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Les Dessous chics Spectacle

Julien Clerc : « Maurice Vallet faisait partie de ma vie »

Avant ses concerts en Picardie, Julien Clerc nous a accordé une longue interview à Paris.

Julien Clerc, cinquante ans de carrière, ce n’est pas rien. Si vous deviez retenir cinq événements et dates de celle-ci, quels seraient-ils ?

D’abord, fut la musique. Quand mes parents se sont séparés, de facto ils ont installé un système de deux foyers. J’avais été confié à la garde de mon père, ce qui était rare, mais je voyais ma mère au cours des week-ends. A ces deux foyers correspondaient deux femmes, et deux musiques. C’est pour cela qu’en première date, je mettrai ça. Il y avait la musique classique à la maison, à Bourg-la-Reine, chez mon père et ma belle-mère qui m’a élevé en partie. Quand j’allais chez ma mère, le week-end, il y avait les autres musiques. Par ces deux femmes qui ont été autant les deux mères, la musique s’est installée tout de suite. La chanson française et le jazz chez ma mère, et chez mon père de la musique classique car ma belle-mère était claviériste amateur (piano et clavecin). La deuxième date serait la sortie du premier disque en mai 1968. Une signature chez Pathé-Marconi et le fait d’avoir rencontré, quelques mois auparavant, Etienne Roda-Gil. Le premier disque, La Cavalerie, avec toute l’équipe de départ (Etienne Roda-Gil, Maurice Vallet, Jean-Claude Petit aux arrangements – qui a mis sa patte dès le début en marquant mes compositions, et il y a aujourd’hui des retentissements de son travail qui se retrouvent dans la production de Calogero car ce sont ses arrangements-là qu’il a écouté quand il était jeune adulte  – et moi-même). Troisième date : des dates de scène car c’est par elle que j’ai progressé. Je pense à Hair parce que ça m’a fait gagner du temps en célébrité. Le fait d’avoir accepté de jouer dans cette comédie musicale – après avoir refusé pendant un certain nombre de semaines – m’a aidé car il s’agissait d’un spectacle totalement nouveau. Participer à un opéra rock était un choix important. Quatrième date : Bercy, au milieu des années 1980. J’étais le premier chanteur français à faire Bercy. Dernière date : aujourd’hui car c’est l’année des cinquante ans de carrière. On n’est pas si nombreux à avoir fait une carrière de cette longueur. Mais c’est surtout le fait qu’après tout ce temps, je reste un artiste créatif ; ça, ça compte beaucoup pour moi. Je pourrais continuer à faire des tournées en chantant mon ancien répertoire. Revenir tous les cinq ans… Ca ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est de pouvoir continuer à chanter ma musique, et être capable d’en produire, d’inventer des mélodies car c’est le métier que je me suis choisi.

Est-il exact que vous avez rencontré Etienne Roda-Gil en 1967 à l’Ecritoire, après que vous avez lancé à la cantonade : « Qui veut m’écrire une chanson ? » ?

C’est exact ; il était là. J’ai eu de la chance. J’écrivais des musiques mais je n’avais pas de paroles. Il fallait bien que je trouve un parolier ; ce fut une chance inouïe de tomber sur celui-là ce jour-là ; j’aurais pu tomber sur un très mauvais parolier. Pas aussi novateur, pas aussi atypique on va dire. Ca a marqué toute la suite parce qu’il a mis la barre très haut. Il a mis des paroles qui n’étaient pas dans le manstream. C’est ce qui a fait ce style. Ca a été très important pour la suite car, quand j’ai décidé de travailler avec d’autres auteurs –parce que je voulais renouveler et que je pensais qu’il ne fallait pas continuer à travailler toujours avec le même parolier sinon un jour on risquait de tourner en rond – il avait mis le niveau tellement haut que quand j’ai demandé des paroles à d’autres auteurs, ils ont fait attention. Cela a donc conditionné toute la suite.

Parlez-nous de votre parolier Maurice Vallet, votre ami, qui nous a quittés il y a peu de temps. Quel homme était-il ?

Ce pauvre petit Momo, il avait du mal à exister. Il fallait vraiment qu’il soit mon ami intime (je le défendais, je l’imposais car Etienne était très envahissant ; Etienne n’aimait pas trop avoir de la concurrence). Il a toléré Momo mais ce n’était pas négociable parce que c’était mon ami ; on était ensemble depuis la classe de philo au lycée. Quand Etienne est arrivé dans ma vie, Momo en faisait partie depuis longtemps. Avant de rencontrer Etienne, Momo avait fait quelques paroles de chansons qui n’étaient pas terribles. Le fait qu’Etienne arrive avec son style et ses paroles, ça a suggéré autre chose dans sa création. Il n’est reste pas moins qu’il aura été toute sa vie, malgré tout, je pense, plus un amateur éclairé qu’un professionnel de la chanson. Il écrivait beaucoup, le pauvre, mais c’était très difficile de lui faire changer des phrases ; il procédait, à mon sens, par fulgurances. Il était moins pro qu’Etienne.

Il était très littéraire. Sa chanson « Ivanovitch » lui avait inspirée par Blaise Cendrars.

Oui, je ne sais pas par quel chemin ; peut-être que cela provient de Moravagine. Oui, il était très littéraire ; il était très cultivé. On riait beaucoup ensemble. On a gardé toute notre vie cette relation de lycéens. Et toutes périodes où on a découvert un certain cinéma au Quartier latin. On partageait les mêmes goûts ; en particulier les films de comédies à la française en noir et blanc. Les Lautner… On allait voir ça ensemble. On était des amis. Etienne, ce n’était pas un ami comme était Momo. Ce n’était pas la même relation. Avec Etienne, on  ne partait jamais ensemble en vacances ; avec Momo, tout le temps. Il faisait partie de ma vie. On avait la relation de deux copains. Il tombait toujours plus ou moins amoureux de mes fiancées. Après, il suivait les tournées. C’est vrai que je l’ai beaucoup fait vivre jusqu’à la fin de ses jours il a beaucoup dépensé une partie de ses droits d’auteur en avance, en jouant au poker dans les coulisses de Hair. Ils étaient toute une bande, les maris des actrices… Momo perdait tout le temps… Après, quand il s’est mis à moins écrire, on l’a fait vivre.

