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Kent State ou les Etats désunis, magistrale reconstitution d’une répression sanglante d’étudiants en 1970

 Kent State, Derf Backderf. Editions ça et là, 288 pages, 24 euros.

Ce nouvel ouvrage de l’auteur américain Derf Backderf aurait dû paraître en début d’année. Les bouleversements induits par le confinement en ont repoussé sa sortie à cet automne. Un retard finalement bénéfique. Après le mouvement Black Live Matters, les violences policières et avant l’élection présidentielle de début novembre, Kent State a d’autant plus d’actualité. Malgré une histoire qui remonte à cinquante ans.

Jusqu’ici, John « Derf » Backderf, né dans l’Ohio en 1959, s’est consacré à un travail autobiographique, comme le très remarqué Mon ami Dahmer (ou, comment mon camarade de classe est devenu un serial killer) ou Trashed (évocation de son premier travail d’éboueur). Plus récemment, les éditions ça et Là ont aussi publié un recueil de strips de jeunesse parus dans le journal The City, qui s’engageait, d’une certaine manière très décalée dans le travail de reportage.

Cette fois encore, Backderf s’inspire d’un épisode marquant de sa jeunesse lorsque, à 10 ans, il voit les soldats de la Garde nationale dans sa ville de Richfield (Ohio), venus briser une grève de camioneurs. Ce seront les mêmes qui interviendront à l’université de Kent State, à une trentaine de kilomètres de là, dans la plus « grosse université inconnue du pays », comme l’a nomma alors Rolling Stones.

Tout va se jouer en cinq jours. Suite à la décision du président Nixon d’envahir le Cambodge pour détruire le Viet-Minh, annoncé le 30 avril 1970, un rassemblement anti-guerre est appelé pour le lundi 4 mai, dans la fac.Backderf fait revivre ces quelques journées de tension de façon chorale, à travers le portrait et l’évolution de plusieurs protagonistes, dont les quatre étudiants qui vont être tués par la Garde nationale, mais aussi un « indic » du FBI ou le brigadier-général Canterbury, responsable de la tuerie à cause de ses bourdes et de son incompétence. Il fait revivre également toute l’époque, baignée de contre-culture et de musique rock et pop. Et cette évocation d’un drame annoncé est restitué de manière très détaillé, grâce à un impressionnant travail de reconstitution basé sur des témoignages de témoins oculaires et de documentation ; travail impressionnant qui transparait bien sûr à travers les 250 planches, mais aussi dans 26 pages de notes qui complètent l’album !

Derf Backderf livre donc un vrai récit historique. Cette chronique de la répression violente qui s’abat sur une petite université et ses étudiants « gauchistes » se montre remarquable dans la variété des sources recueillies tout comme dans l’articulation magistrale du propos. Ici, on comprend véritablement l’engrenage qui se met en place, fait de préjugés conservateurs et de médiocrité politique et policière, pour aboutir à un massacre et à cette mort absurde d’étudiants qui, pour la plupart n’étaient même pas parmi les plus concernés par la manifestation. Et ce à cause d’un usage disproportionné et parfaitement inadapté de l’armée pour contrôler des manifestations étudiantes…

Belle singularité de ce roman graphique, Backderf conserve ici son dessin habituel, dans un registre un peu plus réaliste, mais avec ses longues figures et son trait caractéristique né des fanzines underground. Cela donne un ton et un aspect particulier à son ouvrage, assez distinct du style réaliste habituel en matière de bande dessinée historique et se rapprochant un peu du travail de Joe Sacco. Un mélange réussi de travail historique et d’oeuvre personnelle d’auteur, en tout cas.

Ce long récit se lit d’une traite, tant le lecteur est immergé sur le campus de Kent State et tenu en haleine par la tension grandissante. Et difficile de ne pas être indigné et choqué par les dernières pages.

A noter que ce sera aussi la réaction à l’époque. L’annonce de ces morts étudiantes donnant lieu ensuite à de gigantesques manifestations dans tous les Etats-Unis, qui vont participer au basculement de l’opinion sur l’engagement américain dans la guerre au Vietnam.

