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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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A la hussarde, et pas que…

Lou-Mary en train de fchanter “Harley-Davidson” avec Vanfi, aux Enfants terribles. Photo : Philippe Lacoche.

     Ma vie est étrange. Je vous contais, à la faveur d’une précédente chronique, que mon tout premier amour, une adorable Ternoise, aujourd’hui sexagénaire, venait de reprendre contact en m’envoyant de Sms. (Nous nous étions même revus à Chauny.) Dernièrement, c’est Lou-Mary, mon ex-pacsée, ma grande Didiche, chanteuse et comédienne, qui s’est manifestée. Il est vrai, que contrairement à ma petite amoureuse de Tergnier, j’avais gardé quelques contacts avec Lou. Mais cette fois, elle effectua un rapprochement artistique notoire. Et me commanda tout de go les paroles d’une chanson. «Je suis coincée; je dois enregistrer ce week-end. J’ai la mélodie en tête mais les paroles ne viennent pas. C’est comme un challenge pour toi; il me faudrait ça pour vendredi soir au plus tard. Tu acceptes?» C’était un mercredi et il lui fallait ça pour le vendredi soir: une éternité! N’ai-je pas la réputation d’être rapide comme un lièvre quand il s’agit de faire le parolier? J’acceptais de bonne grâce, ravi tout au fond de moi-même. Cela me rappelait les prémices de nos amours. C’était un soir d’automne de 2005. Je traînais mes cernes et mon grand nez en compagnie de mon copain Philippe Van Haelst, dit Vanfi, au défunt Lucullus, l’un des bars les plus rock d’Amiens, tenu d’une main délicate par Nasser. Ma petite Léo, de 23 ans ma cadette, venait de me quitter; ma délicieuse Lady B. se trouvait dans l’impossibilité de convoler avec ma tronche de Ternois. J’errais dans Amiens, consommant spleen et solitude tel un Augustin Meaulnes sans son Yvonne de Galais; Cathie venait de partir en Grèce pour y enseigner le français. Je ne croyais plus à grand-chose. Il n’était pas loin de minuit; nous nous installâmes, Vanfi et moi. Soudain, apparut une jeune femme qui portait un jupon de tulle sur un jean moulant des fesses fort désirables. Elle se mit à chanter son répertoire et à danser. Je tombais sous le charme. Raide amoureux, le marquis! Tel un hussard, à peine eut-elle terminé son set, que je l’abordai: «J’ai beaucoup aimé votre spectacle; puis-je me permettre de vous écrire une chanson?»»

Lou-Mary et Vanfi. Photo : Philippe Lacoche.

Elle me contempla, un peu désarçonnée par tant d’aplomb. D’une voix birkinienne, elle accepta. Je rentrais chez moi et, au cours de la nuit, lui écrivit «Tes yeux sur mon tulle», une histoire vécue où je racontais comment je venais la voir danser en compagnie de Nasser et comment j’avais laissé traîner mon regard de bad guy sur son tulle, son jean et pas que. Bien que très peu féministe, la chanson (que je lui envoyai par mail vers 4 heures du matin) lui plut. Elle me le fit savoir de charmante manière et me confia qu’elle l’avait déjà mise en mise en musique. Je l’invitai chez moi, dans ma tanière de Port d’Amont pour qu’elle me la fît écouter. Et je me mis à la tutoyer. Et pas que. Il me fallait donc battre mon record de rapidité. Ainsi, ce mercredi-là, je me privais de sieste et lui envoyais, trois heures plus tard, ma prose et la chanson «Adieu, coquecigrues». Une fois encore, elle voulut me faire écouter la mélodie. Je te rassure, lectrice, subjuguée, il n’était pas question de recommencer.

Vanfi en pleine action. Photo : Philippe Lacoche.

