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Les Dessous chics Littérature

Attention, ça va sauter!

    Jérôme Leroy propose une fable sur les attentats terroristes et sur les dérives de notre société.

Jérôme

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité en 2014.
Jérôme Leroy au Salon du livre d’Arras, en 2015.

Leroy poursuit son voyage romanesque dans une France minée par des conflits de toutes natures. Ses livres sont un remède à consommer sans modération», écrivait, il y a peu, notre confrère le journal Marianne. On est en droit de ne pas lui donner tort. En quatrième de couverture, son éditeur La Manufacture de livres, «éditeur indépendant (…) héritier du roman noir et du roman social», qualifie Jérôme Leroy de «subtil observateur des dérives politiques et identitaires de notre société». Une fois encore, on ne peut mieux dire. En témoignent ses récents ouvrages Le Bloc (Série noire, 2011, qui a inspiré à Lucas Belvaux le remarquable film Chez nous), L’Ange gardien (Série noire, 2014), Jugan (La Table ronde, 2015), ou Un peu tard dans la saison (La Table ronde, 2017), qui, à chaque fois, cernaient ces thèmes avec une talentueuse et précise obsession.

Compagnon de route

Dire que Leroy dénonce est un euphémisme. Mais dire qu’il pratique une littérature militante relèverait de l’erreur. Bien qu’il se définisse comme un «compagnon de route d’un communisme sans dogme, anar des chemins buissonniers», il se contente de constater avec son œil de faucon du Nord. Jamais, il ne moralise, incite à penser de telle façon ou se fait prosélyte. Il constate oui, durcit un trait, appuie là où ça fait mal. D’autres très grands (Blaise Cendrars et l’atrocité de la guerre dans La Main coupée; Patrick Modiano et l’antisémitisme de la barbarie nazie dans Dora Bruder) l’ont fait avant lui, c’est vrai. Il y a pire comme comparaisons. C’est dire l’importance et l’épaisseur de son œuvre. Ici, il ancre son histoire dans «une grande ville de l’Ouest» qui vient de passer entre les mains du Front national, ou du Bloc si l’on suit son univers fictionnel. On sent dans l’air comme une tension. Un flic est tué par erreur. Des terroristes sont sur le point de tout faire sauter, en particulier un lycée en reconstruction. Il n’y a pas là que des fanatiques barbus; il y a aussi la petite Gauloise, une très jeune fille en mal de reconnaissance, fraîchement convertie, qui se voit conférer un pouvoir immense dans le drame qui se trame. Saura-t-elle se montrer à la hauteur?

Lorsqu’on lui demande quel fut le déclencheur de son inspiration, Leroy répond: «C’est à la fois diffus et précis. Pas d’événement précis en tout cas. Je ne juge pas sur le fond. Mais on sait que chaque attentat a renforcé les législations antiterroristes, et que la société se retrouve en état de siège.» Et de se souvenir, tout de même, d’une rencontre qu’il a faite dans un lycée du côté du Havre; il reconnaît aussi que le Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs (PPMS) recèle quelque chose de «dérisoire» face à la brutalité du danger réel. L’origine de ce roman? Certainement. Ce court opus, en tout cas, est réussi. Stylistiquement, il intrigue, puis séduit, avec la répétition de ces prénoms et noms sujets, sorte «de scansion qui donne au texte un côté rapport à la fois froid et sarcastique». Une fois encore, Jérôme Leroy a frappé fort et utile. On lui en sait gré.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Gauloise, Jérôme Leroy; La manufacture de livres. 144 p.; 11,90 €.

 

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Littérature

 Patrick Modiano hors de prix

     

Le fascinant Patrick Modiano. Un univers envoûtant; une musique indéfinissable. Francesca Mantovani – éditions Gallimard.
Patrick Modiano. Photo : Francesca Mantovani – éditions Gallimard.
Deux livres : un roman, une pièce de théâtre.

Un roman et une pièce de théâtre. Le prix Nobel plonge dans la vase de ses souvenirs.

Un roman, Souvenirs dormants, et une pièce de théâtre, Nos débuts dans la vie, Patrick Modiano, récemment nobélisé, sort après que les listes des  grands prix ont été publiées. Il peut se le permettre. Il peut aussi se permettre de ne pas forcément nous donner le meilleur de lui-même (l’inoubliable Villa triste, l’incontournable De si braves garçons, le poignant Dora Bruder). Cela, au fond, a si peu d’importance : un livre de Modiano nous fascinera toujours et finir par nous emporter, loin, très loin, vers ces douceurs indicibles des bonheurs de lecture perdus.

