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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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Marteau de la Bretagne

                                        

Avec «La Faucille d’or», Anthony Palou ancre son roman d’atmosphères dans le Finistère.

Anthony Palou.

Il y a du Simenon, du Carco, du Mac Orlan dans ce roman d’Anthony Palou, le troisième, après Camille, publié il a vingt ans chez Bartillat, et Fruits et légumes, chez Albin Michel en 2010. On retrouve un cousinage avec ces trois grands auteurs: un certain sens des atmosphères; des ambiances maritimes, portuaires; des scènes de bistrots enfumés; une manière de réalisme poétique qui n’a pas peur des mots, des morts, des odeurs, de l’alcool, parfois jusqu’à l’écœurement.

               «Son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.»  David Bourricot

Anthony Palou nous propose de suivre les pérégrinations de David Bourricot, reporter aquoiboniste, alcoolique, plus flâneur que fouineur. À la faveur d’un reportage – d’une enquête, plutôt – il se retrouve dans le Finistère de son enfance. Le prétexte à ce déplacement au long cours? Éclaircir les obscures raisons de la disparition en pleine mer d’une marin-pêcheur. Au fil de ses pas, il rencontre des personnages singuliers, dont un peintre nain, Henri-Jean de la Varende: «Dieu l’avait, dès le début, assez amoché comme ça. Petite bulle soufflée par le diable, pourquoi ce Dieu si bon l’avait fait ainsi? Pour amuser la galerie? Pourquoi l’avoir créé en guise de verrue, un détail mal assorti dans le tableau sublime qu’est ce monde si merveilleux vu de loin? La nature est si injuste!» Si Bourricot est parti errer en Bretagne, c’est aussi pour tenter d’oublier son mal de vivre engendré par ses relations difficiles avec sa femme. Et son fils lui manque. Pour ce faire, il enquête doucement, traîne dans les bars, boit beaucoup, tourne autour de Clarisse, une Bretonne aux jambes lourdes et de faïence qui ne manque pas de charme. Pourtant, lorsqu’il est sur le point de conclure, les choses s’arrêtent net à cause d’un détail qui tue toute forme de désirs: «Et, sans dévoiler mon intimité, c’est là où je vais te décevoir: je ne suis pas allé très loin, à peine ai-je remonté de ses mollets à ses cuisses», raconte-t-il à Romain, son rédacteur en chef. Lorsque je suis arrivé du côté de son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.» L’univers dans lequel nous entraîne Bourricot est âpre, d’un réalisme saisissant qui n’est pas là pour séduire: là, il commande une côte de porc «infecte: cette impression bizarre de mâcher un préservatif». Un mareyeur retrouve une Rolex dans l’estomac d’une lotte, tandis que les marins pêcheurs se défoncent à la cocaïne pour tenir les cadences de travail infernales. Réalisme âpre, oui, et, en contre-chant, belles descriptions poétiques de ce Finistère improbable qui, au fond, ne cesse d’étonner le narrateur-reporter. Un roman parfois surprenant mais bigrement attachant.

PHILIPPE LACOCHE

La Faucille d’or, Anthony Palou; Le Rocher; 149 p.; 16€.

 

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Lectures : sélection subjective

 

Lisons, c’est bon. Chantre de la subjectivité, je vous conseille ces livres. Listen!

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de notre confrère Daniel Muraz, du Courrier picard. (Photo : Philippe Lacoche.)

L’Orange de Malte, Jérôme Leroy; Le Rocher (rééd. La Thébaïde). Le premier roman de Jérôme Leroy, paru en 1989. Depuis, il a écrit une quarantaine de livres (romans, essais, nouvelles, poèmes, etc.), ce pour notre plus grand plaisir. L’Orange de Malte est son roman le plus «hussard». On y sent ses influences: Roger Nimier, Michel Déon, Bernard Frank, Antoine Blondin. Et Kléber Haedens. N’a-t-il pas prénommé son personnage principal Kléber? «L’histoire, je l’ai voulue banale et sentimentale: j’ai voulu raconter une errance littéraire et sentimentale», confiait-il au regretté Roger Balavoine de Paris-Normandie, à la sortie de son opus. Une errance littéraire remarquablement écrite. Un must.

Jean-Luc Coatalem.

