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Des Tuniques bleues au coeur de l’actu

 Les Tuniques Bleues, tome 65: l’Envoyé spécial, Beka (scénario) et Munuera (dessin). Edition Dupuis, 48 pages, 10,95 euros. 

Pour avoir trop bien couvert des manifestations ouvrières en Angleterre, William Howard Russel, reporter au Times, est éloigné (euh pardon…) envoyé par sa rédaction en chef pour suivre de l’autre côté de l’Atlantique la Guerre de Sécession faisant rage entre les Etats (des)unis du Nord et du Sud. Sur place, l’état-major nordiste embarque dans son armée ce journaliste épris de vérité en le confiant à deux valeureux cavaliers du 22e de cavalerie (ou ce qu’il en reste) le sergent Chesterfield et le moins intrépide caporal Blutch.

Leur objectif est de donner une version (positive) de ce conflit meurtrier auprès du lectorat du vieux-monde. Mais bien entendu, rien ne se passera comme prévu. La liberté de la presse faisant généralement mauvais ménage avec la raison d’Etat !

L’Envoyé spécial, le nouvel album des Tuniques Bleues, est doublement “spécial” et historique. D’abord parce qu’il est le premier scénarisé par Beka (alias Bertrand Ecaich et Caroline Roque, spécialisés dans la littérature jeunesse) et dessiné par Luis Munuera (P’tit Boule et Bill, Zorglub...) collaborateur régulier du journal de Spirou.

Ensuite, parce que ce 65e opus paraît, une fois n’est pas coutume, avant le 64e, (qui, lui devrait sortir en 2021), le dernier scénarisé par Raoul Cauvin, qui a décidé de prendre une retrait bien méritée après plus de cinquante ans de bons et loyaux services, et dessiné par son compère Willy Lambil, accablé par cette nouvelle. Faute d’avoir pu rendre ses planches à temps, les éditions Dupuis ont décidé avec un certain sens du teasing d’inverser le calendrier des parutions.

Il y avait donc une certaine attente voire une inquiétude pour les fans de cette série culte de la bande dessinée franco-belge, dont les premières planches signées Cauvin et Salvérius (remplacé très vite par Lambil après la disparition prématurée du dessinateur) sont parues en 1968 dans le journal de Spirou. Ce far west drôlatique, se déroulant en pleine guerre de Sécession, où évoluent un sergent, militariste convaincu, plus bête que méchant, et un caporal, malin et déserteur contrarié, aux caractères radicalement opposés, a conquis des générations de jeunes lecteurs. Beaucoup sont devenus aujourd’hui parents ou grands-parents, et ont toujours autant de plaisir à replonger dans leurs lectures de jeunesse et à les partager avec leurs propres (petits) enfants.

Finalement  L’Envoyé spécial ne devrait pas les décevoir. Eux-mêmes fans de la série, Beka et Munuera ont su garder les recettes qui ont fait le succès de ces Tuniques bleues, entre humour et souci historique, délivrant chaque fois sa morale sur l’absurdité de la guerre. Ici le choix de raconter l’histoire de ce reporter anglais (William Howard Russel (1820-1907), considéré comme le premier correspondant de guerre), permet d’éclairer sur le rôle des premiers mass-médias écrits à l’ère de la Révolution industrielle, et de ses rapports déjà compliqués avec les puissants de ce monde.

A l’inverse, Beka et Munuera réussissent à sortir du cadre imposé par leurs illustres prédécesseurs en apportant leur touche personnelle graphique et narratif. Au-delà des traditionnelles péripéties de nos deux héros, le récit part dans des digressions inattendues, avec plusieurs histoires indépendantes les unes des autres qui se rejoignent à la fin (comme dans les films de Tarentino).

Ainsi le personnage du méchant sudiste est particulièrement bien brossé psychologiquement et l’intrigue sur un orphelinat tenu par une belle et jeune femme, cachant un lourd secret, détonne dans l’univers classique des Tuniques bleues.

