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Sale temps pour l’amour

        Ce n’est pas parce que l’amour était le thème du 33e salon du livre et de la BD de Creil que je m’y suis rendu. Non. L’amour, à mon âge: est-ce bien sérieux? Sous les frimas poisseux, humides, pisseux, grisâtres et crades de novembre, je me pose, c’est vrai, la question. Non, ce n’est pas l’amour qui m’a conduit à Creil mais le fait que les organisateurs aient, depuis des années, l’amabilité de m’y inviter comme écrivain, mais aussi comme critique afin d’y animer – avec d’autres consœurs et confrères – débats, conférences et tables rondes.

Roland Gori (à gauche) interviewé par notre confrère Daniel Muraz. Photo : Philippe Lacoche.

Lui, je ne l’ai pas interviewé; j’ai seulement fait sa connaissance et j’en suis ravi. J’ai nommé Roland Gori. (Phonétiquement, tout cela rime parfaitement bien.) Psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie, en compagnie de Stefan Chedri il a impulsé, en décembre 2008, la création du mouvement «Appel des appels». (Le but de ce dernier: lutter contre la sécurisation des hôpitaux psychiatriques et contre le dépistage précoce des jeunes délinquants, mesures proposées par le bouillonnant et extrêmement nerveux Nicolas Sarkozy, que notre actuel et si intensément ultralibéral président de la République amiénois aurait tendance à pousser dans l’océan de l’oubli.) Roland Gori lutte aussi contre la norme, la société consumériste. C’est dire si son discours m’a séduit. Le capitalisme et l’ultralibéralisme en prenaient plein à la tronche. Un vrai bonheur.

Danièle Sallenave. Photo : Philippe Lacoche.

Un autre moment de bonheur intense: lorsque j’ai interviewé Danièle Sallenave pour son Jojo, le gilet jaune (éd. Gallimard, collection Tracts; Nº5; 3,90€). Depuis le début du mouvement, l’académicienne défend les Gilets jaunes. Nous ne pouvions que nous entendre. Elle vient du petit peuple; elle le revendique. Elle ne comprend pas le mépris affiché par les beaux esprits de l’intelligentsia de la gôche à l’endroit de ceux qui en ont marre de se retrouver le 3 du mois dans le rouge et à qui ont reproché de mettre du gas-oil dans leur voiture quand ils vont bosser, à 6 heures du matin. Il est assez répugnant ce mépris de la gôche non-marxiste pour le peuple. On n’a plus le droit d’aimer son pays sans être populiste; on n’a plus le droit non plus de conspuer l’Europe allemande des marchés; on n’a plus le droit de rien face à ces beaux esprits de la pensée unique. Dans son essai, Danièle Sallenave révèle «l’étendue et la profondeur de la fracture qui sépare les «élites» des «gens d’en bas»…» Jojo, le Gilet jaune est un petit livre à mettre entre toutes les mains.

Annie Degroote. Photo : Philippe Lacoche.
Isabelle Rome, magistrat, écrivain. Café L’Aquarium, Paris (XIe). 30 octobre 2012. Photo : Philippe Lacoche.
Arnaud Le Guern. Photo : Philippe Lacoche.
Jean-Claude Lalumière. Photo : Philippe Lacoche.
L’adorable Corine Jamar. Photo : Philippe Lacoche.

Plaisir également de retrouver Annie Degroote, Isabelle Rome, Arnaud Le Guern et Jean-Claude Lalumière, auteur du remarquable roman Reprise des activités de plein air (éd. du Rocher). Et de faire la connaissance de la délicieuse Corine Jamar, tout droit venue de Bruxelles pour présenter son dernier roman Les replis de l’hippocampe (éd. Bamboo). Elle était ma voisine de table; on a bien ri. Lorsque le dimanche soir, j’ai quitté le salon, il faisait toujours aussi froid et humide. L’envie de voir l’Oise de près me prit. J’eusse pu m’y jeter et nager à contre-courant jusqu’à Condren, tout près de Tergnier, la ville de mon enfant où il fait toujours beau. Je m’abstins: j’avais le dernier roman de Modiano à terminer.