La part du fils, Jean-Luc Coatalem; Stock. Jean-Luc Coatalem: une plume, un univers. Un grand écrivain. La part du fils est présenté comme un roman par l’éditeur. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un récit? Car, dans ce texte émouvant et subtil, l’auteur part sur les traces de Paol, un ex-officier de la coloniale, arrêté par la Gestapo en 1943, dans une commune du Finistère. «(…) ce que je ne trouverai pas de la bouche des derniers témoins et dans les registres des archives, je l’inventerai. Pour qu’il revive», explique Jean-Luc Coatalem. Paol était son grand-père. Poignant.

René Frégni. Photo : C. Hélie.

Les chemins noirs, René Frégni; Denoël (rééd. Folio). René Frégni est un incomparable raconteur d’histoires. Dans son premier roman assez autobiographique, Les chemins noirs, il raconte sa cavale depuis la caserne de Verdun d’où il déserte, jusqu’au Monténégro et la Turquie. Nous sommes juste après 1968. À la fois picaresque et palpitant. Prix Populiste 1989. PHILIPPE LACOCHE

 

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Lecture : sélection subjective

 

Confinés, lisez! Voici la suite de mes conseils de lecture.

Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. Folio. Mauvais comme teigne, antisémite notoire, courbé devant les Teutons, mauvais camarade… tout pour plaire. Mais quel écrivain! Si ce n’est pas déjà fait, jetez-vous sur ce Voyage au bout de la nuit, le plus grand roman de la littérature française du XXe siècle. Ici, pas une miette d’antisémitisme. Il deviendra cinglé un peu plus tard.

Ah! Berlin, de Patrick Besson. Le Rocher. Difficile d’en choisir un parmi les dizaines de livres de Patrick Besson: ils sont tous bons. Pourquoi celui-là? Car c’est un uppercut: concis, vif, bien envoyé. Rien de trop. Le narrateur, Morgenstein y raconte son service militaire en Allemagne; c’est souvent hilarant et tendre. Et sincère comme cette phrase: «Le pâtissier parlait un peu l’allemand et Morgenstein pas du tout. Il était doué pour les langues mais avait un blocage avec celle d’Himmler.» Ça se défend.

Mademoiselle Chambon, d’Éric Holder, Flammarion. Éric Holder nous manque. C’était un atmosphériste délicat, tendre et subtil. Un très grand écrivain. Avec Mademoiselle Chambon, il nous donne le meilleur de lui-même. Un roman bouleversant de sensibilité et de justesse. Une histoire d’amour entre deux êtres qui se reconnaissent. Un petit bijou de littérature.

PHILIPPE LACOCHE

 

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biopic Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

Hommage à une grande dame, Miss Davis

 Miss Davis, Sybille Titeux de la Croix (scénario), Améziane Hammouche (dessin). Editions du Rocher, 198 pages, 19,50 euros.

La vie et les combats d’Angela Davis racontés dans une bande dessinée éclairante. C’est le pari tenté (et plutôt réussi à mes yeux) par la scénariste Sybille Titeux de la Croix et le dessinateur Améziane Hammouche, nourri aux comics. Les deux auteurs ayant une affection particulière pour les Etats-Unis et leurs antihéros. Ils avaient ainsi déjà collaboré ensemble pour le roman graphique Muhammad « The Greatest » Ali.

A travers ce nouvel album biographique, Titeux de la Croix et Hammouche mettent en lumière le parcours d’Angela Davis, l’une, si ce n’est la plus grande militante afro-américaine, avec Rosa Parks. Une voix qui s’est levée contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un fléau qui continue malheureusement à sévir encore aujourd’hui dans l’Amérique de Trump mais sous d’autres formes. Les nombreuses bavures policières visant essentiellement les Noirs peuvent en attester.

Divisé en quatre parties (enfance, combats, emprisonnement et procès), le récit débute dans les années 1940 à Birmingham, en Alabama, où prospère le  Ku Klux Klan qui a littéralement pignon sur rue. C’est dans cet état raciste du sud qu’Angela Yvonne Davis voit le jour.

