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Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater

De Gaulle, le crépuscule d’un géant

 De Gaulle, tome 3/3, Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault et Michael Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (dossier historique). Editions Glénat, 56 pages, 14,50 euros.

Charles de Gaulle est décédé le 9 novembre 1970. Mais il avait déjà été une première fois mort, politiquement, après guerre, quand le Grand homme de la libération avait dû s’effacer “devant les partis” de la IVe République naissante. Et si son retour au pouvoir, en 1958 le vit encore reprendre la place du sauveur, si la fondation de la Ve République puis l’inscription de l’élection du Président au suffrage universel – tout autant que la fin de la Guerre d’Algérie – marquèrent durablement l’histoire de la France, c’est une histoire moins épique, forcément que la précédente, qui se raconte dans ce troisième et dernier épisode de cette grande biographie illustrée.

De la guerre d’Algérie au retrait de la vie politique en 1969, après l’échec du référendum, c’est un de Gaulle à la fois présent sur le plan intérieur mais aussi extérieur, à travers sa volonté d’un non-alignement entre l’URSS et les Etats-Uni, qui s’affiche.

Les auteurs avouent volontiers – dans le “making-of” qui conclue le dossier historique en fin d’album –  avoir perçu ce troisième volet comme une “montagne imprenable”. Comment relater 25 ans de parcours politique et personnel de Charles de Gaulle, avec toute sa complexité en 46 pages ?

S’il met en avant certains épisodes – comme le retour au pouvoir en mai-juin 1958 – et s’il choisit, d’une manière originale, de débuter le récit par la grande manifestation des mineurs de 1963 (annonciatrice, sur le plan social, du Mai 68 à venir), le scénario ne peut totalement éviter le côté catalogue.

Bien plus que dans les deux précédents volumes, ce tome 3 multiplie donc les courtes séquences, juxtaposant les événements, en s’efforçant néanmoins d’être le plus honnête et complet possible. C’est ainsi que, globalement, rien n’est oublié, de l’assassinat de Ben Barka (et de la colère gaullienne contre le roi du Maroc) aux tensions avec les Américains et jusqu’à la manifestation du 17 octobre 1961 citée au détour d’un dialogue.

Le dessin est, lui aussi, forcément moins ample et spectaculaire. Il privilégie donc les petites cases et ajoute des cartels de présentation des personnages secondaires, pas forcément tous facilement identifiables, avec un dessin réaliste assez classique – au-delà du général, toujours aussi bien saisi, notamment dans son vieillissement. On retiendra cependant le final, crépusculaire mais assez grandiose, avec un dessin pleine page de De Gaulle, solitaire, en Irlande en 1969 et un épilogue avec les mots d’André Malraux, extraits des Chênes qu’on abat: “Le dernier grand homme qu’ait hanté la France est seule avec elle: agonie, transfiguration ou chimèreLa nuit tombe.

Néanmoins, malgré ce volume logiquement en retrait, cette trilogie rend bien compte de la vie et du rôle de Charles de Gaulle, qui avait incontestablement sa place au sein de cette collection des “hommes qui ont fait l’Histoire”. Et qui plus est, forcément, en ce cinquantième anniversaire de sa mort.

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Les Dessous chics Littérature

Un prof parisien dans le Vimeu profond

    Premier roman d’Alexis Anne-Braun. Il s’inspire de son expérience de prof de philo au lycée de Friville. Un texte remarquable à la fois agaçant, poétique, sincère et émouvant.

Portrait très rock’n’roll (et très Kinks, on croirait Ray Davies, jeune) du romancier Alexis Anne-Braun par le photographe tout aussi rock’n’roll : Richard Dumas.
Alexis Anne-Braun porte d’abord un regard condescendant et agaçant sur le Vimeu et ses élèves, puis un regard plein de tendresse sur ce pays maritime de Picardie où il a été parachuté.
Alexis Anne-Braun sur une des falaises de la façade maritime picarde.

