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Le plus parisien des Berrichons

Journaliste, écrivain et chroniqueur, Thomas Morales partage sa vie entre Paris et le Berry.

 

Thomas Morales : le panache des Hussards.

  Thomas Morales raconte comment, à cause du confinement, il est allé s’abriter dans sa province chérie.

Comme beaucoup de Hussards, de vrais Hussards, Thomas Morales n’est jamais aussi bon que dans les chroniques ou les récits. Celui qu’il nous propose aujourd’hui, Paris-Berry nouvelle vague, vaut son pesant de mélancolie (un imbécile disait, il y a peu, sur France Inter que celle-ci conduisait à l’immobilisme alors qu’il n’y a pas carburant plus révolutionnaire: Nietzsche, Maupassant, Calet, Debord, etc.), de nostalgie, de douce et salvatrice réaction. Thomas Morales est un styliste hors pair. Quand il écrit, on pense un peu au regretté Frédéric Berthet. (Ceci est, bien sûr, un compliment.) Ses phrases sont élégantes, gouleyantes et racées comme un Sancerre nouveau; son rythme est celui d’un puncheur, d’un sprinter, de Jan Janssen ou d’André Darrigade (le lévrier des Landes !). Ça déboule au détour d’un chapitre; ça s’échappe et ça lâche le peloton des idées de la bien pensance dès que la Raison et la Morale, ces deux cousines ternes et frigides, ont le dos tourné. Il faut lire Morales car il n’a pas peur – et il a raison – d’oser dire que c’était souvent mieux avant. En tout cas, avant que le tout économique et l’ultralibéralisme ne montrent leurs crocs répugnants et finissent par triompher.

«Thomas doit être le seul sur Facebook à afficher des photographies des plus belles pin-up.»

Thomas Morales se moque de la société actuelle avec force et vigueur et avec un talent inouï aussi. Et avec humour. Ici, il nous raconte comment, à cause du confinement, il s’exile dans son Berry natal. Il s’adonne donc à la lecture de ses écrivains préférés. Un homme qui lit Amours, le meilleur roman de Paul Léautaud, et les livres de Christian Laborde, d’Yves Charnet, d’Éric Neuhoff, de Jean Freustié, de Jacques Laurent, de Jean-Marc Roberts et de Jean-Edern Hallier ne peut pas être totalement mauvais. Eh puis, il y a l’amour qu’il déploie pour la France, pour notre si beau pays. Alors qu’aujourd’hui, il est de bon ton de se foutre de sa patrie comme de son premier smartphone, ou de se vautrer dans un européanisme hystérique ou un mondialisme délétère, lui, tel un Kléber Hædens, assume. «J’ai vu Nevers dans les yeux d’Yves Charnet et Toulouse dans ceux du vieil étudiant Éric Neuhoff», écrit-il, page 27. Il est drôle, toujours, amusant, notamment quand il défend avec passion le calendrier Pirelli qui «a annoncé l’abandon de sa prochaine édition. Depuis 1964, cet objet de tous les fantasmes n’est pas vendu dans le commerce mais envoyé gratuitement à quelques privilégiés. J’ai connu d’heureux bénéficiaires qui en étaient aussi fiers que de leur diplôme de chirurgien ou d’HEC. Mon père me disait souvent: L’humanité se partage en deux, ceux qui reçoivent le calendrier et les autres…» Il faut tout de même savoir que Thomas doit être le seul sur Facebook à afficher des photographies des plus belles pin-up des sixties et des seventies à la place de son cliché de profil. En ces époques où il faut faire attention quand on reluque un peu trop une fille, il a du cran. Même pas peur de se faire griffer! Amusant encore quand il larde sa narration des synopsis qu’il envoie à Pascal Thomas qui lui a commandé une comédie à l’italienne à propos du confinement. Amusant enfin quand il avoue qu’il a un ami communiste. Mais, Bon Dieu, de qui peut-il bien s’agir?

PHILIPPE LACOCHE

Paris-Berry Nouvelle vague, Thomas Morales, La Thébaïde, 109 p.; 12 €.

 

 

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Lecture : playlist subjective

Je continue mes conseils très subjectifs de lectures. Je ne m’en lasse pas.

