective si vous avez déjà épuisé la première publié mercredi.

-Villa triste, de Patrick Modiano; Folio.

«Ils ont détruit l’hôtel de Verdun. C’était un curieux bâtiment, en face de la gare, bordé d’une véranda dont le bois pourrissait.» Ainsi commence Villa triste, le meilleur roman de Patrick Modiano, paru en 1975. Si ça, ce n’est pas une phrase d’écrivain… Mais qui sont ces «ils»? Pire que la Mort et ses motards dans le film de Cocteau, ce sont le Temps qui fuit, la modernité et ses mecs à trottinettes qui bousillent tout. Qu’est-ce que c’est beau, Villa triste. Sublime.

-Drôle de jeu, de Roger Vailland; coll. Les Cahiers Rouges; Grasset.

Le roman le plus «vrai», le plus lucide sur la Résistance. Roger Vailland, l’un des plus grands stylistes de la littérature française du siècle dernier (il écrivait aussi bien que Morand mais se révéla beaucoup plus communiste) y avait goûté, à la Résistance. Et avec un courage physique inouï. Il a l’élégance aristocratique très XVIIIe siècle de ne pas donner dans l’héroïsme à tout prix. Il y a des trahisons, des lâchetés. Et quel plaisir de retrouver le regretté Jacques-Francis Rolland, ancien professeur de lettres à Beauvais, sous les traits de Rodrigue. Admirable.Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire.

La main coupée, de Blaise Cendrars; Folio.

Du lourd. La Grande Guerre racontée par le petit bout de la lorgnette et par un immense poète. Sous la boue sanglante de l’horreur absolue: de l’amitié, de la fraternité, de la folie et de l’humour. Et ça se passe chez nous, en Picardie: au château de Tilloloy et à Frise. Indispensable. PHILIPPE LACOCHE

 

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Une araignée au plafond des toilettes du confiné

J’en entends déjà d’ici qui rigolent: «Le marquis, il voit tellement d’araignées qu’il les met en photo! Il doit aussi en avoir une au plafond. Il faudrait qu’il arrête d’aller au Bistrot Saint-Germain et de descendre des verres de Cadette…» Les gens sont méchants. Au Saint-Germain, à mon grand dam, je n’y vais plus, confinement oblige. Oui, lectrice adorée, convoitée, soumise et possédée, je suis confiné à cause de cette saloperie de coronavirus. Mon cher Courrier picard a pitié des vieux comme moi; alors, il a eu l’amabilité de m’initier au télétravail. Quel bonheur! Je suis en train taper cette chronique dans ma cuisine, en face d’un meuble en pin contenant mes livres de cuisine et un vieux faitout dans lequel je continue à cuisiner le pot-au-feu du dimanche à ma petite fiancée. C’est bon de bosser chez soi. Le journaliste que je suis a la curieuse impression de redevenir l’écrivain que je suis quelques fois.

Mon cher et regretté chat Wi-Fi. Photo : Philippe Lacoche.
Blaise Cendrars.
Roger Vailland.
Le faucheux. Photo : Philippe Lacoche.

Il ne manque plus qu’un chat ronronnant à mes côtés. Un chat: je pense à mon cher Wi-Fi qui m’a quitté il y a quelques années et qui aurait été de faire chauffer sa douce panse de matou sur le système d’aération de mon ordinateur. Confiné, oui, je suis. À cause de mon grand âge. De l’usure aussi. Je ne plains pas. À vouloir faire le jeune homme dans les clubs enfumés jusque pas d’heure, à courir après les poulettes qui courent bien plus vite que moi, voilà ce qui arrive… Un vieux qui a vécu, c’est fragile. C’est la vie. Confiné, je lis; je relis. (Je me replonge dans mes auteurs préférés: Blaise Cendrars, Roger Vailland, Pierre Mac Orlan, Patrick Modiano, Kléber Haedens, Michel Houellebecq, Patrick Besson, Éric Neuhoff, Jean-Marie Rouart, Yann Moix, etc.) Je téléphone aux amis que je n’ai jamais le temps d’appeler. J’observe mon jardin, les fleurs et les oiseaux qui le peuplent. Et je contemple les bestioles qui résident dans ma maison. Exemple: ce faucheux (opiliones pour les érudits) qui avait établi, il y a peu, son domicile dans mes toilettes. Tous les matins, quand j’allais pisser, je lui disais bonjour. J’avais la curieuse impression qu’il me répondait. En tout cas qu’il s’était habitué à moi car, le jour de notre première rencontre, il tremblait de tous ces frêles membres. Et au fur et à mesure de mes visites, il ne tremblait plus du tout. Je crois même qu’il me regardait avec ses petits yeux malicieux. Depuis deux jours, je ne le vois plus. Je m’inquiète. Aurait-il été victime du conoravirus? Avec l’âge, je deviens bouddhiste. Il m’est impossible d’écraser une bestiole. Même les moins agréables. Les grosses araignées poilues, je les laisse tomber dans un verre (ou je les attrape délicatement avec un morceau de Sopalin – Société du papier-linge) et je les remets dans le jardin. Enfin, je tiens à prévenir les pangolins et les chauves-souris qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus dans ma maison. Ce serait à cause d’eux, paraît-il, que le monde entier est emmerdé. Il ne faut pas exagérer quand même…

Dimanche 22 mars 2020.