Il aurait eu une fin de vie difficile…

Oui. Il a énormément bu. Il était physiquement mal en point. A la fin, il ne buvait plus mais il prenait des médicaments et on avait l’impression qu’il continuait de boire. Il a eu une vie nocturne accomplie. Oui, il a eu une fin de vie difficile ; sa santé se dégradait. De longues années avant qu’il ne parte, il ne voulait plus qu’on se voie. Un jour, il avait eu cette phrase déchirante. Je lui avais dit : « Tu ne veux pas que je passe te prendre ? » Il m’avait répondu : « Non, ça va te faire de la peine. »

C’était à la fois très triste et très élégant. Vous disiez donc qu’avec Etienne Roda-Gil, vos relations étaient plus professionnelles.

Oui, il était plus âgé que moi. Il y a un film qu’a fait Charlotte Silvera qui était magnifique. Elle ne parvient pas à le sortir à cause des héritiers de Roda-Gil. Ils vont l’empêcher de sortir ce film. Tout son argent à elle est passé là-dedans. On le retrouve tel qu’en lui-même ; c’est-à-dire extrêmement centré sur lui-même quand même. Mais un personnage hors du commun. On ne peut pas dire qu’il était pour moi un directeur spirituel car ce n’est pas la vérité, mais il était intellectuellement très puissant et c’était à la fois une relation très riche mais il y avait tout de même des choses qui nous séparaient. Mais ce qui nous reliait était plus important que le reste, je pense. C’est le fait d’avoir créé ensemble ; c’est ça qui nous reliait.

Cette connivence entre vos mélodies et ses mots.

C’est ça. Et le fait de m’avoir des textes, certaines chansons dont on ne sait pas où il allait les chercher. Quand je chante ses chansons actuellement car la tournée est repartie, tout est étonnant pour moi. Il m’arrive même de redécouvrir des paroles. Je pense que personne n’est irremplaçable. Mais lui quand même !… (Rires.) Lui, il était différent des autres.

Fils de Républicains espagnols… Libertaire…

Oui, c’est ça. Moi qui suis sensible aux mondes enfuis, il y a chez lui un monde enfui aussi. Autant il y a un monde enfui quand on va à Vienne et qu’on aime Zweig. Quand on arrive à Vienne, on se rend compte qu’il y a là une civilisation qui a disparu. Il y a là une tradition de pensée qui est partie… J’ai l’impression d’avoir partagé un bout de chemin avec lui, même si on n’était pas toujours d’accord avec ses pensées politiques, mais en même temps d’avoir contribué à porter ses mots. Ca aura été très important, en fait.

Etes-vous nostalgique de cette période ?

Non, je ne suis pas nostalgique. C’est drôle car je viens de faire une émission de radio juste avant de vous rencontrer, et on m’a posé exactement cette question. Ce n’est pas de la nostalgie, non, mais je sais ce que je dois au passé. J’ai toujours eu une relation agréable avec le passé. Empathique. Toute ma vie j’ai eu des amis plus âgés que moi. (De moins en moins maintenant.) Lorsque j’habitais à la campagne – mon métier m’avait permis de réaliser ce fantasme – j’avais pris soin d’avoir pour amis des gens qui étaient d’une autre génération, et là aussi, d’un monde qui était en voie de disparition. Mon meilleur ami à la campagne était lieutenant de louveterie. C’était un vieux chasseur à courre. Il avait dépensé tout son argent ; c’était un fils de rentier comme il en existait encore au début du XXe siècle. Il avait claqué tout son fric avec les femmes. Il était d’un autre monde. Ce monde n’existe plus ; j’aimais beaucoup partager avec lui. Peut-être aussi parce que j’aime l’Histoire. Parce que je suis le fils de quelqu’un d’extrêmement cultivé. Je vois bien que notre époque se culturalise différemment. Il y a plein de choses qui sont en train de disparaître. Pour moi, il est important de rester en contact avec ses gens qui représentent le « monde d’avant ». Mais ce n’est pas de la nostalgie. Je pense être de mon temps ; je pense qu’il y a des trucs formidables à notre époque, notamment sur le plan culturel. Et puis aussi – on en parlait tout à l’heure – quand on voit la richesse de certaines sociétés d’avant… J’ai été très frappé quand je suis allé à Vienne l’été dernier. Quand on pense que Zweig s’est suicidé parce qu’il pensait que le mal avait gagné. Il avait raison, car cette civilisation si riche – des Juifs d’Europe centrale qui avaient donné au monde tant de génies, tant de grands artistes –  a été rayée de la surface de la terre. Ce sont des choses qu’il ne faut jamais oublier parce que même si on dit que l’Histoire ne ressert pas les plats, quand même l’Histoire se répète souvent d’une certaine façon.

En octobre dernier, vous avez sorti l’album « A nos amours », arrangé et réalisé par Calogero. Des auteurs très talentueux (Didier Barbelivien, Marc Lavoine, Maxime Le Forestier, Brigitte Fontaine, Carla Bruni, Vianney, Bruno Gugliemi, etc.) vous ont écrit de très belle paroles. Comment se sont produites toutes ces rencontres ?

J’ai de la chance car les gens qui écrivent bien dans notre langue, dans notre métier, quand je fais appel à eux, je sens bien que ça leur fait quelque chose que je leur demande des paroles. Si j’ai eu une réussite dans ma vie, ça aura été celle-là. Celle de toucher le public, puisque c’est notre métier ; mais je me souviens quand j’ai fait ma première audition avant de rentrer chez Pathé, nous étions en gestation (j’avais, du reste, chanté des chansons de Momo), le gars m’avait refusé. Ca n’allait pas ; ce n’était ce qu’il voulait. Mais il avait eu un doute et m’avait rappelé. J’étais revenu ; j’avais chanté des chansons. Il m’avait dit : « Est-ce que ça vous dirait de chanter des chansons des autres ? » Je lui avais dit : « Jamais ! Jamais ! ». Je voulais chanter sur ma musique. Aujourd’hui, quand je fais appel à quelqu’un, qu’il m’envoie un texte, ça me procure beaucoup de plaisir. Calogero, il y a deux choses… Quand j’étais en train de composer cet album, il y avait une short liste sur laquelle il était le seul. Je me disais : ce serait bien qu’il puisse produire. Pourquoi ? Parce qu’il connaît bien mon travail. Et je trouve qu’il y a là une famille musicale, un goût pour le lyrisme et les grands arrangements. Et en même temps, le rock’n’roll sous-jacent. Je savais qu’il ferait ça bien. On a été aidé par le fait que j’ai réclamé des textes à sa compagne (Marie Bastide qui était un auteur que j’avais repéré) et m’a donné deux beaux textes. Evidemment, il a été aux premières loges pour les entendre. Quer ça arrive par elle n’a pas été fait pour me déplaire.