Dimanche 1er décembre 2019.

 

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Ça ne s’arrêtera donc jamais?

   

Myriam Bachir. Yeux et cheveux anthracite, sourire éclatant; elle rayonne. Photo : Philippe Lacoche.

  Merlieux, Creil, Abbeville… Les salons du livre défilaient dans ma tête comme des paysages au travers de la fenêtre d’un train. Justement, ce samedi matin-là, j’étais dans un train qui perforait les brumeuses campagnes samariennes, puis isariennes de sa turgescente puissance ferroviaire. (Le chemin de fer m’a toujours rendu lyrique, lectrice convoitée; c’est atavique: petit-fils et fils de cheminot. J’adore les gares, leurs atmosphères, les ambiances qu’elles génèrent; les rencontres qu’on peut y faire. Je me souviens des billets gratuits, dont nous bénéficiions en tant que fils des rails et du ballast; des billets roses qu’il fallait remplir; on les surnommait «les permis». C’est loin tout ça.) Je me rendais au salon du livre de Creil, dit La Ville aux Livres, une très belle manifestation que je connais aussi bien que l’œuvre de Roger Vailland. Cette fois, j’avais entraîné dans mes pérégrinations mon confrère et ami Daniel Muraz, rédacteur en chef adjoint de notre cher Courrier picard, grand lecteur. Nous devisions; je lisais justement. Lui aussi. Moi: le remarquable recueil de nouvelles Polaroïds, d’Éric Neuhoff (éd. du Rocher); lui, des journaux. Nous sortîmes de la gare, traversâmes le marché plein de senteurs épicées et de brumes âcres, puis le pont sous lequel coule, majestueuse, une Oise dans laquelle, bien en amont, j’allais sonder les ondes, du côté de Condren (Aisne; à deux pas de la plus belle ville du Nord de la France: Tergnier; j’y pêchais rotengles aux nageoires vermillon, et chevesnes aux reflets brun verdâtre comme les uniformes de la Wehrmacht). La Faïencerie, enfin. Le salon. Sa créatrice et directrice, la dynamique et souriante Sylviane Leonetti me salue avec effusion. (Il en est de même pour le maire Jean-Claude Villemain.) Nous sommes toujours heureux de nous retrouver, Sylviane et moi. Nous nourrissons une très ancienne complicité. Puis, ce sont mes consœurs et confrères écrivains, journalistes, auteurs de BD, conteurs, éditeurs: Isabelle Rome, Jacques Darras, Jean-Louis Rambour, Isabelle Marsay, Alexandra Oury, Eduardo Castillo, Catherine Petit, Mohamed Rifi Saïdi, Régis Hautière, Alain Bron, Nora Aceval, Greg Tessier, Vincent Gougeat, Ella Ballaert, Alain Merckaert, Colette Deblé, Mireille et Philippe Béra, Monique et Hervé Roberti, etc. Impossible de tous les citer. J’interviewe et sympathise avec Danièle Sallenave, auteur d’un sublime road movie historique et républicain: L’Églantine et le Muguet (Gallimard). Un peu plus tard, je suis ravi d’embrasser mon amie Myriam Bachir. Yeux et cheveux anthracite, sourire éclatant; elle rayonne. Normal: elle vient signer son livre Et si les habitants participaient? (éd. de la Licorne). Et j’écoute la très mignonne Valentine Goby évoquer, au micro de Daniel Muraz, la vie de Charlotte Delbo. C’est passionnant la vie de Charlotte, grande résistante, martyrisée par ces pourritures de Nazis, revenue des camps de la mort. Revenue de l’enfer. Pour s’en sortir, elle écrit, lit, rigole, boit du champagne. Aime. Aime la vie. Aime de très jeunes hommes. Il faut que je lise ce livre. Ça ne s’arrêtera donc jamais?

                                                Dimanche 25 novembre 2018.

Frédéric Couderc en grande discussion avec un lecteur. Photo : Philippe Lacoche.