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Salade de mâche et choucroute Lidl

Truman Capote génialement campé par le comédien Philip Seymour Hoffman. (Photo : Philippe Lacoche.)

          À la faveur du confinement, j’ai le bonheur de passer de plus en temps auprès de ma petite fiancée. J’adore. Et ce ne sont pas seulement les nombreuses années qui nous séparent, mais je me rends compte, non sans amusement, à quel point nous sommes différents. Il ne s’agit pas ici de nous, en tant qu’individus, mais de nous en tant que genres. Filles, garçons: un monde nous sépare; un univers nous réunit. Je regardais, l’autre jour, les repas que nous nous étions confectionnés: elle, une adorable et fraîche salade de mâche, égayée de minuscules éclats de tomates, le tout rehaussé d’un filet d’huile d’olive bio; moi, dans une casserole, une choucroute sous vide de chez Lidl. Différents, oui. Il n’empêche qu’au cours du repas, j’avais bien remarqué qu’elle reluquait mon assiette qui fondait comme la neige dans la cuillère d’un junky. Du bout des lèvres, elle finit par me demander si j’avais la bonté de lui octroyer un petit bout de saucisse avant que je n’engloutisse le tout. Trop mignonne! Pour me distraire pendant ce fichu confinement, il n’est pas rare que je photographie, à son insu, ses oreilles que je qualifie de «petits coquillages». Elle proteste pour la forme, hausse les épaules et finit par me tourner le dos en soupirant. Lorsque je suis très en forme, donc très joyeux, il m’arrive même de lui tirer la queue brune qu’elle se tresse chaque matin. Ça me rappelle la cour de l’école primaire Roosevelt, à Tergnier, dans les années 1960. La mixité, tant attendue par nos jeunes cœurs, enfin nous avait été offerte. Nous ne cessions de taquiner nos petites égales qui, déjà, parfois nous traitaient de brutes. Le passé; toujours le passé. Le monde va trop vite. En tout cas, j’éprouve l’étrange impression qu’il a tourné sans moi et qu’il m’a laissé là, transi, immobile, paumé – donc réactionnaire–, devant le manège qui s’emballe. Réactionnaire? Je ne suis pas le seul à le penser. Un chanteur-compositeur parisien avec qui je travaille, m’expliquait qu’il s’était embrouillé la crinière, l’autre soir, au cours d’un dîner, avec un producteur de gauche qui ne comprenait pas pourquoi il osait réaliser des chansons avec moi. «Tu ne te rends pas compte qu’il a pigé pour Causeur et pour le Figaro littéraire?» lança-t-il horrifié. Le copain prit ma défense, faillit quitter la table. À quoi bon, au fond? Si j’avais été là, j’eusse pu expliquer au gauchiste que le rédacteur en chef culturel qui m’avait embauché à Causeur était encore plus marxiste que moi. Et qu’au Figaro littéraire, les critiques sont titulaires d’opinions totalement différentes et, qu’au fond, ils ne militent que pour la vraie et bonne littérature. Réac? J’assume. Je n’aime pas l’époque et persiste à croire que, bien souvent, c’était mieux avant. En matière de cinéma, c’est pareil. J’adore les vieux films français. C’est parfois compliqué avec ma petite fiancée qui fait preuve de plus d’ouverture pour les œuvres contemporaines. L’autre soir, alors qu’elle voulait me faire découvrir Truman Show, nous nous sommes finalement mis d’accord sur le film Truman Capote de Bennett Miller. Ce dernier raconte les cinq ans d’enquête menés par l’écrivain après le massacre d’un fermier du Kansas et de sa famille par deux marginaux (Perry Smith et Dick Hickock). Truman visite Perry Smith en prison, l’accompagne dans ses démarches, lui obtient des sursis. Il suivra les deux délinquants jusqu’à leur pendaison. Un film bouleversant, plein d’humanité qui, quelle que soit la barbarie des faits commis, ne peut que vous convaincre que la peine de mort, elle aussi, est une indéfendable barbarie.

PHILIPPE LACOCHE

Dimanche 15 novembre 2020.