Est-ce que ce sont les paroliers qui vous proposent leurs textes, ou vous qui les leur demandez ?

Non, c’est moi qui demande. Là, j’ai frappé tous azimuts. Je me suis rapidement compte que les deux anciens ne me donneraient pas plus de textes que ce qu’ils m’avaient donnés. Maxime m’en a donné deux ; je n’en ai gardé qu’une. Carla ne m’en donné qu’une car elle était en train de faire son propre disque. Il fallait bien que je commence à chercher. Donc, il y avait Bruno Guielmi (très beaux textes) ; on avait fait ensemble déjà « Entre elle et moi » que j’avais mis sur le bestof dont je suis étonné de voir chaque soir quand je fais mon choix de chansons que je propose aux gens, elle sort régulièrement. Ce qui est étonnant ; elle est énormément passée en radio. Les médias l’ont un peu boudée. Elle figure toujours au milieu de chansons qui sont… c’est très dur de lutter contre les anciennes chansons… C’est normal. Dès que le temps passe, ça donne du lustre.

Ce sont un peu vos « A Whiter Shade of Pale »…

Oui, c’est ça. Donc, cette chanson sort à chaque fois. Et à chaque fois ça m’étonne de la voir choisie par le public.

Vous êtes connu comme un compositeur de grand talent. Mais au début de votre carrière, avez-vous déjà écrit vos propres textes ?

Non. (Si je me mettais à écrire, je pense que je me mettrai à écrire des nouvelles plutôt que des chansons.) Car je n’ai pas de talent pour ça. Ca s’arrête là. Au début, je le regrettais. Je me disais : est-ce que la vie ne serait pas plus facile si j’écrivais tout. Mais devant me manque d’inspiration, j’ai très rapidement senti ça. Je sais trop ce que c’est que le talent… Je sais ce que c’est que d’être visité quand on a envie de créer quelque chose. J’ai la chance de connaître des fulgurances quand je crée de la musique ; on aime ou on n’aime pas mais je vois bien que ça vient. J’admire trop les écrivains, en plus. Au début, je regrettais. Après j’ai compris que c’était une chance inouïe de n’être que compositeur interprète. Parce que d’avoir rencontré tous ces différents auteurs, qui tous avaient des styles différents. Ils m’ont donné le meilleur d’eux-mêmes, je trouve. Ca m’a permis de me survivre musicalement. C’est pour ça qu’à un moment donné, j’avais dit à Etienne que j’allais demander à d’autres gens. Voyez la chanson de Brel, « les vieux amans » : « Je connais tous tes sortilèges. » Je connaissais les trucs d’Etienne. On a beaucoup travaillé ensemble. Au moins dix ou quinze ans… Il l’avait confié dans une interview : «  On s’est dit tellement de choses en quinze ans. Par chansons interposées. » Et c’était une très bonne définition. Je commençais à connaître ses formules de style. C’est que vous recherchez de nouveau chez un autre auteur. Marie Bastide quand elle m’a envoyé ses textes, quand j’ai vue arriver ce texte sur Noël (ce n’était pas exactement le texte qu’il est devenu), j’ai trouvé ça extrêmement original. Je me suis : « Une chanson sur Noël, ça n’arrive jamais. » C’est ça que je recherche. Quand on me demande ce que je recherche dans un texte, j’ai envie de réponde : « Je cherche un bon texte. » Mais je cherche surtout un angle différent. Un peu comme on dirait pour un journaliste. Un sujet, même toujours le même sujet, ce n’est pas grave. C’est l’angle sous lequel il est traité.

Vous avez toujours été entouré de personnes très littéraires : Vallet, Roda-Gil, Dabadie, Ravalec, David Mc Neil… Votre épouse aussi qui est écrivain.  Et sur votre dernier album, vous êtes allé rechercher un magnifique texte du poète Henry J.M. Levet.

J’avais trois autres textes de Levet en musique ; ils proviennent d’un recueil qui s’appelle Cartes postales. Mais je me suis rendu compte que ces textes n’étaient pas faits pour devenir des chansons. Celle-là, elle pouvait faire une chanson. J’ai eu de la chance : Brassens était l’artiste préféré de ma mère. Très jeune, j’ai écouté Brassens. Sûrement plus jeune que mes camarades Le Forestier et Renaud qui, on peut dire, ont été d’une certaine façon dépositaires d’une partie de son art. Mais moi, j’ai entendu ça quand je ne comprenais pas toutes les paroles. En revanche, je suis tombé immédiatement amoureux de ses musiques. J’ai même toujours qu’il existait un malentendu entre le public français et Brassens. Et qu’on ne mettait à sa juste valeur son génie de mélodiste. Il s’accompagnait toujours de la même façon. Ce n’est pas pour ça que les mélodies ne sortaient pas de l’ordinaire. Très tôt, j’ai aimé, apprécié, instinctivement, son travail de mélodiste sur la poésie. Il y a eu d’autres artistes qui ont mis des poètes en musique : Léo Ferré l’a fait bien parfois, beaucoup moins bien d’autres fois. Mais avec un ou deux bijoux. Ferrat l’a bien fait. Très vite, j’ai eu l’instinct de savoir ce qu’il fallait faire pour mettre une poésie en chanson. Et il y a des poésies que vous le vouliez ou non, vous ne parviendrez pas à en faire des chansons. Je n’ai qu’un maître en la matière. Lorsque je lis une poésie, je me dis : « Qu’en aurait fait Brassens ? » Je ne parle pas des arrangements ; je parle de la mélodie. La façon dont on va mettre en musique ces mots-là.

Vous allez venir en Picardie : le 3 mai à Saint-Quentin et le 11 octobre à Amiens. Avec quelle formation serez-vous sur scène ?

