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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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Marteau de la Bretagne

                                        

Avec «La Faucille d’or», Anthony Palou ancre son roman d’atmosphères dans le Finistère.

Anthony Palou.

Il y a du Simenon, du Carco, du Mac Orlan dans ce roman d’Anthony Palou, le troisième, après Camille, publié il a vingt ans chez Bartillat, et Fruits et légumes, chez Albin Michel en 2010. On retrouve un cousinage avec ces trois grands auteurs: un certain sens des atmosphères; des ambiances maritimes, portuaires; des scènes de bistrots enfumés; une manière de réalisme poétique qui n’a pas peur des mots, des morts, des odeurs, de l’alcool, parfois jusqu’à l’écœurement.

               «Son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.»  David Bourricot

Anthony Palou nous propose de suivre les pérégrinations de David Bourricot, reporter aquoiboniste, alcoolique, plus flâneur que fouineur. À la faveur d’un reportage – d’une enquête, plutôt – il se retrouve dans le Finistère de son enfance. Le prétexte à ce déplacement au long cours? Éclaircir les obscures raisons de la disparition en pleine mer d’une marin-pêcheur. Au fil de ses pas, il rencontre des personnages singuliers, dont un peintre nain, Henri-Jean de la Varende: «Dieu l’avait, dès le début, assez amoché comme ça. Petite bulle soufflée par le diable, pourquoi ce Dieu si bon l’avait fait ainsi? Pour amuser la galerie? Pourquoi l’avoir créé en guise de verrue, un détail mal assorti dans le tableau sublime qu’est ce monde si merveilleux vu de loin? La nature est si injuste!» Si Bourricot est parti errer en Bretagne, c’est aussi pour tenter d’oublier son mal de vivre engendré par ses relations difficiles avec sa femme. Et son fils lui manque. Pour ce faire, il enquête doucement, traîne dans les bars, boit beaucoup, tourne autour de Clarisse, une Bretonne aux jambes lourdes et de faïence qui ne manque pas de charme. Pourtant, lorsqu’il est sur le point de conclure, les choses s’arrêtent net à cause d’un détail qui tue toute forme de désirs: «Et, sans dévoiler mon intimité, c’est là où je vais te décevoir: je ne suis pas allé très loin, à peine ai-je remonté de ses mollets à ses cuisses», raconte-t-il à Romain, son rédacteur en chef. Lorsque je suis arrivé du côté de son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.» L’univers dans lequel nous entraîne Bourricot est âpre, d’un réalisme saisissant qui n’est pas là pour séduire: là, il commande une côte de porc «infecte: cette impression bizarre de mâcher un préservatif». Un mareyeur retrouve une Rolex dans l’estomac d’une lotte, tandis que les marins pêcheurs se défoncent à la cocaïne pour tenir les cadences de travail infernales. Réalisme âpre, oui, et, en contre-chant, belles descriptions poétiques de ce Finistère improbable qui, au fond, ne cesse d’étonner le narrateur-reporter. Un roman parfois surprenant mais bigrement attachant.

PHILIPPE LACOCHE

La Faucille d’or, Anthony Palou; Le Rocher; 149 p.; 16€.

 

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Cette France qui jamais ne me quitte

Pierre Herbelet (leur fils) et Emilien, salarié du domaine du champagne Herbelet, à Oger, en pleine action au cours des vendanges. Photo : Philippe Lacoche.