Théâtre de marionnettes 

Dans le roman Souvenirs dormants, il nous invite à suivre Jean D., âgé d’une vingtaine d’années. Il ne va plus à l’université, vit de menus travaux (dont la vente plus ou moins licite de livres anciens), écrit des paroles de chansons (comme l’auteur qui écrivit notamment les paroles de « Étonnez-moi Benoît », pour Françoise Hardy, sur une musique de son complice Hugues de Courson, qui fondera, un peu plus tard, le groupe Malicorne). Il traîne dans un Paris mystérieux des années 1960 qu’on dirait peuplé de fantômes, dont ces femmes et ces jeunes filles (Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, Mireille Ourousov) ; l’une a très certainement tué son amant. Sont-ils toujours vivants, ces personnages féminins, égarés sur la scène vide d’un théâtre de marionnettes, dans un monde parallèle ? Il suffit qu’on coupe les fils pour qu’ils tombent… Ils sont si fragiles. Il y a même un pistolet dans un étui de daim (quelle belle trouvaille ; tout Modiano se trouve dans ces objets datés : la douceur rassurante et élégante du daim ; la froideur délétère du métal du pistolet). L’un des personnages  secondaires porte même un blouson en faux léopard.

Certains protagonistes s’adonnent à l’occultisme, sont sensibles aux idées de Gurdjieff comme le furent, entre les deux guerres, les Phrères simplistes du Grand Jeu, mouvement rémois parallèle au Surréalisme généré par Roger Vailland, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. (Si l’on tire les fils de la pelote des souvenirs, de Vailland, on passe à Jacques-Francis Rolland ; de ce dernier, on passe à Jean Cau qui, lui-même fut l’ami très proche de la mère de Patrick Modiano, actrice.) Il n’y a rien d’innocent chez Modiano, même si, parfois, un trait d’humour illumine, comète souriante, les souvenirs en noir et blanc. Un peu comme chez Emmanuel Bove dont le Prix Nobel a l’honnêteté de reconnaître qu’il l’a beaucoup influencé. De sa mère comédienne, il en est peut-être question dans la pièce de théâtre Nos débuts dans la vie ; en tout cas, celle-ci lui ressemble. On retrouve le même personnage Jean, double de l’écrivain, qui est en train d’écrire son premier manuscrit ; il est amoureux de Dominique (étrange : c’est justement le prénom de la femme de Modiano, Dominique Zehrfuss). Un univers théâtral. Les comédiens répètent La Mouette, de Tchekhov. Et toujours ces non-dits, ces silences, lourds comme une vase constituée des sédiments de toutes ces voix mortes. PHILIPPE LACOCHE

Souvenirs dormants, Patrick Modiano, Gallimard ; 105 p. ; 14,50 € ; Nos débuts dans la vie, Gallimard ; Patrick Modiano ; 92 p. ; 12 €.

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Modiano dans le quartier

Les lecteurs qui n’auraient entendu parler de Patrick Modiano que depuis l’attribution de son Prix Nobel, ne doivent pas commencer par lire son dernier roman. Non pas qu’il soit mauvais, non. Modiano est un sublime écrivain, le plus grand contemporain français. Mais ce Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est loin d’être son meilleur. Il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler un roman de transition. Un petit caillou de plus qui balise le chemin tortueux mais têtu de ce grand prosateur. Il faut lire ses meilleurs romans : Villa triste (immense œuvre, ode à la nostalgie et à la mélancolie), Livret de famille, De si braves garçons, Quartier perdu, Dora Bruder, La petite Bijou. Ensuite, on lira ce dernier opus avec un plaisir non dissimulé. On y parle de Wimpy, totalement oublié, dévoré par McDonald’s ; de Saint-Leu-la-Forêt ; d’un homme qui développe une insistance d’insecte. Daragane, on le devine, doit beaucoup ressembler à Modiano enfant. Et il y a cette phrase si belle : « Il n’avait écrit ce livre que dans l’espoir qu’elle lui fasse signe. » Superbe.

Patrick Modiano, sur cette photo, est peut-être en train de penser à Jean Cau, à Jacques-Francis Rolland, à Maurice Raphaël. On ne sait pas exactement.
Patrick Modiano, sur cette photo, est peut-être en train de penser à Jean Cau, à Jacques-Francis Rolland, à Maurice Raphaël. On ne sait pas exactement.

Ph.L.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano, Gallimard, 146 p. ; 16,90 €.