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Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater

De Gaulle, le crépuscule d’un géant

 De Gaulle, tome 3/3, Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault et Michael Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (dossier historique). Editions Glénat, 56 pages, 14,50 euros.

Charles de Gaulle est décédé le 9 novembre 1970. Mais il avait déjà été une première fois mort, politiquement, après guerre, quand le Grand homme de la libération avait dû s’effacer “devant les partis” de la IVe République naissante. Et si son retour au pouvoir, en 1958 le vit encore reprendre la place du sauveur, si la fondation de la Ve République puis l’inscription de l’élection du Président au suffrage universel – tout autant que la fin de la Guerre d’Algérie – marquèrent durablement l’histoire de la France, c’est une histoire moins épique, forcément que la précédente, qui se raconte dans ce troisième et dernier épisode de cette grande biographie illustrée.

De la guerre d’Algérie au retrait de la vie politique en 1969, après l’échec du référendum, c’est un de Gaulle à la fois présent sur le plan intérieur mais aussi extérieur, à travers sa volonté d’un non-alignement entre l’URSS et les Etats-Uni, qui s’affiche.

Les auteurs avouent volontiers – dans le “making-of” qui conclue le dossier historique en fin d’album –  avoir perçu ce troisième volet comme une “montagne imprenable”. Comment relater 25 ans de parcours politique et personnel de Charles de Gaulle, avec toute sa complexité en 46 pages ?

S’il met en avant certains épisodes – comme le retour au pouvoir en mai-juin 1958 – et s’il choisit, d’une manière originale, de débuter le récit par la grande manifestation des mineurs de 1963 (annonciatrice, sur le plan social, du Mai 68 à venir), le scénario ne peut totalement éviter le côté catalogue.

Bien plus que dans les deux précédents volumes, ce tome 3 multiplie donc les courtes séquences, juxtaposant les événements, en s’efforçant néanmoins d’être le plus honnête et complet possible. C’est ainsi que, globalement, rien n’est oublié, de l’assassinat de Ben Barka (et de la colère gaullienne contre le roi du Maroc) aux tensions avec les Américains et jusqu’à la manifestation du 17 octobre 1961 citée au détour d’un dialogue.

Le dessin est, lui aussi, forcément moins ample et spectaculaire. Il privilégie donc les petites cases et ajoute des cartels de présentation des personnages secondaires, pas forcément tous facilement identifiables, avec un dessin réaliste assez classique – au-delà du général, toujours aussi bien saisi, notamment dans son vieillissement. On retiendra cependant le final, crépusculaire mais assez grandiose, avec un dessin pleine page de De Gaulle, solitaire, en Irlande en 1969 et un épilogue avec les mots d’André Malraux, extraits des Chênes qu’on abat: “Le dernier grand homme qu’ait hanté la France est seule avec elle: agonie, transfiguration ou chimèreLa nuit tombe.

Néanmoins, malgré ce volume logiquement en retrait, cette trilogie rend bien compte de la vie et du rôle de Charles de Gaulle, qui avait incontestablement sa place au sein de cette collection des “hommes qui ont fait l’Histoire”. Et qui plus est, forcément, en ce cinquantième anniversaire de sa mort.

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biopic Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater

De Gaulle, l’homme du 18 juin

 De Gaulle, tome 2/3, Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault (storyboard), Michaël Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (dossier historique), Gabriela S. Hamilton et Arancia Studios (couleurs). Editions Glénat-Fayard, coll. Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros. 

Le précédent tome s’arrêtait sur le départ du Général de Gaulle vers Londres, en pleine débâcle. Ce deuxième épisode de cette biographie dessinée débute, en majesté, par son allocution du 18 juin 1940. Et, à travers les extraits choisis dans cette première planche se dessine les grandes lignes de l’album: la France résistante qui n’est pas seule mais peut s’appuyer sur son empire et qui peut continuer la lutte avec son allié anglais. Une bataille de quatre ans, voire cinq ans, qui se suit chronologiquement ici, étape après étape. Les premières négociations avec Churchill, le premier échec naval de la France libre devant Dakar, puis la conquête de l’AOF par les maigres troupes de Leclerc, jusqu’à Kouffra (pour cette épopée là, on peut se reporter avec profit à l’album consacré au général dans la série sur les Compagnons de la Libération), le drame de Mers-El-Kébir et la destruction de la marine française (assumée, contraint et forcé par de Gaulle), Pearl Harbor, le débarquement allié en Algérie et au Maroc, les luttes de “légitimité” pour représenter la France avec l’amiral Darlan puis le général Giraud, le mépris des Américains pour de Gaulle, le coup de force de la bataille de Paris et la manière d’imposer une souveraineté française en 1945…

