Categories
Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

Le discours de la panthère et les animaux du monde de Jérémie Moreau

 Le discours de la panthère, Jérémie Moreau. Editions 2024, 108 pages, 26 euros.

Fauve d’or à Angoulême en 2018 pour La Saga de Grimr, Jérémie Moreau a poursuivi son exploration des origines du monde avec Penss et les plis du monde, l’an passé. Et il en arrive avant même l’humanité dans ce nouvel album, Le discours de la panthère où seuls les animaux s’expriment, incarnant une forme de sagesse et de réflexion philosophique face à la nature et aux éléments qui les dépassent.

Ici, un buffle se sent investi de la mission de pousser une petite île avant qu’elle ne soit percutée par une comète et un dragon de komodo culpabilise de l’avoir mordu, par réflexe ; une autruche névrosée par la voie qu’elle entend sous terre et qui la persuade de sa laideur va parvenir à retrouver la sérénité grâce à un petit oiseau qui lui picore le dos, un jeune étourneau cherche sa propre voie au-delà de l’instinct grégaire du groupe, un vieil éléphant tente d’inculquer toute la mémoire, pesante, du monde à son descendant, un bernard-l’ermite oscille entre la sûreté de son vaste refuge coralien et l’appel des sentiments. Et pour conclure, et boucler la boucle, la sage panthère noire va devoir délivrer son oracle après que la petite île du début a finalement touché le continent, perturbant par un rite funéraire inédit l’ordre naturel.

Depuis le Singe de Hartlepool, réalisé avec l’excellent Wilfrid Lupano, Jérémie Moreau a inscrit sa trace originale dans le monde de la nouvelle bande dessinée française. Avec une inflexion dans ces derniers livres vers le conte philosophique et une inspiration puisée chez les ethnologues Claude Levi-Strauss ou Philippe Descola, chez Deleuze ou Spinoza ou l’éthologie, très présente ici.

Dans ces histoires courtes, les animaux sont seuls sur une Terre primitive qui ne connaît pas encore l’homme. Evolution à rebours logique, quelque part, après le Moyen-Âge nordique de Grimr puis la préhistoire de Penss. Et à travers leurs périples, ce sont autant de paraboles qui sont livrées. Moins comme La Fontaine pour y évoquer de façon masquée les vertus et les vices humains que pour “embrasser le point de vue d’animaux” et “jouer avec les questions existentielles qui peuvent naître de telle ou telle façon“, comme l’auteur l’évoque dans le joli dossier de presse réalisé par les Editions 2024 – puisque, autre originalité, Jérémie Moreau a choisi cette jeune maison d’édition pour la publication de ce dernier ouvrage).

Mais, comme dans les albums précédents, aucune lourdeur théorique ou poncifs métaphysiques pesamment assenés. A l’image du trait simple et précis – très respectueux de la morphologie animale – c’est avec légèreté qu’il évoque ici ces grandes questions et valeurs qui parlent évidemment autant aux hommes qu’à ses animaux.

Une morale qui prend toute sa dimension et sa portée avec le discours de la panthère Sophia (dont le nom ne signifie pas pour rien “sagesse” en grec). Une morale dénuée de transcendance et de hiérarchie mais forte d’une forme d’évidence pragmatique: “La mort ne saurait être ni sacrée, ni glorifiée, ni dissimulée, ni quoi que se soit”… Simple changement d’état où rien ne se perd et tout se transforme, “composition, décomposition” et prophétie d’une perte à venir le jour “où l’on sortira le corps de la chaîne du vivant, où l’on bâtira des palais aux morts glorieux, où l’on vengera les morts auxquels on s’identifie, où l’on cachera les morts gênants...” Et cette issue tragique s’esquisse dans la dernière planche, dans le geste d’hommage d’un jeune singe à sa mère qui vient de mourir.

A la beauté des phrases répond aussi la vivacité lumineuse de la mise en couleurs, dont les aplats numériques créent une sensation apaisée et sereine, propre à la méditation inspirée par cette sagesse animale.