Elle est rapidement bercée par la conscience politique de ses parents militants. Sa mère a notamment participé à des mouvements antiracistes dont l’un réclamait la libération des Scottsboro Boys : neuf jeunes afro-américains accusés, à tort, d’avoir violé deux femmes blanches dans un train de marchandises en 1931. C’est dans cette atmosphère de perpétuelle injustice qu’Angela grandit. Elle vit alors dans le quartier « Dynamite Hill », tristement surnommé ainsi en raison du plasticage régulier des maisons où vivent des familles noires par le KKK.

On fait très vite connaissance avec la jeune Angela – déjà passionnée par la lecture – et ses petits camarades de classe dont l’attachante Cynthia qui ne réalisera pas ses rêves en perdant  la vie dans l’attentat de l’église de la 16e rue en 1963. Un déclic dans l’engagement d’Angela Davis qui apprendra la terrible nouvelle six jours plus tard lors d’un séjour étudiant à Biarritz. C’est en Europe que la future icone de l’antiracisme se forge une conscience politique en étudiant Kant, Hegel et surtout Marx.

De son expérience, elle théorisera le lien entre lutte des classes et ségrégation raciale. « Le mouvement de libération Noir et les autres luttes progressistes se développant en ampleur et en intensité, le système judiciaire et son corollaire, le système pénal, deviennent par conséquent des armes clefs dans la lutte menée par l’état pour préserver les conditions existantes de domination de classe et, de ce fait, le racisme, la pauvreté et la guerre », écrira-t-elle.

Particulièrement rythmé, le récit reprend au cœur de l’Amérique ségrégationniste. On voit Angela Davis se rapprocher progressivement (et dangereusement) des fameux Black Panthers, gangrenés par les luttes intestines qui touchent la plupart des groupes révolutionnaires.  Mais aussi et surtout du Che Lumumba Club, parti communiste… noir. La jeune femme à la coupe afro effectuera même un voyage à Cuba qui la marquera pour toujours. Un engagement fort dans l’Amérique de Reagan où la chasse aux communistes ainsi que le programme Cointelpro du FBI créé  par John Edgar Hoover (habilement décrit et décrypté par les auteurs) ne laissent pas de répit aux activistes Afro-américains.

Une grande partie de l’album est ensuite consacrée aux années sombres d’Angela Davis qui commence à susciter l’intérêt des médias, notamment de la jeune journaliste Seymour June qui se bat, de son côté, pour s’imposer dans un milieu machiste peinant à intégrer les femmes, blanches ou noires… Pour ma part, j’ignore si cette journaliste a vraiment existé malgré ma recherche pour résoudre cette interrogation. Des articles de presse écrits sous sa plume jalonnent toute la bande dessinée et nous éclairent sur le contexte politique et sociétal de l’époque. Qui se résume en un mot : bouillonnant.

Le destin d’Angela Davis bascule en 1970 lorsque la police trouve dans ses affaires une arme qui aurait servi à l’attaque du tribunal du comté de Marin. On ne saura jamais vraiment si elle a, ou non, fourni l’arme du crime. Une part d’ombre que demeure en elle et que l’album n’aborde pas. Dès lors, elle devient l’ennemi public numéro un, un symbole de la cause noire à étouffer pour tous ceux qui considèrent l’homme Noir comme un citoyen de seconde zone.

Arrêtée pour être condamnée à mort, celle que l’on commence à appeler Miss Davis doit combattre tous les rouages d’un système fait pour la casser à l’image de son incarcération à la prison pour femmes de New York suivi de son placement à l’isolement dans l’unité… psychiatrique.

Cette partie du récit est particulièrement réussie et l’on mesure à quel point il lui a fallu résister, sans jamais trahir ses idéaux, malgré les épreuves. Un passage dessiné, parfois esquissé, en noir et blanc, comme pour mieux saisir la profonde déshumanisation de cette période. Mais qui, au final, nous fait sentir plus proche d’Angela Davis. Grâce notamment à la médiatisation, son combat devient celui de nombreux Américains et pas uniquement des Noirs comme on le constate lors de la création du Comité national uni pour la libération d’Angela Davis. Le monde entier connaît son histoire et demande sa libération. En 1972, elle sera finalement déclarée non coupable à l’issue de son procès.