Je n’ai pas attendu les recommandations, conséquences de cet imbécile de Coronarivus, pas plus que celles – pleines de bon sens, c’est vrai – des écologistes. De toute façon, l’avion me gave; on ne voit rien – sauf par extrême beau temps; on est serrés comme des sardines de Bretagne, à l’huile d’olive vierge extra, préparées à l’ancienne, «Saveurs de nos régions», de chez Chancerelle, 3, rue des Conserveries, 29100 Douarnenez, disponibles chez Lidl; elles sont délicieuses. (À quelques mois de la retraite, on peut se permettre de faire de la pub dans une chronique dominicale; on sait qu’on ne se fera pas virer.) Je préfère le train. Ou la voiture. Je suis comme François Mauriac: je suis un journaliste qui n’apprécie que très moyennement les voyages lointains. J’aime mon pays; j’aime la France. C’est mon côté Péguy, Bernanos, Barrès. Je l’aime passionnément. Et dès que je le peux, je file à bord de ma Dacia blanche afin de l’explorer, de la découvrir dans ses moindres recoins comme on découvre le grain velouté de la peau d’une vieille maîtresse. En compagnie de ma petite fiancée, j’ai commencé par rendre une visite à mes amis Claudette et Philippe Gonzalès, à Oger, en Champagne. Oger: la Côte des Blancs. Tout un programme! Nous fûmes accueillis comme des princes, dégustant les meilleurs crus de ce champagne blanc de blanc qui, plus d’une fois, nous tourna la tête, sans pour autant nous la dévisser. C’est là l’un des mystères de ce grand vin pétillant qu’est le champagne. Buvez deux bouteilles d’un bordeaux infesté de pesticides, le lendemain votre tête ressemble à ma bonne ville de Tergnier en 1918, après les délicatesses teutoniques. Avec le champagne, les réveils se révèlent toujours joyeux, pimpants, parfois délicatement érotiques. Je suis presque certain que les maîtresses de Pierre Choderlos de Laclos et du cardinal François-Joachim de Pierre de Bernis, devaient inviter les deux grands hommes à en consommer plus de raison afin qu’ils les honorassent jusqu’à plus soif. En tout cas, ma petite fiancée, Claudette et mon copain Philippe, nous en abusâmes. Ce dernier nous invita à entreprendre une bucolique balade en péniche sur la Marne; sur celle-ci, j’eus la joie de croiser – le hasard des croisières, fussent-elles brèves et terriblement françaises – Caroline Linant, photographe que j’avais connue au cabaret La Belle époque quand mon ex-pacsée, Lou-Mary, ma grande Didiche, y officiait avec assiduité et talent. Caroline est une charmante grande jeune femme, pleine de tact et de délicatesse. Nous discutâmes des temps anciens en contemplant les martins-pêcheurs qui se distrayaient sur les ondes céladon de la lente Marne. Claudette et Philippe nous invitâmes à les accompagner chez leurs amis vignerons, Valérie et Grégoire Herbelet qui ont repris l’exploitation familiale il y a une douzaine d’années. Ils produisent un champagne à leur nom d’une haute qualité à base d’un cépage exclusivement chardonnay. Provocateur et taquin, je fis le caprice, en pleine terre de blanc de blanc, de déguster un 100% pinot meunier. Mon vœu fut exaucé sous le regard faussement courroucé de Philippe. Et nous passâmes, un bon quart de notre séjour à nous remémorer nos bêtises de potaches du temps où nous étions lycéens à Henri-Martin, à Saint-Quentin. Puis, ma petite fiancée et moi, filâmes vers le lac de Gerardmer, vers les Vosges, si belles, si bleues. Si… françaises.

Dimanche 20 septembre 2020.

Au cours de notre croisière sur le Marne. Photo : Philippe Lacoche.
Claudette et Philippe Gonzalès. Photo : Philippe Lacoche.
Philippe Gonzalès à son bureau. Photo : Philippe Lacoche.
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Confiné au jardin : il ne pense plus qu’à bouffer !

Le ragoût créole arrangé (en haut) et le velouté de céleri. (Photos : Philippe Lacoche.)
Au cours de l’épluchage des légumes pour la confection du ragoût créole et du velouté de céleri. Vous remarquerez que notre cher journal sert à tout! Ici , deux pages du cahier sport. Que mes confrères de la rédaction locale veuillent bien me pardonner.
Le tout début de la confection du ragoût façon créole. Paul Morand a écrit “Tendres stocks”; le confiné pourrait écrire “Tendres saucisses”. (Pauvres petites bêtes!)
Le ragoût créole dans l’assiette. (Cette photographie, phallique, est déconseillée aux enfants.)
Le velouté de céleri : une vraie tuerie!