Philippe Vilain. Photo : Philippe Lacoche.

Un matin d’hiver, Philippe Vilain; Grasset. Philippe Vilain n’a pas son pareil pour sonder les choses de l’amour et du couple. On se souvient notamment de Pas son genre, en 2011, qui avait inspiré un film sublime, et de La Femme infidèle, prix Freustié, deux ans plus tard. Ici, Philippe Vilain présente un couple heureux qui bascule quand l’homme, trentenaire, professeur de littérature, disparaît après avoir rendu visite à ses parents aux États-Unis. Un roman poignant par l’un des plus grands écrivains français du moment.

Christian Laborde. Photo : Philippe Lacoche.

Diane et autres stories en short, Christian Laborde, Robert Laffont. Qui n’a pas lu L’Os de Dionysos, de Christian Laborde, devrait être privé de lecture pendant un an. Un chef-d’œuvre d’érotisme et de soufre. De l’érotisme doux, il n’y a que ça dans ce Diane et autres stories en short. Toutes les adorables héroïnes de ces dix-sept nouvelles sont en short. C’est chaud, je vous assure. Indispensable en ces périodes de chasteté imposée pour certains.

Thomas Morales.

Tais-toi quand tu écris! Thomas Morales; Pierre Guillaume de Roux. Ce succulent recueil d’une soixantaine de chroniques est sous-titré: «Les tribulations d’un chroniqueur»; elles sont l’œuvre de Thomas Morales, chroniqueur hors pair. Qu’il parle de Vialatte, de Michel Mohrt ou de Henry J.-M. Levet, il excelle, rapide, élégant, lucide et politiquement incorrect. Morales: la chronique élevée au niveau des arts majeurs. Un styliste épatant et plein de panache.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Les coups de coeur du marquis…

Les frères de Pau

Batteur, créateur de l’orchestre de percussions Les Élégantes Machines, Francis Lassus est l’un des meilleurs instrumentistes de la scène musicale française. Depuis une trentaine d’années, il a collaboré avec les plus grands: Richard Galliano, Bernard Lubat, Claude Nougaro, Ray Lema, Jacques Higelin, Maurice Vander, etc. Il nous donne ici à écouter deux albums. L’un, Chansons sans cibles, qu’il a écrit et composé; l’autre, Chansons fastoches, qu’il a composé à partir de textes écrits pas son copain de Pau: l’écrivain Christian Laborde. Les deux disques sonnent bien; ils sont finement arrangés. Et les paroles des deux artistes ne manquent pas de charme. Ça balance; ça roule comme l’accent du Sud-Ouest. À noter qu’on a pu voir, il y a peu, Francis Lassus développer son talent en compagnie des danseurs du ballet Monstre, on ne danse pas pour rien, de DeLaVallet Bidiefono, à la Maison de la culture d’Amiens (voir Les Dessous chics du dimanche 3 février dernier). À découvrir si ce n’est déjà fait. PHILIPPE LACOCHE

Chansons sans cibles et Chansons fastoches (avec Christian Laborde). Francis Lassus. Arts Battoirs Productions

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Non, on ne danse pas pour rien…

 

De gauche à droite : Fiston Bidienfono, Francis Lassus et DeLaVallet Bidienfono. Photo : Philippe Lacoche.