Narrativement, cet album tranche avec le précédent et se résume un peu à une succession de courtes séquences chronologiques, plus ou moins connues, mais qui à défaut de donner du rythme, apporte un regard complet et complexe sur le déroulé de la Seconde Guerre mondiale, raconté du point de vue du Général de Gaulle. D’où l’insistance mise sur la dimension africaine de la reconquête et l’absence quasi-totale de la “Résistance intérieure” – celle, pourtant qui sera magnifiée dans l’immédiat après-guerre pour effacer la France collaborationniste. Le récit développe également bien la dimension “diplomatique” des relations – souvent tendues – entre l’homme de la France libre et les responsables anglais ou américains. L’approche dépasse donc de loin l’image d’Epinal. Et c’est également avec finesse que l’on découvre la vision politique et idéologique d’un de Gaulle méprisant le “parlementarisme”, à son départ en 1946. Une approche qui privilégie donc la complexité et le clair-obscur de l’histoire à la lumière trop aveuglante de la légende.

Côté dessin, si le Général s’affirme et si sa silhouette s’impose sous le trait de Michaël Malatini (à l’image de la couverture), il n’en va pas de même des autres personnages, souvent difficilement reconnaissables. En revanche, les scènes de combat sont spectaculaires et l’ambiance égale d’un bout à l’autre de l’album. Le dossier historique, en fin d’ouvrage, comme d’habitude, permet d’enrichir encore ses connaissances sur la période.

Reste à voir maintenant comment les auteurs parviendront à gérer les 25 dernières années du Général, de l’après-guerre à sa mort en 1970. Mais en tout cas cet album a su être au rendez-vous du 80e anniversaire du 18 juin 1940.

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Les Dessous chics Littérature

Denis Tillinac tout au fond l’enfance

Le romancier propose un récit très autobiographique. Intime, sincère et touchant.

François s’efforçait de minimiser, invoquant mes «nerfs» qui apparemment n’étaient pas d’une espèce ordinaire. La voix d’Hélène montait d’un ton. «Tu lui passes tout.» Un mot revenait souvent, un mot dont j’ignorais le sens mais qui m’aura poursuivi comme un compagnon de mauvais aloi: «caractériel».»

François est le père du jeune narrateur; Hélène, sa mère. Et le narrateur ressemble comme deux gouttes d’eau de la Dordogne à l’auteur de ce livre délicieux: Denis Tillinac.

Emouvante sincérité

Il est écrit roman sur la couverture du livre. On est en droit de se demander si nous ne sommes pas en présence d’un récit. D’un récit autobiographique. Denis Tillinac le reconnaît: jamais il n’est allé aussi loin dans l’intime. À 70 ans, après avoir publié une quarantaine d’ouvrages et récolté de nombreux prix, il se livre avec une sincérité désarmante, émouvante. Elle fait mouche. Impossible de rester insensible à un tel texte. Il se contente de changer le nom de la commune de son cœur, celle de sa grand-mère Clémence. Auriac devient Térilhac. Son père, chirurgien-dentiste, apparaît en médecin. Et à son narrateur, son double, il prête des talents de peintre et de dessinateur alors qu’on sait qu’il deviendra écrivain. Denis Tillinac brouille à peine des pistes pour nous conter son enfance. L’enfance d’un enfant qu’il présente comme un cancre, renvoyé de nombreuses écoles pour indisciplines diverses. Il gifle ses sœurs en cachette, donne des coups de pied aux enseignants qui tentent de canaliser ses furies. L’auteur n’est pas tendre avec l’enfant qu’il était. Il n’en est que plus convaincant. Nous sommes au milieu des années 1950, dans le quartier Daumesnil, à Paris. L’enfant ne rêve que d’une chose: rejoindre Térilhac et sa famille ancrée dans cette France à la fois éternelle et menacée. Les raisons de sa colère permanente? L’incompréhension des adultes à son endroit mais surtout celle d’une mère (à qui il dédie son roman) qui, elle, ne rêve que de distinction et ne cesse de lui faire comprendre qu’il est un mauvais fils. Son père, un ancien résistant qui a rejoint de Gaulle, plus à l’écoute, plus compréhensif, tente de jouer les modérateurs dans le conflit familial.