Nous nous fixâmes rendez-vous au concert que Vanfi, donnait, en solo, aux Enfants terribles, rue Saint-Leu, à Amiens. Lou-Mary vint, accompagnée de son ami, le très sympathique Christian, comédien et metteur en scène. Lou et moi ne manquâmes pas de bœufer avec Vanfi, comme au bon vieux temps, des Scopytones et du groupe Lady B. Lou avait même invité Nasser. On se serait cru au Lucullus, quatorze ans plus tôt.

Lou-Mary et Vanfi : les retrouvailles. Photo : Philippe Lacoche.

                                                         Dimanche 20 octobre 2019.

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  La bonne humeur d’un réac’n’roll

 

La jeune chanteuse Nao égrène de douces mélodies sur sa guitare Lâg, au bistrot Saint-Germain.

Je suis de bonne humeur ce matin. La raison?

L’indispensable Michel Houellebecq.
Patrick Modiano. 2012.

En me rasant, j’ai découvert, dans l’émission L’Instant M, de la délicieuse, brune et souriante Sonia Devillers, sur France Inter, que la pétillante, volubile et hussarde Élisabeth Lévy venait de fonder REACnROLL, une webtélé. «Elle sera la maison de ceux qui se sentent parfois des «mécontemporains» mais aussi de tous ceux qui veulent dialoguer avec eux», annonce-t-elle du haut de sa voix et de son ton reconnaissables entre tous. «Les «réacs» peuvent être, selon l’ancienne terminologie, de droite, de gauche, et même du centre, libéraux ou jacobins, adeptes du nucléaire ou décroissants, partisans de l’ordre ou zadistes dans l’âme. Lecteurs de Finkielkraut, Kundera, Houellebecq, Muray, Modiano ou Orwell, ils n’ont en commun «que» leur amour des œuvres du passé et leur conviction, pour les plus jeunes et/ou les moins désespérés, que quelque chose du vieux monde doit être sauvé. Ce qui ne les empêche pas de jouir des bienfaits du nouveau.»

Chauny : la ville où a étudié Nao; la ville de ma naissance.
On peut aimer Tergnier (notre photo), Karl Marx, la lutte des classes, la pêche à la ligne et se sentir réac.

Tout ça me plaît bien. On va enfin rigoler. En tout cas un peu plus qu’avec l’entre-soi de la bien-pensance qui voit des fachos partout, qui veut brûler les bouquins de Céline et Tintin au Congo, qui pourrit la fin de vie d’Alain Delon, qui soupçonne de machisme les mecs qui font des compliments aux filles. Oui, on va rigoler. Car on peut, en tant que citoyen être favorable à la lutte des classes, vénérer Marx, Tergnier et la pêche à la ligne, et se sentir réac dans l’âme. C’est-à-dire aimer la littérature de droite, la France, le passé et se méfier comme de la peste de cette grande poule stupide qu’est la modernité et ses affidées: les nouvelles technologies. Oui, c’est comme ça, lectrice, mon sensuel amour charnu. C’est dit. J’étais tout autant de bonne humeur ce soir-là, au Bistrot Saint-Germain, à Amiens, quand j’ai vu sur scène la jeune chanteuse Nao. Sur sa guitare Lâg, elle égrène de doux accords tantôt folk, tantôt blues, tantôt bossa. Elle se fend d’une reprise de la regrettée Amy Whinehouse. Nao a 23 ans; elle est arrivée à Amiens pour y faire des études de médecine et de psychologie. Elle les a arrêtées pour peaufiner ses connaissances de la guitare et du chant au conservatoire. Elle a en projet de sortir un EP. Nao donnera des concerts à Amiens (au Capuccino, le 7 juin, à 19 heures et le 8 juin, à 15 heures; et à l’Île aux fruits, le 13 juin). Elle se produira ensuite à l’Institut français de Liepzig, en Allemagne. Et, quand elle m’a fait savoir qu’elle était originaire de Chauny (ma ville de naissance) et qu’elle avait étudié dans cette même ville au lycée Saint-Charles (où, en 1978, j’allais conduire tous les matins, en voiture, ma délicieuse Féline, ma petite fiancée de 17 ans qui deviendrait mon épouse; elle y étudiait également), mon esprit se mit à vagabonder. Rêver, suçoter les cachous doux de la nostalgie… je ne suis bon qu’à ça. Je suis un réac’n’roll.