C’était le jour de mon anniversaire. Le midi, mon adorable petit Milou doux m’avait invité chez elle. Champagne Chanoine, blanc de noirs, pinot noir et pinot meunier, de Reims, très brut. Kedgeree, succulent plat anglo-indien à base de haddock fumé, d’œufs durs, de persil, de curry et de beurre. Un délice. Dehors, l’air était enduit d’une brume glaciale. Bientôt, une pluie noire claqua contre les vitres. Milou sortit deux couvertures suédoises fuchsia; nous nous installâmes sur le canapé, devant un DVD: Le Cercle littéraire de Guernesey, de Mike Novell, avec la jolie comédienne Lily James qui se fit connaître à la faveur de la série britannique Downton Abbey. Un film très émouvant qui évoque l’occupation de l’île de Guernesey par les troupes d’outre-Rhin; ces dernières avaient fait de l’endroit une base ultime avant – croyaient-ils, ces sacrés Teutons! – d’envahir l’Angleterre. C’était sans compter sur le courage exemplaire, l’abnégation et la dignité du peuple britannique et de Churchill. Histoire, amours et émotions: un bon moment cinématographique. Le soir, mon petit gnou m’invita à dîner au restaurant Le Quai, quai Bélu, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens. L’eau du fleuve Somme fumait telle une soupe aux pois cassés. Les pavés luisaient, humides et gras comme les panses des porcs berkshire. On se serait cru au cœur de Sous la lumière froide, l’un des meilleurs livres de Pierre Mac Orlan. Nous nous installâmes bien au chaud et devant des verres de tariquet. Alors que nous attaquions nos plats, je sentis les yeux de mon voisin de tablée se braquer sur moi.

–Tu n’es pas Philippe Lacoche?

Je contemplais l’homme. Et, tout de suite, je percutais comme le percuteur d’un Beretta 92 FS.

–Francis Lassus!

Francis Lassus, au restaurant Le Quai. Il vient de me reconnaître; nous nous souvenons de notre rencontre au Salon du livre de Deauville, en compagnie de Christian Laborde. Mon petit Gnou nous écoute attentivement… Photo : Philippe Lacoche.

J’avais rencontré Francis, une dizaine d’années plus tôt, lors d’un concert qu’il donnait, en hommage à Claude Nougaro, en compagnie de mon ami l’écrivain Christian Laborde, au cours du Salon du livre de Deauville. J’étais avec mon Milou doux. Nous avions fortement sympathisé. Au Quai (des brumes), Francis me fit savoir qu’il se trouvait à Amiens depuis deux jours car il allait participer, en tant que musiciens (batterie, percussions, chœurs, guitare, etc.) au ballet Monstres, on ne danse pas pour rien, de DeLaVallet Bidienfono, à la Maison de la culture. Ancienne danseuse, mon petit gnou se mêla, non sans grâce et sur la pointe des mots, à notre conversation. Francis nous invita à nous rendre au spectacle. Ce que nous fîmes. Et là: le choc. Du lourd. Du très lourd. Du beau, du puissant. Du direct. Du singulier. Le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono (qui a fondé, il y a dix ans, à Brazzaville, la compagnie Baninga) nous a donné à voir et à entendre une œuvre déroutante d’une beauté brutale et poétique. Les textes de Rébecca Chaillon et Armel Malonga (qui se retrouve nue sur scène, à jouer de ses formes généreuses et à se rouler dans la farine lors de la confection d’un pain symbolique) débordent d’excès charnus et de sensualité baroque. Les huit danseurs (dont Fiston et Destin, du clan Bidiefono) s’en donnent à coeur-joie. Sur l’estrade en escalier, non loin de Francis, un autre batteur : Raphaël Otchakowski, à la sublime et étonnante voix de contre-alto. Parfois, la musique développait des accents du Magma, de Christian Vander, des années 1970. À mes côtés, mon petit gnou jubilait. Elle devait se dire, elle, l’ancienne danseuse que, comme le dit DeLaVallet Bidiefono, «on ne danse pas pour rien».

Dimanche 3 février 2019.

 

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Des heures heureuses grâce au vin bio

Dans son excellent dernier livre, Christian Authier cerne l’univers des vins naturels.

Contrairement à d’autres écrivains qui ressassent et, volontairement, utilisent les mêmes thèmes jusqu’à l’usure (Patrick

Christian Authier, romancier et essayiste, s’est vu décerner le prix Renaudot de l’essai 2014 pour “De chez nous” paru chez Stock.