Denis Tillinac excelle quand il restitue ces Trente glorieuses qu’il vénère et cette France d’avant qu’il aime tant. Les locomotives sont encore des BB; les marques des tablettes de chocolat sont Cémoi, Menier et Poulain. Les communistes français ne sont pas tous «aussi détestables que les Russes d’un certain Khrouchtchev, auxiliaire de Santan selon le manichéisme de ma grand-mère». Le narrateur collectionne le Miroir-Sprint et admire Anquetil qui vient de gagner son premier Tour de France. Et puis, il y a la langue de Tillinac, un style d’une rare élégance qui fait penser à celui d’un Blondin ou d’un Kléber Haedens. «(…) c’était grisant de penser que ce bivouac où mon enfance avait campé allait disparaître à jamais.» Il nous donne ici l’un de ses m

Denis Tillinac à Paris, le 20 décembre 2017.

eilleurs livres, peut-être même le meilleur.

PHILIPPE LACOCHE

Caractériel, Denis Tillinac, Albin Michel; 174 p.; 15 €.

 

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Littérature Non classé

La nostalgie acidulée de Benoît Duteurtre

Ce petit essai dénonce les dérives ultralibérales des dirigeants de la SNCF; ils ont sacrifié ce service public sur l’autel de la rentabilité.

Ce livre n’est pas bon; il est excellent. Pourquoi? Parce qu’il dépasse très largement le thème – essentiel, pourtant – de la SNCF, des buffets de gare abandonnés, des lignes supprimées, des voyageurs punis et pris en otage par la politique ultralibérale des hommes politiques et des directeurs de la Société nationale des chemins de fer français. La nostalgie des buffets de gare, de Benoît Duteurtre, détient une dimension universelle. Il dénonce, avec humour, nostalgie parfois, les dérives de notre société mondialisée à outrance, ridiculement moderne et marchande, européanisée par les marchands du temps. On ressort de ce délicieux petit essai à la fois conforté et joyeux car on se dit qu’on n’est pas le seul à penser ainsi, et imbibé d’une nostalgie acidulée, citronnée qui, car doucement révoltée, n’est pas si désagréable. Comment ne pas se souvenir des lignes poétiques, bucoliques qui serpentaient entre Laon et Liart, traversant des Ardennes plus

Benoît Duteurtre vient d'écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!
Benoît Duteurtre vient d’écrire un excellent livre; un ouvrage éclairant et salutaire. A ne pas manquer!

rimbaldiennes que nature. On pouvait y fumer tranquillement sa cigarette de tabac brun en rêvant à Charleville, la tête embarquée par ce bateau ivre cahotant. On ouvrait les vitres. Les odeurs des traverses et du ballast se mêlaient à celles des vaches, laiteuses à souhait. Ces petits tunnels qui perçaient des collines fessues des Rubens, si françaises, qui nous effrayaient bien plus que les trains fantômes des forains moustachus. Le monde d’aujourd’hui n’a plus d’odeur; de poésie non plus. Les buffets de la gare où l’on eût pu croiser un Mac Orlan, un Hardellet, un Calet égarés, ont été fermés. Des manières de galeries marchandes standardisées, américanisées, les remplacent. Les gares se sont transformées en aéroports; on n’a plus le droit d’y perdre son temps sans acheter de la marchandise. C’est dégoûtant, toute cette consommation. Où est donc notre chère SNCF aussi publique, ponctuelle, caressante et douce qu’une fille, encouragée au sortir de la guerre par de Gaulle et les communistes. Les nouvelles gares proposées par les libéraux de la SNCF sentent «la marque et la mort»; tout y est aseptisé. Il n’y est plus jamais question «de pas perdus». C’était beau et poétique, pourtant les salles des pas perdus. Quelqu’un qui perd son temps et ses pas n’est pas un bon consommateur. Les gares sont devenues des centres commerciaux et des centres d’affaires. Margaret Thatcher, en Angleterre, et Emmanuel Macron, en France, ont tout fait pour libéraliser la circulation des autocars (chez nous contrôlée par l’État depuis le décret-loi de 1934). C’est du propre. La politique de la SNCF est à l’image de celle pratiquée par cette pseudo-gauche qui ne cesse de démanteler le service public. Oui, c’est du propre…

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

La nostalgie des buffets de gare, Benoît Duteurtre, Manuels Payot; 110 p.; 14 €.