Je regardais, l’autre jour, les repas que nous nous étions confectionnés: elle, une adorable et fraîche salade de mâche, égayée de minuscules éclats de tomates, le tout rehaussé d’un filet d’huile d’olive bio; moi, dans une casserole, une choucroute sous vide de chez Lidl. (Photo : Philippe Lacoche.)
Pour me distraire pendant ce fichu confinement, il n’est pas rare que je photographie, à son insu, ses oreilles que je qualifie de «petits coquillages». (Photo : Philippe Lacoche.)
Lorsque je suis très en forme, donc très joyeux, il m’arrive même de lui tirer la queue brune qu’elle se tresse chaque matin. Ça me rappelle la cour de l’école primaire Roosevelt, à Tergnier, dans les années 1960. (Photo : Philippe Lacoche.)
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 Paris contre l’ennui

                Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui. Il y a peu, les éditions du Rocher avaient eu l’amabilité d’organiser un raout à l’occasion du lancement de mon dernier roman. La soirée se déroulait dans une librairie-bar littéraire des plus conviviales : la Belle Hortense, 31, rue Vieille-du-Temple, dans le IVe. Le lieu, situé au cœur du Marais, a été créé par Xavier Denamur en 1997. Après avoir salué les adorables Julie, éditrice, et Colombe, attachée de presse au Rocher, je tombe justement sur Xavier accoudé au comptoir. Il est affable, volubile, modeste. Tripote mon roman, le retourne dans tous les sens.

– C’est vous Lacoche ? me dit-il, en me toisant, visiblement intrigué par ma veste de zèbre (comme le dit mon petit Gnou ; en fait celle aux couleurs de l’Union Jack, chers aux Mods ; une façon pour moi de rendre hommage à nos amis alliés britanniques ; tu comprends, lectrice, moi, passionné d’histoire, jamais je ne porterai une culotte de peau bavaroise).

Patrick Verbeke.
Agnès Clancier.
Alain Paucard.
Arnaud Le Guern.
Cyril Montana.
Cyril Montana, écrivain. Le Rouquet, Paris. 3 septembre 2013.
Dominique Koudrine.
Enguerrand Guépy.
Emmanuel Bluteau (à droite) ici en compagnie d’Yvan Stefanovitch.
Jean-Claude Lalumière.
Joël Séria et Jeanne Goupil.
Marianne Maury-Kaufmann.

Peu contrariant, je réponds par l’affirmative. Tout de go, il m’offre un verre d’un succulent Pouilly-Fuissé. « Ca commence bien », me dis-je en trempant mes vieilles lèvres dans le délicat breuvage. Il fait beau ce soir-là ; les gens sont de sortie. Soudain, qui crois-je reconnaître tout au bout du comptoir ? Patrick Verbeke, l’un des meilleurs guitaristes de blues français. Cela devait faire trente-cinq ans que nous ne nous étions pas revus. Patrick, j’avais fait sa connaissance en 1981, à la faveur de son premier album solo Blues in my Soul (Underdog/Carrière). Je travaillais comme journaliste pigiste chez Best. Nous traînions dans un Paris repeint en rose en compagnie des groupes du label Big Beat, de Jacky Chalard, un autre vieux copain du Patrick. Ca m’a fait tout drôle de revoir Patrick. Des images me remontaient. Les visages de mes camarades du groupe Bacchus, de solides Bragards, assoiffés de première ; de Benoît Blue Boy ; des Alligators, etc. C’était aussi l’époque du tremplin du Golf Drouot que je couvrais, tous les vendredis, comme critique rock. A côté de Patrick : Hervé Zerrouk, du ancien du groupe les Désaxés. Discussions ; souvenirs. De nouvelles personnes arrivent. Tous des amis chers : le reporter de Libération, Didier Arnaud ; la romancière et dessinatrice, Marianne Maury Kaufmann ; les romanciers Sylvie Payet, dite la Marquise, Dominique Koudrine, Jean-Claude Lalumière et Enguerand Guépy ;  l’éditeur-journaliste et ancien rédacteur du Figaro littéraire, Dominique Guiou ; le secrétaire général du Prix des Hussards, François Jonquères ; le directeur des éditions du Rocher, Bruno Nougayrède ; mon fidèle éditeur et ami de longue date : le romancier Arnaud Le Guern ; la romancière Agnès Clancier ; le bouillonnant écrivain Alain Paucard ; l’éditeur et fondateur de la Thébaïde, Emmanuel Bluteau ; mon copain écrivain, le fraternel Cyril Montana ; etc. L’air de Paris est doux comme une mangue trop mûre. Sur le trottoir, on picole, on fume, on discute. Je suis aux anges. Soudain, qui vois-je arriver ? Le cinéaste Joël Séria en compagnie de la comédienne Jeanne Goupil. Séria : les Galettes de Pont-Aven, l’un de mes films adorés. Jeanne Goupil qui interprète l’adorable Marie dans ce film… Oui, tout me remonte. Le Pouilly-Fuissé coule dans nos veines comme l’héroïne dans celles de Roger Gilbert-Lecomte. Ma vie sans Paris ne serait qu’ennui.

Dimanche 15 septembre 2019.

 

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L’âme si française de Thomas Morales

   Il propose un recueil de chroniques et un hommage numérique à Philippe de Broca. Du lourd.

 

Thomas Morales : spécialiste du cinéma, de l’automobile et de la littérature des fifties et des sixties.