Graphiquement les personnages évoluent aussi sous le crayon de Munuera apportant un style à la fois semi-realiste et naïf pouvant plaire à un nouveau public. Blutch (dont la tête fait étrangement penser à Titeuf) et Chesterfield sont représentés de manière caricaturale, avec des corps élancés et gros nez, dans un style assez cartoon. A l’inverse d’autres personnages, notamment ceux dans les séquences plus dramatiques (comme la femme de l’orphelinat), sont plus réalistes, dans une style proche de Jijé ou Giraud, autres maîtres du western en bande dessinée.

Le découpage est très dynamique et cinématographique avec des séquences, alternant gros plans et plans larges, dignes des films de Sergio Léone. Les scènes de batailles (qui ont toujours été superbement représentées avec Lambil et Cauvin) font l’objet de tableaux spectaculaires, dans des cases grand format voire sur une double page, sans occulter l’horreur de la guerre où les soldats meurent, avec le sang qui gicle !

Au final ces Tuniques bleues suscitent un nouvel intérêt pour cette saga qui au fil des albums avait tendance un peu à se répéter. Le livre aborde des thèmes très contemporains, comme la liberté d’informer, les fake news (toute allusion à un futur ancien président des Etats-Unis est bien entendu totalement fortuite)  et des sujets graves de société, comme le racisme, l’enfance en danger et les violences conjugales. L’album est aussi enrichi par l’interview des auteurs, expliquant leurs techniques de travail et leurs multiples inspirations.

Avec eux, la relève est assurée ! Chargeeeeez !

Un hors série sur les Tuniques-Bleues
et la guerre de Sécession

A l’occasion de la sortie de ce numéro historique des Tuniques bleues, le magazine Géo Histoire sort aussi un numéro spécial (12,90 €, disponible chez tous les marchands de journaux). Un hors série passionnant sur Les Tuniques-Bleues et la guerre de Sécession (1861-1865). Le magazine revient sur cette guerre fratricide, préfigurant les guerres modernes du Xxe siècle, ayant ravagé la jeune nation américaine. Rappelant les origines et le déroulement du conflit, l’album – cartonné à la couverture brillante à la mode BD – est superbement illustré de photos anciennes, mais aussi d’extraits de planches et de dessins inédits et aquarelles de Lambil.

Il met en parallèle avec intelligence l’univers de la bande dessinée et la grande Histoire, montrant les nombreux liens entre la réalité et la fiction, que ce soit à travers les personnalités militaires et civiles de l’époque, les batailles mémorables et le contexte historique. Ce hors série permet aussi et surtout de mieux comprendre les Etats-Unis d’aujourd’hui, dont la récente élection présidentielle, a révélé que les fractures et blessures d’hier ne sont toujours pas réparées et cicatrisées.

 

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Little Nemo rêve de nouveau grâce à Frank Pé

 Little Nemo, Frank Pé, d’après Winsor McCay. Editions Dupuis, 80 pages, 39 euros.

Nemo est un petit garçon ayant un imaginaire débridé qui s’exprime la nuit sous forme de rêves particulièrement insolites. Dans son sommeil, il vit des aventures incroyables ses amis Flip, un fumeur de cigare invétéré, Impi, un africain vêtu d’un pagne ou le roi Morphée, où il rencontre de drôles de personnages et des animaux sur dimensionnés. Il  croise un ours polaire, amateur de bières fraîches, un tigre, au pelage transformé en jardin, des dinosaures fuyant le refroidissement de la planète ou un monde perdu d’écrivains renommés… Ses rêves angoissants et excitants à la fois se terminent toujours de la même façon,. L’enfant se réveille brutalement, le laissant souvent hébété au pied de son lit. Un mouvement perpétuel qui s’enchaîne avec un rythme soutenu. Entre rêve et réalité.

En reprenant Little Nemo, Franck Pe (Broussaille, Zoo et plus récemment le très remarqué La bête avec Zidrou) réalise lui aussi un rêve: Rendre hommage à un personnage culte du 9e Art, ce petit garçon américain né au début du Xxe siècle, sous les traits de Winsor McCay. Ce dessinateur américain de presse, auteur de nombreux comics strip (Little Sammy Sneeze, Dreams of the rarebit fiend, et donc Little Nemo in Slumberland…) est considéré comme l’un  des précurseur de la bande dessinée contemporaine.