C’est marrant car vous me citez des salles dans lesquelles je serai avec des formations différentes. Il y a la formation que j’ai actuellement, qui est une formation « grandes salles », appelons-la comme ça. (Il y aura encore des différences dans les Zéniths. Ce sera donc une grande formation. Après, selon les salles, je vais avoir une autre formation qui comprendra deux pianos avec un quatuor. En tout cas, jusqu’au mois de mars, jusqu’à Paris, ce sera la formation Zénith. Ensuite, à partir de mai, ce sera le concert version deux pianos et quatuor. Là, c’est un tour de chant adapté à cette formation mais l’idée est de décliner le répertoire. Evidemment, il y a des chansons que je ne ferai pas quand il n’y a pas de batterie. Je profite de ces cinquante ans de carrière, pour travailler cinquante chansons. Ensuite, je les adapterai aux formations. A cela s’ajoute le choix des gens chaque soir. En gros, je mets des tubes, je fais un tour de tubes, et je laisse la place au milieu ; je propose au public huit chansons. Je demande au public d’en choisir quatre. Ca permet aux chansons de fans d’exister quand même.

Quels sont vos écrivains de prédilection ?

Zweig, malgré tout, c’est de la traduction. Dans nos grands auteurs : Balzac, Maupassant (que je relis depuis quarante-cinq ans), etc. Il y a deux ans, je me suis attaqué à La Comédie humaine. Parfois je m’arrête. Et depuis quelques années, je lis en anglais. Maintenant j’alterne un livre en français, un livre en anglais. En ce moment, je lis le livre qui aurait inspiré Polanski qui s’appelle Nothing sir and spy (Un officier et un espion) ; un livre merveilleux. Sinon, j’ai lu Ebène, un livre traduit du polonais. Ebène, de Kaputchnisky qui est mort il y a peu de temps. L’ami retrouvé… d’un auteur allemand. C’est l’exemple d’un auteur qui a une culture mais qui n’a pas écrit un livre dans sa langue maternelle. Dans les livres récents, j’ai bien aimé le prix Goncourt. J’ai arrêté Despentes que je tiens pour un très bon auteur mais ça décrit une humanité qui ne m’attire pas. C’est vrai que j’ai toujours un livre avec moi.

Je suppose que vous parlez littérature avec votre épouse…

Oh là ! Beaucoup ! En ce moment on lit le même livre ce qui est rarissime. Le livre sur l’Affaire Dreyfus. Elle lit des trucs… euh… moi je reste quand même… ça faisait toujours rire Road-Gil  quand je lui disais que j’achetais mes livres dans les gares et les aéroports. Evidemment, lui ne lisait pas du tout ça. Un jour, dans un voyage de promotion, j’allais faire des photos, il m’avait accompagné aux Bahamas, (c’était l’époque où Salut les copains avait de l’argent pour faire des photos dans des pays lointains), je lisais Le Parrain. Et lui lisait un truc de Kafka. Je lui avais dit : « Comment tu lire ça ? ». Il m’avait répondu : « Paulo – il m’appelait Paulo – c’est la même chose. Ton livre et le mien racontent exactement la même chose. »

Propos recueillis par

                                                              SYLVIE PAYET et PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

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Dessous chics

Yul Dosière

René Dosière (2e en partant de la gauche, en chemise bleue) et le sympathique et tonitruant picardisant Jean-Pierre Semblat (4e en partant de la gauche) lors d'un repas très festif. René Dosière a même chanté quelques vieilles chansons françaises.
René Dosière (2e en partant de la gauche, en chemise bleue) et le sympathique et tonitruant picardisant Jean-Pierre Semblat (4e en partant de la gauche) lors d’un repas très festif. René Dosière a même chanté quelques vieilles chansons françaises.

    Un feuillet, c’est court, lectrice ma fée charnelle, mon désir, ma convoitise, mon petit animal. C‘est la dimension de la chronique que tu es en train de dévorer des yeux, en ce dimanche matin, alors que ton mari est au PMU, à la chasse ou en train de s’esquinter la santé au footing. Toi tu me lis. Tu as raison. Il n’y a rien de tel que l’infidélité littéraire pour entretenir la libido. De plus, si tu te fais pincer (pincer, quoi ? Mais non pas pincer les… enfin tu me comprends), tu ne risques pas grand-chose devant le juge des affaires matrimoniales. Il y a jurisprudence. Plusieurs maris, jaloux comme des brouettes de poux de la crête de Wimy en avril 1917, ont bien tenté de demander le divorce après qu’ils eurent surpris leurs épouses en train de dévorer les Dessous chics. Ils ont tous été déboutés. Donc, lis-moi sans crainte. Tout ça pour te dire qu’un feuillet, c’est court. Je suis donc contraint de faire un retour sur mon escapade au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin, que j’évoquais en cette même place la semaine dernière. Je n’ai pas pu raconter ma rencontre, lors des retrouvailles des anciens élèves de l’établissement, avec Roland Renard, maire de Montescourt-Lizerolles. Roland et moi avons évoqué les jours d’antan, quand j’étais jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle, et que je couvrais le secteur à bord de ma vieille Peugeot 304. Les inaugurations, le mousseux, les cérémonies du 11-Novembre… Tout ce qui fait le plaisir du métier de localier. Je garde de Roland l’image d’un élu épatant, proche du peuple et de ses électeurs. Sympa avec les journalistes. Autre belle rencontre : celle de René Dosière, élu incontournable et surtout écrivain, un ancien d’Henri-Martin, qui, me confia une précieuse lettre. Datée du 28 février 1957, elle est l’œuvre du proviseur du dit lycée, et s’adresse au père de René, instituteur à Origny-Sainte-Benoîte. Le ton de la missive est plein d’humour, de retenu. A l’ancienne. Il y écrit : « J’ai le regret de vous faire savoir que je ne pourrai admettre au Lycée Henri-Martin votre fils René Dosière tant qu’il prétendra se présenter à ses professeurs et condisciples avec une allure aussi originale que parfaitement ridicule. Désireux sans doute de ressembler à un acteur de cinéma adulé par un certain public qui confond originalité avec intelligence et talent, votre fils a confié sa tête à un artisan Figaro, qui, au prix d’une coupe de cheveux affectée vraisemblablement d’un respectable coefficient a dénudé son crâne à la manière d’une coquille d’œuf. » René, pour ressembler à Yul Brynner, s’était fait raser le crâne. Après Mai 68, ce sont les cheveux longs que les proviseurs combattront. Avant d’en terminer, lectrice, je voudrais te dire l’immense plaisir que j’ai éprouvé en assistant à l’hommage à Desproges et à Brassens, au cirque d’Amiens, il y a quelques jours, grâce à Dominique Leroy et la bande de Charlie Hebdo. Dans le spectacle un violoniste impressionnant de virtuosité, de talent, d’inventivité : il se nomme Yves Teicher. Un prince.