À propos d’Edmond Rostand, Thomas Morales écrit: «Son Cyrano le précède et l’entoure d’un prestige que l’on a peine à imaginer dans notre société décatie, où un animateur charrie plus de tweets qu’un académicien et où une fille de la télé-réalité, victime et complice de cette banale foire aux vanités, impose son vocabulaire dans les cours de récréation. Jadis, la littérature élevait l’esprit sans corrompre l’âme. Croiser dans les ruelles de Cambo l’auteur de Cyrano provoquait des étourdissements comparables à la vision de la poitrine rebondie d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi.» Voilà qui est envoyé; voilà qui est écrit. La chronique est un genre difficile, au mitan du journalisme et de la littérature. Dans le passé, elle eut ses maîtres: Henri Calet, Alexandre Vialatte, Antoine Blondin, Bernard Frank. Notre époque, si avare en réels talents, en détient un et un vrai: Thomas Morales. Il faut lire son succulent Tais-toi quand j’écris! Thomas Morales, ce Français définitif (d’origine espagnole), grand spécialiste du cinéma, de l’automobile et de la littérature des fifties et des sixties, y excelle.

Jusqu’au bout

Lorsqu’on s’apprête à lire un recueil de chroniques, on se dit qu’on va picorer, lire dans tous les sens. Là, quand on commence par la première, on va jusqu’au bout. Comme dans un bon roman. Car, Morales n’est pas seulement détenteur d’une plume pleine de panache, de fraîcheur, d’inventivité et d’efficacité à la hussarde, il a aussi du goût. Il nous parle, mine de rien, de la délicieuse Sonia Sieff, du trop méconnu poète Yves Charnet («L’abîme est son âtre.»), du regretté René Goscinny, du carrément génial Gaston Criel (qui parle encore de nos jours de Gaston Criel? Personne depuis que Pierre Drachline a rejoint d’Orient éternel des défricheurs littéraires), de François Chalais (il rappelle au passage, la formule épatante de Chalais à propos de Sophia Loren: «C’est dur d’être discrète quand on a un corps aussi bavard»), de Claude Rich («Quelque chose de vieille France, venant des profondeurs de notre pays, laissant derrière elle une traînée d’impertinence balayant tout sur son passage»), du formidable romancier Maurice Pons (en dehors de Patrick Besson et de Thomas, qui porte encore dans son cœur le sulfureux talent de cette grande plume?), sans oublier Marcel Aymé «(… il appartient à tous les Français. Il est le porte-plume d’un peuple traversé par tant de contradictions et de blessures»), Pierre Charras, Édouard Baer et Jean-Claude Pirotte.

Pas étonnant qu’il ait confié un Duetto (éditions numériques Nouvelles lectures créées par un autre homme de goût: Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire) consacré au cinéaste Philippe de Broca. Là encore, on dégustera sa jolie prose avec une gourmandise non feinte. Thomas Morales aime regarder ses films à l’approche des fêtes de Noëlquand «la pluie s’infiltre dans mes pensées éparses à quelques jours du réveillon et des plateaux garnis de belons». «Philippe de Broca casse les codes de la comédie pour y introduire une pincée d’éternité», écrit-il. Et un peu plus loin, il confie que dans ses œuvres, «j’y ai continuellement puisé des moments d’intense communion avec mon pays». C’est ce qu’on pourrait appeler «avoir l’âme française».

PHILIPPE LACOCHE

Thomas Morales : un grand styliste.

Tais-toi quand tu écris, Thomas Morales; éd. Pierre Guillaume de Roux; 239 p.; 22 €. Philippe de Broca, Th. Morales; Nouvelles Lectures, coll. Duetto ; www.nouvelleslectures.fr

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Littérature

  Sébastien Lapaque, un fou d’Alger

      Ecrivain et critique au Figaro littéraire, Sébastien Lapaque signe l’un de ses meilleurs livtheorie-dalger-sebastien-lapaque

Sébastien Lapaque.
Sébastien Lapaque.

res.

Sébastien Lapaque n’est pas seulement un excellent critique littéraire; il est aussi un homme surprenant. En ces temps mornes où le politiquement correct anesthésie tout, c’est une indéniable qualité. Avec Théorie d’Alger, il nous offre une ode poétique à Alger, la Ville blanche. Mais aussi un magnifique essai de réconciliation. Lui, l’homme du Figaro, parle merveilleusement bien du peuple. Il nous captive avec ses déambulations dans les quartiers populaires, ses rencontres amicales, et ses recherches de bars où il est possible de boire de l’alcool. Il découvre l’âme algérienne mieux que quiconque, au cours de ce livre qui reste terriblement français dans le sens élevé du terme (celui des esprits éclairés, de la tolérance, de la fraternité universelle). Il y évoque aussi bien Camus que Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, ou le FLN, rendant hommage au passage à son patriotisme. Un texte vibrant, élégant, généreux et passionnant.