Le premier roman d’Alexis Anne-Braun est, au début, terriblement agaçant; puis, au fil des pages, terriblement émouvant, réussi et poignant. Agaçant, oui. Le narrateur, Victor, l’ancien brillant doctorant en philosophie à la Sorbonne, se retrouve bombardé au lycée polyvalent de Friville-Escarbotin. Lui, l’ex- provincial de l’Est de la France, qui a tout fait pour quitter cette dernière région pour devenir un Parisien pur jus, n’en revient pas d’avoir été parachuté dans cet Ouest de la France, maritime et rural; un retour qui, pour lui, ressemble fort à un retour à la case départ. Alors, il s’étonne, s’insurge, se révolte, peste, et finit par mépriser. De ce mépris, il en a heureusement conscience. Il tente de lutter contre: «Ne sois pas un connard de Parisien. Tu ne les vaux pas», se répète-t-il. Et quand il dit qu’aujourd’hui, les gens continuent à mourir en campagne à cause du chômage, de l’alcool, de la solitude, des accidents de la route, et qu’il constate que «le plus cruel, c’est que l’ennemi sur ce front de la province, c’est souvent nous-même», on a très fort envie de lui dire qu’il fait fausse route et de lui rappeler que l’ennemi, à Friville-Escarbotin, au Tréport, à Eu, partout en Picardie, partout en France, et partout dans cette indéfendable Europe des marchés, l’ennemi ce n’est pas nous-même, c’est bien cette saloperie de capitalisme et son cousin délétère: l’ultralibéralisme débridé.

«Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves.»

Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves qui n’ont rien à faire de Spinoza, de Kant et de Kierkegaard; ils préfèrent fumer des joints sous la tribune du stade de football et aller danser au France, la boîte du samedi soir, à Pendé. Les zones d’activités et leurs ronds-points écœurants le dégoûtent. On est en droit de le comprendre, Victor: elles sont immondes ces zones; elles donneraient la nausée à n’importe quel Roquentin qu’il vînt du Havre, de Laon, de Paris, ou de la Sorbonne. Il faut tout de même se souvenir qu’il y a peu, ces foutus ronds-points, ont servi de nids d’espoir à ce beau mouvement de saine révolte, pleine de panache, de ras-le-bol et d’antimacronisme qu’étaient les Gilets jaunes. Du côté de Friville, il est certain que nombreux furent les mères et les pères des élèves de Victor qui devaient en être, de ces Gilets jaunes; ces Gilets jaunes que les chroniqueurs bobos, socio- démocrates, et donneurs de leçons de France Inter brocardaient à l’antenne en les soupçonnant de voter Rassemblement national, eux qui ne demandaient qu’à voter pour le Parti communiste (ou l’extrême gauche), si la fausse gauche libérale n’avait pas tout fait pour torpiller ce grand parti qui, en compagnie de de Gaulle, au sortir de la deuxième guerre mondiale, fonda nos acquis sociaux que Macron et ses affidés sont en train de détruire avec un cynisme tout autant écœurant.

Victor se heurte aussi à la méchanceté des filles, dont Lydie, une petite peste qui se croit tout permis et qu’il a le malheur d’éconduire de la classe après qu’elle l’eut salement insulté. Heureusement, Victor reçoit la visite de Georges, son grand amour. Celui-ci tente de le réconforter dans ce milieu hostile. Les semaines passent, puis les mois’; Victor finit par s’habituer. Il continue d’observer, mais son regard devient plus tendre, plus compatissant, plus amusé. C’est à partir de ce moment-là, que Victor ne devient plus agaçant, mais émouvant. Il nous ferait presque penser au héros de ce roman magnifique de Pascal Lainé, L’Irrévolution, qui, lui aussi, était professeur de philo mais au lycée technique de Saint-Quentin, au sortir de Mai 1968. À croire que notre chère Picardie inspire les intellectuels parisiens, de surcroît écrivains remarquables. Car, redisons-le, ce roman est bon car il est absolument sincère, écrit avec sensibilité et poésie (magnifiques descriptions de la côte picarde, l’automne et l’hiver). Ce premier roman révèle donc un romancier. Un grand romancier. On ne peut que s’en réjouir avec l’espoir que cette petite peste de Lydie ne le lira pas. PHILIPPE LACOCHE

Ce qu’il aurait fallu dire, Alexis Anne-Braun, Fayard, 250 p. ; 18 €.

 

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Copines et copains Les Dessous chics Littérature

Voir la mer pour ne pas pleurer

        Franck Maubert souffre car son ami Pierre Le-Tan est malade. Il noie sa tristesse sur les côtes de l’Ouest.

 

Franck Maubert (autoportrait) au cours de ses voyages sur la côte ouest française.
Franck Maubert.
Franck Maubert par lui-même, au cours de ses pérégrinations.