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Dessous chics Non classé

Etang et tanche

         Les rentrées ne sont jamais très amusantes. J’avance place Gambetta, à Amiens, ma grosse tête de Ternois protégée par un parapluie. Il pleut. Ciel de jais. Je marche d’un pas résigné vers mon destin. Je pense à mes problèmes de pognon. Les gens qui ont des problèmes de pognon sont de plus en plus nombreux. On se demande bien ce que fabrique la sociale-démocratie-libérale et ses alliés, le capitalisme de brutes qui rend les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, qui broie les beaux outils étatiques et fraternels construits par de Gaulle et les communistes au sortir de la guerre, sans oublier cette espèce d’Europe des marchés aussi navrante et allemande qu’une surprise-partie en Prusse orientale. Voilà, lectrice. Tu sais tout : ma rentrée est celle d’un gagnant, d’un winner qui veut en découdre dans cette belle compétition où le meilleur gagne (parfois) et où le beau, le ric

Une grosse brune, belle comme une mama italienne.
Une grosse brune, belle comme une mama italienne.

he, le fort gagnent (toujours). Trêve de plaisanterie. Soudain, mon morale remonte d’un cran : je me mets à penser aux parties de pêche que je faisais, quelques jours plus tôt, après m’être fait mordre la main à sang (infection, antibiotique ; j’ai échappé de peu au billard !) par mon chat Wi-Fi qui, effrayé par l’énorme chien du voisin, se trouvait en panique, la queue énorme (à rendre jaloux Rocco Siffredi), bavant, crachant, jurant. Je me suis dit : il va se jeter sur le cabot (très gentil, il faut le reconnaître mais impressionnant car de la taille d’un poney) et lui crever les yeux. Je commets alors une erreur : je tente de l’attraper au lieu de le menacer avec un bâton ou lui balancer un seau d’eau afin qu’il recouvre ses esprits. Résultat : il m’a mordu avec une puissante de tigre. Voilà : où en suis-je, lectrice, ma fée sensuelle ? Oui, mes parties de pêche à l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Argoeuvres. J’ai adoré. Par une belle fin d’après-midi, j’ai capturé un brochet alors que je remontais ma ligne lestée d’un vif (un petit gardon). Par une soirée pluvieuse, j’ai chopé une énorme tanche qui dépassait le kilogramme. Avant cela, j’avais cassé une première fois ma ligne (montée trop finement avec un hameçon de 18), puis une deuxième fois (avec une ligne plus forte équipée d’un hameçon de 12), broyé net, avec au bout d’une manière de monstre puissant comme Mike Tyson. La troisième fois fut la bonne. Après un dur combat, je remontais la jolie brune, une mémère rondouillarde, sapée comme une princesse avec sa robe couleur de tabac brun. Je m’empressais d’envoyer une photographie de ma prise, via mon portable, à mon copain écrivain Franck Maubert, pêcheur devant l’Eternel. Il me répondit ces jolis mots : « Magnifique dans sa belle livrée d’un tailleur anglais. Quelle élégance! » Je repensais alors aux écrivains-pêcheurs : Hardellet, Hemingway, René Fallet. C’est tout de même plus poétique que de penser au pognon.

Dimanche 6 septembre 2015

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Littérature Non classé

C’est Jérôme

  Un recueil de poèmes, un autre de nouvelles. Jérôme Leroy chante C. Jérôme, la France comme on l’aime et les femmes aux seins lourds dans des rues jaunes. Superbe !