Sébastien Lapaque, votre magnifique essai, Théorie d’Alger, est en quelque sorte le livre de la réconciliation. Qu’en pensez-vous?

Je vois que l’élan et l’intention de Théorie d’Alger sont manifestes. J’ai en effet ressenti la nécessité de rédiger un hymne à la paix et de proposer une recette savoureuse de fraternité concrète entre les hommes à un moment doux-amer de l’histoire de France. Loin des crispations en tout genre, il était important de rappeler que la vie est belle quand on sait la savourer. Tout cela à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, et non pas à Saint-Germain-des-Prés, ou sous les spots d’un plateau télé. Il faut savoir surprendre et se laisser surprendre.

On attendait un tel ouvrage d’un écrivain ou d’un  journaliste ou d’un critique littéraire venu d’une publication plus à gauche. Or, vous êtes journaliste au Figaro, journal certes tout à fait respectable mais qui n’est pas réputé pour être le parangon d’un gauchisme échevelé. C’est singulier. Expliquez-nous votre démarche.

La gauche et l’Algérie, c’est une étrange histoire… En mars 1956, c’est Guy Mollet qui obtint pour son gouvernement les pleins pouvoirs en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes de la sauvegarde de l’Algérie française. Les 146 députés du Parti communiste français votèrent alors ces pouvoirs spéciaux, éperonnés par ce fracassant titre de L’Humanité du 28 février : «Guy Mollet aux Algériens : guerre à outrance si vous ne déposez pas les armes». Mais mes modèles, dans cette affaire, ne sont ni de droite, ni de gauche. Ils sont chrétiens. C’est François Mauriac protestant contre l’usage de la torture dans son Bloc-Notes de L’Express ; le grand spécialiste de saint Augustin André Mandouze incarcéré à la Prison de la Santé en décembre 1956 après avoir été inculpé pour haute trahison ; le général Jacques Pâris de Bollardière,  héros de la France Libre condamné à mort par Vichy, compagnon de la Libération, écopant de de soixante jours d’arrêt de forteresse en avril 1957 pour avoir dénoncé l’usage de la gégène et le supplice de la baignoire, poussé par la force de sa conviction et de sa foi : «Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes».

Dans ce livre, vous parlez merveilleusement bien du peuple algérien. Bien que résidant aujourd’hui à Versailles, vous êtes, par vos grand-parents notamment, vous aussi issu du peuple. Cela pourrait-il être une raison de cette aisance?

Mon grand-père paternel Marcel Georges Lapaque était ouvrier serrurier aux arsenaux de Metz et c’est en effet la raison pour laquelle la compagnie de ceux que l’écrivain anglais George Orwell nommait «les gens ordinaires» m’est souvent plus agréable que celle des membres de l’élite. Edward P. Thompson, un autre auteur anglais, observait que la culture populaire était une culture rebelle — la seule vraie culture rebelle, est-on tenté de dire. «La culture conservatrice de la plèbe, au nom de la coutume, résistait souvent aux formes de rationalisation et d’innovation économique», écrit-il à propos des traditions populaires anglaises des XVIIIe et XIXe siècles dressées comme un rempart contre les pressions individualistes et les réformes qui permirent l’avènement de la société libérale. A Alger Centre et à Bab el-Oued, j’ai rencontré un petit peuple conservateur d’un mode de vie ancien, inspiré, fraternel et solidaire, qui se bat pour rester à égale distance du pouvoir militaro-affairistes et des islamistes. Et toujours à grande distance !

A la fois très algérien, ce livre est aussi et surtout terriblement français dans ce que ce terme recèle comme valeurs positives. Vous évoquez autant le FLN et son nationalisme positif et fédérateur, que le petit peuple pied-noir (qui, lui, se sentait tellement et sincèrement algérien), que Hélie de Saint Marc. Il faut de la hauteur de vue pour atteindre un tel positionnement. Comment en êtes-vous arrivé là?

Ceux qui se sont haïs autrefois, souvent injustement de part et d’autre, dorment aujourd’hui au cimetière. Ils avaient les uns et les autres leurs raisons, c’est ce qui a fait de la guerre d’Algérie une tragédie au sens que le philosophe Paul Ricoeur donnait à ce mot : la superposition de vérités contraires. Vérité d’Ali la Pointe, pulvérisé par les paras de Massu dans l’immeuble de la Casbah  où il s’était retranché en octobre 1957, et vérité du commandant Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, qui défia le général de Gaulle avec la conviction que l’Algérie pouvait rester française. Le sentiment qui vous saisit, lorsque vous vous promenez à Alger pour la première fois, près de la Grande Poste, à Belcourt, Saint-Eugène ou du côté du front de mer, c’est que vous auriez appartenu au FLN si vous étiez né à la Casbah et membre de l’OAS si vous étiez né à Bab el-Oued. Mais tout cela est fini ! Vous évoquiez pour commencer un «livre de la réconciliation». Si, dans les deux camps, des hommes d’honneur ont eu de bonnes raison de se faire la guerre entre 1954 et 1962, les hommes d’honneur en ont aujourd’hui de se réconcilier.