Génial touche-à-tout, illustrateur, portraitiste, illusionniste et même cinéaste, décédé en 1934, McCay a créé un univers onirique et fantastique, explorant notre subconscient. Celui-ci a d’ailleurs inspiré de nombreux auteurs de bande dessinée, comme Fred (le papa de Philémon sur les lettres de l’océan atlantique), Schuiten et Peeters (Les Cités obscures) ou encore Hermann (Hé Nic tu rêves, clin d’oeil évident à Little Nemo). Le dessinateur a lui même fait l’objet d’une très belle série biographique en BD (McCay de Smolderen et Bramanti) sortie au début des années 2000.

Mais c’est la première fois qu’un auteur décide de réadapter directement les aventures de Little Nemo en se mettant, comme Winsor McCay, plus de cent ans plus tôt, à la place de ce petit bonhomme, aux yeux malicieux et à l’imagination fertile, toujours vêtu d’un pyjama blanc.

Avec son style ligne claire, Franck Pé « modernise » graphiquement Little Nemo, en lui apportant des expressions plus marquées, pour refléter la diversité de ses sentiments (joie, peur, colère…) afin que le jeune public d’aujourd’hui puisse s’identifier. C’est la seule « infidélité » commise à son maître à penser et dessiner.

Comme Winsor McCay, Franck Pé s’amuse à éclater les formats des cases, avec des dessins parfois pleine page, ou des séquences en mosaïques, pour représenter cet univers onirique foisonnant. Cassant les codes de la narration classique, les personnages (humains, animaux…) peuvent se mouvoir d’une case à l’autre, ou dans une même case, comme dans un espace de liberté, où tout est permis. Le propre des rêves en somme.

Avec ce très bel album grand format, aux pages cartonnées, l’auteur nous gratifie de splendides illustrations dans une veine très picturale, susceptibles de faire rêver petits et grands. Son bestiaire d’animaux plus ou moins fantastiques et gigantesques, semblant parfois tout droit sortir de l’album, est remarquable, ainsi que ses croquis en fin d’album !

Comme Franck Pé annonce vouloir publier 508 planches (en plus des 40 premières) de ces aventures oniriques, on n’a pas fini comme Little Némo de tomber du lit !

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Spirou, Soviet suprême

 Spirou chez les Soviets, Fred Neidhardt (scénario), Fabrice Tarrin (dessin). Editions Dupuis, 56 pages, 12,50 euros.

Le comte Ladislas Pacôme de Champignac, scientifique de génie et spécialiste en mycologie, est enlevé dans son château par des agents du KGB. Ces derniers réussissent à amener le célèbre professeur jusqu’au Kremlin, à Moscou, où un savant fou dangereux a besoin de ses connaissances en champignon pour son projet délirant : inoculer le gêne du communisme à chaque être humain à travers le monde !

Dans ce climat de guerre froide, dans les années 1950, Spirou et Fantasio, nos deux valeureux reporters belges aux Editions Dupuis, vont franchir le rideau de fer pour sauver leur ami aux mains des Rouges. De l’autre côté du mur, nos deux compères vont découvrir l’enfer du paradis communiste sur terre, devant échapper aux espions du KGB et fuir du goulag.

Spirou et Fantasio, accompagnés de leur fameux animal de compagnie, l’écureuil Spip, auront fort à faire pour réussir leur mission. Le monde libre compte sur eux !

Avec Spirou chez les Soviet, Fred Neidhart, au scénario, et Fabrice Tarrin, au dessin, tous deux familiarisés à l’univers de ce personnage culte de l’école franco-belge (le premier collabore au magazine Spirou le second a déjà fait un album avec Yann Le Tombeau des Champignac) nous offrent une plongée jubilatoire dans l’univers suranné des années 50 et de la guerre froide s’inscrivant dans les pas de leur glorieux aîné Hergé (le titre est un évident clin d’oeil à Tintin chez les Soviets).