Jérôme Leroy sort parallèlement un recueil de nouvelles, Les jours d’après, Contes noirs et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, les deux opus chez l’un de ses éditeurs fétiches, La Table Ronde. Devant une telle situation, il serait de coutume de s’attarder sur le premier, – comme on privilégie souvent le roman par apport aux nouvelles – et d’expédier en deux phrases la poésie. Eh bien non ! Nous ferons ici l’inverse ; non pas que les nouvelles de Jérôme Leroy ne valent pas le détour. Au contraire : il excelle dans le genre, et celles-ci sont du meilleur cru. Mais ses poésie sont, comment dire ?, si attachantes, si singulières ; elles nous font le même effet que les meilleurs morceaux de Michel Houellebecq. Jérôme Leroy est un poète, un vrai, dans le sens où, jamais, grand jamais, il ne s’adonne au pédantisme, aux recherches absconses et rebutantes. Tout au contraire ; il travaille les ambiances, les atmosphères comme un luthier ou un facteur de clavecin façonne le bois précieux. Il nous procure des émotions subtiles, nuancées. Les mots résonnent, sonnent comme une basse Höfner sur les plus grands standards de la Stax ou de la Motown. Là, il décrit « une femme aux seins lourds dans une rue jaune » ; on est quelque part en province, du côté de Metz, de Thionville. On court on ne sait pas trop après quoi. Tant pis; le plus important, c’est ce spleen acidulé qui nous prend, qui nous transporte, qui nous berce dans ces sous-préfectures si françaises qui se réveillent les yeux gonflés de sommeil lourd dans des odeurs de pain frais, de café et de suie. Grâce à Leroy, on se promène du côté de Simenon, de Pirotte, de chez Mac Orlan, ou de chez Hardellet. C’est beau, c’est juste ; ça sonne ; ça bouleverse. Lorsqu’on lui parle des liseuses et autres tablettes, le poète Leroy se recroqueville : « On n’a jamais vu un livre qui tombait en panne. » Imparable. On constatera aussi les bouffées marxistes qui l’étreignent quand les angoisses capitalistiques et ultralibérales se font insupportables.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.
Il y a quelques mois, Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après une conférence.

Et comment ne pas s’émouvoir face à ce tombeau pour C. Jérôme, hymne à « ces petits bals sans importance » (joli clin d’oeil fraternel à quelque autre auteur méconnu et provincial) ? Du charme, son recueil de nouvelle (de contes ?), Les jours d’après, n’en manque pas. Jérôme égrène une quinzaine de nouvelles succulentes, rapides, nerveuses, félines et racées, dont celle, « Crèvecoeur » qu’il avait donnée au Courrier picard il y a quelques années. On y trouve notamment un mainate qui siffle les filles, des bobos agaçants, un cadre intermédiaire homosexuel, un beffroi (celui de Lille) qui se fait personnage, voire héros. Ces saletés de eighties qui générèrent l’ultralibéralisme et le triomphe de l’entreprise, en prennent pour leur grade ; le social-démocrate François Mitterrand aussi tandis que le général de Gaulle et les communistes fraternisent au nom de la France, de l’état, de la république une et indivisible, enfin autour de tout ce qu’on devrait aimer, désirer, étreindre alors qu’on nous bassine avec l’imbécile modernité de l’Europe des marchés. Et puis, comment ne pas succomber aux vapeurs si françaises du champagne Drappier, 100 Pinot noir ? Impossible.

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 170 p. ; 14 €. ; Les jours d’après, Contes noirs, Jérôme Leroy, La Table Ronde, coll. La petite Vermillon ; 299 p. ; 8 €.

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Dessous chics

Comme un parfum de vraie République…

    La France est souvent poujadiste ; on le sait. « Tous pourris ! »  Il suffit d’aller boire son demi au café du coin pour l’entendre, cette phrase. Les hommes politiques n’ont plus la cote. L’ont-ils mérité ? Certains ne l’ont pas volé. D’autres, non. Ils continuent à faire leur travail avec honnêteté, conscience, vertu, dévouement. « Tous pourris ! ». Quand ça s’en tient là, c’est la République qui est malmenée. La Gueuse en a vu d’autre. Quand ça se met à voter pour l’extrême droite et les blondasseries démagogiques, c’est plus grave. J’étais heureux l’autre soir, de me rendre à la salle polyvalente de Rainneville. Sénateur de la Somme, président du Conseil général, Christian Manable se faisait remettre les insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur par Nicole Klein, préfète de la région Picardie, préfète de la Somme. Et que te dire d’autre, lectrice ma fée républicaine, ma Marianne, enfiévrée et généreuse comme Louise Michel, que de dire d’autre : c’était bien. J’étais bien ; nous étions bien. Tu me diras : « Christan Manable est un de tes amis de longue date. » C’est vrai. Il est de gauche ; c’est vrai, mais je te dirais qu’on n’est pas de la même, de gauche. Qu’importe : on s’entend bien. C’est un homme droit, généreux, qui a le sens du bien public et de la République. Et tout ça se ressentait très fort, en ce vendredi soir, dans la petite salle polyvalente de Rainneville. L’ambiance était joviale, fraternelle, humaniste. Le discours de Nicole Klein sonnait juste ; il rappelait des valeurs humaines, politiques qu’on a tendance à oublier dans ce monde du tout économique. Les mots de Christian Manable sentaient bon la littérature, l’histoire, Hugo et Michelet. Les gens dans la salle était des gens simples ; ils écoutaient, à la fois respectueux et admiratifs. La Légion d’honneur, ce n’est pas rien dans notre sacrée République. Et on savait tous que le récipiendaire la méritait. Et quelle belle leçon de tolérance quand il s’est retourné vers les autres élus qui se trouvaient à ses côtés sur l’estrade, certains légionnaires, comme lui, certains de son bord, d’autres pas du tout de son bord. Il les a salués avec force et vigueur. C’est ça la République. J’étais bien dans la salle polyvalente de Rainneville. Je pensais à Diderot, à Voltaire, à de Gaulle, à Jaurès. Je deviens grandiloquent, sûrement. Mais je me disais, qu’il eût été bon que ceux qui hurlent actuellement « Tous pourris ! » dans les bistrots fussent présents et qu’ils hument ce parfum d’espérance, de République. C’était une belle soirée.