Le passage sur la tombe de la mère de Camus est poignant. Comment est-il né ?

En allant fleurir la tombe de Roger Nimier au cimetière marin de Saint-Brieuc à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, en septembre 2012, j’étais allé me recueillir devant la tombe de Lucien Camus, le père de l’auteur de L’Etranger, soldat du 1er zouave blessé lors de la bataille de la Marne et mort dans un hôpital de l’arrière, le 11 octobre 1914. Je m’étais alors demandé où reposait sa mère. En Algérie, en France ? C’est alors qu’a commencé mon enquête. Je ne vous en dis pas plus… C’est le côté roman policier de Théorie d’Alger.

Celui sur Mekhloufi également. Ce footballeur, jongleur-magicien du FLN, était adulé dans les quartiers populaires français au cours des sixties. Or, la guerre d’Algérie venait à peine de finir. Est-ce à dire que le racisme populaire français n’existait pas encore en ces regrettées époques où le fanatisme religieux, islamiste en particulier, n’était pas aussi important ?

Le philosophe Jean-Claude Michéa, avec qui j’évoquais un jour cette funeste question du «racisme populaire français» — dont il ne faut cependant pas trop exagérer l’ampleur —, m’expliquait que les premiers à en avoir été victimes étaient les malheureux rapatriés d’Algérie, ceux qu’on commença alors d’appeler les «pieds-noirs». Une ironie de l’histoire ! Mais à cette époque, comme aujourd’hui, existait aussi un racisme d’Etat, un racisme de l’élite, policé, sans gros mots. J’en reviens au peuple dont vous me parliez. En discutant avec des gens variés dans les bars kabyles d’Alger — les seuls où l’on peut boire une bonne bière —, je me suis aperçu que d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, la haine ne soufflait pas de bas en haut, comme on essaie de nous le faire croire, mais de haut en bas. Les pauvres sont certes capables de s’échanger des mots d’oiseaux. Mais c’est souvent sans méchanceté. Car ils savent aussi vivre ensemble. L’individualisme, le nomadisme, le relativisme, c’est plus facile quand on est riche.

Comme avez-vous conçu ce livre? (Combien de séjours ? Prises de notes ? Balades ?)

Tout est dit dans Théorie d’Alger. J’ai découvert la ville qu’aima tant Napoléon III en novembre 2009, à l’occasion d’un travail de recherches sur Albert Camus. Deux, trois, de nombreux séjours dans Alger la Splendide et sept ans de réflexion et de travail ont été nécessaires avant de pouvoir écrire le dernier mot : Saha, merci. Quant à la technique de la Théorie, elle tient toute entière dans les 11 commandements que j’ai scrupuleusement consignés dans le livre : Se lever avant le soleil, glisser un recueil de poème dans sa poche, traîner dans les cafés, lire le quotidien du matin, être amoureux, tout noter, acheter des cartes postales, apprendre à reconnaître les arbres à leurs feuilles et les oiseaux à leur chant, affectionner les lieux réputés sans intérêt, visiter les musées et les stades, bien dormir, beaucoup rêver. Je me permets de vous y renvoyer.

Pourquoi avoir opté pour l’emploi du “il” et pas du « je”?

Et pourquoi pas ? répondrait mon ami algérien Néguib. Communiste et gaulliste à la fois, le père de Néguib s’était battu dans les rangs l’escadrille España aux côtés d’André Malraux pendant la guerre d’Espagne, avant de s’engager dans l’armée De Lattre, de participer aux combats de Monte Cassino et de poursuivre l’Allemand jusqu’à Berlin, puis de prendre fait et cause pour le FLN indépendantiste. Néguib est oranais et non pas algérois, mais vous comprendrez que les états de service de son géniteur m’obligent à accorder certain crédit à sa parole !

Ce livre n’est pas celui d’un journaliste; c’est vraiment celui d’un écrivain. Quelques exemples d’expressions superbes : “Alger la Blanche : une invitation à la griserie”; le beau néologisme de “nostal(gér)iques”; “l’heure mao ou bobo de la circulation à vélo »…

A l’heure où nous sommes écrasés par l’information, il est essentiel de chercher à faire entendre un autre tour, un autre ton, une autre voix. Pour tout dire, une conscience.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

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e-book Éric Neirynck aime Céline

Eric Neirynck : un passionné de Céline.
Eric Neirynck : un passionné de Céline.