Dans cette aventure librement inspirée des romans d’espionnage et d’action, à la James Bond, et parfaitement bien documentée historiquement, la galerie des personnages fictifs ou réels est très riche : le savant russe Lisenko, sorte de docteur Folamour soviétique, Khroutchev, le patron du FBI Hoover ou encore la guide officielle Natalia ( dédicace à Gilbert Becaud !), une cantatrice ressemblant à la Castafiore, ex athlète à la pilosité et la force surprenantes pouvant faire penser au Marsupilami.

Mais cet album de 55 pages est aussi et surtout un vibrant hommage à l’un des maîtres de la ligne claire André Franquin, qui dans les années 50-60 a rendu populaire le gentil petit groom bruxellois, imaginé par Rob-Vel avant-guerre pour concurrencer le journal Tintin.

Les premières planches nous donnent d’ailleurs l’impression de retrouver sous le crayon de Fabrice Tarrin, la patte artistique de l’auteur belge pilier de l’école de Marcinelle : un trait dynamique et épuré, des couleurs vives et un découpage assez classique en gaufrier s’inscrivant dans la droite lignée d’oeuvres cultes comme La mauvaise tête ou Le dictateur et le champignon.

Certaines scènes – notamment quand Spirou s’accroche à l’arrière d’une voiture – sont d’ailleurs directement transposées de ces albums. Même Gaston Lagaffe (autre héros fétiche de Franquin) fait un passage bref mais remarqué au début et à la fin de l’album.

La deuxième partie plus sombre et réaliste, pour décrire l’univers glaçant du goulag, est plus proche graphiquement et scénaristiquement de Yann et Conrad (Bob Marone, Les innomables...) un autre duo d’auteurs ayant oeuvré dans le journal Spirou dans les années 80.

Si la fin peut paraître un peu déroutante, pour ceux habitués aux aventures plus classiques de Spirou, l’histoire séduit par son mélange habile et joyeux des genres (espionnage, aventure, science fiction, humour) ainsi que son ton sarcastique et provocateur, s’amusant de la propagande communiste mais aussi capitaliste de l’époque.

En attendant le 4e tome, toujours chez Dupuis, du Spirou librement adapté avec brio par Emile Bravo, ce twist sur la Place Rouge devrait en ravir plus d’un.

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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

Très belle est La Bête

 La Bête, tome 1, Zidrou (scénario), Frank Pé (dessin). Editions Dupuis, 156 pages, 24,95 euros.

Port d’Anvers, fin novembre 1955. Un cargo transportant – illégalement – des animaux exotiques ayant subi une avarie a perdu toute sa cargaison. Seuls quelques fauves ont survécu. Et une étrange créature, sorte de singe capturé par les indiens Chahutas en Palombie. Sauvage, il parvient à s’échapper mais manque de mourir dans les environs de Bruxelles.

C’est là qu’il va heureusement être trouvé par un jeune garçon. Timide et harcelé par ses camarades parce qu’il serait un “fils de boche”, François Van den Bosch a pris l’habitude de recueillir dans la petite maison qu’il occupe avec sa mère, célibataire, toute une série d’animaux aussi cabossés que lui, blessés, abandonnés: un cheval alcoolique promis à l’équarissage, un dindon qui se prend pour un coq, un couple de ragondins très amoureux, une chauve-souris diurne, un petit marcassin esseulé… Et donc ce drôle d’animal au poil jaune tacheté de noir et à la queue hypertrophiée. Une arrivée qui va être aussi une nouvelle grosse source de complication pour la petite famille.

Vous connaissez le Marsupilami ? Apparu pour la première fois, sous le trait d’André Franquin, dans Spirou et les héritiers, en 1952, il devint une figure à part entière des aventures de Spirou et Fantasio à partir du Nid des marsupilami. Et ce jusqu’à ce que son créateur laisse à d’autres sa série phare, gardant les droits de son drôle d’animal, qui va ensuite avoir sa propre série, sous le label Marsu Productions. Le rachat de cette dernière par Dupuis permet désormais des retrouvailles éditoriales.