                                           Dimanche 19 octobre 2014

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Rock

« Je ne suis pas très underground comme garçon »

Voilà ce que révèle l’excellent Alex Beaupain dans l’interview qu’il nous a accordée à Breteuil, dans l’Oise, juste avant son concert dans le cadre du Picardie Mouv’.

Les arrangements de votre dernier album sont très différents de ceux de vos précédents disques. Pourquoi?

Les chansons sont de la même veine. Ce sont des chansons sentimentales ou des chansons d’amour, déclinées sous plusieurs angles. C’est ce que je raconte dans mes albums depuis quatre albums. Simplement, cette fois-ci, j’avais envie de co-réaliser l’album. Je me suis toujours très impliqué dans la réalisation de mes albums. Jusqu’ici, quand je choisissais un réalisateur, je lui laissais le volant en matière d’arrangements. Là, je voulais donc co-réaliser avec un garçon, musicien, qui s’appelle Nicolas Fiszman

Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, Breteuil, Oise. Novembre 2013.

. J’avais envie que l’album me ressemble tant au niveau des chansons que de la façon dont elles étaient arrangées. Ainsi, il y a sur cet album des choses très variées, plus variées qu’avant, donc plus variété quelque part. Parce que je déplorais toujours dans mes albums précédents que ce soit très joli, très bien fait (j’adore le travail de mes réalisateurs précédents), mais peut être trop élégant et de bon goût. (Dans le sens où, parfois, on s’interdit de faire des choses car on a peur que ça sonne trop années 80. ) J’avais une façon de chanter qui était beaucoup plus maniérée. On faisait beaucoup de prises; la voix était donc très juste, mais je pense qu’on perdait beaucoup en intentions et en émotions sur la voix. Là, je voulais ne rien m’interdire. Il y a des choses très variété, et même un solo de synthé sur un morceau. (Ce qu’on ne fait plus aujourd’hui car on trouve ça terrifiant; moi, j’aime bien; je trouve ça joli.) Il y a même des espèces de pêches de cordes un peu disco sur la chanson « Pacotille ». J’avais aussi envie de me libérer un peu plus vocalement. Et comme je venais d’entreprendre une tournée assez longue, plus longue que les précédentes, ça m’a permis d’accepter qu’on pouvait ne faire qu’une prise voix pour une chanson à partir de l’instant où on estimait que l’émotion était là. Même si techniquement la voix était imparfaite. (Ce qui est souvent le cas chez moi.)

Donc un album plus variété, plus grand public.

Oui, c’est ça. Je le voulais. Les chanteurs que je préfère, ce sont des chanteurs populaires : Alain Souchon, Julien Clerc, Serge Gainsbourg (en a été un même si, chez lui, ça a pris beaucoup de temps), Alain Chamfort, Etienne Daho, etc. Avant, j’avais un côté plus auteur. Cela ne venait pas forcément de mes chansons, mais plus du fait que j’avais beaucoup travaillé pour le cinéma, pour le cinéma d’auteur. En fait, mes chansons sont beaucoup moins intellos qu’il n’y paraît. Elles sont simples; j’essaie de faire en sorte qu’elles soient bien écrites, ça c’est la moindre des choses. Je ne me sens pas très underground comme garçon; je pense même que je le suis pas du tout.

Pas underground, certes; cela n’empêche que vos textes sont particulièrement soignés.

Je crois que c’est la moindre des choses. J’ai mis longtemps à avouer que je voulais faire ce métier. Les chansons que j’écrivais au début, je ne les trouvais pas bonnes. Je les trouvais trop mauvaises pour mériter d’être entendues ou de figurer sur un disque. Ma première inspiration, c’était les chanteurs qu’écoutaient mes parents. Les grands anciens : Trenet, Brel, Barbara, etc. Trénet, c’est le chanteur de mon papa; ce que j’aimais chez lui c’est sa façon très simple de faire sonner le français. Pour moi, Trénet c’est le premier chanteur pop en France. Il a apporté des rythmes d’outre-Atlantique, le swing en l’occurrence; il a fait en sorte que le français puisse marcher dessus. Il a montré que le français pouvait sonner sur des rythmes anglo-saxons. Ensuite, j’ai acheté mes propres disques. Au collège, j’avais deux idoles : Renaud et Etienne Daho; c’est un peu le grand écart. D’un côté, le minet Bc-Bg, très pop, très variété, un peu méprisé avec son côté Top 50; de l’autre, Renaud le titi parisien, un l’héritier de Bruant, Brassens, Hugues Aufray. Bizarrement, chez mes parents, il était plus facile d’écouter Renaud qu’Etienne Daho; pourtant, c’était Renaud le rebelle. J’ai pris des choses chez ces deux artistes : chez Daho, écrire légèrement des choses graves; écrire de vraies chansons de variété. Chez Renaud, c’était le personnage qui m’intéressait; il ne chante pas forcément très bien; ses musiques ne sont pas extraordinaires mais sa personnalité emporte tout. C’est incroyable. En fin de collège, je découvre Serge Gainsbourg, dont j’achète l’intégral en cassettes. C’est un choc. Je me retrouve devant ce qu’on peut considérer comme une oeuvre. Et jusqu’à présent, je n’avais pas l’impression qu’on pouvait faire oeuvre de la chanson. Pourtant, il se défendait de cela en disant que la chanson était un art mineur. S’il a quelqu’un qui a bâti une oeuvre, c’est bien lui. Ce fut un choc pour moi grâce à sa façon d’écrire des textes, sa façon d’appréhender la modernité en musique. Sinon, il y a plein d’autres artistes que j’aime. J’achète dix CD par mois. Beaucoup de choses françaises : Dominique A, Murat, Bashung, Chamfort…

Le collège, c’était à Besançon?