La collection Duetto, constituée d’e-books, créée et dirigée par l’excellent Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire, présente un nouveau titre: Éric Neirynck: Louis-Ferdinand Céline. «Il a suffi d’une seule lecture de Voyage au bout de la nuit pour que je comprenne que Louis-Ferdinand Céline allait faire partie de ma vie. Ma rencontre avec Bardamu, personnage central du livre, fut fracassante. Héros tellement éloigné (je n’avais, je n’ai toujours pas et n’aurai jamais rien d’un héros), et pourtant si proche de moi, de mes aspirations de jeunesse: vivre à cent à l’heure, partir, explorer, connaître, savoir et tenter d’exister, tout simplement! Que de bonheur, de découvertes et de passion depuis ce jour-là!», confie, avec sincérité Éric Neirynck. Ce Duetto raconte la passion quasi furieuse d’Éric Neirynck pour l’auteur de Voyage au bout de la nuit. C’est une lettre d’amour écrite dans une langue à la fois simple et puissante. Il fallait oser s’attaquer à ce monument de la littérature. Éric Neirynck relève la gageure d’ajouter de nouveaux mots à tout ce qui a été écrit sur Céline. Son texte, d’une totale sincérité, fait mouche et touche le lecteur.

Éric Neirynck: Louis-Ferdinand Céline. www.nouvelleslectures.fr

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Littérature

  Jérôme Leroy broie du mort et nous enchante  

       Alors qu’on réédite son succulent premier roman, Jérôme Leroy sort un recueil de chroniques, oraisons funèbres pour les gens qu’il aime.

Page 37, à l’occasi

Jérôme Leroy.
Jérôme Leroy.

on de la mort de Michel Glouscard, philosophe communiste, Jérôme Leroy écrit : « Après la mort de Georges Labica (…), c’est au tour de Michel Glouscard de disparaître à l’âge de quatre-vingt-un ans. On a intérêt à renforcer la sécurité rapprochée autour de Badiou si on ne veut pas se retrouver avec Alain Minc comme symbole de la pensée radicale en France. » Leroy est marxiste ; on le savait. De plus, il a de l’humour. On est en droit de s’en réjouir. Réjouissant est certainement le terme qui qualifierait le mieux ce savoureux recueil de chroniques sobrement intitulé Loin devant ! et sous-titré Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps. Mais peut-on se réjouir de la mort ? Non, mais, ici, on peut se réjouir de la qualité des textes de Jérôme Leroy. Parmi les personnalités, beaucoup de communistes ; on n’en attendait pas moins de lui. Ça fait du bien. Et on préféra ça à l’évocation des anciens Mao ou Trotskards aujourd’hui portés sur le vice de la loi du marché ou du capitalisme à visage social – traître ! – démocrate. Des communistes, mais pas que. Faut-il rappeler que Leroy, à la manière d’un Vailland ou d’un Claude Cabanes, est un hédoniste. À la mort de la très blonde Farrah Fawcette-Majors, il écrit, coquin : « La main droite, ou gauche, de tous les garçons ayant eu entre douze et seize ans en France, en 1978, est en deuil. » Imparable. On dirait du Fénéon. Il nous livre aussi d’incontournables portraits de Thierry Jonquet (« Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. »), d’Éric Rohmer (si juste aphorisme : « En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. » Le cinéaste était royaliste.) et du vigneron d’exception que fut Marcel Lapierre (« une certaine idée du vin »), dont parle toujours avec émotion l’ami Sébastien Lapaque, romancier, nouvelliste et critique au Figaro littéraire. C’est justement Sébastien qui vient de rédiger la préface de la réédition de L’Orange de Malte, sublime roman de Jérôme. Et quelle préface ! Il y énonce avec une éclairante lucidité les qualités de cette première œuvre : « Jérôme Leroy est un garçon étonnant, qui après être entré dans la carrière à la fin des années 1980 auréolé des prestiges d’un splendide écrivain de droite, a brusquement opéré un virage à 180 º, laissant Drieu la Rochelle pour Aragon, Chardonne pour Nizan et Nimier pour Vailland. » Ce roman très hussard est empreint de mélancolie, d’alcool, d’air iodé et de Normandie balnéaire. Inoubliable.

PHILIPPE LACOCHE

 Loin devant ! Jérôme Leroy, l’Éditeur, 261 p. ; 18 €. L’Orange de Malte, Jérôme Leroy, La Thébaïde, 188 p. ; 16 €.

 

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Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.
Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

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Le jardin de mon père et le Drappier bio

              

Le jardin de mon père en hiver.
Le jardin de mon père en hiver.