Cette Bête s’inscrit dans la lignée des “Spirou vu par”, collection parallèle où d’autres auteurs créent des nouvelle aventures au célèbre groom – Frank Pé et Zidrou y ont d’ailleurs déjà contribué avec La Lumière de Bornéo.  Mais ici, un peu à la manière d’Emile Bravo avec la jeunesse de Spirou, c’est une totale réinvention du personnage et de son univers. Un Marsupilami totalement inédit. Loin de l’irascible, mais plutôt comique animal avec ses “houba ! houba !”. Et très différent aussi des codes graphiques du personnage de Franquin. C’est en effet dans une veine très réaliste, parfois très sombre, que se situe ce diptyque.

Le récit, déjà, se place dans un contexte chargé. Celui de la Belgique de l’après-guerre avec ce jeune garçon et de sa mère, stigmatisés pour cet “amour coupable” de la dernière guerre, objets des lourdes insinuations hypocrites du voisinage et de la bêtise violente des autres écoliers. Le scénario accentue cette immersion par les nombreux termes d’argot flamand ou wallon qui parsèment les dialogues et par un soin particulier apporté aux ambiances, aux décors bruxellois.

Et, comme toujours avec les scénarios de Zidrou, l’histoire est émouvante, bouleversante, avec une vraie empathie pour ses personnages, qu’il s’agisse ici de François et de sa mère, du touchant et maladroit professeur Boniface ou de la “bête” apeurée et isolée dans ce territoire inconnu.

Le début de l’album donne aussi le ton, avec cette entrée, très cinématographique (et très film noir), en zoom, par quatre pleines pages, sombres, depuis la vue aérienne du cargo jusqu’à la trogne du capitaine et l’évocation de ce trafic sordide d’animaux. Et ces cases, fugitives, mais marquantes, d’animaux morts…

Spécialiste et virtuose du dessin animalier, Frank Pé peut pleinement s’exprimer ensuite dans un registre plus réjouissant, avec la description haute en couleur de la ménagerie du jeune François, donnant une vraie personnalité aux divers animaux. Avec, comme pour les personnages humains, un style réaliste très soigné traversé par des éléments plus caricaturales ou burlesques. Un effet d’étrangeté et de décalage qui participe à l’ambiance brumeuse et à la tonalité spéciale de ce récit. C’est d’ailleurs le cas également pour le “marsupilami”, crédible en animal sauvage

Hommage réussi à la créature fétiche de Franquin et à une certaine bande dessinée franco-belge (par l’usage clin d’oeil des noms de Franquin, Tillieux ou Roba dont sont affublés certains personnages), ce premier album est aussi une belle création originale. Et l’attente est forte pour connaître la fin de cette histoire très attachante.

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L’heure de la relève pour les Tuniques bleues

Un an avant la parution du tome 64, Jose Luis Munuera et le duo Beka publieront cet automne le tome 65 des Tuniques Bleues: l’Envoyé spécial.

Ce sont les éditions Dupuis, éditeur historique de la série non moins historique qui ont donné l’info, voilà quelques jours: Les vénérables Tuniques bleues (ou plutôt leurs auteurs) vont bientôt passer la main.

En effet, en livrant le scénario du prochain tome (opus… 64 !) à Willy Lambil, le scénariste Raoul Cauvin lui a annoncé qu’il souhaitait prendre sa retraite. Le dessinateur, en revanche, entend bien rester encore un moment en selle.

Avec cela, la traditionnelle parution de l’album annuel ne pourra être maintenu (et cela sans même les impondérables de calendrier liés au Covid-19) en cette année 2020. Mais les éditions Dupuis, “en concertation avec Lambil” ont décidé de publier donc le tome 65 (avant le tome 64). Un album signé par Jose Luis Munuera et le duo Beka (Bertrand Escaich et Caroline Roque).

Ces trois auteurs avaient été sollicités il y a quelque temps pour réfléchir à une histoire des Tuniques Bleues en prévision du départ de Cauvin. Selon Dupuis, “reprenant les codes et l’humour du tandem culte composé du caporal Blutch et du sergent Chesterfield, les auteurs ont tenu à coller à l’identité de la série en conjuguant l’aventure trépidante avec une peinture de l’Histoire américaine capable de faire écho aux problématiques modernes“.  Quant au dessin, le story-board de Jose Luis Munuera (à qui l’on doit plusieurs Spirou ou Nävis) était tellement abouti que le dessin de l’album lui a finalement été confié.