Ce contexte et le mouvement hippie contestataire sont bien sûr très différents de la réalité américaine actuelle, illustrée depuis le printemps par cette série de « bavures » dont des noirs sont victimes. En revanche, l’écho d’une période vers l’autre est saisissant. Le substrat réac-plouc, les réflexes de repli identitaire, le rejet des autres ou ces « milice » de citoyens en arme venant prêter main forte aux soldats contre les « gauchistes ». Tout est déjà bien là. Backderf évoque d’ailleurs aussi, en passant, les reports de conscription qu’a obtenu le jeune Donald Trump pour éviter d’aller au Vietnam…

Très intéressant pour le travail de redécouverte de cet épisode de l’histoire américaine, Kent State apporte ainsi un éclairage sur l’Amérique de Trump… Et certaines cases ont même une portée nettement plus universelle.

Enfin, on peut saluer la persévérance et le travail mené par ça et Là depuis sept ans pour faire découvrir et connaître au public français toute l’oeuvre de Derf Backderf.

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La Ville, modèle de Lukasz Wojciechowski

 Ville nouvelle, Lukasz Wojciechowski. Editions ça et là, 176 pages, 14 euros.

Premier album de bande dessinée entièrement réalisé avec le logiciel AutoCad (de dessin assisté par ordinateur, très utilisé par les architectes notamment), Ville nouvelle suit la vie et le travail d’un bureau d’architectes, entre la fin des années 50 et la fin des années 70.

Au sortir de la guerre, il s’agit de reconstruire une ville sur des concepts novateurs, de rompre avec un projet “enraciné dans la vision bourgeoise et impérialiste des élites égoïstes“, pour changer le monde et repenser la place de l’homme dans la ville. Pour cela, l’architecte en chef rêve à des “voies rapides nivelées, viaducs, autoponts”, une cité faite de “revêtements lisses en béton”, de “zones piétonnes s’élevant au dessus du sol” et d’une métropole surgie de la seule pensée humaine, à l’image de Brasilia, la nouvelle capitale brésilienne qui émerge à l’époque.

Mais l’enthousiasme va s’estomper progressivement. Au constat désabusé des architectes du bureau estimant construire “de nouveaux bidonvilles” s’ajoute une présence croissante de l’ordinateur. Une informatisation aboutissant, en 1977, à une déshumanisation complète et un remplacement des hommes par des robots… auxquels reviendra peut-être l’espoir de nouveaux fondements plus naturels et poétiques.

Cet petit livre bleu, géométrique jusque dans son format carré tient bien sûr de la “performance” graphique, par son mode de réalisation presque oubapien, minimalisme épuré induit par le choix d’un outil pas du tout destiné à réaliser des bandes dessinées et par le choix d’une répétition – décalée – des mêmes séquences dans chaque chapitre.

Mais ce premier album d’un architecte polonais séduit aussi par son humour froid et distancié (lors des échanges anodins dans les bureaux d’études) et un propos qui, mine de rien, interroge quand même sa profession, sur l’adaptabilité des “villes nouvelles” aux habitants – et non pas l’inverse.

Enseignant en design à la faculté d’architecture de Wroclaw, Lukasz Wojciechowski insère au fil de son récit, en clin d’oeil ludique et réflexif, des évocations de projets de ses glorieux prédécesseurs, de l’évocation du plan du Havre par Le Corbusier à un projet resté dans les cartons pour la ville d’Amsterdam ou des utopies du groupe Haus-Rucker-Co, ou des propos issus de textes d’architectes comme Claude Parent ou Bernard Tschumi. Un humour pour initiés mais qui ne nuit en rien à la compréhension de son récit et à la lisibilité, parfaite, de son histoire.

Cette Ville nouvelle tient de l’ovni atterrissant dans l’univers du “9e art” mais toute sa valeur tient à cette spécificité et à cette façon très réussie de mettre à profit la forme et le fond de son propos.