Modiano par exemple), Christian Authier se plaît à varier les thèmes et les plaisirs. On est en droit de l’en féliciter. Dans son dernier roman, Des heures heureuses, il nous invite à suivre les pérégrinations de Thomas, 26 ans, solitaire, qui se fait embaucher comme assistant de Robert Berthet (clin d’œil au regretté écrivain Frédéric Berthet; il en fait d’autres à propos de quelques-uns de ses amis: Maulin, Laborde, Guégan, Maréchaux, Gravier, etc.), singulier, bouillonnant et surprenant quinquagénaire, représentant en vins naturels, voire bios. Lorsqu’on demande à l’auteur, pourquoi ce thème peu usité, il répond: «D’abord, pour étancher sinon ma soif, du moins mon goût, pour ces vins que je bois depuis plus de quinze ans. Cela dit, c’est un prétexte, un décor. L’action aurait pu tout aussi bien se dérouler dans le monde de la politique qui était le motif de mon roman Une Belle époque, de la presse, du football, de l’édition, de la grande distribution… Chaque milieu porte en lui les reflets de la société et de ses mutations. Cela m’intéressait d’observer celles-ci à travers le prisme du petit monde du vin naturel qui charrie dans son sillage des profils singuliers, attachants et finalement romanesques.»

«Méprisés, moqués, vilipendés»

Serait-ce, pour lui, une façon, de louer ces vins naturels, d’en faire la promotion, ou, au contraire, une manière de dénoncer un engouement, une mode? «Longtemps ces vins et les artisans vignerons qui les produisaient étaient méprisés, moqués, vilipendés par les arbitres des élégances, affirme-t-il. Depuis quelques années, on les trouve à la carte des plus grandes tables en France comme à l’étranger, mais aussi dans des bistrots de quartier comme dans des restaurants branchés. Ils demeurent évidemment minoritaires face à la production industrielle, cependant ils sont à la mode. De fait, des opportunistes tentent de se greffer à la tendance et à surfer sur le «bio», le «naturel». Puis il y a un snobisme. Que l’on retrouve également dans le domaine de la gastronomie que j’évoque aussi dans le roman. Voici vingt ans, il fallait boire des bordeaux boisés et vanillés. Aujourd’hui, on revendique le terroir, l’authenticité, le côté artisanal. C’est très bien, mais attention aux faussaires…»

Les lecteurs de Christian, c’est certain, se poseront la question: Thomas, ne serait-ce pas un peu lui?

«Hélas, je n’ai pas sa jeunesse ni son charme…» sourit Authier. «Cela dit, on met toujours de soi dans ses personnages, y compris les plus éloignés de nous. Mais il y a une grande différence entre Thomas et le jeune homme que j’étais à vingt-cinq ans. J’ai grandi avec des amis chers, nous cultivions l’esprit de bande, nous avions la tête aux bêtises. Thomas, plus solitaire, découvre l’amitié sur le tard, si je puis dire. Lorsqu’il se lie à un homme qui pourrait être son père et à sa bande qui n’appartient pas non plus à sa génération. Je raconte son initiation à l’amitié, au goût de la dérive, aux échappées belles. Puis il découvre l’amour et d’autres horizons.»

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Des heures heureuses, Christian Authier ; Flammarion ; 270 p. ; 19 €.

 

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La belle écriture épurée et poétique de Christian Laborde

Avec « Tina », son dernier roman, il aborde le douloureux et grave sujet de l’épuration et des femmes tondues.

Un roman de Christian La borde est toujours attendu avec impatience. Car ses lecteurs savent bien que, jamais, il ne laissera insensible. Christian Laborde, poète avant tout, musicien des mots, est toujours là où on ne l’attend pas. Là, avec les amours torrides entre un professeur et l’une de ses jeunes élèves ; ici, défenseur de Lance Armstrong ; un peu plus loin biographe de Renaud ; et, toujours, ami et laudateur (à juste titre) de l’immense Claude

Christian Laborde photographié à Deauville, il y a quelques années.