Cet album de la nouvelle équipe met en scène le premier correspondant de guerre de la presse, l’Anglais William Howard Russell. Son périple durant la Guerre de sécession permettant d’évoquer l’éternelle tentation d’instrumentalisation de la presse par le pouvoir et la difficulté pour elle de rester objective.

Ce tome 65, titré L’Envoyé spécial, paraîtra le 30 octobre 2020. Tiré à 105 000 exemplaires, il contiendra aussi une interview des Beka et de Munuera ainsi qu’un extrait du tome 64 qui paraîtra, lui, à l’automne 2021, toujours dessiné par Willy Lambil et scénarisé, pour la dernière fois, par Raoul Cauvin

Créée en 1968 dans Spirou, par Raoul Cauvin au scénario et le dessinateur Louis Salvérius, les Tuniques bleues ont connu une première mue en 1972, lorsque Willy Lambil a été appelé pour remplacer au pied levé – et au milieu du tome 4: Outlaw – Salvérius, brutalement décédé. Avec son dessin moins caricatural, plus semi-réaliste, c’est Lambil qui a ancré véritablement la série dans sa dimension de mythe de la bande dessinée franco-belge. Au scénario, Raoul Cauvin a su avec un incontestable brio se renouveler depuis plus d’un demi-siècle, devenant au fil des ans, sans doute l’un des meilleurs spécialistes – en tout cas son vulgarisateur – de la Guerre de sécession américaine.

Et même si, ces dernières années, la série accusait un certain coup de mou du côté des scénarios, les tous derniers albums avaient retrouvé une bonne tenue, à l’image du dernier paru, La Bataille du Cratère, ou du précédent avec l’émouvant chien-soldat Sallie.

Quant au succès public, les Tuniques bleues ont su fidéliser incontestablement leurs fans. Et la série s’est vendue à plus de 20 millions d’albums en langue française et a été traduite en 15 langues.

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Seuls, dans l’arène de Néosalem

 Seuls, tome 12: les révoltés de Néosalem, Fabien Vehlmann (scénario), Bruno Gazzotti (dessin). Editions Dupuis, 52 pages, 10,95 euros.

A chacun son moment de gloire désormais, ou plus exactement, son album dédié, dans la saga de Seuls au pays des limbes. Le tome 10 s’était centré sur Terry, le tome 11 sur Yvan. C’est cette fois Leïla qui se retrouve au coeur de l’action. Et qui s’en serait bien passée. Toujours détenue prisonnière à Neosalem, elle va se retrouver envoyée dans des “jeux du cirque” nouvelle manière par un Saul, qui cherche à assoir son pouvoir et peine à maîtriser la magie censée lui donner la légitimité sur les différentes familles de sa cité. Entre une partie sanglante de “colin-mitraille” ou une course de “baby derby” – entre Mad Max et Rollerball – la jeune fille aura fort à faire pour survivre. Mais pendant ce temps, la révolte gronde contre le jeune despote blond, menée par Anton et Edwige…

Vehlmann et Gazzotti relancent encore une fois bien leur saga, de plus en plus débridée. Toujours sur un mode ludique, mais également empreint de noirceur et de gravité. Donnant cette fois encore la primeur à l’action, avec quelques morceaux de bravoure (à tous les sens du terme), ces Révoltés de Néosalem laissent encore beaucoup d’interrogations sur la résolution finale de toute cette histoire. Et surtout sur l’échéance à laquelle celle-ci arrivera. Pour l’heure, seule piste, esquissée par la dernière planche de ce tome 12: le retour de Dodji, pour l’instant toujours prisonnier du Maître fou.

Rendez-vous donc bientôt chez les “âmes tigrées”, treizième album à paraître.

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Un nouvel Âge d’or annoncé pour novembre

Ce second tome de l’Âge d’or aurait dû être l’un des événements éditoriaux des 25e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens et l’occasion d’une expo multiple consacrée à l’un de ses auteurs, Cyril Pedrosa. A cause d’un certain virus, couronné lui-aussi, le festival a été renvoyé à l’été prochain et l’album, pour sa part est retardé à début novembre.