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Quelques heures qui bouleversent la vie

 Quelques heures, Joel Orff. Editions Ça et là, 136 pages, 14 euros.

Etre père n’est pas toujours évident. Surtout quand on le découvre par une carte postale envoyée par une ancienne petite amie et que l’enfant en question débarque de but en blanc dans sa vie de célibataire endurci. C’est ce qui arrive à Bob Frank, chauffeur de taxi un peu loser de Minneapolis, et à Casey, son adolescente de fille.
Celle-ci n’a pas particulièrement cherché à le voir, c’est plutôt sa mère qui l’a contraint à venir s’installer chez lui pour quelques jours. Progressivement, père et fille vont s’apprivoiser, s’apprécier. Et Bob va même commencer à s’imaginer un nouveau départ, un futur à deux…

Avec Quelques heures, les éditions Ça et là renouent avec l’un des premiers auteurs qu’elles ont publié, en 2006, avec Au fil de l’eau.

Le style de Joel Orff  est assez simple, pas franchement esthétique, brut. Un effet renforcé par le petit format et le noir et blanc. Mais son récit va aussi à l’essentiel. Avec une émotion qui gagne en même temps que le caractère des personnages se transforme. Un récit de vie sur le fil, laissant entrapercevoir différentes potentialités, laissant espérer une issue positive et l’épanouissement d’un amour filial emportant toutes les difficultés. La révélation finale n’en devient que plus touchante et mélancolique. Au bout de ces quelques heures effectivement assez bouleversantes.

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Alerte rouge: Punk slovène not dead !

Alerte rouge, tomaz Lavric TBC. Editions Ça et Là, 96 pages, 16 euros.

Alerte rouge est dans la sélection officielle “patrimoine” du Festival d’Angoulême 2020. Et c’est effectivement une page d’histoire méconnue que Tomaz Lavric (alias TBC) évoque. Une triple page même, celle de la fin du régime soviétique à l’Est, celle de la vague punk et celle de sa première bande dessinée, publiée originellement en 1996, le tout résumé en une formule : “L’anarchie au temps du communisme“, ainsi que le résume l’auteur de Fables de Bosnie dans sa préface.

Dans ce récit semi-autobiographique, Tomaz Lavric fait revivre la scène alternative yougoslave du début des années 1980. Alors que le rock reprend une vraie couleur contestataire en franchissant le rideau de fer, il connaît donc une ébullition à Ljubljana à travers divers groupes, dont “Alerte rouge”, le combo lycéen de “La Taupe”. Vingt ans plus tard, devenu graphiste et paisible père de famille, l’ancien batteur punk croise son ancien pote Mike, devenu patron d’une société de courtage. Occasion de se remémorer le bon vieux temps et la naissance, très anarchique, de leur groupe, la découverte fulgurante des Clash qui les pousse à devenir punks, les premiers concerts galère et divers épisodes plus ou moins cocasses ou dramatiques.

Dans un va-et-vient habilement géré, porté par un dessin en noir et blanc énergique, Lavric restitue avec une nostalgie mêlée d’humour – et un poil d’ironie satirique – sa jeunesse et l’évolution et les désillusions enregistrées vingt ans plus tard. Notamment les séquelles de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, même si la Slovénie n’a été qu’effeurée par le conflit, transformant un ex-anarchiste virant skinhead en futur milicien puis en militant d’une formation nationaliste. Youri, “la Taupe”, résiste, lui, à ce glissement et non sans quelque difficulté, “crie vengeance contre les sombres traîtres à nos idéaux de jeunesse“. Punk pas totalement dead !