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Alain Paucard: c’est pour tout ça qu’on l’aime…

     «Grenadier-voltigeur»: un roman vif et très français d’un romancier qui l’est tout autant.

Alain Paucard n’aime pas que les bons vins; il s’intéresse aussi à la vie des soldats. PHoto : Philippe Lacoche.

Il se présente au téléphone et dans la vie: «Paucard de Paris! Bonjour!» Il est drôle, vif, direct et franc comme un verre de Chinon, membre du Club des Ronchons, cher au regretté Jean Dutourd. Il aime le vieux rock’n’roll, son Paris, la France, les femmes, la littérature, et le bon vin. Mais pas que. Non, Alain Paucard n’est pas que ça: c’est un sacré écrivain. Auteur d’une trentaine de livres (romans, essais, pamphlets, pièce de théâtre, etc.) chez les meilleurs éditeurs (Le Dilettante, L’Âge d’Homme, Robert Laffont, Le Rocher, Flammarion, etc.), Paucard a son franc-parler et n’a pas la langue dans sa poche; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

«(…)ses trois couleurs bleu, blanc, rouge et, dans le blanc la fleur de lys avec la faucille et le marteau.»

D’une fidélité rare en amitié, il se méfie comme de la peste de la modernité (cette qualité imbécile pour crétins vite démodés), voue un culte à son pays, déteste l’architecture moderne et la bien-pensance le fait éternuer. Il garde un agréable souvenir du général de Gaulle et se souvient de l’indéniable courage des braves soldats de l’armée soviétique qui mirent la pâtée aux Teutons à Stalingrad. On est en droit de ne pas lui donner tort. En ces temps de pensée unique, Paucard a tout pour plaire; c’est encore pour ça qu’on l’adore. Cette fois, à l’instar d’un Blaise Cendrars, d’un Georges Blond, d’un Roland Dorgelès ou d’un Pierre Mac Orlan, il s’intéresse de très près à la vie des soldats à qui – il ne s’en cache pas – il a toujours voué une puissante admiration. Ici, ce n’est pas n’importe quel soldat qu’il a en ligne de mire: le grenadier-voltigeur, c’est-à-dire un fantassin rompu aux combats de première ligne. Aux durs affrontements; à l’avant toute!

L’action de son roman se déroule en 2024 dans un village perdu de Bourgogne. Un jeune lieutenant Cyrille, militaire courageux et parfois étrange, a pour mission de tenir ce bled menacé dans le cadre de la Grande Guerre Intercommunautaire (GGI). Il est à la tête quelques combattants dépenaillés et sous-équipés. Ils surveillent un ennemi qui n’est jamais désigné mais on se doute que celui-ci doit être intégriste, fanatique ou fasciste, ce qui, en fin de compte, revient au même. Cyrille et sa petite bande se souviennent de la terrible bataille de Melun (qui est un peu leur Verdun ou leur Chemin des Dames) et se battent au nom de notre chère France et de sa République, une et indivisible. Bientôt, le haut commandement lui envoie un joli brin de fille: le sergent Christiane.

Ils s’observent un peu; Cyrille se demande ce qu’elle lui veut. Si elle vient là pour lui filer un coup de main, ou, au contraire, pour l’espionner.

Mené tambour (major) battant, ce roman, parfaitement construit (les chapitres, qui portent pour titre les prénoms des combattants, exposent les différents points de vue et contribuent à faire progresser la narration), recèle aussi une sacrée dose d’humour, et de fort jolis symboles politiques: «Soudain, au bout du rang, je le vois, leur fanion, bien plus présentable que le nôtre, avec ses trois couleurs bleu, blanc, rouge et, dans le blanc la fleur de lys avec la faucille et le marteau. Je le salue, et, emporté par un élan patriotique qui sort de moi sans préavis, je le baise.» C’est ce qu’on appelle une nation réconciliée autour de valeurs sûres et souveraines.

On se croirait chez Jacques Perret, le vieux monarchiste résistant qui adorait ses camarades communistes du maquis, ou dans La main coupée de l’inimitable Blaise Cendrars. Mais non, on chez Paucard, Paucard de Paris. Et c’est pour tout ça qu’on l’aime.