Nougaro ; puis au côté du champion cycliste Robic… Insaisissable Christian…

Son personnage, Léontine, dite Tine, dite Tina, est ici ciselée avec une infinie précision. Sa rousse chevelure (qui est peut-être en sursis), nous est décrite par le menu ; ses relations avec le glacial et assez répugnant lieutenant allemand Karl Shäfer, également. Ce bon ami d’Outre-Rhin vivait dans une chambre de la maison de la mère de Tina, réquisitionnée par l’envahisseur. Shäfer aime la poésie en général et Verlaine en particulier (c’est incroyable comme les zélés membres de l’armée allemande et les nazis ont aimé nos poètes !). Il parvient à séduire Léontine et à la glisser dans son lit. (L’Allemand sait être envahissant et faire preuve d’autorité.) La pauvre le paiera chèrement et abusivement : des résistants de la dernière heure la poursuivront et voudront réduire à néant sa rutilante et moussue chevelure. Grâce notamment à son ami Gustin (que l’on considère comme l’idiot du village), Tine parviendra à fuir. Elle se sauvera à Toulouse, sera protégée par des religieuses (elle aura une sensuelle histoire d’amour avec l’une d’elles, sœur Céline, travaillera dans une boulangerie-pâtisserie, croisera Viktor, un jeune poète apatride, résistant, et vivra avec lui des folles amours flamboyantes et subreptices. Christian Laborde mène son court roman tambour-battant pour nous donner à lire une manière de long poème en prose.  Du grand art. Vivement conseillé.

Christian Laborde a répondu à nos questions.

Paul Eluard

L’épuration ; les femmes tondues ; les résistants de la dernière heure… Les thèmes contenus dans votre roman sont sombres et douloureux. Comment l’idée de ce livre vous est-elle venue ?

L’idée est venue ainsi : un jour où je mettais un peu d’ordre dans mes livres, dans les piles de livres – je suis un peu….labordélique !-, je  suis tombé  sur Au rendez-vous allemand, le recueil de poèmes de Pau Eluard. Je l’ai ouvert, et j’ai relu le poème qui commence ainsi : « Comprenne qui voudra/Moi mon remords ce fut/La malheureuse qui resta/Sur le pavé/La victime raisonnable/À la robe déchirée »… Eluard évoque une de ces femmes qui ont été tondues à l’Epuration…Et j’ai eu envie de lui donner un visage…Un visage et un prénom : elle s’appelle désormais Tina.

Quelle était votre intention en évoquant ce sujet ?

Je voulais simplement faire vivre une femme, la regarder marcher, danser, et célébrer  sa chevelure,  cette chevelure qui dérange partout l’ordre établi, cette chevelure que l’on voulait  tondre hier et que l’on veut enfermer aujourd’hui dans des cages textiles….

Pourquoi avoir décliné trois prénoms pour une seule et même personne : Léontine (qui se prénomme également Tine et Tina) ?

Léontine est le  prénom qui figure sur sa carte d’identité, le prénom que prononçait  la maîtresse d’école quand elle l’envoyait au tableau. Tine, c’est le diminutif affectueux que lui donne sa famille, notamment sa grand-mère. Et Tina, c’est le prénom que lui fabrique Viktor, qu’elle rencontre à Toulouse où elle s’est cachée pour échapper aux tondeuses de l’Epuration. Elle est à la fois Léontine, Tine, et Tina, insaisissable.

 

Léontine et sœur Céline entretiennent une relation amoureuse. Ce passage est magnifiquement relaté par vos soins. Attachez-vous une valeur symbolique à cet amour et, si oui, laquelle ?

Non, c’est juste un amour, c’est-à-dire quelque chose de pur et de subversif.

Comment définiriez-vous votre personnage Viktor ?

Viktor est, pour le régime de Vichy, un « apatride », et pour Tina, un amant et un poète. Un poète qui célèbre la beauté de Tina, la beauté des ponts de Toulouse, la beauté de la lune au-dessus des ponts de Toulouse. Et, c’est aussi pour le lecteur, un jeune résistant…

Et Augustin, dit Gustin?

Il ne parle pas, Gustin, on pourrait le prendre pour l’idiot du village. Et peut-être l’est-il… Il est surtout un être plein de sensibilité, et l’ange-gardien de Tina. Quand on vient arrêter Tina, il sort la fourche…Et il lui permet de s’enfuir.

Votre court et très beau roman a souvent l’allure d’un long poème en prose. Etait-ce votre intention?

Mes romans seront toujours courts, brefs, car je ne perds jamais de vue la phrase d’André Breton : «  Je veux qu’on se taise quand on cesse de ressentir. »  Poème en prose oui, car tout est célébration : célébration de la femme, de la fuite, de la nuit, de l’amour. Poésie, car je privilégie la musique, je  me soucie du son, du tempo. Comme dirait Nougaro, je suis un motsicien.