Il y a des phrases, comme ça, l’air de rien, qui vous font comprendre que vous êtes en train de lire un écrivain, un grand écrivain; ça devient rare. Exemples: «La digue de quatre kilomètres se perd dans le gris si gris de janvier.» Une autre: «En son centre, les maisons aux briques de sable jaune se serrent les unes aux autres en un doux mouvement circulaire. J’y retrouve un air italien, quelque chose de Sienne…» Il n’y a pas besoin de jouer au poète, encore moins de briller, d’épater, pour faire ressentir les choses. Il suffit d’être juste. Les plus grands (Patrick Modiano, Georges Simenon, Emmanuel Bove, Guy de Maupassant, Henri Calet, Pierre Mac Orlan) l’avaient compris. Franck Maubert est de ceux-là. Son dernier livre, un récit de voyages intitulé Le Bruit de la mer, d’une émouvante beauté, le prouve de façon imparable. Mais, à dire vrai, nous le savions déjà, depuis Villa close (Écriture, 2013), L’Homme qui marche (Fayard, 2016) et L’eau qui passe (Gallimard, Prix Jean-Freustié 2019).

«Il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse.»

Le bandeau qui illustre l’opus, une sirène qui regarde la mer, allongée lascivement sur une plage, n’est pas innocent. Il contient une illustration de Pierre Le-Tan. Ce dernier nous a quittés trop tôt, le 17 septembre dernier. C’était un peintre, illustrateur et dessinateur de grand talent, compagnon de création de Patrick Modiano; c’était aussi l’ami de Franck Maubert. Ce récit, au fond, c’est lui qui l’a provoqué. Sa maladie, plutôt. Maubert comprend que c’est grave. La douleur est trop forte; il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse. Quel meilleur onguent que le voyage? Il part, donc. Mais, point de soleils brûlants, de cocotiers de posters, et d’avions pollueurs. Il aime trop la France pour la quitter en pareilles circonstances. Il choisit d’aller découvrir – ou, parfois retrouver – les côtes de la Manche et de l’Atlantique, ce à bord de sa voiture Peugeot. C’est l’hiver; il s’en va avec, sans doute, «quelque chose d’absurde dans ma course. Incapable de dire à Pierre qu’il est la cause de ce voyage, je vais à la rencontre d’autres solitudes, sous l’hypnose de la mer, de Bray-Dunes à l’île aux Faisans», comme il est indiqué en quatrième de couverture. Sept itinéraires buissonniers, le Nord en janvier (il s’arrête, bien sûr, en Baie de Somme, au Crotoy, à Saint-Valery-sur-Somme, dans le parc du Marquenterre), la Normandie, puis la Gironde et les landes en février, l’île d’Yeu en mars, la côte basque en avril, la Bretagne sud en mai, celle du nord, puis le Cotentin en juin. Il fait des rencontres singulières, rares, terriblement humaines comme cette dame qui fixe la mer en attendant son mari dont les cendres ont été dispersées près d’une bouée, au large. Ou, près d’Arcachon, ce vieil homme peu avenant, manière de squelette qui bâti des châteaux de sable et attend que ceux-ci soient anéantis par la marée. Peu avenant, un euphémisme: «Et maintenant foutez-moi le camp, j’ai à faire moi», lance-t-il à l’endroit de Maubert qui n’a pas son pareil pour nous parler de l’eau. Seul un pêcheur à la ligne (il l’est, et quel pêcheur!) est capable de le faire de cette façon. Les ombres de certains écrivains passent (Françoise Sagan, Paul-Jean Toulet, Antoine Blondin, Patrick Modiano, Frédéric Beigbeder, Raymond Roussel, etc.), nonchalantes. On est bien dans ce livre. Si bien qu’on ne voudrait pas le quitter. Il se termine quand le téléphone de Franck ne sonne plus. Pierre ne donne plus de nouvelles; à son tour, il est parti pour un long voyage. Définitif. Pour l’écrivain, il est temps de rentrer. PHILIPPE LACOCHE

Le Bruit de la mer, Franck Maubert; Flammarion; 247 p.; 20 €.

Le bassin du Crotoy photographié par Franck Maubert.
Franck Maubert a photographié le Crotoy.
L’auteur s’est rendu dans le parc du Marquenterre. (Photo : Franck Maubert.)
La plage de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Le casino de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Coucher de soleil sur Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
La maison de l’écrivain Raymond Roussel à Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Un menu rigolo au Pays basque. (Photo : Franck Maubert.)
Trouville. Les Roches noires. (Photo : Franck Maubert.)
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biopic Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater

Quand le Général de Gaulle fait l’Histoire

  De Gaulle, tome 1(sur 3), Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault et Michael Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (consultante historique), Gabriela S. Hamilton et Arancia studio (couleurs). Editions Glénat / Fayard, collection Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros.