PHILIPPE LACOCHE

Grenadier-voltigeur, Alain Paucard;

France Univers; 146 p.; 22€.

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Gazé dans le terrier de mes convictions

François Flamment, 50 ans, mon seul et unique lecteur de ma chronique “Les Dessous chics”.
François Flamment, mon seul lecteur, dans le cortège.

François Flamment, 50 ans, d’Amiens, ancien instituteur, aujourd’hui à la recherche d’un emploi (avis : c’est un garçon charmant, cultivé et discret) adore lire les Dessous chics. Je pourrais écrire que c’est un homme de goût, mais je m’abstiendrai. Lorsqu’il me voit, mardi, devant la Maison de la culture d’Amiens, à la faveur du rassemblement de la grande manifestation contre la réforme des retraites proposée par MM. Macron et Philippe, il s’avance vers moi; nous faisons un brin de causette parmi les pétarades de mes frères cheminots et le brouhaha des manifestants.

Jean-Mac Chevauché réchauffé par la flamme d’un manifestant.

Cela n’échappe pas à mon camarade syndiqué, Jean-Marc, confrère du Courrier picard, qui, à son tour, se joint à notre discussion. Je lui présente François comme un lecteur des Dessous chics. «Ton seul lecteur, tu veux dire!» lance-t-il avec l’humour vachard qui le caractérise.

“Je salue mes copains du collectif Les Poneys, du BDM.”

Je salue mes amis du collectif les Poneys, copains du BDM. Le cortège, alors, s’ébroue vers le Sud sous un ciel menaçant. Nous suivons d’abord, mon seul lecteur et moi, le ballon de la CGT, mon cher syndicat, puis la camionnette de celui-ci car, en bon ancien critique de rock, j’ai repéré qu’il diffuse de toniques chansons engagées, voire enragées; tout cela n’est pas pour me déplaire. MM. Macron et Philippe, et leur équipe d’ultralibéraux antisociaux, me contrarient fort, ces derniers temps. Un peu de musique équipée de paroles hostiles à l’esprit de leurs coups tordus me ravit. Au fond, je suis un homme simple. Toutes les femmes et filles qui ont traversé ma vie d’errance, de misère et d’excès ont toujours su en témoigner quand il le fallait. «Un grand soleil noir tourne sur la vallée/ Cheminées muettes, portails verrouillés/ Wagons immobiles, tours abandonnées/ Plus de flamme orange dans le ciel mouillé…» On dirait du Blaise Cendrars; c’est du Bernard Lavilliers. «Les mains d’or». C’est superbe. Nous passons devant le bâtiment de la CAF, sur le boulevard. Je vibre; je rêve. Je pense à mes rencontres anciennes avec Lavilliers. Nos longues discussions autour de Cendrars, justement. J’étais chez Best, 23, rue d’Antin, à Paris. Déjà marxiste, petit-fils et fils de cheminot, enfant de Tergnier-la-Rouge, enragé contre le capitalisme. Pourtant, Giscard, malgré ses bijoux, n’était pas Macron; lui, fichait à peu près la paix aux acquis sociaux que nos anciens avaient arrachés aux doigts crochus du haut patronat.

Rimbaud pleure.

Je me retourne, aperçois une pancarte d’un Rimbaud en pleurs, brandie par des enseignants, et une autre, hilarante : «La cité se colère.». D’autres paroles s’égrènent de la camionnette cégétiste: «Petit papa Macron», un pastiche de «Petit Papa Noël», un brûlot de Thomas Gaëtan; puis, il est question de «Lenine burgers» et de «femmes qui portent des faux cils». A l’angle de la rue des Otages, la police. Fumigènes. Je fonce en première ligne avec les Gilets jaunes qui n’ont peur de rien. Nous sommes cinq ou six à nous faire gazer sévère. Je pleure comme Rimbaud, mais j’écris moins bien. Une ancienne amie très très chère s’inquiète; elle me dit qu’il faut du «sérum phy». Je comprends qu’elle veut dire «sérum physiologique». Les filles sont amusantes et douces. Même sur les manifestations. Gazé comme un vieux renard dans le terrier de mes convictions qui emmerdent la modernité prônée par les ultralibéraux du macronisme. A 63 ans, est-ce bien raisonnable?

Belle pancarte pleine d’humour “La cité se colère.”
Près du Rectorat.
La célèbre cégétiste Catherine Massalon photographie la manifestation.
Près du ballon de la CGT.

                                                        Dimanche 22 décembre 2019.

 

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Les coups de coeur du marquis

Murielle Compère sans manières

Murielle Compère-Demarcy.