Le confinement réussit-il au jardinier confiné? La question reste posée. Une chose est sûre: il ne pense plus qu’à bouffer. Hier matin, levé d’excellente humeur après avoir jardiné, la veille toute la soirée, il a décidé de se mettre aux fourneaux. Il s’est d’abord concocté un velouté de céleri. Et disons-le tout de suite, lecteur, lectrices, ce fut une véritable tuerie! Un délice! À s’en évanouir ou à se rouler par terre de plaisir. Sans emphase aucune, on peut affirmer que le velouté de céleri-rave du confiné relève de l’orgasme gustatif. C’est peu dire. Et je suis bien placé pour en parler car, pour une foi (il a la réputation d’être un peu radin et assez sauvage, voire carrément bourru), il m’avait invité à déjeuner.

Cent vingt kilos!

À peine avais-je absorbé deux cuillères du délicieux potage que je me mis en quête de lui soutirer la recette. Ce ne fut pas simple. On dit le Breton buveur, l’Écossais radin, l’Allemand envahissant, l’Italien volubile, le Picard muché, eh bien le confiné est têtu et secret. Ce ne fut qu’au fromage (un Époisses crémeux, voire liquide, de haute qualité) qu’il consentit à lâcher le morceau. Voici donc la recette du velouté de céleri, façon confiné: pour quatre personnes. Un céleri-rave d’environ 400 grammes épluché et coupé en morceaux, 125 grammes de pommes de terre, une gousse d’ail, un cube de bouillon de volaille (ou de bœuf), un jus de citron, 60 cl d’eau, 30 cl de lait. Faites revenir doucement le céleri, les pommes de terre et l’ail dans un peu de beurre pendant cinq minutes. Ajouter l’eau, le bouillon cube et le citron, porter à ébullition, puis baisser le feu et laisser cuire jusqu’à ce que les légumes soient tendres. Mixer, ajouter le lait, et assaisonner (sel et poivre). Une vraie tuerie! En plat de résistance, le confiné proposa un ragoût de pois cassés la créole. Ce fou de confiné, qui ne possédait plus de pois cassés, remplaça ceux-ci par des pois chiches. Il faut reconnaître que les chiches valaient bien les cassés et qu’ils se mariaient très bien avec les épinards. Aux dernières nouvelles, le confiné pèserait presque 120 kilos. Après le 11 mai, Mesdames, Mesdemoiselles vous pourrez constater le désastre. PHILIPPE LACOCHE

 

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Confiné au jardin : saloperie de vent !

Cette fois, c’est le forsythia qui en prend plein la tronche!

Un beau dimanche. «Chouette!», se dit le jardinier confiné. «Je vais pouvoir en profiter.» À peine avait-il fait deux pas sur la terrasse, qu’une bourrasque à décorner un Jacques Martin lui saute au visage et lui malmène tout le corps. De plus, ne se fiant qu’à ses étranges yeux bleus, d’un bleu gris métallique («Couleur du ventre des hirondelles», lui avait dit un jour l’une de ses anciennes conquêtes; mais c’était certainement pour le flatter), il s’est habillé légèrement. Résultat: le voilà à moitié transi. «Saloperie de vent!» hurla-t-il, furieux, écumant de rage.

Gérald était malheureux

Il regarde désespérément son potager qu’il espérait bêcher. Il sait que ce ne sera pas possible. Deuxième bourrasque: cette fois, c’est le forsythia qui en prend plein à la tronche. «Ce crétin de souffle venu de je ne sais où, va finir par déraciner mon bon vieux Jaunard!». (Jaunard. C’est ainsi qu’il a surnommé le forsythia, tout de jaune revêtu dès le printemps; l’arbre ne l’a jamais contredit, donc le confiné continue de le surnommer Jaunard.) «Ouf! Le Jaunard tient le coup», soupire le jardinier.