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Arispe, Gorey, Kliaving et Mont, quatre bizarreries illustrées pour débuter l’année

Inclassables, entre strips et illustrations, voici quatre petits livres très différents mais, au-delà d’un petit format commun, tous étranges et attachants à leur manière pour bien débuter cette année 2020 au nombre lui aussi atypique…

Sagesse orientale de Nicolas Arispe

 Le plus long des chemins, Nicolas Arispe. Editions Le Tripode, 32 pages, 13 euros. Auteur et dessinateur argentin, Nicolas Arispe a franchi l’Atlantique grâce au travail des éditions du Tripode et s’est fait remarquer par son impressionnant Livre puis par le double et réversible macabre La mère et la mort/Le départ. Ce Long chemin est en fait cette fois un court récit jeunesse empreint de spiritualité chinoise. Un jeune renard, apprenti philosophe, après une longue période de méditation se sent près à retrouver son maître. Après un retour frénétique, la suite lui prouvera que non… Une fin joliment ironique et un dessin toujours aussi superbe, en noir et blanc, nourri de l’oeuvre de Lafcadio Hearn qui fit découvrir le Japon et inspira Stephan Zweig ou Marguerite Yourcenar, font de ce petit ouvrage une belle petite leçon de vie poétique.

 

Surréalisme aquatique de Serge Kliaving

 Hôtel Atlantide, Serge Kliaving. Editions Le Tripode, 116 pages, 21 euros. Autre “OVNI” déniché par les éditions du Tripode, et présenté comme l’oeuvre d’un auteur méconnu ayant apporté discrètement une enveloppe et quelques dessins dévoilant un étrange hôtel au nombre de chambres changeant sans arrêt et peuplé d’une faune aquatique tout aussi bizarre. Artiste pop art, le Parisien Serge Kliaving propose ici son premier livre, succession d’images troublantes réalisées à la carte à gratter, dans un univers absurde et surréaliste évoquant Topor ou Magritte par son humour subtil et décalé. L’ensemble apparaît certes un peu hermétique mais fascinant.

Détournements pop culture d’Alberto Montt

 Fichtre ! Alberto Montt. Editions Ça et Là, 160 pages, 14 euros. Une vraie découverte d’un auteur équatorien proposée par les éditions Ça et Là (qui avait déjà édité le roman graphique d’Alberto Montt Roucou en 2018) . Plus de 150 strips issus de son blog à succès Dosis diarias sont rassemblés ici. Réalisés avec un trait fin et joliment mis en couleur, ces dessins s’inspirent de l’actualité, de l’histoire de l’art ou de la pop culture au sens large pour mieux la détourner en situations burlesques et souvent très drôles. Reflet d’un humour bien déjanté où l’on croise Dieu mais aussi un chanteur de Death Metal atteint du syndrome de La Tourette, des vaches folles, un playmobil en chimio ou l’abeille Maya (du dessin animé des années 70 du même nom) est vraiment maya, où l’on peut mourir frappé d’un arc-en-ciel comme de la foudre, où l’on peut méditer avec Malevitch ou découvrir un schtroumpf peint par Picasso (dans sa période bleue, bien sûr) ! Un petit livre à l’imagination débordante à savourer page par page.

 

Anthologie macabre d’Edward Gorey

Une anthologie, Edward Gorey. Editions du Tripode, 176 pages, 16 euros. Cette fois, au-delà même de l’oeuvre, c’est déjà l’artiste qui s’impose par sa singularité. Edward Gorey (1925-2000) est une figure légendaire de la culture américaine, revendiqué par Terry Gilliam ou Tim Burton, écrivain-dessinateur autodidacte un peu misanthrope hantant les rues de New York avec son manteau à fourrure  et ses croix celtes.

Ici, sont rassemblés par ordre chronologique cinq oeuvres de Gorey. L’enfant guigne conte l’histoire atroce d’une petite fille riche frappée de tous les sorts possibles, Les enfants fichus (l’une des oeuvres les plus connues de l’auteur) est un abécédaire de morts d’enfants, L’Aile ouest est un étrange récit sans texte et passablement abscons décrivant des détails des pièces d’un manoir, Total Zoo est un autre abécédaire, d’animaux imaginaires et fantastiques. Enfin, Le Couple détestable, évoqué par son éditeur comme le chef d’oeuvre d’Edward Gorey retranscrit un vrai fait divers, autour d’un couple de Manchester tueurs d’enfants dans les années 1960. Avec, à chaque fois, un trait simple, versant parfois dans le caricatural mais des arrières-plans souvent fouillés et une ambiance étrangement rétro aux ambiances victoriennes ou début XXe siècle.