Oui. Je suis venu à Paris après le bac. Je venais d’avoir mon bac; j’avais 17 ans ou 18 ans. Je suis venu à Paris pour faire sciences po. On peut dire que c’est formidable de faire science po, mais moi, les études et l’école m’ont toujours profondément ennuyé. J’avais une amoureuse à l’époque, dont la grande soeur avait fait ça; on avait donc un modèle qu’on pouvait suivre. Et tous les deux, on avait envie d’habiter ensemble. Le meilleur moyen d’habiter ensemble, c’était d’étudier ensemble. A partir du moment où mes parents ont subventionné ces études-là, je me suis senti dans l’obligation d’aller jusqu’au bout. On a donc fait science po, ma fiancée et moi, pour cette raison; pour habiter ensemble. Ensuite, j’ai eu 10 sur 20 tout au long de ma scolarité. J’ai été diplômé. Ma mère avait trois enfants; elle était institutrice. Mon père était cheminot. On était de classe moyenne. Dès que j’ai eu mon diplôme, j’ai avoué à mes parents que je voulais être chanteur. Ils n’ont pas fait de crise, mais ils m’ont dit : « Maintenant, tu t’occupes de toi. » J’ai donc fait des boulots.

Et comment s’est faite la transition vers le métier de chanteur?

J’ai commencé très tard; je n’ai pas eu de groupes au lycée. En revanche, j’ai toujours voulu être chanteur solo. Que ce soit mon projet à moi, avec des musiciens qui vont, qui viennent; mais ils me sont plutôt fidèles car j’aime cette idée de fonder une troupe. Mais j’avais toujours eu l’idée que c’était moi, que c’était mon projet, que c’est moi qui décidais. L’idée du groupe, ça me terrifiait. Je suis très démocrate dans la vie, mais je pense que dans le cadre d’un projet artistique, il faut être autoritaire et dictatorial. Après j’ai commencé à faire des concerts dans des petits endroits; il n’y avait personne, que des amis. A Paris. J’avais la chance, à 17 ans, d’avoir rencontré Christophe Honoré; quand il écoutait mes premières chansons, et je lisais ses premiers scénarios. Ni lui ni moi n’étions quelque chose. Il venait du fin fond de la Bretagne; moi je venais du fin fond du Doubs. On a fait nos premières armes ensemble; il m’a permis de faire la musique de son premier film. Il a quatre ans de plus que moi; il était arrivé à Paris un peu plus tôt. Il m’a beaucoup motivé. Après, j’ai travaillé trois ans sur mon premier album, grâce à des gens qui m’ont fait confiance, qui m’ont produit dans leurs studios. J’ai fini par vendre mon premier album à l’âge de 30 ans à une maison de disque qui était Naïve. Pour le premier album et pour Chansons d’amour, j’ai travaillé avec Frédéric Lo. J’adorais ce qu’il avait fait avec Daniel Darc, l’album Crèvecoeur. J’ai trouvé ça sublime. Quand on a fait Chansons d’amour, il s’est agi d’arranger les chansons. Naturellement, on est allé vers lui. Il a accepté de le faire pour peu d’argent. On a fait le deuxième album.

Vos textes cernent la relation amoureuse; ils sont très stendhaliens.

Ce n’est pas tellement volontaire. Les premières chansons que j’ai faites et que j’ai trouvé intéressantes, étaient des chansons d’amour. Et j’ai essayé d’écrire des chansons engagées.

La chanson « Au départ » est magnifique.

Ce n’est pas une chanson engagée. Ca reste une chanson d’amour.

Il y a quand même quelques petites piques.

Oui, c’est vrai.

Un clin d’oeil à votre grand-père cégétiste?

Sans doute. A mes parents aussi qui ont été des déçus de mai 1981. J’ai essayé de faire des chansons engagées frontalement un peu primaires, ça n’allait pas; ça ne marchait pas. Je me suis donc dit que j’étais un chanteur sentimental. Je me suis dit qu’il fallait que je sois un chanteur qui chante des chansons d’amour et d’autres choses. Il y a donc cette chanson qui parle d’amour et de politique. J’ai essayé d’en écrire des plus sociétales; d’autres parlent d’amour et du temps qui passe. Et que ces chansons d’amour ne soient pas sur le même registre; j’ai essayé d’en écrire des méchantes, des cyniques, des profondément désespérées, des joyeuses. Varier les angles.

La part d’autobiographie est-elle importante dans vos chansons?

Oui, il y a toujours une très large part d’autobiographie. Même les plus tristes; même les plus sexuelles.

Certaines sont vraiment très tristes.

Parfois je me sens très très triste. J’ai écrit sur des deuils aussi. Ce sont des expériences vécues (sinon, ce serait obscène). Mon amoureuse avec qui j’ai fait science po est morte quand j’avais 26 ans; c’est sur ce drame que j’ai écrit les premiers chansons que j’ai trouvé intéressantes. Tout ça est souvent très autobiographie même si ça vie n’est pas aussi palpitante que ce qui est raconté. Dans certaines chansons, j’ai été obligé d’exagérer un peu pour que ça devienne intéressant. Sur mon dernier album, il y a la chanson « Je peux aimer pour deux », une sorte de grande chanson masochiste. Je n’ai jamais vécu ça; peut-être que je le ferai un jour. Il m’est arrivé de ressentir ce sentiment de soumission qu’on peut avoir dans certaines relations. Après j’extrapole pour faire quelque chose d’un peu lyrique. Car la petite chanson anecdotique ne m’intéresse pas. On est obligé de dramatiser. J’ai écrit une chanson qui s’appelle « Je t’ai trompée sur toute la ligne »; je n’ai pas couché avec tous ces gens. Mais ça part tout de même de quelque chose d’un petit vrai. Voilà. En revanche, je veux que ça parte toujours de quelque chose d’autobiographique et de sincère. Sinon, j’ai l’impression de mentir et ça ne m’émeut pas.

Vous aimez la lecture, la littérature. Quels sont vos écrivains préférés?