Ce dernier a toujours bien supporté la pluie qui lui rappelle la Bretagne, l’Irlande et le Vaugandy, contrées qu’il a toujours adorées; en revanche, il a toujours détesté le vent. Pire: il voue à cet élément une véritable haine. Lorsque l’ignoble souffle surgit, cela le met dans une humeur épouvantable. Il se souvient que cela lui a parfois joué des tours. Il y a fort longtemps, au tout début des années 1980, alors qu’il était invité par l’Alliance française de La Haye pour y donner une conférence sur l’un de ses livres, le conseiller culturel, l’aimable et adorable Gérald Drubigny, l’avait convié, son ex-femme et lui, à faire une balade sur une plage batave. Un vent terrible soufflait. Le jardinier confiné avait demandé à se qu’on abrégeât la promenade balnéaire. Le conseiller en fut un peu malheureux. C’était il y a si longtemps. Que faisait le coronavirus en ces temps reculés. Enquiquinait-il les bronches d’un pauvre pangolin qui ne lui avait pourtant rien fait?

PHILIPPE LACOCHE

 

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Un terrible huis clos fraternel

                             

Yann Queffélec nous tient en haleine grâce à une histoire tendue et une écriture pleine de panache.

Yann Queffélec. Photo : Philippe Matsas.

Il s’agit d’un récit, pas d’un roman. Yann Queffélec joue le jeu de la non-fiction; c’est rare. On a souvent l’habitude à ce que les écrivains dissimulent la réalité – La vérité? Leur vérité? – sous les paravents d’une imagination excipée. Ici, il n’en est rien. Yann Queffélec raconte ce qui s’est passé. Que s’est-il passé au fait? Un soir de neige (nous sommes pourtant le mercredi 15 mai 2019, mais, oui, il neige à Paris; sommes-nous encore dans le récit et pas dans l’imaginaire? Mystère…), Tanguy, dit Touki, son petit frère, lui envoie un SMS: «On va m’opérer, c’est grave, viens me voir.» Ils ne se sont pas vus depuis une trentaine d’années. Yann fonce vers l’Institut Jourdan, à Paris, qui vient de fermer. Qu’importe: il parvient – malgré l’inquiétante présence d’une infirmière qui surveille et veille au grain – à pénétrer dans la chambre 49 où l’attend son petit frère, étendu sur son lit de souffrance. «Alors ça!», lui lance l’alité. «Mon frère a passé trois heures et demie sur le billard, dans la matinée, et je le crois toujours dans les vapes. Moi-même, je suis tourneboulé par mon arrivée tardive à l’institut, une histoire de fous», raconte l’écrivain, prix Goncourt 1985 avec Les Noces barbares. «Les portes du hall ne s’ouvrant pas, je me suis faufilé par l’accès latéral réservé aux pompiers, et l’infirmière de nuit m’a pris le chou.»

«Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.»

Ainsi débute leur huis clos fraternel. Yann est censé ne pas rester longtemps: il est attendu chez lui pour un repas amical. Il restera dans la chambre toute la nuit. Ce ne sera pas triste. Yann et Tanguy évoquent leur vie familiale. Les souvenirs jaillissent, ou, au contraire, sont dissimulés. Ils se jaugent, se regardent, sortent des bières du placard, et le grand brandit une bouteille de champagne planquée sous son caban.

Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.

On sent bien que le petit en veut au grand. Il lui en veut de quoi? Difficile à dire. L’atmosphère devient étouffante dans la chambre 49. Peut-être faut-il qu’ils tirent au clair ce qui s’est réellement passé la dernière journée où ils se sont vus…

Ce roman, très bien construit (les chapitres s’égrènent, annonçant les heures qui passent), vous tient en haleine et ne vous lâche plus. La mer, la mère, la Bretagne y sont omniprésentes, manière de balises qui cadrent les pérégrinations du lecteur. Au final, les deux frères arrivent à cette terrible conclusion qui orne le bandeau du livre: «C’est la famille, frangin, qui nous a rendus fous.» Étouffante, terrible, parfois sournoise et cruelle, la famille en général est aussi un havre protecteur où il fait bon séjourner. Avec un subtil talent et une écriture pleine de panache, Yann Queffélec nous fait bien ressentir ce puissant dilemme.

