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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater polar & romans noirs

Waldo, polar fait maison

Waldo, Lorraine les Bains. Editions Lapin, 128 pages, 20 euros.

On connaissait la mention “fait maison”. Ici, c’est une bande dessinée faite de maisons qui mérite bien aussi une mention particulière. Salué en préface par Fabcaro – devenu l’incarnation et le “label” de l’humour absurde, Waldo tient à la fois de la satire sociale et du polar.

Au début, une star de la chanson française, Waldo Maelfait, est assassiné chez lui… brûlé dans son sèche-linge. La nouvelle fait vite la une des médias. Des anonymes aussi réagissent à l’événement. Apparemment sans lien avec la victime. Jusqu’à ce que les profils se précisent et que le récit se centre autour de la femme de ménage de Waldo, d’une famille bourgeoise avec deux jumeaux ou de la jeune Betty et que le puzzle s’assemble que et l’identité du tueur ne soient dévoilées.

Particularité donc, aucun des personnages n’est visible (hormis, pour être tout à fait précis, une silhouette du tueur à travers un rideau, le bras d’un cadavre ou les pieds d’un couple faisant l’amour à l’arrière d’un van…). Chacun se découvre uniquement à travers des dialogues échangés à l’intérieur des façades de leurs maisons. Le procédé pourrait sembler vite fastidieux et lassant. Or, il n’en est rien !

Déjà, Lorraine Les Bains dessine fort bien et ses croquis d’habitation sont très plaisants à regarder.  Ensuite, à travers leur topologie – petite maison modeste, cabane sur pilotis, manoir bourgeois, maison d’architecte contemporaine, ferme en pierre, etc. – c’est aussi toute la société qui s’esquisse à travers son habitat. Mais aussi la psychologie des personnages. Ainsi du tueur psychopathe s’exprimant derrière une maison en planches blanches évoquant celle de Norman Bates. Enfin, les dialogues sont très rythmés et toujours très lisibles grâce au code couleur attribué aux phylactères de chaque personnage, et l’intrigue respecte bien tous les codes du roman noir.

Loin d’être uniquement un exercice de style, voilà un ouvrage résolument original par une autrice lilloise (d’origine lorraine et également connue sous le pseudo Marthe) qui est également marionnettiste, plasticienne et auteur de nombreux carnets de voyage mêlant graphisme et reportage (comme le dernier consacré à la lutte pour le maintien d’une friche verte à Lille). Le tout à découvrir sur son blog illustré.

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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

Résistance au-delà de la folie

La résistance des sensibles, Michel Délié, Editions Lapin, 104 pages, 17 euros.

Victor est un jeune dessinateur de bandes dessinées en panne d’inspiration et en proie aux doute, vivant en colocation avec deux amis carrément déjantés. Un jour, il fait la rencontre fortuite d’un étrange personnage: Docteur H. Celui-ci lui propose une drôle de mission, réaliser un album illustré sur ses « pensionnaires », des inadaptés sociaux, comme il les appelle, afin qu’ils témoignent de leurs expériences professionnelles et leurs difficultés à affronter la vie réelle.
N’osant pas refuser et appâté par une rémunération alléchante, le jeune homme va se lancer dans l’aventure. Il va rencontrer successivement une galerie d’individus particulièrement bizarres et déroutants mais dont les histoires vont immanquablement l’attirer. Pour Victor, cette mission va progressivement se transformer en une exploration des  limbes du cerveau quitte à s’y perdre lui-même.

 La résistance des sensibles est le premier album « achevé » de Michel Délié, jeune dessinateur bordelais dont on ne connaît pas grand-chose excepté qu’il est « diplômé master class de l’Académie du rien en science de rêverie » et animateur d’un atelier de dessin imaginatif « Imaginactiv ». Mais cet auteur pourrait bien sortir de ce relatif anonymat grâce à cette bande dessinée intrigante constituant une bonne surprise de cette rentrée.

D’abord parce que son album, original et inclassable, oscillant entre surréalisme et fantastique, réussit à nous entraîner dans un voyage onirique et surprenant comme le héros emporté par les événements. On suit l’évolution de Victor rencontrant des personnages aussi extravagants et inquiétants les uns que les autres (on laissera au lecteur le soin de les découvrir, mais mention spéciale à la secrétaire d’une entreprise de jeux vidéo gore et l’employé de fast-food dénonçant un improbable trafic de chair humaine). On  s’interroge  alors avec Victor, qui ne peut rester insensible à ces témoignages sur la signification des rapports humains et de la normalité dans une société angoissante et brutale.

Ensuite parce que le graphisme épuré et élégant de Michel Délié colle parfaitement à l’histoire. Le noir et blanc stylisé et le découpage très linéaire alignant les cases en petit format accentuent la tension du récit. On appréciera les œuvres picturales surréalistes de Michel Délié à la fin de l’album que Dali n’aurait pas renié.

Enfin parce que Résistance des sensibles se rapproche par son graphisme et son art narratif de certains auteurs américains indépendants (on pense notamment à Daniel Clowes ou Chester Brown), mais aussi de la littérature et du cinéma comme Shutter Island, pour l’aspect thriller psychologique, ou Vol au dessus d’un nid de coucou, pour le versant sociétal. La chute paroxystique – avec une scène enthousiasmante et délirante dans une galerie d’art- devrait en déconcerter plus d’un !

Bref avec cet album, vous êtes sûr de vous offrir un voyage au pays des rêves et de la folie dont vous ne sortirez pas indemne !