En plus de la bande dessinée, 2020 a été décrétée aussi année de Gaulle (pour les 130 ans de sa naissance, les 80 ans de l’Appel du 18 juin et les 50 ans de son décès). Une – triple – opportunité pour que la collection “Ils ont fait l’Histoire” lui consacre un album. Et même une trilogie, au vu de la grandeur du personnage et de la référence qu’il demeure aujourd’hui encore.

Ce premier tome débute par… l’annonce de la mort de Charles de Gaulle, non pas en 1970 mais en 1916, avec deux policiers venant frapper à la porte de la maison familiale, à Lille, pour annoncer à son père, Henri de Gaulle, la mort au combat de son fils. Avec une émotion retenue, le père se contente d’asséner que son fils “est mort en faisant son devoir”. Cette question du devoir n’aura, de fait, cesser d’accompagner le futur fondateur de la Ve République, que l’on suit ici, dans une approche strictement chronologique, entre sa naissance, en 1890, dans une famille bourgeoise du Nord et son envol vers l’Angleterre, le 17 juin 1940.

Entre les deux, le jeune homme aura su démontrer ses facultés intellectuelles, aura débattu et sera marqué par les remarques paternelles sur l’affaire Dreyfus (et l’hypothèse que l’armée, aurait pu déformer les faits pour qu’ils lui soient favorables), aura brillamment réussi ses études avant de se retrouver au front, lors de la Première Guerre mondiale.

Blessé, emprisonné en Allemagne où il tente en vain de s’évader à cinq reprises, il aura aussi croisé le général Pétain qui, de son côté, aura su remarquer son intelligence tactique. Les deux hommes s’apprécieront, travailleront plus tard ensemble avant de s’opposer, au sujet de leur approche militaire d’abord, dans la guerre ensuite.

Nommé à l’Ecole de guerre, de Gaulle rencontre le ministre Paul Reynaud, en 1934, qu’il tente de convaincre de moderniser la défense, plaidant pour une armée de métier, plus mécanisée, déclenchant la méfiance de la gauche à l’égard de possibles dérives autoritaires. Puis viendra la “drôle de guerre”, la victoire – purement symbolique – à Montcornet, dans l’Aisne, puis une dernière tentative de résistance et l’envol vers Londres…

Voilà quelques temps, les éditions Grand Angle avaient déjà consacré une série (en 4 albums) à de Gaulle, reprenant – pour ce qui est de cette première partie de sa vie, jusqu’à l’Appel du 18 juin 1940 – globalement les mêmes anecdotes et faits historiques. L’apport de l’historienne Frédérique Neau-Dufour, chargée de recherche à la Fondation Charles-de-Gaulle, vient apporter ici une caution historique plus “légitime” encore à l’entreprise. Et l’approche, ici, se centre plus sur la formation intellectuelle personnelle de Charles de Gaulle et son approche militaire, plus que sur le contexte politique et historique, comme le faisait Jean-Yves Le Naour dans la précédente série.

Le choix de consacrer un tome entier à “de Gaulle avant de Gaulle” permet, ici aussi, de mettre en perspective le grand homme et de faire ressortir quelques traits marquants de son caractère. Un ancrage conservateur très “vieille France”, un comportement parfois hautain ou cassant, mais aussi une vraie indépendance d’esprit, notamment en matière militaire et une certaine “vision de la France” qui l’engagera toute sa vie.

L’autre aspect, ironique et qui pourra surprendre tous ceux qui ne sont pas dans l’exégèse du gaullisme, est de découvrir dans ce tome de la jeunesse du personnage, cette amitié-opposition avec Pétain, qui n’a donc pas pris naissance en 1940.

Graphiquement, comme souvent dans cette collection, le dessin vise l’efficacité plus que l’esthétisme, même si le trait, très fin, apporte un style plus personnel. Et, un brin grotesque sous ses traits enfantins avec son “gros nez” (qui n’a rien à voir avec la célèbre tradition de la BD franco-belge), la physionomie de Charles de Gaulle s’impose une fois le personnage arrivé à l’âge adulte.