PHILIPPE LACOCHE

Demain est une autre nuit, Yann Queffélec, Calmann-Lévy; 192 p.; 17,50 €.

 

 

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Le chaos s’amplifie

Le Grand mort_tome 6_couvLe Grand mort, tome 6 : brèche, Régis Loisel et Jean-Blaise Djian (scénario), Vincent Mallié (dessin). Editions Vents d’Ouest, 64 pages, 14,50 euros.

Fidèle à ses oscillations, désormais bien assimilées entre le “petit monde” et le nôtre, les enjeux de ce nouvel épisode du Grand Mort se situent plutôt du côté du monde parallèle (ainsi que le dévoile la couverture – une fois encore superbe – de ce tome 6.

Le chaos est désormais généralisé sur Terre, suite à une étrange vague de tremblements de terre. Pauline et Gaëlle poursuivent leur chemin – désormais en vélo – pour rejoindre la Bretagne et vont être confrontés à des survivants aux pulsions parfois bien dangereuses. Erwan, de son côté, a de plus en plus de mal à maîtriser la petite Blanche, toujours aussi radicale pour régler les problèmes auxquels elle est confrontée. Mais c’est dans le petit monde souterrain que la situation s’accélère et se renverse véritablement. S’étant laissé arrêter sans résistance, de façon surprenante, Macare explique à ses “soeurs” prêtresses les raisons de son comportement : la nécessité de bousculer les choses pour tenter de revenir à un équilibre acceptable entre leur monde et le nôtre, en déclin. Mais, en attendant, l’absence des prêtresse est aussi en train d’entraîner le chaos parmi leurs clans…

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Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.
Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

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Des souliers rouges comme le sang

Souliers rouges_tome 2_couvLes souliers rouges, tome 2: l’albinos, Gérard Cousseau, Damien Cuvillier. Éditions Grand Angle, 48 pages, 13,90 euros.

Dans ce coin de Bretagne, juin 1944 n’est toujours pas signe de libération. Les Allemands et la milice dirigée par le sadique Daiguer sont plus présents que jamais au village de Saint-Nicolas-du-Pélem.

Lors de la fouille au corps, qui concluait le premier tome et s’annonçait dramatique, Jules et Georges s’en sortent grâce à un gros coup de chance. Mais le danger est toujours présent. Surtout quand un jeune officier allemand vient s’installer dans la maison et que l’ado et son ami russe aux souliers rouges décident de se soustraire à une nouvelle rafle, venue en représailles d’un autre attentat des résistants.  Début juillet, la violence atteint son paroxysme. Miliciens et soldats multiplient les représailles sanglantes, n’hésitant pas à torturer et fusiller femmes et enfants…

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Jean-Charles Fleury ne perd pas de vue la ligne d’horizon

Image=d-20150214-G3JRC5_highNi Tréportais ni Mersois mais un peu des deux, Jean-Charles Fleury connaît comme sa poche la mer et les marins. Il les a servis au bar de Londres et les guide à la Capitainerie.

Le plus rigolo, c’est que je suis un titi parisien !» On pensait tenir le bon client avec «Charly» et l’on s’apprête à remballer cahier et stylo. Et puis non… Depuis le temps que sa haute silhouette tient de la douane de mer, d’abord à la frontière picardo-normande, à deux pas de la gare, puis dans la cabine de la capitainerie; depuis ces lustres où sa grande gueule et ses cheveux de plus en plus clairs paraissent devoir avertir le marin perdu de quelque écueil, le natif de Vernouillet mérite le qualificatif d’enfant du Tréport. Natif ou pas.