                                                Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Tina, Christian Laborde, éd. du Rocher ; 122 p. ; 14,90 €.

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Le marquis à l’Académie et le prix des bulles

De gauche à droite : François Cérésa, Arnaud Le Guern et Christian Laborde.

L’amitié mène à tout; même à l’Académie française. Ainsi, le dernier jour de ce gris mois de novembre, la Marquise et moi, nous nous rendîmes sous la coupole afin d’assister à la remise du Prix Louis-Barthou (1 000 €) à François Cérésa pour son roman Poupe (éd. du Rocher), émouvant ouvrage à la mémoire de son défunt père, et du Prix Jacques-Lacroix (1500 €), dévolu aux animaux, à Christian Laborde pour La Cause des vaches (éd. du Rocher), opus dans lequel il dénonce avec force et vigueur la Ferme des Mille Vaches. Il y avait foule à l’entrée. Dans la file d’attente, nous tombons sur mon éditeur, Arnaud Le Guern qui, œuvrant pour le Rocher, vient soutenir les deux copains. Puis, au vestiaire, c’est contre l’ami Benoît Duteurtre que je me cogne. Chaleureuses retrouvailles. Il est joyeux; il est présent car il va se voir remettre le Grand prix de littérature Henri-Gal pour l’ensemble de son œuvre (15 000 €). Élégante comme à son habitude (veste noire, chemisier et longues boucles d’oreilles blancs; je la prends en photo avec mon chapeau de Paul Léautaud qui lui donne des allures de Patti Smith; adorable!), la Marquise et moi, nous nous asseyons en compagnie d’une cinquantaine de personnes dans une sorte de petit hall. Devant nous, un immense écran comme pour les retransmissions de matches de football. Après les tonitruants roulements de tambours, nous y suivons toute la cérémonie: discours sur les prix littéraires par Michael Edwards, directeur en exercice, la remise des prix aux récipiendaires, nombreux, très nombreux (parmi eux le si picard Stéphane Demilly, Prix Louis-Castex – 250 € – pour Henry Potez. Une aventure industrielle), puis les discours, «D’Alembert: la passion de l’Académie française», par Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel, et «Discours sur la Vertu», de Jean-Christophe Rufin, directeur de la séance. Ensuite, ce fut le cocktail. Délicieux instants. Champagne de belle qualité et aux bulles minuscules. Je discute longuement avec Gérard Manset, Grande médaille de la chanson française pour l’ensemble de ses chansons (médaille de vermeil). Je lui rappelle le long entretien qu’il m’avait accordé, il y a longtemps, à la faveur de la parution d’un de chez livres, dans les jardins fleuris des éditions Gallimard. Il s’en souvient très bien. La Marquise reçoit des compliments du talentueux et homme de goût Jean-Louis Dabadie, académicien, tandis que j’échange quelques propos avec la délicieuse Pia Daix, amoureuse des Lettres et amie du regretté Jacques Béal car ex-Crotelloise, et l’académicien Frédéric Vitoux. Nous faisons la connaissance de Daniel Rondeau, Grand prix du Roman de l’Académie française (10 000 €) pour Mécaniques du Chaos (éd. Grasset). Non sans émotion, nous discutons de son frère Gérard, photographe de talent qui nous a quittés il y a peu, et d’Yves Gibeau qui j’ai bien connu à la fin de sa vie. Daniel Rondeau, nous le retrouvons trois heures plus tard, au Fouquet’s où Jean-Marie Rouart m’avait invité à une dédicace. Beaucoup de monde. Deux coupes de champagne

Daniel Rondeau, Grand prix du Roman de l’Académie française, et votre serviteur, sous la Coupole.

: 30 €. Les bulles n’ont pas le même prix au Fouquet’s qu’à l’Académie. Sur les Champs, il neigeait. Patti-Marquise, si craquante sous les flocons: spectacle gratuit.

Dimanche 10 décembre 2017.