Enfin, comme chaque opus de la collection, cet album comprend un petit dossier historique reprenant de façon plus développé les éléments évoqués précédemment, enrichi d’une intéressante iconographie (notamment une cartographie de son itinéraire entre 1890 et 1914) et d’un “making of” explicitant la volonté des auteurs. Une ambition atteinte en tout cas pour ce premier volume.

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Le charme discret du dandy Levet

 

Il n’en a pas l’air sur cette photographie, mais Henry Jean-Marie Levet était un vrai dandy. Et un grand poète.

Diplomate, chroniqueur, voyageur et phtisique et surtout poète au talent indicible et trop rare.

On ne se méfiera jamais assez des foucades littéraires, emballements subreptices des critiques à l’endroit de poètes maudits, d’écrivains obscurs aux œuvres faméliques, souvent propulsées par des vies agitées, originales, et des destins fracassés. Ça pourrait être le cas de Henry Jean-Marie Levet, poète né à Montbrison, dans la Loire, en janvier 1874, et mort à Menton, dans les Alpes-Maritimes, en décembre 1906. Contrairement à Alain-Fournier, Charles Péguy et quelques autres, il n’eut même pas le temps d’être fauché sur un champ de bataille, une vilaine phtisie le priva de cet honneur. Depuis quelques mois, des artistes, chanteuses et chanteurs, hommes politiques, le portent aux nues. On est en droit de penser que ce n’est pas bon signe. Puis, on se rend compte que l’excellent écrivain Frédéric Vitoux l’a, lui aussi, ardemment défendu, et lui a même consacré un livre, L’Express de Bénarès (Fayard, 2018), titre du seul et unique roman du rare Henry Jean-Marie Levet, opus égaré, ou peut-être détruit par ses parents qui, justement, brûlèrent ses courriers et manuscrits après sa mort. Il faut toujours faire confiance à Frédéric Vitoux, homme de goût. Alors, on ouvre Cartes postales, court opus qui comprend une douzaine de poèmes. Et là, l’emphase est ici nécessaire car on baigne dans le ravissement. Alors, on comprend pourquoi avant Julien Clerc et d’autres aussi contemporains, Larbaud, Morand, Cocteau, Fargue s’agenouillèrent, ébahis, devant les textes du dandy, chansonnier, vaudevilliste, esthète et diplomate Levet.

Comme l’explique dans la préface le talentueux et, lui aussi, trop discret Michel Bulteau, «ces poèmes charrient des épices verbales qui nous enflamment: les Messageries Maritimes, l’océan Indien, le tennis ground, les railways et les officiers français.» Nous voilà revenus «au temps béni des colonies» ou d’une chanson tendre du si moqué Michel Sardou.

«Confitures de crimes»

Plus sérieusement, ce qui, d’abord, séduit chez Levet, c’est la haute tenue du style. L’image est là, subtile, originale, jamais pesante. Jamais il ne fait le poète; il est poète avec un désarmant naturel. Dans «Impression d’hiver», les brouillards sont «hypocondres». Dans «Parades», les marquis épaississent tandis que les marquises se font goules. Dans le chapitre I du Drame de l’allée, le Faune est bien sûr capripède. Et dans le chapitre II, Levet nous fait goûter «aux pieds odorants de châtelaine…» Sous d’autres plumes, ce détail eût pu être légèrement répugnant; chez Levet, point. Il revêt même un délicat pouvoir érotique. On appréciera encore la formule du chapitre IV: «Comme l’automne à son déclin/ A des langueurs de lèvres pâles.» Mais, surtout, surtout, on se pâmera de bonheur, page 59, dans «Outwards», de ce «soleil se couche en des confitures de crimes/ Dans cette mer plate comme avec la main.» Il y a, bien sûr, ces sublimes «confitures de crimes», mais il y a surtout ce «avec» qui n’a ici pas sa place et qui, au final, fait tout le charme boiteux et phtisique de ces deux vers de Levet le dandy. Jouissif. Tout simplement jouissif.

PHILIPPE LACOCHE

Cartes postales, Henry Jean-Marie Levet; préf. Michel Bulteau; La Table Ronde; 105 p.; 6,10 €.

 

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César et Meiji, destins macroniens…

L’empereur Meiji, Mathieu Mariole (scénario),Guillaume Carré (historien), Ennio Buffi (dessin). Editions Glénat – Fayard, coll. Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros.
César, Mathieu Gabella/Giusto Traina (scénario), Guillaume Carré (historien), Andrea Meloni (dessin). Editions Glénat – Fayard, coll. Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros.