A noter que les éditions du Tripode ont déjà édité plusieurs albums d’Edward Gorey dont Les Jumblies, belle mise en scène du poème d’Edward Lear.

Un des dessins de l’abécédaire macabre “Les Enfants fichus”.

 

 

 

 

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Petites histoires vraies d’Amérique

True Stories, Derf Backderf. Editions Ça et là, 208 pages, 20 euros.

Derf Backderf a acquis une relative notoriété en France depuis la parution en 2013 de Mon ami Dahmer (prix Révélation à Angoulême, dont une élection de luxe vient de sortir associé au film du même nom). Dans la foulée – et dans leur logique de découverte et de “politique d’auteur” – les éditions Ça et Là ont publié depuis Punk Rock & Mobile home ou Trashed. De quoi faire apparaître l’auteur de Cleveland comme s’il “sortait de nulle part, autodidacte de 50 ans”, ainsi qu’il s’en amuse dans la préface de ces True Stories.

Ces “histoires vraies” sont en effet tout d’abord un démenti à la vocation tardive de Backderf, qui avait alors déjà lui quelque 1500 comics strips et histoires courtes, pour la plupart issue d’un strip underground, The City, et ensuite un florilège de celles-ci publiées entre 1990 et 2014.

Ainsi que son nom l’indique, l’inspiration de The City se trouve au coin de la rue, au gré des gens croisés au hasard des rues ou dans les magasins. Tous plus ou moins bizarres, stupides ou franchement allumés (à l’image de “l’homme sous pression”, personnage récurrent de ces pages).

Des tranches de vie urbaine qui renvoient aux “brèves de comptoir” de Jean-Marie Gourio. Drôles, cyniques, touchantes et même poignantes parfois, en renversant les clichés comme ce clochard qui décide un jour de “rembourser” les aumônes reçues ou cet homme au regard buté, brandissant au bord d’une route un panneau “j’ai besoin d’aide”… à l’envers.

Ces petites scènes d’observation, pour la plus grande part faites par l’auteur durant ses pérégrinations en ville et pour le reste basées sur des anecdotes fournies par des amis, ont la force et la beauté brute d’un Strip-Tease à l’Américaine (ainsi du dessin repris en couverture de cette grosse américaine promenant son chien… en voiture !). Car, au-delà de l’humour et même de la drôlerie de certains de ces strips, souvent en quatre cases seulement, c’est bien leur impression de véracité qui domine.

L’autre intérêt est de saisir l’évolution du style graphique, avec un trait qui se fait moins épais, un peu moins grotesque.

Un recueil à lire en piochant par ci-par là au fil des pages, ou dans la continuité en s’immergeant progressivement dans cette “autre Amérique”. A chaque fois, la balade vaut le détour.

 

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Les 24e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens se dévoilent

Après Zep, Marini et Schuiten avec Blake et Mortimer. De nouvelles têtes d’affiche alléchantes pour le prochain festival de bande dessinée d’Amiens, les 1 et 2 juin prochains. Son programme a été dévoilé ce mardi 5 mars au soir. En voici les grandes lignes.

Cette année encore, pour la deuxième année, les Rendez-vous de la bande dessinée seront hébergées dans la halle Freyssinet, ex-hangar de la SNCF déserté et réaménagé. Un environnement de béton, très urbain, qui colle bien au personnage emblématique de cette 24e édition : Batman. Même si le super-héros se dévoile, dans l’affiche originale réalisée par Enrico Marini de manière un peu singulière.

De Gotham au gothique avec Marini

C’est ainsi du haut de la cathédrale que le Dark Knight domine le festival. De Gotham au gothique, donc, au milieu des gargouilles. Et, plus original, c’est un Batman, sur fond rouge éclatant, plongé dans un album de bande dessinée que l’on découvre. Une image apaisée et superbement stylisée.