 

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Le coup de coeur du marquis…

Le lumineux «Robic» de Laborde

«Robic est un champion, Laborde un écrivain, et ce Robic 47 un livre captivant, une biographie romancée pleine de rebondissements, d’exploits et de coups tordus, enrichie des photos Collector.» Voilà ce qu’indiquent les éditions du Rocher en quatrième de couverture. Un écrivain, Laborde? Mieux que ça: c’est un poète, une plume, un tempérament. L’une de nos plus belles plumes françaises actuelles. Il fallait un tel prosateur pour dresser le portrait de ce petit coureur (1,61 mètre) qu’était Robic. Petit en taille; immense en talent, en pugnacité, en courage. En passion aussi. Son histoire d’amour avec Raymonde Cornic nous est ici narrée. Elle est importante presque autant que les talents de grimpeurs de Jean Robic. Et puis il y a cette gueule, ces fractures, ce côté prolétarien, et cette France d’avant. Cette France qu’on aime tant. Ce livre est tout simplement lumineux. Ph.L.

Robic 47, Christian Laborde; éd. du Rocher; 189 p.; 21,90 €.

La couverture du livre “Robic 47”, de Christian Laborde.

Christian Laborde : l'une des plus belles plumes françaises.

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Christian Laborde enracine sa poésie

   

Christian Laborde, photographié à Deauville, il y a quelques années.

Avec son beau roman, «Le sérieux bienveillant des platanes», il s’impose comme poète incontournable.

Christian Laborde détient des talents multiples. En matière d’écriture, il explore des genres aussi divers et variés que la nouvelle, le roman, la poésie, le récit, le pamphlet ou le dictionnaire. Rien ne l’effraie. «Indifférent aux modes et n‘en faisant qu’à sa fête», comme le fait joliment remarquer son éditeur, les éditions du Rocher. Il célèbre avec un talent fou son regretté ami Claude Nougaro, commente son cher Tour de France sur les ondes de RTL et monte parfois sur scène pour rendre – entre autres choses – hommage au défunt chanteur toulousain. Il n’aime pas non plus qu’on maltraite les animaux. Il vitupère contre la corrida, lui, l’homme du Sud-Ouest. Et, il y a peu, il nous a donné avec son lumineux pamphlet La cause des vaches, chez le même éditeur, un livre épatant dans lequel il éreinte la tristement célèbre la Ferme des Mille vaches, près d’Abbeville, et flingue l’agrobusiness et son allié putride: le capitalisme. Avec Le sérieux bienveillant des platanes, il revient au roman. Une courte et excitante histoire qui nous entraîne sur les pas de Joy, de Tom, mais aussi de Bébert, de Riton et de Katia. Tous aiment autant la vie que le rock. Un matin, Tom apprend que son grand-père adulé est mort. Il prend la route vers le Sud-Ouest en compagnie de Joy. On assiste à un road-movie au cours duquel, toujours, le poète Christian Laborde révèle son immense talent. Il jongle avec les mots, les malaxe, attire notre attention grâce à une couleur, une atmosphère. Un regard. Là, il nous parle du «triangle noir» de sa tante Lucie; un peu plus loin, il nous fait rêver grâce au «frémissement des seins sous le chemisier» qui «peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres». Et ces belles références à la pêche… Page 65: «J’ai appris à nager dans l’Arrèc avec mon grand-père. Il m’emmenait souvent sur les bords de l’Arrèc pêcher la truite, des truites dont les flancs étaient couverts de points bleus, verts, noirs, rouges, on aurait dit des tubes de Smarties.» Imparable.

Mais ce roman reste, on s’en doute, un magnifique texte d’amour où la jolie Joy, sensuelle, délurée, se place, cambrée, dans notre ligne de mire. Joy, qui est aussi la maîtresse du curé, le brûlant père Marco. Et qui, doucement, fait commerce de son corps avec un plaisir évident à faire pâlir de rage Najat Belkacem, celle qui veut que les clients des dames soient poursuivis. Joy, avec un naturel tout mignon, annonce tout de go: «Je n’ai pas pensé à leur argent. J’ai juste pensé comme eux, c’est-à-dire à mon cul.» Ça, c’est du Laborde tout craché. Christian Laborde, c’est le poète de la liberté; il se moque comme d’une guigne de la pensée unique, de la bien pensance. Ce petit roman vif, pétillant, amusant et si rock’n’roll, nous fait un bien fou. PHILIPPE LACOCHE

Le sérieux bienveillant des platanes, Christian Laborde; Le Rocher; 131 p.; 14 €.