Coïncidence ou pas, les deux nouveaux tomes de la collection co-éditée par les éditions Glénat et Fayard apparaissent en parfaite résonance avec l’actualité française de l’année qui vient de s’achever.

Cette série “Ils ont fait l’histoire” – qui compte déjà plus de vingt portraits scénarisés de grandes figures historiques – nous emmène tout d’abord dans le Japon assoupi du XIXe siècle. L’ère des shoguns, des samouraïs et de l’empereur Meiji. Bousculé par le nouveau monde, le Japon se voit sommé de se développer à grande vitesse.
Ce choix cornélien entre un modèle féodal et autarcique, synonyme de paix, et un autre libéral, que beaucoup jugent périlleux, est incarné par le jeune empereur, dont les frêles épaules ont bien du mal assumer le poids d’un changement profond de société. Poussé par son entourage politique, Meiji se lance dans de grandes réformes économiques, industrielles, militaires, au prix d’un équilibre mis à mal…
Autre figure à faire son entrée dans la collection, sans doute plus connue de nous autres Occidentaux: Jules César. Nous sommes en 75 avant Jésus Christ et César n’est encore que magistrat. Couronné de succès militaires, certes, mais pas au niveau Pompée, qui fait un retour triomphal d’Orient, d’où il ramène mille richesses. Mais Jules César est ambitieux. On lui prête l’ambition de devenir roi, il sera empereur… Ou l’histoire d’une accession fulgurante au pouvoir, jalonnée d’alliances politiques éphémères, de trahisons et de passes d’armes. Mais César sait se placer au dessus de la meute. So jupitérien…

Le traitement graphique et la mise en scène peuvent ici paraître bien sages, mais on imagine sans mal la difficulté à condenser plusieurs décennies en une cinquantaine de pages de bande dessinée. La participation d’historiens à ce travail le rend d’autant plus dense. A l’instar des documents et textes, à la fin de chaque volume, qui permettent de poursuivre la lecture. Et de se convaincre, qu’à défaut de bégayer tout à fait, l’Histoire nous envoie inlassablement des échos dont on ne tire que trop peu les leçons.

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La voix de la rose

Albertine et Julien Sarrazin.
Délicieuse Albertine Sarrazin. Sa beauté méritait bien une rose, baptisée samedi dernier, lors de la Fêtes des Plantes, de Doullens, à la citadelle, ce grâce à un passionné : Jean-Claude Marzec.

Albertine Sarrazin. En rédigeant cet article, je me demande ce qui, au fond, a pu me fasciner à ce point chez cet écrivain. Je l’ai lu, adorée. Je l’ai regardée, puis aimée. Je l’ai écoutée. Là, j’ai compris. C’est sa voix qui m’a bouleversé. Une voix sans haine, élégante, pleine de pépites d’intelligence, de distinction, de sensualité. Même sans la voir, même sans la lire, j’eusse pu aimer Albertine Sarrazin. La lire, bien sûr, quel bonheur. Écoutez ces quelques phrases, du début de L’Astragale (Jean-Jacques Pauvert, 1967; Fayard, 200; Point, 2011), son roman-phare: «Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres. Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser les pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. À mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête.» Elle décrit la chute qu’elle effectua, le 19 avril 1957, en s’évadant de la prison pour femmes, à la citadelle de Doullens. Elle se brisera l’astragale, cet os du tarse. Douleurs atroces. Elle se traînera jusqu’à la route nationale 1, sera prise en stop par un petit malfrat nommé Julien Sarrazin. Il la protégera, l’aimera à la folie. Amour partagé. C’est aussi pour cet amour-passion que j’aime Albertine. C’est beau d’aimer; c’est bête. C’est simple. Ça donne des ailes. Si elle avait eu ces ailes un peu avant, elle aurait volé, Albertine, et se serait envolée dans le ciel de Doullens. L’Astragale, elle l’écrira en août 1964, trois avant sa mort, survenue à l’âge de 30 ans, à la suite d’une banale opération, victime d’un anesthésiste qui l’était autant que moi je suis informaticien. Un an plus tard, elle publiera La Cavale. Ces deux romans lui vaudront un succès littéraire foudroyant. Cela ne l’empêchera pas d’être ostracisée, et de traîner, aux yeux de la bourgeoisie littéraire bien-pensante, la réputation d’une prostituée et d’une braqueuse, qu’elle fût. C’est pourquoi j’aime aujourd’hui qu’une rose porte son nom. Un peu comme si, on réhabilitait Albertine Sarrazin qui, trop longtemps, fut considérée comme une punk à chiens (qu’elle eût pu être aussi). Et surtout, surtout, que cette rose, contribue à la faire lire et relire. C’est cela le plus important. Ne jamais oublier Albertine. Que le parfum de ses mots, à jamais, embaume les jardins de vos émotions. Philippe Lacoche,

parrain de la rose Albertine Sarrazin

 