Murielle Compère-Demarcy, dite MCDem, poursuit sa route de poète avec détermination, non-conformisme et exigence. On la retrouve ici avec Dans les landes de Hurle-Lyre, poèmes, textes courts et proses inspirés par Blaise Cendrars. «Risque-toi au poème/et avant de l’écrire, n’oublie pas de le vivre/ Comme Cendrars n’aimait pas le genre «poète»/ ils tordent les lettres en leur donnant des manières/ les lettres tu les attrapes elles te domptent tu t’en arraches/ les lettres tu les remets à l’envers et le poème-express/ rentre dedans, le poème rentre dedans». On y croise aussi Artaud, des Indiens et des bribes de quotidien. Murielle Compère-Demarcy fait gicler les mots et les émotions; elle sonde les eaux du temps qui passe et, par là même, fait siennes les fulgurances du poète-romancier créateur de La Main coupée. Ph.L.

Dans les landes de Hurle-Lyre, Murielle Compère-Demarcy (MCDem), Z4 éditions; 137 p.; 14 €.

 

 

 

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Les rires de nos vingt ans

Jean-Luc Péchinot (à gauche) et Etienne Bonamy. Photo : Philippe Lacoche.

Les vacances, ça sert aussi à ça: retrouver les bons copains. Même ceux que l’ont pas vus depuis des années. Deux anciens amis de mon école de journalisme de Tours (promotion 1975-1977), Jean-Luc Péchinot et Étienne Bonamy, sont venus me rendre visite, il y a peu, dans ma maison de résistant. «Ma tanière», devrais-je dire plutôt. Car l’endroit, un lieu de vie de garçon, est aussi mal rangé que la maison à chats de Paul Léautaud. Jean-Luc, je l’avais revu il y a quelques années à la faveur de la participation de la troupe le Théâtre de l’Alambic – dans laquelle sévit mon confrère Thierry Griois, du Courrier picard – qui donna ma pièce L’écharpe rouge, aux finales nationales du théâtre amateur; cette année-là, elles se déroulaient… à Tours. Faut-il préciser que nous fîmes la tournée des grands ducs, et que les tonneaux de chinon et de bourgueil en prirent pour leur grade? Après avoir été reporter et rédacteur en chef du magazine La Touraine, Jean-Luc est aujourd’hui journaliste indépendant et écrivain. Quant à Étienne, longtemps reporter à But, à Sport, au Figaro, puis rédacteur en chef de l’Équipe et de l’Équipe Magazine, il est également journaliste indépendant spécialisé dans le sport et l’économie du sport et gérant de l’agence CEBO-média. Il collabore aussi à l’Express, VSD, Red Bulletin, et les Inrocks. Étienne, je ne l’avais revu depuis les années 1980. C’est dire que lorsqu’ils frappèrent à ma porte, l’émotion, tous trois, nous envahit. Je leur fis remarquer, poli comme une pierre taillée, qu’ils n’avaient pas changé. C’est-à-dire que le Jean-Luc est toujours le sosie de Roger Vailland, époque La Loi, et Étienne, celui de Jean-Paul Belmondo, époque Le Solitaire, de Jacques Deray (1987). De sacrées gueules de vainqueurs. La raison de leur déplacement dans la capitale picarde? La réalisation d’un livre sur les petites lignes de chemins de fer en France. Fils et petit-fils de cheminot, je me réjouissais de ce ferrugineux projet. En parlant de ferrugineux, les deux gaziers avaient soif. Et pas forcément d’eau. Ils s’abstinrent d’affirmer que ça fait rouiller, mais je le compris ainsi. Je descendis donc à la cave, revins les bras chargés de quelques flacons de vins bios, puis fis réchauffer le poulet que leur avais cuisiné. Trois verres plus tard, les souvenirs tombaient dru comme une averse de mars. Tours, l’IUT; le Pont de fil. Nos vieux professeurs (Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, équipé d’une belle trogne à la Cendrars; Paul Wagret, prof d’histoire érudit; Rossignol, moustachu comme deux Edwy Plenel; André Berkovicius qui nous apprit à écrire court, simple, rapide, sans relatives – je vais me faire gronder s’il lit ces lignes!; etc.). Nos copains de promotion égarés à travers le monde. Ou sortis des sentiers de la vie. Nos petites amies, si jeunes, si mignonnes. Nous parlions, des étoiles dans la tête, les larmes au bord des yeux. Le temps filait comme le collant d’une dame accorte. Nous avions plus de 60 ans, mais nos rires en avaient à peine 20. Merci, les copains. Je vous aime.

Dimanche 22 septembre 2019.

Deux gueules de vainqueurs. Photo : Ph.L.