    Autre belle soirée : le magnifique spectacle Où donc est tombée ma jeunesse, d’après l’ouvrage Les poètes de la Grande Guerre, de notre confrère Jacques Béal, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tch

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d'Honneur, à Rainneville, dans la Somme.
Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d’Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

éky Karyo, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Poèmes superbes ; bien mis en valeur. Décors admirables. L’after, au  bar, n’était pas mal non plus. On a dansé au son de Procol Harum, des Kinks. Nicolas Auvray n’était pas le dernier. C’était sympa comme tout.

                                           Dimanche 23 novembre 2014

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Littérature Non classé

Benoît Duteurtre par delà le bien et le mal

 

Benoît Duteurtre, écrivain, journaliste. 2009.

L’excellent romancier se fait essayiste avec un recueil de sulfureuses chroniques dans lesquelles il brocarde la pensée unique et la modernité des benêts.

A l’époque actuelle, il ne sera pas de bon ton de dire du bien de ce livre. Soyons donc de mauvais ton et disons du bien, beaucoup de bien, de ce Polémiques, de l’excellent Benoît Duteurtre. Ce dernier ne mâche pas ses mots. Il ne va pas dans le sens du vent. Ces chroniques (dont certaines ont été publiées dans Le Figaro, Marianne et Libération) le prouvent. Néo-réac? C’est indéniable et, disons-le tout de go, ça fait un bien fou tant la pensée unique, la bien pensance béate, l’hystéro-européanisme, la maniaquerie de la modernité à tout prix sont idiots, benêts, sournoisement insidieux, et, au final, sous des grands discours de pseudo-gauche libertaire, non seulement fait le lit de l’ultralibéralisme, mais finit par carrément coucher avec lui. On est dans de beaux draps! Duteurtre n’est pas dupe. Même quand il défend de Gaulle ou la France d’avant, même quand il s’en prend à l’Europe des marchés, même quand il ose s’attaquer aux nouveaux cyclistes à catogan et à développement durable, même quand il brocarde – le fait-il, au fait? oui, il doit le faire – les trottinettistes, vieux gamins de l’ère nouvelle.

Nouveau réactionnaire

Nouveau-réac? Son éditeur ne s’en cache pas quand, en quatrième de couverture, il prévient: «Partant d’humeurs, d’expériences, d’observations personnelles, chacun de ces textes gomme les frontières trop simples entre le bien et le mal, le progrès et le conservatisme. On aura du mal à faire entrer dans une case Benoît Duteurtre, ce “nouveau réactionnaire” opposé à l’emprise des religions, cet anarchiste favorable au rôle de l’État et des services publics… en tout cas ce romancier passionné par son époque, au point de se transformer provisoirement en essayiste.»