J’ai d’abord lu Victor Hugo car il est né, comme moi, à Besançon. A 11 ans, j’ai lu Les Misérables. Ca m’avait beaucoup impressionné. J’ai lu beaucoup d’auteurs classiques. J’ai découvert par une ami, John Fante. Ca m’a ouvert des visions extraordinaires. Grâce à lui, j’ai compris qu’on pouvait écrire des choses méchantes, rudes. C’est grâce à lui que quelque fois, je suis méchant dans mes chansons. Il y a une violence et une modernité dans son écriture. Au collège, on lit des choses très lisses, qu’on nous dit de lire. Grâce à John Fante, j’ai lu des choses moins lisses. J’ai lu ensuite Henry Miller, Bukowski. Beaucoup d’Américains. Bratigan. Ces dernières années, à la rentrée littéraire, je me force à lire quelques français. Car je suis le premier à dire : « Il y en a marre de dire qu’en musique, il n’y a de bien que les anglo-saxons, et nous on est des merdes… ». Donc, il faut être cohérent; il fallait que j’applique ce raisonnement à la littérature. J’ai découvert Annie Ernaux, une romancière extraordinaire, très ample; Jean-Paul Dubois; Tristan Garcia…

Quels sont vos projets?

Je continue la tournée, et j’écris beaucoup pour d’autres artistes; ça me repose de moi-même. J’écris les textes et travaille avec des compositeurs; ça m’intéresse. Il y a plein d’auteurs qui écrivent pour les autres comme s’ils écrivaient pour eux. J’essaie de faire du sur-mesure. Je vais me remettre à écrire des chansons pour moi. J’ai des projets… des spectacles complètement zinzins qui ne verront peut-être jamais le jour. J’ai écrit une espèce d’opérette. J’aimerais que mon prochain album sorte à l’automne 2015; il ne faut pas trop traîner…

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

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Littérature Non classé

Georges Mandard, poète, ne sera jamais charcutier

L’excellent Gérard Pussey propose un petit livre hilarant et très réussi, constitué de saynètes désopilantes dans un univers d’andouilles.

Rêve et cauchemars de Georges Mandard, petit livre de Gérard Pussey, est une œuvre exquise. Un vrai régal. Neveu de René Fallet – qui l’a initié à l’écriture et l’a entraîné en virée du côté de chez Prévert, Brassens et Audiard – Gérard Pussey fut pendant vingt ans critique littéraire à Elle; il est aujourd’hui journaliste à Service littéraire (journal de l’excellent François Cérésa) et à Causeur (où sévit notamment le talentueux Jérôme Leroy).

«Il sent le vieux gant»

Pussey est un homme de goût. Comment ne pas l’être quand on a l’élégance et la culture de qualifier de sotie le genre de son opus. Qui sait encore ce qu’est la sotie? Peu usitée, elle n’est autre qu’une farce satirique, fort prisée au XVe siècle. Le regretté Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, avait utilisé ce genre pour l’un de ses ouvrages. Fallet, Cérésa, Leroy, Brochier, nous voici donc en bonne compagnie. Nous le sommes également dans le livre de Gérard Pussey qui nous narre par le menu les aventures de Georges Mandard, fils d’Antoinette et Prosper Mandard, charcutiers à Melun-lès-Melons, d’Aglaé Mandard, leur fille, d’Armand, second mari d’Aglaé, de Petit-Bobo, fils d’Armand et d’Aglaé, donc neveu de Georges, de Micheline Rodureau, vendeuse en charcuterie. On y croise également Jean-Paul Sartre, en «philosophe dépressif», Simone de Beauvoir, en «écrivaine féministe», Guillaume Apollinaire, Arthur Rimbaud, etc.

Comme il est indiqué dans le prière d’insérer, Pussey utilise les ressorts narratifs propres aux récits de jeunesse pour traiter d’un thème grave: le refus de la passation de pouvoir et de l’héritage. Pour ce faire, il se goinfre de toutes les libertés, joue avec le temps, avec la chronologie, flirte avec l’absurde.

L’histoire? Prospère et Antoinette Mandard se désolent car leur fils Georges ne veut absolument pas reprendre la charcuterie paternelle. Leur progéniture est un poète, un dandy; il méprise la viande, l’andouille, le saucisson. Il tente de fuir sa destinée toute tracée au sang du boudin noir. Il envisage même de se faire adopter par des parents écrivains. Il s’en ouvre au directeur de l’orphelinat. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se présentent. Il plaît à Sartre qui, de joie, allume une Boyard. Simone grimace. «Je n’en veux pas, il sent le vieux gant», crie-t-elle.

Voici un exemple des saynètes hilarantes qui tapissent ce livre croustillant, gouleyant, savoureux, superbement illustré par Philippe Dumas (qui a écrit et illustré de nombreux livres et qui a reçu le Grand Prix de Littérature de la Ville de Paris). Jetez-vous sur l’objet, vous ne le regretterez pas!

PHILIPPE LACOCHE

«

Gérard Pussey est notamment l'auteur de "L'Homme d'intérieur", Prix Roger-Nimier.

», Gérard Pussey, dessins

de Philippe Dumas. Le Castor astral. 128 p.; 15 euros.

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Littérature Non classé

Le juge Lambert aime Amiens, les livres et l’écriture

Il n’est pas seulement le juge d’instruction de l’affaire du petit Grégory; il est surtout un excellent écrivain qui se souvient parfaitement d’Amiens où il a passé sa jeunesse.

 