 

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  Le lait noir de la douleur et de la souffrance animale

   Avec ses mots de poète, Christian Laborde s’attaque à la Ferme des mille vaches, et flingue le capitalisme et l’agrobusiness. Ça fait un bien fou!

On est en droit de penser ce que l’on veut de la Ferme des mille vaches, de Drucat-le-Plessiel, près d’Abbeville. On est en droit aussi de la remercier d’exister car elle a donné l’occasion à Christian Laborde d’écrire ce succulent petit livre. Un savoureux pamphlet dans lequel il exprime toute sa bouillante et ensoleillée colère, colère solaire, solaire colère, contre cette manière de boîte hermétique et capitaliste qui enferme 750 génisses qui ne demandaient strictement rien

L'excellent Christian Laborde s'en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l'agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu'il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!
L’excellent Christian Laborde s’en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l’agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu’il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

à personne, si ce n’est de pouvoir brouter en paix l’herbe grasse de cette presque baie de Somme. Engagé pour la protection des animaux, notamment de l’ours des Pyrénées, farouchement opposé à la tauromachie (Corrida, basta ! Robert Laffont 2009), Christian Laborde (qui fut l’un des nouvellistes d’été du Courrier picard) défend cette fois la cause des vaches : « La cause des vaches est un pamphlet contre l’agrobusiness et, en même temps, un poème célébrant le bel et paisible animal qu’est la vache », écrit-il dans le prière d’insérer. « C’est aussi un conte qui s’ouvrirait ainsi : « Il était une fois une ferme horrible dans laquelle des vaches étaient emprisonnées. » Et ce conte se terminerait – c’est le dernier chapitre – par « La révolte des vaches ». Mais, c’est aussi le texte d’une fidélité à l’enfant que j’ai été, heureux de vivre dans le voisinage des vaches. » Et un peu plus loin, il explique qu’aujourd’hui, « dans notre cher et vieux pays, les gros bonnets de l’agrobusiness s’acharnent sur les vaches et leur font subir un véritable calvaire. En Picardie, 1000 d’entre elles vivent incarcérées dans une ferme usine, reliées à une trayeuse et à un méthaniseur qui transforme leurs bouses en électricité. Chez ces gens-là, la vache n’est plus un animal, juste une machine à lait, à viande, à watts. » Christian Laborde n’est pas qu’un brillant pamphlétaire, un hussard du Sud-Ouest, fou de Nougaro ; c’est aussi et surtout un poète. Et c’est bien connu, pour la société bien pensante, arrogante, bourgeoise, productiviste, le poète-écrivain est dangereux. Souvenez de Villon, de Restif de La Bretonne et de quelques autres. Ses mots claquent, fusent. Il ne convainc pas grâce à quelque idéologie ; il convainc avec ses émotions et ses mots. Il parle du « lait de la douleur ». « Le lait de la vache que l’on trait sans arrêt. Le lait de la vache que l’on sépare de son petit dès qu’il est né. Le lait de la vache que l’on tue parce qu’elle tente de s’enfuir pour le retrouver. Ils veulent nourrir la planète avec un lait qui nous reste un peu sur l’estomac. » Après avoir évoqué les maladies que contractent souvent les pauvres bêtes qui subissent ce système d’élevage (mammites – infection des pis –, boiteries sévères, problèmes digestifs, etc.) il rappelle que cette belle invention des fermes usine nous vient d’Allemagne. Il ne nous reste plus qu’à nous souvenir de la charmante Marguerite de Fernandel dans La vache et le prisonnier, est la boucle est bouclée. Elle est bien triste cette société capitaliste qui martyrise ses Marguerites.

                                                PHILIPPE LACOCHE

 

La cause des vaches, Christian Laborde, éditions du Rocher ; 143 p. ; 15 €.