Dimanche 19 mai 2019.

 

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Le jardin des souvenirs et de mon père

       

La terre de ce jardin a été bêchée et ensemencée par mon père et mon grand-père.

La photographie que tu as sous les yeux, lectrice, est celle de jardin de mon père, à Tergnier. Ce dernier s’est éteint le 20 janvier dernier, à 18 heures, à l’hôpital de Chauny, où j’étais né en janvier 1956. Ce fut justement à la faveur de ma naissance qu’ils décidèrent, ma mère et lui, d’acheter leur maison. «De faire construire», comme il disait, mon père, ancien cheminot (vous savez les cheminots, cette race à part, que l’indéfendable Emmanuel Macron sous-entend qu’elle est constituée de nantis, de privilégiés), de sa voix douce et posée. Faire construire. Il emprunta un peu d’argent à son père, mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à l’attaque du Bois de Maurepas, et fit donc construire. Avant cela, il avait fait l’acquisition d’un terrain ingrat, tout bosselé, recouvert de broussailles. Mais la terre, brune comme les yeux de Féline, mon ex-épouse, Ternoise comme moi, était de bonne qualité. Mon grand-père le disait souvent; mon père aussi. Elle recelait, je me souviens, de longues balles de fusils Lebel 8 millimètres, modèle de 1886, long corps de cuivre jaune comme un cacheux planqué dans la vase, pointe de la balle de cuivre rouge. Des balles, ils en retiraient des dizaines. Ça s’était bagarré dur en 14-18 du côté de Tergnier. (Devant la maison, on avait retrouvé un casque plat de nos vrais amis et alliés anglais, et une grenade à manche de nos faux amis et vrais ennemis d’outre-Rhin.) Dans la terre, ils retrouvaient aussi des dents de cheval. «Normal!», souriait mon père. «Ici, avant 14, il y avait de grandes écuries, celles d’un transporteur qui travaillait pour la gare…» Mon père et mon grand-père, ces cheminots nantis et riches, presque des actionnaires du CAC 40 (cher président amiénois, jamais je ne vous pardonnerai ce que vous êtes en train de faire – de fer, allais-je écrire – à notre maison mère, à notre mère nourricière: la SNCF que nous aimons tant) défrichèrent, retournèrent le terrain et suèrent sang et eau; ils en firent un beau jardin qu’ils ensemencèrent et nourrirent à l’aide du compost (des écologistes avant l’heure), qu’ils n’appelaient pas compost, mais «fumier». Les plans de la maison furent réalisés par notre voisin du fond (juste derrière le mur blanc de la photographie), l’architecte M. Deraucroix qui avait de jolies filles. Ma sœur, mon frère et moi, nous en passâmes du bon temps dans ce jardin. L’été, avec mes copains Alain Lanzeray, Bernard Havy et Dominique Van Missen, nous jouions aux petits coureurs en plastique et en étain; nous les nommions Jean Jourden, Jean-Claude Lebaude, Raymond Mastrotto, Roger Pingeon, Felice Gimondi, Federico Bahamontes, et les faisions avancer grâce à des pichenettes dans des billes de terre cuite sur des routes minuscules que nous avions tracées avec une binette dans les allées (l’allée que tu vois sur la droite de la photographie, lectrice observatrice). Pastichant le Tour de France, nous avions baptisé notre mini-épreuve estivale le Tour des Allées. Il n’était pas rare que d’autres garnements de la cité Roosevelt vinssent contempler les exploits de nos cyclistes nains. Cela se passait au cœur des années 1960, au cœur des étés chauds comme les cœurs des cheminots de Tergnier. C’était la terre de mes parents. Bientôt, elle ne sera plus nôtre. J’ai le cœur gros.

Dimanche 22 avril 2018.