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Le Chet Baker du rock’n’roll

Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.
Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.

                                                         Fabrice Gaignault propose une plongée dans l’univers de Vince Taylor, rocker mythique, entre folie et démesure. Une sorte d’Artaud en perfecto.

    Ceux qui ont eu la chance d’interviewer Vince Taylor ne pourront jamais l’oublier. Surtout à la fin de sa carrière. A la fin de sa vie. Ce regard fixe. Ailleurs. Cette manière d’aura à la fois envoûtante et inquiétante. Ses silences. Une personnalité  ? C’est peu dire.  Il inspira à David Bowie le personnage de Ziggy Stardust.  Vince Taylor – Brian Maurice Holden de son vrai nom – né en 1939, en Angleterre, et mort en Suisse en 1991, n’eut pas une vie, mais des vies. Ce sont celles-ci que nous conte Fabrice Gaignault dans son très beau livre Vies et mort de Vince Taylor.

    De ses débuts, en 1960, alors qu’il se fait passer pour américain, ses concerts provoquent des émeutes. Les filles deviennent hystériques. Vince entend concurrencer Johnny Hallyday. Vince lui-même ou son entourage ? Avec son blouson de cuir noir, ses excès, sa gestuelle, sa présence scénique est indéniable. Inqualifiable aussi. La presse de déchaîne. Le succès est à portée de main. Il tourne un peu partout en France. Même en Picardie, à Péronne et à Saint-Quentin.  Il côtoie les « grands de ce monde » ; on le retrouve à la table de Claude et de Georges Pompidou. Il est aux côtés de Brigitte Bardot, de Sophie Daumier, de Dalida.  C’est l’époque des nuits blanches, des clubs. La folie du rock’n’roll. Beaucoup d’alcool, beaucoup de dope. Déjà. Cela commence à lui jouer des tours. On lui prête une réputation sulfureuse. La gloire tant espérée, s’éloigne progressivement. Il se réfugie dans la folie, la drogue. Victime d’hallucinations mystiques, il se prend pour la réincarnation de saint Mathieu après pris, dit-on, un acide avec Bob Dylan.

     Comme l’explique parfaitement Fabrice Gaignault, Vince Taylor tentera de nombreux come-backs. Ils auront, parfois, la couleur de la lumière ; trop souvent, ils seront pathétiques et calamiteux. « Une vingtaine d’années plus tard, lorsque j’ai visionné quelques vidéos de ses dernières années, j’ai eu un choc ! » explique le guitariste Ralph Danks. « Il ressemblait tellement au Chet Baker de la fin… Vince était le Chet Baker du rock’n’roll. »

    Chet Baker ? Il y a de ça ; c’est exact. Même regard intense ; même folie. Même façon de griller la vie. Page 174, Vince est comparé à Artaud. C’est également très juste. Il y a quelque chose de littéraire dans son aura. On sait, par exemple, par exemple, que Patrick Modiano vint l’applaudir à plusieurs reprises au Golf Drouot. Et n’est pas impossible que le rocker apparût sous un nom d’emprunt dans l’un des romans du nouveau prix Nobel de littérature.

     Vers la fin du livre, Fabrice Gaignault peint avec justesse la période Jacky Chalard-Patrick Verbeke (du label Big Beat – quand, ces derniers, tentèrent de remettre Vince sur scène) et celle du si créatif Jac Berrocal. Ce livre est réussi : c’est une véritable plongée dans l’univers de ce personnage mythique du rock’n’roll.

                                            Philippe Lacoche

Vies et mort de Vince Taylor, Fabrice Gaignault, Fayard, 226 p. ;  18 €.

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Malaval, suicidé dans les glaciales eighties

                                Franck Maubert dresse le portrait du peintre talentueux et torturé, mais aussi et surtout celui d’une époque excessive et inquiétante. Très réussi.