En revanche, les amateurs devront se contenter des affiches de promotion. Contrairement aux années précédentes, il n’y aura en effet pas de tirages du dessin, le personnage restant DC Comics all rights reserved. Mais l’on peut déjà apprécier l’autorisation donnée par l’éditeur américain pour la réalisation d’un visuel appelé à marquer les esprits.

Les Sumos, une expo de poids, signée David Prudhomme.

Les amateurs d’Enrico Marini pourront en tout cas retrouver une exposition rétrospective de son travail, avec des planches originales d’Olivier Varèse, Gipsy, Rapaces, les Aigles de Rome, Le Scorpion ou, bien sûr son récent diptyque sur Batman.
Une exposition qui sera installée à la Maison de la culture, qui accueillera aussi l’expo sur “les Sumos” de David Prudhomme, précédée d’une belle réputation. Fruit d’une observation minutieuse de ce sport très particulier, lors d’une résidence au Japon en 2012, dont l’artiste avant ramené plus d’une centaine de dessins.

François Schuiten emmène Blake et Mortimer à Amiens

Une case du futur album de Schuiten, Van Dormal et Gunzig.

Côté expo, après Zep et Titeuf, la barre était placée haut. Elle sera sans doute atteinte encore cette fois-ci avec une expo inédite sur le très attendu Blake et Mortimer, le dernier pharaon, de François Schuiten, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig. Un petit exploit, puisque l’album sortira au moment même du festival, le 31 mai. A vrai dire, cette date a même été avancée d’une semaine, pour coïncider avec la manifestation amiénoise, à la demande express de François Schuiten, ami d’On a marché sur la bulle et aux nombreux liens avec Amiens (notamment avec la Maison Jules-Verne).
En complément des planches du futur album, Schuiten a aussi réalisé un dessin original, pour l’affiche de son expo, clin d’oeil vernien à la halle Freyssinet.

Indépendants du Liban aux Etats-Unis

Beyrouth, vu par les dessinateurs.

Le festival, en cette année 2019, s’ouvrira encore sur de larges horizons. Une découverte de la bande dessinée libanaise, ou plus particulièrement, le “portrait d’une utopie à Beyrouth”, concocté par Justin Wadlow, faisant découvrir la ville à travers la bande dessinée, avec la présence notamment de Zeina Abirached, l’auteur du magnifique Piano oriental (qui avait fait le déplacement à Amiens, ce mardi soir) ou des membres du collectif Samandal, primé à Angoulême en février dernier.

Autre voyage-découverte, celui proposé au sein de l’exposition “indie Americans”, co-réalisée par les maisons d’édition ça et Là et l’Employé du moi autour de dix sept auteurs américains. Une expo qui fera aussi voyager, au sein d’Amiens, puisqu’elle se partagera entre la Halle Freyssinet, la présidence de l’université Jules-Verne sur le campus mais aussi dans le nouveau site universitaire de Citadelle.
Dans la lignée de l’an passé, avec les Editions de la Cerise, ce sera aussi l’occasion d’offrir une coup de projecteur à ces deux maisons d’éditions, elles aussi très “indépendantes”.

10 ans et 24 auteurs pour La Gouttière

Troisième éditeur à l’honneur en 2019: les Editions de la Gouttière. Nettement moins étrangères à la cité picarde, puisqu’il s’agit de la maison née au sein de l’association On a marché sur la bulle.

Mais, mine de rien, la Gouttière fête cette année ses dix ans. De quoi fêter dignement l’événement, pour un éditeur toujours en croissance, autour d’un grosse expo et la présence de quelques 24 auteurs maison.