   J’ouvre les volets de ce qui était mon ancienne chambre dans la maison de mes parents, celle où, en décembre 1969, j’épinglais un poster de Brian Jones, décédé en juillet de la même année, et que j’avais dû trouver dans Best ou dans Extra. Je regarde le jardin dont mon père est si peu fier puisqu’il n’a plus la force de l’entretenir comme il le voudrait. Je le rassure ; je le trouve beau, moi, son jardin. Un peu broussailleux et plein de cicatrices, comme les joues et la tête de mon grand-père Alfred, un ancien Poilu de la Somme, que je revois bêcher cette même terre au milieu des années soixante. J’étais enfant. Il m’appelait « mon gamin », ou « Tiot ». Il venait du Nord,  avait travaillé comme contrôleur dans les trains du Chemin de fer du Cambrésis, puis, lors de la bien-aimée nationalisation,  il avait été embauché par la SNCF. Je les regardais souvent, travailler ensemble dans le jardin, mon père et lui. Il est toujours beau, le jardin de mon père car son père et lui, y ont mis tout leur cœur pour y faire pousser des légumes dans cette terre de Tergnier meurtries par les bombes teutonnes, puis alliées. Je me dis que si nous avions habité dans l’Aube, ce jardin eût pu être planté de vignes. Je venais de lire dans L’Union, dans les pages saumon « Economie », un excellent article de mon confrère Yann Tourbe, sur les quinze hectares d’Urville qui passent en bio (mardi 23 décembre, cahier Economie, page XI). Urville : le champagne de la maison Drappier, mon préféré ; il était également le préféré du général de Gaulle. A l’époque, quand je le découvris, en 2002, je ne savais pas qu’il fût du goût du héros national. J’étais souvent à Paris en ces époques difficiles de ma vie. Je venais de me séparer de ma femme. Je buvais beaucoup, faisais la fête, notamment avec mes copains du Figaro littéraire et de la revue Immédiatement auxquels je collaborais avec un vif plaisir. Nous arpentions tout Paris, à pas de hussards, fous de littérature, de filles, d’alcool. Il y avait là Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy, Luc Richard, Jean-Christophe Buisson, Christian Authier, et quelques autres. Nous parlions de Kléber Haedens, de Stephen Hecquet, de Roger Vailland, d’Antoine Blondin, de Michel Déon. Un soir, Sébastien Lapaque nous fit découvrir ce merveilleux champagne qu’est le Drappier, œuvre de Michel Drappier qui, déjà, se considérait plus comme un vigneron que comme un négociant. Je tombais sous le charme de ce vin 100% pinot noir, à la fois robuste et élégant. « Un champagne d’hommes », souriaient mes amis. (Je ne connaissais pas encore la cuvée Quattuor, seul blanc de quatre blancs à ce jour en champagne, plus féminin.) J’ai pu vérifier auprès des dames qui traversèrent mon existence qu’ils disaient vrai. Généralement, elles ne le goûtaient guère, le 100% pinot noir. Elles préféraient le blanc de blancs du secteur d’Epernay, moins brut, plus fruité, tout en chardonnay. La peau de leurs joues de filles rosissait sous l’effet des bulles et de ma barbe de trois jours, broussailleuse comme le jardin de mon père.

                                                     Dimanche 11 janvier 2015.

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Littérature

L’eau de vie de la littérature

C’est ainsi que Sébastien Lapaque qualifie la nouvelle, un genre qu’il adore. Il a donné une lecture musicale autour de son dernier roman. Rencontre.

Journaliste au Figaro littéraire, critique éminent, spécialiste de Georges Bernanos et talentueux écrivain, romancier et nouvelliste (il faut lire notamment Mythologie française et Les Barricades mystérieuses, chez Actes Sud; c’est remarquable!), Sébastien Lapaque est un homme multiple. Il y a peu, dans le cadre du salon Livres et Musiques de Deauville, il a donné une lecture musicale de grande qualité en compagnie de Vincent Lhermet, l’accordéon et François Robin, au violoncelle, élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ce spectacle qui portait le nom de son roman éponyme, La Convergence des alizés, paru chez Actes Sud en septembre 2012, fait écho, bien sûr, à son livre que l’auteur considère comme «une carte postale percée de mille fenêtres ouvertes sur le Brésil, une histoire qui s’est inventée avec des prolongements à Buenos Aires, Montevideo et Paris».Et pour accompagner ce voyage, des musiques de Jean-Sébastien Bach, Heitor Villa-Lobos, Manuel de Falla, Astor Piazzola, Alberto Ginastera, Astrera, l’excellente Graziane Finzi et Archangelo Corelli. «C’est une création exceptionnelle qui sera redonnée en octobre au Conservatoire supérieur de Paris», confie Sébastien Lapaque. «Les musiques, très mélancoliques, correspondent bien à l’esprit de mon roman.» Comment est né son roman La convergence des alizés? De l’enquête qu’il a menée en2001, sur les traces de Bernanos au Brésil. Elle a conduit à la publication, de Sous le soleil de l’exil

Sébastien Lapaque, excellent romancier et nouvelliste, ici lors du salon Livres et musiques de Deauville, au printemps dernier.

