Categories
Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater romans graphiques

“Bella Ciao”, Baru met au chant d’honneur les immigrés italiens

 Bella Ciao, volume Uno, Baru. Editions Futuropolis, 136 pages, 20 euros. 

Baru, né Hervé Barulea, est issu de la classe ouvrière et d’une famille d’immigrés italiens installée en Lorraine. Il n’a jamais oublié ses racines. Après Quéquette Blues (1984-1986) et les Années Spoutnik (1999-2003), il revient ici une nouvelle fois dans le registre autobiographique pour une future trilogie qui débute avec ce “volume Uno“.

Cette histoire commence en août 1893, avec l’émeute des salines d’Aigues-Mortes, où dix Italiens périrent lynchés sous les coups des “Ardéchois”, les journaliers français venus d’Ardèche ou d’ailleurs, ne supportant plus la concurrence immigrée… Et se conclue, pour ce premier volet, avec la recette des cappelletti in brodo delle bianca (cappellettes au bouillon de poule blanche), ces sortes de succulents raviolis qui font pleurer le petit Igor dans Les Années Spoutnik et ravissent le Baru d’aujourd’hui.

Entre les deux époques, on apprendra pourquoi les jeunes Italiens portaient des pantalons trop courts au début du siècle (comble du chic, pour bien montrer qu’on avait les moyens de se payer des chaussures neuves), comment un jeune se fit naturaliser français d’urgence en 1936 pour échapper au recrutement des émissaires de la “mère-patrie” mussolinienne où la manière dont un oncle marqua sa première rébellion en refusant d’endosser la tenue des jeunes scouts fascistes avant d’être tués parmi les Brigades internationales en Espagne.

Un engagement qui renvoie aussi au titre de la série, Bella Ciao, chanson des réunions familiales dans les années 1960, assimilée aux partisans italiens de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été, initialement celle des “mondines”, ces paysannes qui cueillaient le riz dans la plaine du Pô et dont Baru décrit longuement les origines.

Le lien n’est pas évident, à la première lecture, entre les divers épisodes, entre le noir et blanc de l’épisode d’Aigues Mortes et les couleurs vives des épisodes suivants, les planches au trait expressif et l’insertion de documents (les certificats de naturalisation de son père ou les paroles détaillées de Bella ciao) ou le trait esquissé de l’auteur s’invitant dans les pages lors de l’évocation des Cappellettes.

Mais ce récit éclaté, en forme de patchwork de souvenirs familiaux et d’évocation historique de l’immigration italienne en France, apparaît comme le début d’une petite encyclopédie mémorielle subjective.

Mélange d’anecdotes vécues et de récits fictionalisés, où la subtilité du message se perçoit aussi dans la graphie des textes (en capitales pour le français, en minuscules pour les paroles prononcées en italien et une écriture manuscrite pour le dialecte), Bella Ciao cherche à évoquer comment l’intégration italienne s’est faite, plus ou moins chaotique, et quel prix “doit payer un étranger pour cesser de l’être et devenir transparent dans la société française“… Et cette évocation est aussi celle d’un héritage populaire, d’une conscience de classe ouvrière qui, elle aussi, s’est modifiée, et dont Baru pose ici les premiers jalons.

Categories
Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

L’effet Papillon joue à plein

La Femme papillon, Michel Coulon (scénario), Gregory Mardon (dessin). Editions Futuropolis, 168 pages, 21 euros.

Greg Mardon, un auteur de bande dessinée franco-belge, plutôt littéraire et faisant dans l’autofiction, mais sur le déclin, se voit proposer par son éditeur, Sébastien, de Futuropolis, de faire un comics… pour la nouvelle collection que la maison entend lancer. Mais attention, avec une conscience sociale : “On veut créer un super héros noir ou maghrébin auquel les jeunes issus de l’immigration puissent s’identifier“. Malgré son refus de principe et séduit surtout par la conséquente avance promise, il s’y met laborieusement.