Concernant les auteurs, justement – qui, comme les années passées à Amiens, ne se contentent pas de dédicacer mais participeront aussi à diverses rencontres et ateliers – quelque 90 dessinateurs et scénaristes sont annoncés. Entre autre Marguerite Abouet, Edmond Baudoin, Joris Chamblain, Renaud Dillies, Marc Dubuisson, Kokor, Ulli Lust, Mael, Kris, Marc-Antoine Mathieu, Pozla, Marcelo Quintanilha, Jean-Louis Tripp, Nicolas Petrimaux, sans oublier les “régionaux de l’étape” (Régis Hautière, Damien Cuvillier, Hardoc, David François, Greg Blondin, Dominique Zay, etc.).
On fera une mention particulière au Savoyard Hub, à l’honneur dans l’espace Jeux & BD à l’occasion de la sortie du jeu Okko Chronicles, inspiré de sa célèbre série japonisante, mais aussi de Steve Baker et Aurélien Ducoudray (qui auront une expo consacrée à Bots) ou des deux Nordistes Xavier Betaucourt et Jean-Luc Loyer qui après Le Grand A ont mené l’enquête au Louvre-Lens.

Nouvelles traces de la Grande Guerre

Enfin, pour s’en tenir là, il faut évoquer la suite de Traces de la Grande Guerre. Après la parution de l’album, pour clore le centenaire de 14-18, en 2018, voici “Il était une fois Traces de la Grande Guerre”, en rebond et en lien avec l’exposition présentée à l’Historial de La Grande Guerre de Péronne, qui confrontera les oeuvres des 42 auteurs du collectif avec des objets du musée. Une démarche que l’on retrouvera également sur le site du festival.

En attendant d’y revenir d’ici fin mai, un dernier regard sur le Batman “amiénois” de Marini, dans sa pleine splendeur…

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Bonne pêche à Nitéroi

Les Lumières de Nitéroi, Marcello Quintanilha. Editions ça et là, 240 pages, 24 euros.

Nouvelle plongée dans le Brésil populaire du siècle passé. Avec cette fois une dimension plus personnelle et familiale.

Nous sommes dans les années 1950, dans la Baie de Guanabara, (état de Rio de Janeiro). Deux jeunes traînent sur la plage lorsque Hélcio, athlétique et prometteur joueur de foot récemment recruté par le club du Canto do Rio, aperçoit au loin un pêcheur à la dynamite. Il parvient vite à persuader son ami Noël, vendeur à la sauvette de boissons et bossu, d’aller à leur tour récupérer les poissons morts et flottant à la surface, afin de les revendre au marché local.
Ils ignorent qu’ils s’embarquent dans une vraie galère. Si la récupération des poissons se passe plutôt bien (même si Hélcio manque de se noyer…), une première tentative de revente à des naturistes manque de virer au drame. Celui-ci arrivera vraiment lorsque le temps tourne à la tempête, noyant la ville sous les eaux et poussant la barque vers le large.
Leur disparition mobilise bientôt tout le quartier, car Hélcio est attendu par son club à Niterói, à la veille d’un derby décisif contre la prestigieuse équipe de Vasco de Gama. Mais cette équipée saugrenue pourrait aussi avoir raison de la belle amitié entre Hélcio et Noël.

S’inspirant de la vie de son père (qui fut joueur de foot au début des années 50) Marcello Quintanilha poursuit avec ce nouvel album, les chroniques de son pays entamées avec Tungstène ou Talc de verre, tous deux également édités chez ça et là qui a fait découvrir cet auteur attachant.

D’apparence un brin décousu – ou du moins difficile à cerner – le récit est vite prenant. Le dessin n’est pas toujours sans défaut, mais il est toujours très vivant et la mis en couleurs, en aplats, donne un petit côté rétro bien adapté. De plus, derrière son côté rocambolesque, voire burlesque parfois, Quintanilha réussit à faire revivre avec finesse ce coin de Brésil, ses quartiers populaires et, ici, la passion du foot (déjà présente dans l’une des histoires courtes du recueil Mes chers samedis), avec notamment une restitution brillante, dans son rythme, du match Canto de Rio – Vasco qui est l’un des sommets du récit. Il livre enfin une histoire d’amitié pudique et émouvante.

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La vie vue à courte distance

Courtes distances, Joff Winterhart. Editions ça et là, 128 pages, 24 euros.