 

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 Patrick Modiano et moi, Philippe Laroche

Patrick Modiano et moi : une longue histoire. La première fois, ce fut au cours d’une nuit de 1982, je crois. Oui, je crois seulement, je ne suis plus sûr. Plus sûr de rien. Cette nuit donc, je me mis à dévorer Villa triste, court roman d’un écrivain qui, jusque-là, m’était totalement inconnu. Lui, le grand Modiano. Un choc. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. La même impression que lorsqu’à l’âge de 7 ans, à la faveur d’une opération de l’appendicite réalisée à l’hôpital de Chauny (Aisne), où sept ans plus tôt, j’avais vu le jour, Ginette, une copine de ma mère, m’avait fait cadeau de Tintin au Tibet pour me faire oublier mon lit de souffrance. Cette fois, au même endroit, grâce à Hergé, naissait en moi le plaisir de lecture. Sept ou huit plus tard, autre coup de foudre: Serge Boulard, notre professeur de français, en classe de troisième, au collège de Tergnier, nous avait fait découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Magique. Lire ce roman à 15 ans, c’est comme se faire un shoot de romantisme en plein cœur.

Patrick Modiano. Photo : Francesca Mantovani. Gallimard.

Décalaminer son âme d’adolescent. J’étais Augustin Meaulnes. Et j’avais bien l’intention de le faire savoir à l’adorable petite blonde à couettes, à K-Way vert et à Clarks que je convoitais depuis la classe de sixième et dont j’étais éperdument amoureux.

Je repensais à tout cela, il y a quelques jours, alors que je venais de terminer Souvenirs dormants (éd. Gallimard, 112 p., 14,50 €) et Nos débuts dans la vie (éd. Gallimard, 96 p., 12 €), les deux derniers opus de Modiano. Je me revoyais aussi proposer à Christian Lebrun, rédacteur en chef de Best, d’interviewer le créateur de La Ronde de nuit, car je venais de me rendre compte qu’il avait travaillé pour une maison de disque, qu’il avait été aussi parolier (avec l’excellent Hugues de Courson; les paroles de «Étonnez-moi Benoît», chantées par Françoise Hardy, sont de lui), et, surtout, qu’il avait fréquenté assidûment le Golf Drouot dans les années 1960. Je me fendis qu’une longue et belle lettre sur une feuille à en-tête «Best, revue de rock, 23, rue d’Antin, Paris 2 e», dans laquelle je lui disais toute mon admiration et mon intention de le rencontrer afin de rédiger un article. Il ne me répondit jamais. Quelque dix ans plus tard, le seul roman qu’il me dédicaça en service de presse, il me nommait Philippe Laroche, comme l’assassin présumé du petit Grégory. Il y a cinq ans, environ, je le croisai du côté de la rue Bonaparte. Je le hélai: «Bonjour Patrick Modiano!». Mais perché très haut dans ses pensées, il ne répondit pas, pressa le pas. Et je vis sa longue silhouette qui s’éteignait tout au fond de la rue dans la grisaille parisienne. Mon regretté ami, le romancier et grand Résistant Jacques-Francis Rolland, me parlait souvent de lui. Il l’avait connu jeune. Il me racontait comment il venait visiter sa mère, comédienne, alors amie très proche de Jean Cau. Jean Cau qui, traverse l’œuvre de Modiano sous divers noms. Patrick, à cette époque, était, me disait-il, très désargenté. Mais ceci est une autre histoire…

Dimanche 19 novembre 2017.

 

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Dessous chics

Souvenirs humides et stendhaliens à Saint-Quentin

Le Rouget Noir s’appelait avant Le Café des halles; il était tenu d’une main énerque et maternelle par Odette, fan de boxe, dirigeante du club. Sur le juke-box, passaient des chansons des Stones et “Le tango des cocus”. Nous buvions comme des trous. Les filles sentaient le patchouli et portaient des manteaux de bergers afghans en peau de chèvre retournée. Nous les câlinions avec ferveur; elle nous le rendaient bien. C’était avant les années Sida; avant la montée de cette saloperie d’ultralibéralisme. Nous étions bien. Si bien.