Lorsqu’on évoque le nom de Jean-Michel Lambert, on pense au juge Lambert, juge d’instruction dans l’affaire du petit Grégory, à Épinal, en1984.Mais cela est bien trop réducteur. C’est un magistrat qui a poursuivi sa carrière (il est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance du Mans) mais aussi et surtout un écrivain. Un homme calme, généreux, dont le visage s’illumine souvent d’un bon sourire qui le fait un peu ressembler à Roger Vailland. La comparaison n’est pas anodine car il est passionné d’écriture et de littérature. «L’écriture est pour moi une nécessité absolue», confie-t-il. Ce qu’on sait moins c’est qu’il connaît très bien Amiens où il a passé son enfance et son adolescence. C’est à Jarnac qu’il naît, le 19mai1952, d’un père ouvrier imprimeur et d’une mère secrétaire. Enfance heureuse, au côté de son frère Bruno, né en1958.École privée, puis publique. «De bons souvenirs. J’étais un bon élève, plutôt rêveur.» Sa famille déménage à Limoges. Son père est nommé directeur chez l’afficheur Giraudy. La lecture est sa passion. Il dévore essentiellement des récits de navigateurs solitaires. En1964, son père devient directeur d’Amiens Publicité, dans la capitale picarde. La famille réside au 20 de la rue Saint-Fuscien. J ean-Michel fréquente le CEG de la rue Saint-Fuscien de la 5e à la 3e. «Je me souviens d’un prof d’anglais extraordinaire, M. Jacques Vast; il avait un sens développé de la pédagogie. Je voudrais aussi rendre hommage à un professeur d’histoire-géo de terminale, un homme extraordinaire, Watrin, qui se surnommait lui-même “Plon-Plon” en raison de sa ressemblance avec un membre de la famille impériale. Un sens de la pédagogie, une humanité exceptionnelle…Je garde d’excellent souvenir d’Amiens. J’y suis retourné en1993 pour signer mon roman Le Non lieu, à la librairie Poiret-Choquet.» Il fréquente la bibliothèque municipale, la maison de la culture, se rappelle d’une pièce d’Arrabal: «J’étais parti à l’entracte car je croyais que c’était terminé.» Il voit Brassens sur scène, dans une salle de cinéma de la rue des Trois-Cailloux. «J’aurais pu aller voir Léo Ferré mais, à l’époque, je ne l’aimais pas du tout. Par la suite, j’ai appris à le connaître et je me suis lié d’amitié avec lui, à Bourg-en-Bresse. Je suis resté en contact avec sa femme.» Il se souvient également de mai1968, à Amiens. «On s’enfermait dans une salle de classes avec des copains, dont Jean-Louis Rambour qui deviendra poète et écrivain (N.D.L.R.: notre consœur Anne Despagne a dressé son portrait dans notre édition du dimanche18novembre dernier). » Il effectue sa communion avec Nathalie Bombard, la fille du navigateur, alors médecin à Amiens. Il lui fait même dédicacer son livre Naufragé solitaire. Il fréquente le ciné-club, passe ses week-ends à Quend. Bac à la cité scolaire d’Amiens, intègre la fac de droit commercial, l’un de ses professeurs se nomme Badinter: «Ses cours étaient un vrai bonheur. Il n’avait aucune note devant lui, et truffait ses propos d’anecdotes personnelles. Nous l’avons eu en cours le jour de l’exécution de Buffet et

Jean-Michel lambert (à gauche) et votre serviteur, après l'interview, au restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

Bontemps. Le matin, il n’était pas là car il assurait la défense des condamnés.» Il obtient la licence de droit avec mention bien, prépare à Amiens le concours de l’école de la magistrature, échoue, prépare à nouveau mais à Paris. En décembre1976, il est reçu. Pendant ses années d’études, il distribue des prospectus pour se financer aux États-Unis et au Mexique. Service militaire en1977 à Saint-Cyr Coetquidan où il partage la chambre avec un certain François Hollande. «Je n’ai pas de souvenirs précis de lui, mais, lui, se souvient de moi puisqu’il l’a dit dans une interview accordée à L’Express et l’a écrit dans sa biographie. Il dit que j’étais du genre déconneur, ce que je confirme.» Il est nommé à Épinal comme jeune juge d’instruction.Octobre1984 : l’affaire Grégory le propulse dans l’actualité. «Une expérience très douloureuse», résume-t-il. «Elle a totalement bouleversé mon existence. Mes parents partageaient ma souffrance. Mon regard sur la société a été totalement bouleversé. J’ai découvert des réalités et des mentalités que j’ignorais totalement. Il y a une citation de Michel Audiard dans le film de Verneuil Le Président que j’adore: “Je fus à une certaine période de ma vie l’un des hommes les plus haïs de ce pays. Ça m’a longtemps causé du chagrin. J’en fais aujourd’hui mon orgueil.” Elle me convient parfaitement.»

Il prend une année sabbatique en1987, rencontre, à Épinal, Nicole son épouse, se mariera près de Méricourt, dans les Vosges.En1988 (année de naissance de sa fille Pauline), il est nommé juge du siège à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain.En2003, il est nommé vice-président du TGI du Mans où il exerce toujours. Entre-temps, il s’est mis à écrire: «Une nécessité vitale. J’avais commencé à écrire des nouvelles à Amiens. Je n’ai jamais recherché le succès littéraire.»

PHILIPPE LACOCHE

 

DIMANCHE D’ENFANCE

Il connaissait par coeur des sketches de Fernand Rayneau

Les dimanches d’enfance de Jean-Michel Lambert? Il se souvient des déjeuners en famille, chez ses grands-parents maternels, à Jarnac. «Une ambiance très sympa», sourit-il. Il se souvient aussi des promenades avec sa grand-mère maternelle dans les rues de la ville où François Mitterrand a vu le jour, et des parties de pêche, aux blancs, avec son père, dans la Charente: «La pêche, une passion d’enfance.» Ces dimanches, ces repas l’ont marqué. «C’est certainement de là que vient mon intérêt pour la gastronomie», dit-il.

Autre souvenir marquant : les vacances à Saint-Palais-sur-Mer, «où mes grands-parents maternels, de condition modeste, louaient une maison pendant un mois. C’était au cours des années cinquante. Je les faisais rire en racontant des sketches de Fernand Raynaud que je connaissais par cœur.» Ses dimanches de l’adolescence, il les passe à regarder les films à la télévision. «Il m’arrivait de regarder quatre films dans la journée: à 14heures, à 17heures, à 20h30, puis au ciné-club. C’était à Amiens; j’avais une passion pour le cinéma.» Quatre films l’ont marqué: Ben-Hur, Le Jour le plus long, Spartacus et L’Homme de Rio, de Philippe de Broca. Il lisait également beaucoup et partageait de bons moments de complicité avec son frère, plus jeune de six ans.

 

BIO EXPRESS

19 mai 1952 : naissance de Jean-Michel Lambert, à Jarnac, en Charente maritime.

Septembre1964 : arrive à Amiens.

Septembre1976 : passe l’écrit du concours de la magistrature à la bibliothèque de la Cour d’Appel d’Amiens.

Février 1980 : nommé juge d’instruction à Épinal, dans les Vosges.

Mars 1987 : premier livre, Le petit juge, chez Albin-Michel. Succès. Traduit en russe.

Octobre 2001 : Purgatoire, aux éditions de l’Aube. Prix Polar à Cognac.

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Copines et copains

Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : “N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret!” annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. “L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau“, confie-t-il. “Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens…” Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : “Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan?” Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : “Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas.

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. “Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir.” On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).