: Georges Bernanos au Brésil, en 2003, chez Grasset. « J’ai effectué plusieurs voyages; un voyage en appelait un autre. J’ai découvert l’Amazonie. Le présent roman était donc l’accomplissement de ce que j’avais à faire sentir du Brésil», dit-il. «La fiction est l’accomplissement total, en quelque sorte, car il faut oublier toute forme de documentation qui étouffe énormément le roman, ce qui, au final, est dangereux. Il faut s’éloigner de sa documentation.»

C’est dans cet état d’esprit qu’il travaille actuellement à la confection d’un recueil de nouvelles d’une quinzaine de feuillets. «La nouvelle, ce genre malheureux en France car il y a peu de lecteurs», mais un genre qu’il adore et où il excelle. «La nouvelle, c’est un peu l’eau de vie de la littérature», explique-t-il joliment. Autre projet: un livre, Théorie de la carte postale, qui tient à la fois du récit et de l’essai qui sera «l’apologie de la carte postale à l’heure de la dématérialisation». «Un livre qui s’ébahit et qui s’émerveille», termine-t-il. À paraître en février 2014 chez Actes Sud.

PHILIPPE LACOCHE

«La convergence des alizés», Sébastien Lapaque, Actes Sud, 338 p.; 21,80 euros.

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Littérature

Besson pour tous les goûts

Les fans de Patrick Besson vont y trouver leur compte : il sort en même temps un excellent roman et un recueil de ses critiques littéraires.

Les lectrices et lecteurs de Patrick Besson, ses fans, vont être aux anges: l’écrivain, par ailleurs chroniqueur au Point, sort parallèlement deux livres. Un roman, Puta madre, du meilleur cru; et un recueil de ses critiques littéraires, Avons-nous lu?, sous-titré Précis incendiaire de littérature contemporaine.

Il a ancré l’histoire de son roman au Mexique; il fallait s’en douter. En effet, il suffisait de lire ses dernières chroniques du Point pour comprendre qu’il s’y rendait souvent. On comprend mieux maintenant. Puta madre suit pas à pas Maximilien qui, pour s’éloigner de la femme avec qui il s’est pacsé, se retrouve à Cancun. C’est le début d’une aventure pleine de tensions, de folies, de rebondissements. Maximilien boit beaucoup, câline, en peu de temps, un bon nombre de filles adorables. Dort peu. Ce n’est pas la peine car les choses vont trop vite. Son ancienne compagne, devenue la maîtresse d’un célèbre metteur en scène de Hollywood, est retrouvée assassinée, à l’instar de ce dernier. On s’en doute, le pauvre Maximilien devra rendre des comptes. Les actions s’enchaînent à un rythme haletant. Patrick Besson mène sa narration tambour battant, grâce à des rafales de dialogues nets, limpides, vifs qui font avancer l’histoire tout la clarifiant. C’est du grand art. Savoir faire dialoguer ses personnages nécessite du talent. Nombreux sont les écrivains qui en font les frais. Les dialogues sont tout sauf du remplissage; ils doivent être la respiration d’un texte. Besson l’a compris depuis longtemps. Là, il excelle dans le genre. Et toujours ce sens inouï de la formule: là, «le champag

Patrick Besson : un roman percutant, et des critiques littéraires très enlevées. Du Besson pur jus.

ne n’est pas de l’alcool, c’est de l’eau avec un sourire à l’intérieur»; ici, il fait dire à une maquerelle que «l’érection délie les bourses».Un peu plus loin, «le jeune homme paraissait si heureux qu’on avait l’impression qu’à travers le pansement son œil crevé avait recommencé à voir, notamment l’avenir.» Un festival de finesse et d’humour. Ce sens de la formule, on le retrouve, bien sûr, dans les chroniques littéraires qu’il a données au Figaro littéraire, à Marianne et à Nice matin. Besson y évoque les meilleurs écrivains (Benoît Duteurtre, Éric Holder, Michel Houellebecq, Michel Déon, Éric Neuhoff, Antoine Blondin, Drieu la Rochelle, Georges Simenon, Philippe Vilain, Pierre Benoit, Yann Moix, Patrick Rambaud, Christian Authier, Alain Paucard, Michel Mohrt, Maurice Pons, Jacques Brenner, Patrick Modiano, etc.), et descend les plus mauvais, nombreux eux aussi. Car, comme l’écrit Patrick Besson, «l’art est le monde de l’injustice».

PHILIPPE LACOCHE

«Puta madre», Patrick Besson, Fayard, 173 p.; 15 euros.

«Avons-nous lu?», Patrick Besson, Fayard, 983 p.; 26 euros.