J’avais abandonné la Marquise à sa table de dédicaces, à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Il était 15h30; il faisait un temps d’automne, humide, mouillé par quelques minuscules averses intermittentes. Je savais que me balader dans la belle ville de Saint-Quentin dans laquelle j’ai tant de souvenirs, me ferait un bien fou. Je partis d’un bon pas. Partir vers la droite ou vers la gauche? Grande question. Vers la droite? Le lycée Henri-Martin où j’ai effectué toute ma scolarité lycéenne, de 1971 à 1975. Il eût été logique que j’étudie au lycée Gay-Lussac, à Chauny, situé à sept kilomètres de ma bonne ville de Tergnier. Mais non. Je n’avais étudié qu’une langue car je m’étais retrouvé en 4e et 3e technologie, avec, au programme, une seule langue vivante: l’anglais. En seconde, j’étais donc deuxième langue débutant. À Chauny, seul l’apprentissage de l’allemand m’était offert. Je refusais catégoriquement d’apprendre cette langue qui me semblait si gutturale et me rappelait les films des années 1960 quand les délicieux Francis Blanche et Pierre Dac brocardaient l’accent de nos bons – mais envahissants – amis d’outre-Rhin. Je tins tête à mon père qui tenta de me convaincre que s’ils revenaient nous rendre une quatrième visite de courtoisie, il eût été préférable de les comprendre. Je ne cédai point. Direction lycée Henri-Martin et apprentissage de cette langue magnfique qu’est l’espagnol. Aller à gauche? Non, je filai à droite. Et me retrouvai trois secondes plus tard devant la façade d’un restaurant aujourd’hui baptisé le Rouget Noir. Le Rouget noir! Quel beau titre stendhalien! Stendhaliens, nous l’étions sans le savoir, quand, entre 1971 et 1975, nous fréquentions assidûment l’endroit qui s’appelait alors le Café des Halles; il était tenu avec énergie et douceur maternelle par Odette, dirigeant du club de boxe, amie du champion Paul Roux. Le Café des Halles accueillait tout ce que Saint-Quentin comptait comme musiciens, artistes, routards. Nous y buvions des bières pression et du Casanis. Nos cheveux étaient plus longs que le texte du «Bateau ivre»; nous sortions nos guitares. Joël Caron, flûtiste et saxophoniste du groupe Art Zoyd, alors lycéen à Henri-Martin, croquait dans de longs sandwiches au camembert. Mon copain Paco (Jean-François Le Guern) se prenait pour Rimbaud. Les frères Lécuyer (Bertrand et Damien) discutaient avec le violoniste Pierre Blanchard en vue de fonder ce qui deviendra Coryphéus, l’un des groupes de rock les plus originaux du moment. Nous étions bien sans le savoir, si bien, chez Odette. Lorsque, deux heures plus tard, je retrouvais la chevelure brune et bouclée de la Marquise, elle me trouva un drôle d’air; elle n’avait pas tort: j’avais dans la tête les vapeurs enivrantes de nos jeunesses défuntes. Il s’était remis à pleuvoir. Je repensais à tous ces fantômes…

Dimanche 15 octobre 2017.

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Centenaire 14-18 expositions Les manifs à voir et à venir

“Mathurin soldat” va s’exposer chez lui à Chauny

Maadiar, auteur axonais va organiser une exposition autour de son album Mathurin soldat, à Chauny, dans l’Aisne.

Maadiar avec une partie de sa collection d'objets. (photo Union).
Maadiar avec une partie de sa collection d’objets. (photo Union).

Comme il le confiait, ce vendredi à nos confrères de l’Union, “c’est très excitant de pouvoir partager sa passion pour l’histoire avec le plus grand nombre.L’auteur de bande dessinée chaunois Maadiar (de son vrai nom Xavier Daban) prépare une exposition en lien avec son album Mathurin Soldat, adaptation des lettres écrites par l’artilleur Mathurin Méheut depuis le front en Picardie.