Toujours en vie, elle continue, encore aujourd’hui, à lutter pour les minorités et les prisonniers politiques mais aussi contre la peine de mort. La bande dessinée évoque également en filigrane sa lutte pour l’égalité homme-femme mais aussi,  de façon plus pudique, son homosexualité naissante, finalement assumée en 1997 lors d’une interview pour Out Magazine.

Coup de chapeau donc aux auteurs, en particulier à Ameziane Hammouche qui fait mouche avec de belles planches, parfois muettes pour mieux laisser transparaître l’émotion. Celle montrant la mort de Cynthia, particulièrement poignante, me reste encore en mémoire même si je préfère retenir la  magnifique quatrième de couverture montrant une fière Angela Davis, debout, le poing levé, celui des Black Panthers, à la manière de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux Olympiques de 1968 à Mexico.

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Prix des Incorrects

Grande joie : mon roman Mise au vert figure sur la liste des ouvrages sélectionnés pour le Prix des Incorrects.

 

Sélection Prix des Incorrects 2020

 

Mathieu Bock-Côté, L’empire du politiquement correct, Cerf

Emmanuel Ostian, Désinformation, Plon

Philippe D’Iribarne, Islamophobie, Intoxication Idéologique, Albin Michel

Barbara Le febvre, C’est ça la France, Albin Michel

Dimitri Casali, Le Grand Procès de l’Histoire de France, Robert Laffont

Laurent de Sutter, Indignation Totale, L’Observatoire

Rodney Stark, Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques, Salvator

Philippe Lacoche, Mise au vert, Le Rocher

Alexandre Devecchio, Re Compo Sition, Cerf

Jean Sévillia, L’église en procès, Tallandier

Denis Olivennes, Le délicieux malheur français, Albin Michel

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Sale temps pour l’amour

        Ce n’est pas parce que l’amour était le thème du 33e salon du livre et de la BD de Creil que je m’y suis rendu. Non. L’amour, à mon âge: est-ce bien sérieux? Sous les frimas poisseux, humides, pisseux, grisâtres et crades de novembre, je me pose, c’est vrai, la question. Non, ce n’est pas l’amour qui m’a conduit à Creil mais le fait que les organisateurs aient, depuis des années, l’amabilité de m’y inviter comme écrivain, mais aussi comme critique afin d’y animer – avec d’autres consœurs et confrères – débats, conférences et tables rondes.

Roland Gori (à gauche) interviewé par notre confrère Daniel Muraz. Photo : Philippe Lacoche.

Lui, je ne l’ai pas interviewé; j’ai seulement fait sa connaissance et j’en suis ravi. J’ai nommé Roland Gori. (Phonétiquement, tout cela rime parfaitement bien.) Psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie, en compagnie de Stefan Chedri il a impulsé, en décembre 2008, la création du mouvement «Appel des appels». (Le but de ce dernier: lutter contre la sécurisation des hôpitaux psychiatriques et contre le dépistage précoce des jeunes délinquants, mesures proposées par le bouillonnant et extrêmement nerveux Nicolas Sarkozy, que notre actuel et si intensément ultralibéral président de la République amiénois aurait tendance à pousser dans l’océan de l’oubli.) Roland Gori lutte aussi contre la norme, la société consumériste. C’est dire si son discours m’a séduit. Le capitalisme et l’ultralibéralisme en prenaient plein à la tronche. Un vrai bonheur.

Danièle Sallenave. Photo : Philippe Lacoche.

Un autre moment de bonheur intense: lorsque j’ai interviewé Danièle Sallenave pour son Jojo, le gilet jaune (éd. Gallimard, collection Tracts; Nº5; 3,90€). Depuis le début du mouvement, l’académicienne défend les Gilets jaunes. Nous ne pouvions que nous entendre. Elle vient du petit peuple; elle le revendique. Elle ne comprend pas le mépris affiché par les beaux esprits de l’intelligentsia de la gôche à l’endroit de ceux qui en ont marre de se retrouver le 3 du mois dans le rouge et à qui ont reproché de mettre du gas-oil dans leur voiture quand ils vont bosser, à 6 heures du matin. Il est assez répugnant ce mépris de la gôche non-marxiste pour le peuple. On n’a plus le droit d’aimer son pays sans être populiste; on n’a plus le droit non plus de conspuer l’Europe allemande des marchés; on n’a plus le droit de rien face à ces beaux esprits de la pensée unique. Dans son essai, Danièle Sallenave révèle «l’étendue et la profondeur de la fracture qui sépare les «élites» des «gens d’en bas»…» Jojo, le Gilet jaune est un petit livre à mettre entre toutes les mains.