A 27 ans, Sam, un jeune Anglais se remet de quelques déconvenues universitaires et professionnelles et se retrouve réduit à retourner vivre chez sa mère. Passablement indolent, voire dépressif, il accepte néanmoins un petit job avec un lointain et inconnu cousin germain: Keith Nutt. Un étrange personnage, poussant la coquetterie à conduire une voiture à conduite à gauche (oui, on en est en Angleterre !). Il exerce une activité assez vague de distribution et livraisons de ventilation et filtres. Entre le quinquagénaire aux cheveux d’argent, perpétuellement accompagné par sa petite chienne Cléo et plutôt bourru et le post-adolescent nonchalant, le premier contact est plutôt rude. Et Sam est surtout fasciné… par la densité des poils de narine ressemblant à de la moquette de Keith.
Mais progressivement, au fil de journées toutes semblables où ils effectuent une tournée des entreprises du coin, durant laquelle Keith fait signer des papiers tandis que Sam reste dans la voiture, parfois avec le chien, les deux hommes vont apprendre à se connaître et, quelque part, s’apprécier. Sam va aussi découvrir le monde de Keith, ses amis, ses rituels et il va découvrir quelques figures locales.

Ce livre de l’Anglais Joff Winterhart avance au même rythme, ralenti, que celui de Sam, aux airs de “grand Duduche” triste. Et avec ses tronches d’un réalisme outrancier, souvent captées en gros plan et son format carré assez rigide, comme le gauffrier de ses planches, ces Courtes distances peuvent  sembler au prime abord aussi abruptes et rugueuses que Keith Nutt. La tonalité bleutée et métallique dominante renforce encore cette impression de dureté.

Mais, tout comme Sam se concentre et s’attache sur des détails pour en tirer toute leur richesse, le lecteur pénètre doucement dans cet univers si banal et quotidien, fait d’ennui mais aussi d’une certaine forme d’empathie envers les personnages. Et une complicité naissante entre les deux personnages, dont l’un n’a finalement pas moins de faiblesse que l’autre. Alors, certes, les 128 pages apparaissent quand même parfois un brin longuettes, avec un faux-rythme accentué par la narration en bonne partie assurée par des récitatifs venant illustrer les pensées de Sam. Mais, une fois refermé le livre, et là encore comme son jeune acteur, on conserve une certaine nostalgie mélancolique de tous ces gens croisés au fil des pages. Et de cette tranche de vie britannique au sein de la middle class d’une petite ville banale, sans rebondissements spectaculaires, mais avec une vraie densité émotionnelle.

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Une autre Voix graphique sur Magda Goebbels

France 2 a consacré, ce mardi soir, une soirée assez forte à l’instrumentalisation de la jeunesse par le nazisme. Avec, notamment, en seconde partie de soirée, un documentaire biographique sur Magda Goebbels, “la première dame du IIIe Reich”, épouse du chef de la propagande d’Hitler et militante toute aussi fanatique, au point d’assassiner ses enfants, avant de se donner la mort aux côtés de son mari dans le bunker du Führer à Berlin (pour ceux qui seraient intéressés, la vidéo est en dessous).

C’est l’occasion de rappeler l’existence d’un livre, également très fort, qui évoque, sous un angle particulier, cette famille très particulière : Voix de la nuit de l’Autrichienne Ulli Lust.
Paru voilà trois ans, ce gros roman graphique de quelque 400 pages est une adaptation d’un roman (aujourd’hui épuisé, semble-t-il) de l’auteur allemand Marcel Beyer. Il évoque la famille Goebbels à travers la relation qui se noue entre Hermann Karnau, un accousticien émérite qui devient un rouage du régime nazi et Helga Goebbels, la fille aînée de la famille.
Un ouvrage parfois déstabilisant dans son approche – et dans un graphisme qui ne cherche pas à séduire – troublant sur le fond, mais qui permet d’approcher, dans son malaise même, cette pointe de l’abjection politique et individuelle. Un roman graphique qui apporte, en tout cas, un complément à ce documentaire d’Antoine Vitkine.

http://youtu.be/qFo_IswzIto