L’exposition montée à la médiathèque de Chauny aura trois volets : le contexte historique de 14-18 évoqué à l’aide d’objets, les sources utilisées pour la réalisation et, élément central, des planches originales et des objets emblématiques qu’on retrouve dans l’album.

Et à un mois du vernissage, Maadiar est à la recherche d’objets supplémentaires, via son compte twitter, sa page facebook et son blog, afin pour étoffer sa collection et son exposition. Les personnes susceptibles de l’aider peuvent contacter la médiathèque avant le 5 novembre.

Exposition Mathurin soldat, Médiathèque de Chauny, du 10 au 28 novembre, 28 rue de la Paix à Chauny. Tel. 03.23.38.32.90. courriel: mediatheque@ville-chauny.fr

 

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Centenaire 14-18 guerre Les albums à ne pas rater

Le trait tranché de Mathurin

Mathurin soldat-couvMathurin soldat, un crayon dans le canon, Maadiar. Editions du Pélimentin, 106 pages, 21 euros.

La Première Guerre mondiale vue par ceux qui l’ont vécu… ou tout comme. C’est l’objectif de la grande exposition actuellement visible au Musée des Invalides à Paris. C’est aussi, en biais, l’idée de Mathurin soldat. L’album est sorti au printemps, mais il garde toute son actualité, d’autant  que Maadiar réside désormais à Chauny (dans l’Aisne) et qu’il est ce jour à la Journée du livre de Craonne.

Mathurin, c’est Mathurin Méheut, dessinateur et illustrateur français ayant une petite notoriété dans la France de la belle époque. A la veille de 1914, il est le lauréat d’une Bourse autour du monde de la Fondation Albert-Kahn. C’est au Japon que la Grande Guerre le rattrape et qu’il décide d’y répondre. Incorporé en octobre 1914 au 136e régiment d’infanterie d’Arras, avec qui il combattra sur le front de l’Argonne. En 1916, il est détaché au service topographique et cartographique à Sainte-Menehould puis à Bergues, où il y réalise ses Croquis de guerre témoignant de la vie dans les tranchées. Démobilisé, Mathurin Méheut reprendra son poste de professeur de dessin à l’École Boulle à Paris, puis sera peintre officiel de la Marine et capturera l’univers breton de l’avant-guerre.

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Dessous chics

Des livres de Jacques Béal adaptés au cinéma par Beineix

 

«Philippe Lacoche a besoin de rafraîchir ses connaissances dans la langue de Cervantes. En effet, dans le C.P. du 8/XI, p.X, à propose du livre La tentation du Pire, il écrit “nos pasaran”.En réalité, c’est (avec un point d’exclamation renversé au début) No pasaràn! (ils ne passeront pas). En fait, ils sont passés…» Voilà la lettre que nous envoyée un lecteur attentif. Il a raison. Désolé pour le point d’exclamation renversé et pour l’accent aigu sur le “a”; je ne les ai pas trouvés sur le clavier de mon ordinateur. En revanche, pour le «s» à «no», j’en suis encore plus désolé car je connais l’expression. Et l’erreur n’est pas de mon fait. Si, à la rentrée scolaire de1971, je suis allé au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin (distant de 25 kilomètres de Tergnier), plutôt qu’au lycée Gay-Lussac, à Chauny (distant de 7,5 kilomètres), c’était pour échapper à l’apprentissage de l’allemand, langue qui m’effrayait, comme elle avait effrayé, après 1945, le philosophe Jankélévitch. J’ai donc opté pour l’espagnol, langue dont je suis tombé amoureux. L’expression «No pasaran!», je la connais bien pour l’avoir entendue dans les réunions de l’AJS (Alliance des jeunes pour le socialisme) auxquelles des copains trotskards m’entraînaient, et dans lesquelles, je finissais par m’ennuyer, trouvant Marx et Marchais bien plus rock’n’roll. Coquille de correction? Je n’en sais rien. C’est bizarre. De l’Aisne, j’aurais pu en parler avec mon bon copain Jacques Béal, ex-grand reporter au Courrier picard, et écrivain, avec qui j’ai déjeuné, mercredi, à Amiens. Il est originaire de Chauny; c’est donc un presque Ternois. Jeunes, nous avons fréquenté les mêmes bistrots, les mêmes lieux de nuit (La Huchette, La Loggia, le Daguet, etc.). Mais, non.Nous avons parlé de ses projets.Deux de ses livres, Bessie Coleman, l’ange noir (Michalon, 2008) et Les Ailes noires (Presses de la Cité, 2011) seront adaptés par le cinéaste Jean-Jacques Beineix qui prépare un documentaire-fiction autour de l’aviatrice. Par ailleurs, sa très belle anthologie des poètes de la Grande Guerre parue il y a quelques années, sera rééditée en octobre