Annie Degroote. Photo : Philippe Lacoche.
Isabelle Rome, magistrat, écrivain. Café L’Aquarium, Paris (XIe). 30 octobre 2012. Photo : Philippe Lacoche.
Arnaud Le Guern. Photo : Philippe Lacoche.
Jean-Claude Lalumière. Photo : Philippe Lacoche.
L’adorable Corine Jamar. Photo : Philippe Lacoche.

Plaisir également de retrouver Annie Degroote, Isabelle Rome, Arnaud Le Guern et Jean-Claude Lalumière, auteur du remarquable roman Reprise des activités de plein air (éd. du Rocher). Et de faire la connaissance de la délicieuse Corine Jamar, tout droit venue de Bruxelles pour présenter son dernier roman Les replis de l’hippocampe (éd. Bamboo). Elle était ma voisine de table; on a bien ri. Lorsque le dimanche soir, j’ai quitté le salon, il faisait toujours aussi froid et humide. L’envie de voir l’Oise de près me prit. J’eusse pu m’y jeter et nager à contre-courant jusqu’à Condren, tout près de Tergnier, la ville de mon enfant où il fait toujours beau. Je m’abstins: j’avais le dernier roman de Modiano à terminer.

Dimanche 1er décembre 2019.

 

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Tout le poids de la légèreté littéraire

Un roman singulier, attachant. Jean-Claude Lalumière sera au salon de Creil les 23 et 24 novembre.

Jean-Claude Lalumière a commencé à publier au Dilettante. Photo : Zoé Fidji.

C’est un roman singulier et attachant que nous propose Jean-Claude Lalumière avec Reprise des activités de plein air. Singulier dans sa forme, d’abord. Il est constitué de plusieurs points de vue – ceux de trois hommes issus de trois générations – et parfois de textes de mails, ceux qu’envoient les mecs (Mickaël, Christophe et Philippe) à leurs femmes; ces dernières se sont éloignées, l’une d’elle, l’épouse de Philippe, définitivement. Parfois même de bouts de journaux intimes et même de journaux diffusés, comme La Gazette du littoral charentais, ainsi que des manières de dialogues de théâtre.

«Un aquoibonisme lancinant et doux comme une pluie sur Rethel.»

L’action se déroule sur l’indicible et géniale île d’Oléron, chère – notamment – à Kléber Haedens. L’océan est là, tout autour; ils vivent à son rythme et à celui des saisons. Il y a, bien sûr, de la mélancolie, de la tristesse. Mais aussi de belles tranches de rigolades car ces trois-là ont bien décidé, tout en pudeur, en intelligence poétique et en jouissance d’être au monde, de ne point se laisser abattre par le spleen. Ils rénovent une maison, tentent de faire reculer une dune, charrient du sable, des tonnes de sable, retrouvent des recettes de cuisines ou en inventent.

Le regard sur l’époque est souvent acide, comme il l’est chez Antoine Blondin, l’un des écrivains préférés de Jean-Claude Lalumière. À propos de Valérie, la copine de Christophe qui l’a quitté il y a cinq ans: «Cinq ans de vie commune, un coup de fil et basta. J’en ai balancé mon téléphone contre le mur. Je n’en ai pas racheté depuis. J’aurais dû m’en douter. Il m’arrivait de lui envoyer des SMS enflammés, poétiques. Elle me répondait par un smiley. Une demi-heure pour choisir mes mots, avec soin, à les taper sur ce clavier trop petit pour mes doigts, et j’avais droit, en retour, à un putain de smiley (…).»

De la drôlerie, de l’humour tendre, il y en a beaucoup dans ce roman. Pas forcément un humour gratuit. Exemple: Christophe fabrique des phares miniatures avec du plastique qu’il ramasse sur la plage; il le broie en copeau, le fait fondre dans des moules de sa fabrication. Le plastique est rejeté par l’océan. Problème écologique tellement actuel.

Un peu plus loin, c’est le vieux Philippe, ancien instituteur, qui, blanc de poils et de cheveux, se fait teindre en noir comme un corbeau.