Mais les éditions Dupuis viennent d’en dévoiler la couverture, ainsi qu’un petit résumé de cette suite (et fin) du diptyque médiéval flamboyant de Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa.

L’hiver venu, la guerre a commencé, les insurgés rassemblent leurs troupes, la princesse Tilda tient le siège devant le château de son frère pour reconquérir son trône. En haut des remparts, en première ligne, les « gueux » se préparent à l’assaut.

Rendez-vous donc en librairie le 6 novembre et à Amiens les 6 et 7 juin 2021. 

 

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Le cow-boy pas très urbain de Fabcaro et Fabrice Erre

 Walter Appleduck, tome 2: un cow-boy dans la ville, Fabcaro (scénario), Fabrice Erre (dessin), Sandrine Greff (couleur). Editions dupuis, 56 pages, 12,50 euros.

Walter Appleduck, le jeune étudiant en “Master cow-boy” a terminé son stage à Dirty Old Town, sans vraiment parvenir à adoucir les moeurs de cet Ouest sauvage. Pour son retour à la “grande ville”, il est accompagné de Billy, l’adjoint du shérif qui aurait dû lui servir de maître de stage.

Mais Billy est à l’image de sa bourgade: rustre, macho, prompt à régler les différends en sortant son colt et, surtout, aussi alcoolique que crétin. Bref, la rencontre va être rude, qu’il s’agisse de lui enseigner les rudiments de l’art contemporain (de l’époque), de la grande cuisine ou des courses au supermarché. Le tout en 9 leçons rythmée à chaque fois par des gags en demi-pages mais assurant une continuité globale à l’histoire.

Le jeune Walter Appleduck, familier des lecteurs du Courrier picard, pour les accompagner dans l’édition dominicale, retrouve donc aussi ses repères tout aussi familiers dans ce tome 2. Et Fabrice Erre et Fabcaro rééditent leur duo de producteur de comique délirant, égrené notamment dans Mars ou Z comme Don Diego, relecture déjà de la mythologie américaine.

Si Dupuis, met bien en avant “l’auteur de Zaï Zaï Zaï Zaï‘ (devenu la référence en matière d’humour absurde depuis sa reconnaissance à la fois critique et grand public), Fabcaro s’essoufle un peu dans ce tome 2, jouant bien sûr toujours de l’anachronisme ou du décalage, mais de façon un peu trop mécanique et jouant sur des clichés faciles. Reste quand même un climat loufoque bon enfant, le retour appréciable et tout à fait improbable de Rascal Joe et le dessin “gros nez” relâché et toujours aussi sympathique de Fabrice Erre. Et on appréciera aussi le soin apporté à la couverture, très stylée avec son petit air de “tirage de luxe”.

Pas forcément donc la meilleure production du duo, mais une petite dose de rigolade qui ne se refuse pas.

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Contre le coronavirus: le “Merci” de Nob et des éditions Dupuis

Les éditions Dupuis et l’auteur Nob s’associent à l’opération de remerciements et d’applaudissements aux soignants”.

L’opération se décline désormais rituellement chaque soir  sur les balcons à 20 heures, mais aussi dans certains titres de presse écrite, comme à la Voix du Nord et à l’Union de Reims.

Les éditions Dupuis ont décidé, elles aussi, de participer à “ce mouvement de gratitude vis-à-vis de ceux qui prennent soin de nous, le personnel soignant mais aussi ceux qui continuent à travailler dans la grande distribution, les maisons de repos, les services de livraison, la sécurité, l’enlèvement des ordures, le nettoyage et la désinfection, et tant d’autres” sans vous les journalistes “qui continuez à nous informer“.

Dupuis à l’auteur Nob (auteur de la série à succès Dad) de créer un dessin pour cela. Et ils proposent aux journaux intéressés de l’insérer dans leurs pages, afin que chaque lecteur puisse ensuite l’afficher à sa fenêtre.