Et ce rôle d’essayiste lui va à merveille à Benoît. Incisif, jamais haineux, amusé, jamais méprisant, critique, jamais donneur de leçons, il déploie un ton qui fait mouche car toujours empreint d’un humour délicat. Lucide. Tout est juste et bien vu. Notamment lorsqu’il démonte Christine Angot qui, selon lui, illustre le dogme du «bon moderne».Celui-ci ordonne que la littérature authentique «vaut d’abord par l’invention d’une écriture. Peu importe qu’un écrivain nous raconte des histoires, qu’il ait de l’esprit et du style. Il est d’abord fabricant de texte et suit obsessionnellement ce but qui se caractérise, dès les premières lignes, par des constructions personnelles et sophistiquées.»

Mais ce délicieux livre de chronique du Duteurtre essayiste, ne doit pas faire oublier le très pertinent Benoît romancier. Pour ce faire, il faut se replonger dans L’été 76, paru en 2011 et qui paraît en Folio. Dans la touffeur de1976, un adolescent provincial, gaucho à longue crinière, découvre le rock et l’amour. C’est à la fois doux, mélancolique, amusant et frais. Le Duteurtre qu’on aime.

PHILIPPE LACOCHE

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 224 p.; 17 euros.

L’été 76, Benoît Duteurtre. Folio, 206 p.; 6,50 euros.

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Dédicaces Les manifs à voir et à venir

Leclerc Chambly entre dans l’Histoire samedi

L’espace culture du supermarché Leclerc, de Chambly (sud Oise), organise ce 15 juin une triple séance de dédicace “spéciale BD historiques” avec notamment Jean-Claude Bourret, Guy Lehideux et W. Harlod Williamson…

Trois auteurs et près d’une dizaine d’albums historiques (très typés) des éditions du Signe (éditeur catho alsacien, mais pas que) pour une après-midi de dédicaces. C’est ce samedi à Leclerc Chambly.

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Dessous chics

Nous devions manger des chocolats Mon Chéri

 

David Martin Angor (à droite)et Plexus Darius.

France Inter. La voix de François Morel se noue en évoquant la mémoire de son ami Georges Moustaki. Mon chat Wi-Fi, assis sur le buffet de la véranda, regarde le jardin mouillé. Il pleut; il fait froid. Ça dure depuis octobre dernier. La vie est belle. Mais Moustaki est mort. «Le Métèque». Ma mère avait acheté le 45 tours «Le Métèque», en 1969, au rayon disques du Prisunic de Tergnier, et l’avait offert à mon père pour Noël. On l’écoutait en boucle, à la maison; nous devions manger des chocolats Mon Chéri. Nous en mangions souvent, au moment des fêtes, en ces années-là. Sur France Inter, encore, un matin. Daniel Cordier, grand résistant, qui fut le secrétaire de Jean Moulin, évoque son parcours au côté du héros. Quelques jours plus tard, sur France 3, le film Alias Caracalla, relate son engagement exemplaire. Ce téléfilm s’inspire du livre éponyme que Daniel Cordier a publié, en mai 2009, chez Gallimard. Dans cette réalisation, l’écrivain Patrice Juiff, nouvelliste de notre journal, interprète un de Gaulle plus vrai que nature. En regardant ce film, je ne peux m’empêcher de penser à Drôle de Jeu, roman de Roger Vailland dans lequel, le grand romancier relate sa vision de la Résistance au côté, notamment, de Daniel Cordier (qu’il appelle Caracalla) et mon regretté ami Jacques-Francis Rolland, alors étudiant et responsable des Jeunesses communistes de Lyon. Cela me donne envie de relire Drôle de jeu. Il faudrait plus de temps dans la vie pour lire, aller à la pêche. Dormir. J’ai pris le temps de me rendre à Corbie pour assister au spectacle de la chroniqueuse de France Inter, Sophia Aram.Je ne l’ai pas regretté. Elle est drôle, Sophia. Si brune, pétillante, pimpante. Elle mange bio, comme Lys qui m’accompagnait. Dans la loge, je les ai laissé papoter sur des bienfaits des produits naturels. J’ai également pris le temps de transporter mon vieux corps à la Comédie de Picardie où David Martin Angor et Plexus Darius (par ailleurs guitariste des Beyonders) donnaient un concert. C’était frais et vif. Une pop acidulée avec des paroles en français bien écrites et, souvent, imbibées de spleen. Dans la salle, il y avait de jolies poulettes printanières. Et je suis rentré me coucher comme un vieux coq. Le lendemain matin, j’ai chanté à 5h53 dans mon bureau du Courrier picard. J’ai lustré ma plume et me suis mis à écrire.

Dimanche 2 juin 2013