Mais ce livre ne contient pas que de l’humour; il recèle aussi une mélancolie acidulée, un aquoibonisme lancinant et doux comme une pluie sur Rethel. C’est terriblement français; ça fait un bien fou. À ce propos, les dix dernières pages (que nous ne dévoilerons pas) sont tout simplement sublimes. Sans en avoir l’air, ce roman à l’allure légère, fait le poids. PHILIPPE LACOCHE

Reprise des activités de plein air ; Jean-Claude Lalumière ; éd. Du Rocher ; 223 p. ; 17 €.

 

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 Paris contre l’ennui

                Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui. Il y a peu, les éditions du Rocher avaient eu l’amabilité d’organiser un raout à l’occasion du lancement de mon dernier roman. La soirée se déroulait dans une librairie-bar littéraire des plus conviviales : la Belle Hortense, 31, rue Vieille-du-Temple, dans le IVe. Le lieu, situé au cœur du Marais, a été créé par Xavier Denamur en 1997. Après avoir salué les adorables Julie, éditrice, et Colombe, attachée de presse au Rocher, je tombe justement sur Xavier accoudé au comptoir. Il est affable, volubile, modeste. Tripote mon roman, le retourne dans tous les sens.

– C’est vous Lacoche ? me dit-il, en me toisant, visiblement intrigué par ma veste de zèbre (comme le dit mon petit Gnou ; en fait celle aux couleurs de l’Union Jack, chers aux Mods ; une façon pour moi de rendre hommage à nos amis alliés britanniques ; tu comprends, lectrice, moi, passionné d’histoire, jamais je ne porterai une culotte de peau bavaroise).

Patrick Verbeke.
Agnès Clancier.
Alain Paucard.
Arnaud Le Guern.
Cyril Montana.
Cyril Montana, écrivain. Le Rouquet, Paris. 3 septembre 2013.
Dominique Koudrine.
Enguerrand Guépy.
Emmanuel Bluteau (à droite) ici en compagnie d’Yvan Stefanovitch.
Jean-Claude Lalumière.
Joël Séria et Jeanne Goupil.
Marianne Maury-Kaufmann.

Peu contrariant, je réponds par l’affirmative. Tout de go, il m’offre un verre d’un succulent Pouilly-Fuissé. « Ca commence bien », me dis-je en trempant mes vieilles lèvres dans le délicat breuvage. Il fait beau ce soir-là ; les gens sont de sortie. Soudain, qui crois-je reconnaître tout au bout du comptoir ? Patrick Verbeke, l’un des meilleurs guitaristes de blues français. Cela devait faire trente-cinq ans que nous ne nous étions pas revus. Patrick, j’avais fait sa connaissance en 1981, à la faveur de son premier album solo Blues in my Soul (Underdog/Carrière). Je travaillais comme journaliste pigiste chez Best. Nous traînions dans un Paris repeint en rose en compagnie des groupes du label Big Beat, de Jacky Chalard, un autre vieux copain du Patrick. Ca m’a fait tout drôle de revoir Patrick. Des images me remontaient. Les visages de mes camarades du groupe Bacchus, de solides Bragards, assoiffés de première ; de Benoît Blue Boy ; des Alligators, etc. C’était aussi l’époque du tremplin du Golf Drouot que je couvrais, tous les vendredis, comme critique rock. A côté de Patrick : Hervé Zerrouk, du ancien du groupe les Désaxés. Discussions ; souvenirs. De nouvelles personnes arrivent. Tous des amis chers : le reporter de Libération, Didier Arnaud ; la romancière et dessinatrice, Marianne Maury Kaufmann ; les romanciers Sylvie Payet, dite la Marquise, Dominique Koudrine, Jean-Claude Lalumière et Enguerand Guépy ;  l’éditeur-journaliste et ancien rédacteur du Figaro littéraire, Dominique Guiou ; le secrétaire général du Prix des Hussards, François Jonquères ; le directeur des éditions du Rocher, Bruno Nougayrède ; mon fidèle éditeur et ami de longue date : le romancier Arnaud Le Guern ; la romancière Agnès Clancier ; le bouillonnant écrivain Alain Paucard ; l’éditeur et fondateur de la Thébaïde, Emmanuel Bluteau ; mon copain écrivain, le fraternel Cyril Montana ; etc. L’air de Paris est doux comme une mangue trop mûre. Sur le trottoir, on picole, on fume, on discute. Je suis aux anges. Soudain, qui vois-je arriver ? Le cinéaste Joël Séria en compagnie de la comédienne Jeanne Goupil. Séria : les Galettes de Pont-Aven, l’un de mes films adorés. Jeanne Goupil qui interprète l’adorable Marie dans ce film… Oui, tout me remonte. Le Pouilly-Fuissé coule dans nos veines comme l’héroïne dans celles de Roger Gilbert-Lecomte. Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui.