Jacques Béal, écrivain, journaliste. Novembre 2013.

2014 par le Cherche-Midi car un spectacle est en train d’être monté autour de Philippe Torreton comme lecteur et d’un orchestre de musique baroque anglais, le tout mis en scène par Jean-Luc Revol. Les poèmes seront traduits en anglais. Le spectacle sera notamment donné à la Comédie de Picardie, puis au Festival de Brighton en 2015. Good news!

Dimanche 17 novembre 2013.

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Littérature

L’amour, la nostalgie, la vie

Journaliste au Courrier picard, Philippe Lacoche signe « Les matins translucides », sorti ce 28 août, avec sa Picardie en guise de décor.

Philippe Lacoche photographié par Guillaume Clément.

Il a encore commis un roman, Philippe Lacoche. Encore? Certes, Les matins translucides possède quelques liens de parenté avec les précédents ouvrages du journaliste-écrivain picard. Ses tics d’écriture par exemple ; ou quelques personnages empruntés aux aventures précédentes. Surtout, le décor: une petite ville de Picardie, marquée par l’activité ferroviaire et le passé ouvrier, résistant et communiste de ses habitants. Sans oublier les références musicales qui parsèment les pages comme les pétales de rose qu’on dissémine sur une longue table de banquet. Pour faire joli, et pas seulement…

Cette nouvelle histoire révèle aussi un nouveau style. Une ambiance mélancolique mais pas triste. Un amour intense mais pur: quand il a rencontré Delphine pour la première fois, Jérôme était en cinquième, elle en sixième! Jérôme en a aujourd’hui soixante. Il est journaliste – tiens donc, la fiction malaxerait-elle des éléments de la réalité? Et décide, sur un coup de tête, de retrouver les lieux de sa jeunesse, les clés de son amour sans lendemain avec Delphine.

Le récit offre à Philippe Lacoche de belles occasions de raconter la passion, le passé, la manière qu’avaient les ados de se rencontrer et de s’occuper «à son époque». Mais aussi l’autre passé: celui des oncles, des anciens, les résistants, ceux qui ont connu la guerre et combattu l’occupant allemand. Parce que Delphine et Jérôme ont grandi dans cette ambiance du souvenir vivace des maquis. Vivace, mais pas toujours exprimé. Ils avaient leurs secrets, les tontons. Pas tous très avouables.

Jérôme parcourt donc la Picardie de sa jeunesse à la recherche de réponses. Il mène deux enquêtes. De celles qu’on aimerait, finalement tous un peu mener au soir d’une vie, dans un moment de fatigue mélancolique. On s’y croirait d’autant plus que les descriptions, sobres mais précises, des villes, des étangs, des lumières brumeuses, ou des bistrots nous ramènent à la Picardie d’aujourd’hui. À lire avec un zeste de nostalgie mais sans obligation de perdre sa bonne humeur!

DAVID GUÉVART

«Les matins translucides», Philippe Lacoche, éd. Écriture, 17,95 euros. Dédicaces dans toute la Picardie de septembre à décembre, à commencer par Ham et Chauny le 14septembre. http://blog-picard.fr/dessous-chics/