Un joli dessin, plein de tendresse et d’empathie, avec toute la petite famille de Dad que l’on s’empresse déjà de reprendre ici. Avec le même sentiment de gratitude pour tous les travailleuses et travailleurs – plus “pros” que “héros” d’ailleurs – qui sont à la tâche aujourd’hui, dans les hôpitaux, les maisons de retraites et ailleurs pour s’efforcer de faire fonctionner au mieux les rouages essentiels de la société.

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Le chanteur retrouvé par Didier Tronchet

Le chanteur perdu, Didier Tronchet. Editions Dupuis, coll. Aire libre, 184 pages, 23 euros.

Depuis Jean-Claude Tergal ou la famille Poissart, Didier Tronchet a toujours su mettre en valeur des personnages d’apparence médiocre mais très touchants. C’est encore le cas ici, dans un album à l’étonnante histoire.

Petit bibliothécaire d’arrondissement“, Jean tombe en burn-out. Il ne sort de la dépression, grâce à la redécouverte improbable d’une vieille cassette audio qu’il écoutait dans sa jeunesse, que pour se donner un but farfelu et obsessionnel: retrouver ce chanteur perdu, Rémy B, totalement disparu des radars. Un artiste d’autant plus marquant qu’il s’agissait d’un chanteur à texte en français, alors que la jeunesse d’alors – et Jean avec elle – ne jurait que dans le rock anglais en ces années 70 protestataires.

Jean commence son enquête sur la seule base de la photo prise sur le premier album de Rémy-Bé : le viaduc de Morlaix. Cette virée bretonne est le début d’une longue quête qui va le mener ensuite à Berck-sur-Mer (après une halte dans une hutte de chasse en Baie de Somme) puis au cap Gris-Nez, près de Calais, où il croise la route d’un autre chanteur disparu, le “Grand Raoul” (Raoul de Godewaesvelde, l’auteur notamment de Quand la mer monte, forcément emblématique surtout pour un natif de Béthune comme Didier Tronchet). Ce drôle de road-trip en île-de-France et jusque dans l’île aux Nattes, dans l’Océan indien. Un périple fantaisiste, burlesque parfois, qui va transformer à jamais le bibliothécaire.

Dans le voyage, le chemin compte plus que le but, dit le sage. C’est aussi ce que va découvrir le héros de Didier Tronchet – et le lecteur – au cours de cet étonnante enquête, qui va de rebondissements en rencontres surprise (avec Pierre Perret entre autre), autant d’errements qui dessine un étrange périple. Et le plus étonnant est encore que cette histoire, qui donne une fiction très bien menée, est pour partie une histoire vraie !

L’an passé, Tronchet avait, rétrospectivement, laissé quelques pistes avec son précédent album, Robinsons père et fils, où il racontait ses quelques mois de retraite dans une île paumée de l’océan indien. Or, le créateur de Raymond Calbuth était parti là bas justement à la recherche d’un chanteur oublié, Jean-Claude Rémy, métis franco-indochinois, auteur de quelques titres engagés et souvent sombres, au milieu des années 70; des chansons qui avaient marqué le jeune Didier Tronchet de l’époque et qu’il n’a jamais oublié. Et l’auteur de bande dessinée a réussi à retrouver le chanteur, devenu pêcheur dilettante et “bouddha septuagénaire”, dont il conte ici l’existence, légèrement romancée bien sûr.
Didier Tronchet évoque tout cela en détails dans une longue interview, en postface à l’album. Il a aussi réalisé, sans esbroufe aucune et avec une vraie humilité, une véritable oeuvre “multimédia”, en proposant sur son site les chansons d’époque de Jean-Claude Rémy, mais aussi celles qu’il a composé avec ce dernier lors de son exil insulaire et même le récit romancé de sa “recherche du chanteur fantôme“. Une “narration multiple” qui permet de prolonger ce moment partagé avec ces personnages attachants et, s’agissant des chansons, une vraie plus-value au livre.

Depuis quelques albums, Tronchet mêle ainsi, avec profit et bonheur, sa vie et son oeuvre, avec toujours le même style simple et stylisé devenu sa signature, densifié par cette réalité transfigurée. Une oeuvre pleine d’humanité et de découvertes qui s’enrichit ici d’un joli nouveau chapitre au ton particulièrement juste.