Dimanche 15 septembre 2019.

 

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Délicieux, tout simplement…

Éric Neuhoff nous donne à lire son premier recueil de nouvelles. Un vrai régal.

Eric Neuhoff est journaliste au Figaro et au Masque et la Plume.

Est-ce le fait que ses romans soient si délicieux qu’ils nous paraissent toujours trop courts (même quand ils ne le sont pas), qu’on peine à croire que Les Polaroïdsest le premier recueil de nouvelles d’Éric Neuhoff? En revanche, nous, au Courrier picard, on sait qu’il s’est déjà adonné au genre: en 2011, à la faveur de nos séries d’été, il nous donna une très belle nouvelle, «Faire-part» contenue dans le présent opus. Les seize autres, écrites entre 1979 et 2017, ont été publiées dans Subjectif, L’Infini, Rive droite, la Revue des Deux Mondes, Lui, Le Figaro littéraire, Le Figaro, Les Escales littéraires, Sofitel, Aéroports de Paris Lifestyle, Décapage et Madame Figaro.

«Nous, lecteurs fidèles et attendris, jamais nous ne sommes dupes; toutefois, on se laisse faire, on s’abandonne.»

Comme l’explique l’éditeur en quatrième de couverture «chez Éric Neuhoff, la vie ressemble à une dolce vita permanente: hôtels, plages gins pamplemousse dégustés les pieds dans le sable. Mais la mélancolie et l’ironie ne sont jamais loin.» Ce sont ces derniers mots, mélancolie et ironie, qui sont les plus importants. Ce sont eux qui portent l’œuvre et qui sous-tendent, ici, ces nouvelles. Un peu comme chez Kléber Haedens qu’il cite trois fois dans le livre. On est en droit de ne pas lui donner tort.

Pudeur et élégance

Les hôtels, le gin et le sable chez Neuhoff, ne sont rien d’autre que le rugby, les œillets de sable d’Oléron et le tennis chez Haedens: des parasols qui ne servent qu’à stopper les rayons trop puissants des émotions, des regrets acidulés et du temps qui fuit. Éric, comme Kléber, a trop de pudeur et d’élégance pour larmoyer; alors, tous deux tentent de nous faire croire que la vie n’est qu’une fête. Nous, lecteurs fidèles et attendris, jamais nous ne sommes dupes; toutefois, on se laisse faire, on s’abandonne. C’est si bon.

Dans «Ivre à Madère», Éric Neuhoff nous raconte son séjour sur l’île portugaise en compagnie de son ami Denis Tillinac. C’était, à n’en point douter, l’époque, où ils buvaient des coupes de champagne au Rouquet et qu’ils se demandaient s’il était préférable d’être Stones ou Beatles. À Madère, il s’ennuie tellement qu’ils décident de tenir leur journal. Et finissent par envoyer une carte postale à Michel Déon. Dans «L’invité des Kennedy», il raconte – ou imagine? – dans quelles conditions Jackie et Jack convièrent l’écrivain J.D. Salinger à passer une journée à leurs côtés. Et dans les autres nouvelles, on croise Jean Seberg, Valérie Lagrange, Nathalie Delon et Patrick Dewaere, de très jolies filles pas toujours très sages et des adolescents qui portent des pantalons à pattes d’éléphants. À chaque fois, le style Neuhoff fait mouche. On se laisse prendre; on accroche. Du Morand sans le cœur sec. Délicieux, tout simplement.

PHILIPPE LACOCHE

Les Polaroïds, Eric Neuhoff ; éd. du Rocher ; 173 p. ; 16 €.