    Franck Maubert est, sans conteste, l’un des meilleurs écrivains français actuels. Il oscille entre une manière de classicisme éclairé et agréable dans le style, et des choix de sujets surprenants, voire déroutants. Il faut lire en particulier Le Dernier Modèle, Mille et une nuits (Prix Renaudot-Essai 2012) et Villa close (Ecriture 2013), livres remarquables de pertinence, d’élégance et de clarté. Il nous donne à lire aujourd’hui Visible la nuit qui n’est rien d’autre qu’un portrait sensible et émouvant du peintre Robert Malaval, artiste complexe, magnifique et torturé, suicidé à l’aube des années 1980.

    On le découvre grâce au narrateur, Momo (un double de Maubert), passionné par l’art, qui, grâce à deux amis, rencontre Malaval dans une galerie. Un courant d’amitié les traverse. Le peintre, très connu, adulé dans les sixties, notamment avec l’Aliment blanc, rencontre moins de succès. La critique l’oublie ; les marchands d’art regardent ailleurs. Malaval en souffre ; cela ne l’empêche pas de créer.

     C’est son parcours que nous conte Maubert ; il en profite pour dresser, en creux, le portrait d’une époque, ces eigthies post-punk, complètement folles, pleines à ras bord de dope, de picole, de coke, de rock’n’roll. On y croise des groupes de rock dont les noms résonnent encore dans les cerveaux des quinquagénaires : Extraballe, Jean-Louis Aubert et Téléphone, et son ami, le regretté Olive, fondateur de Lili Drop et créateur de « Sur ma mob ».  On y entend « Honky Tonk Women », « Jumpin ‘Jack Flash », le Let it bleed, des Stones; on y croise Daniel Cordier, le grand Résistant, secrétaire de Jean Moulin, passionné d’art contemporain, l’inoubliable Pacadis, Dali, Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont, l’excellent Jean-Pierre Kalfon (qu’il ne faudra pas manquer,

Franck Maubert : il aime la littérature et la pêche à la ligne. Et l'art, of course! C'est un excellent écrivain.
Franck Maubert : il aime la littérature et la pêche à la ligne. Et l’art, of course! C’est un excellent écrivain.

lundi 17 novembre, à Amiens, puisqu’il vient, dans le cadre du Festival international du film, présenter, à 17 heures, au Gaumont, Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre, et donner, à 20h30, au Fossilek, 10, place Saint-Michel, un concert avec son groupe PIB). On y parle du Gibus ; on suit même Aragon qui, fait des avances, de manière un peu répugnante, à Robert et à Momo qui, par admiration, l’ont reconnu et suivi dans la rue pour lui tenter de lui parler de son œuvre.

    Et, page 194, il y a cette sublime description de Créteil, ville nouvelle, déprimante à souhait, avec sa « modernité » excessive, un clinquante et froide comme la coldwave. A l’image de ses eighties, angoissantes, glaciales, inquiétantes avec la montée du sida et du tout économique. Franck Maubert réussit son coup : il nous passionne, nous émeut, nous bouleverse. C’est un grand roman qu’il nous donne.

                                             PHILIPPE LACOCHE

Visible la nuit, Franck Maubert, Fayard, 206 p.; 17 €.

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historique Les albums à ne pas rater

Quand Napoléon perçait sous Bonaparte

Napoleon-couvNapoléon, tome 1, Noël Simsolo (scénario), Fabrizio Fiorentino (dessin), Jean Tulard (conseiller historique). Editions Glénat, 56 pages, 14,50 euros.

Napoléon était forcément, à la fois, un passage obligé et un gros morceau de la collection Ils ont fait l’Histoire. Et comme tel, il bénéficie d’un traitement spécial, avec plusieurs albums qui lui seront consacrés. Au vu du premier album, il n’y a pas lieu de s’en plaindre.

Ce premier tome est donc consacré à Bonaparte, avant Napoléon. Centré sur la période 1793-1799. De quoi comprendre comment un petit militaire corse à pu devenir empereur des Français.
Entre la prise de Toulon, premier grand succès militaire du jeune général, et son retour d’Egypte, à l’issue d’une expédition historiques aux arrières-pensées nettement plus politiques, c’est l’ascension d’un homme ambitieux et audacieux qui est décrite ici, à travers ses premières campagnes militaires (en Italie notamment), enrichie de flash-back sur sa jeunesse corse.