Finalement, un papillon bleu venu se poser sur le rebord de sa fenêtre lui inspire son personnage: Butterfly-Woman. Une femme noire, faisant le ménage dans un labo de physique à New York et qui se retrouve bombardée d’électrons dans un accélérateur de particules alors qu’un papillon s’était posé sur son dos. Devenue scientifique de haut vol, elle passe alors ses nuits à aider les victimes de violeurs ou de racistes. Sa seule faille étant de devenir accro au pollen. Le projet est validé, l’album sort mais, à cause d’une mystérieuse onde gravitationnelle née de la fusion de deux trous noirs, Butterfly-woman débarque pour de bon à Paris. Son auteur, Pygmalion un peu dépassé par les événements, va chercher à la retrouver.

Le face à face entre l’auteur et son éditeur.

Oeuvre d'”autofiction”, mais surtout d’autodérision, cette Femme papillon est réjouissante à plus d’un titre. Née de la rencontre entre le dessinateur Greg Mardon – qui se dessine sans fard et avec humour sur un mode caricatural enlevé – et le scénariste de films d’animation Michel Coulon (ayant oeuvré sur Les Dalton ou la série Magic), cette drôle de comédie brocarde gentiment le monde de l’édition. Il met ainsi en scène sous leur vrai nom et les croquant plutôt bien Sébastien Gnaedig, éditeur chez Futuropolis ou Anne-Gaëlle Fontaine, leur dévouée attachée de presse – pointe les contraintes des “boulots alimentaires” ou les stratégies de promotion indexées sur les espérances de vente, se moque aussi des comics américains ou du statut de l’auteur, cloué à sa table à dessin et cherchant avec plus ou moins de réussite l’inspiration.

C’est aussi l’occasion d’une plongée assez détaillée dans le processus de création et de fabrication d’un album – jusqu’à l’insertion de jolies pages de rough illustrant la naissance du personnage de Butterfly woman. Et cette forme de mise en abîme de l’auteur se dessinant en auteur dessinant le personnage qui devient l’acteur principal de l’album est bien mené jusqu’à son terme, même si la deuxième partie du récit aurait peut être gagné à être un peu ramassé.

Et, comme promis, tout cela se termine sur une fin ouverte… Dès fois que ça marche et qu’il serait envisageable d’en faire un tome 2 !

Categories
Bulles Picardes historique

L’été rouge de Chicago au coeur du troisième mouvement de Notre Amérique

 Notre Amérique, 3e mouvement: l’été sera rouge, Kris (scénario), Maël (dessin et couleur). Editions Futuropolis, 64 pages, 16 euros.

Craven et son armée de rebelles ont finalement être victimes des “federales” mexicains. Julien (l’ex-soldat français) et Max (le déserteur allemand), qui avaient rejoint leur combat sont parvenus de justesse à y échapper, accompagnés par Tina (l’ex-compagne de Craven) et Clarence (un militant noir). Leur route les amènent désormais, en cet été 1919, jusqu’à Chicago, ici où se trouvent “les bouchers du monde” dans les immenses abattoirs du quartier des Yards. Mais c’est dans une autre forme de boucherie que le quatuor va se retrouver embarqué, dans la gare de la ville. Plus ou moins sans le maîtriser, les fugitifs vont devenir les principales cibles de la Chicago Police Department, partie dans la lutte contre “la racaille” de boches, de ritals ou de nègres, tous plus ou moins bolcheviks…

Hâché, moins linéaire, avec une chronologie bousculée, ce troisième tome, ou plutôt ce troisième mouvement – et le terme est approprié ici – multiplie les morceaux de bravoure.

A ce titre, la séquence d’ouverture, avec cet attentat spectaculaire à la gare de Chicago et son clin d’oeil à la fameuse séquence du landau du Cuirassé Potemkine donne bien le ton. Sur cette impulsion vont s’enchaîner, entre autre, les séquences du massacre de l’armée de Craven – d’une violence réciproque entre rebelles et armée mexicaine – un naufrage évité de peu dans un golfe du Mexique à la mer déchaînée, une pendaison traumatisante et fondatrice dans une conscience enfantine noire.

L’ensemble de ces événements s’inscrit, comme souvent avec Kris, dans une réalité historique avérée, celle du “red summer“, l’été rouge de 1919, où aux attaques de suprémacistes blancs répondirent des émeutes des afro-américains, notamment à Chicago. Le tout sur fond de paranoïa “anti-rouges”, deux ans après le triomphe de la Révolution russe.

La partie contemporaine, avec la poursuite de la quête de vérité familiale de la fille de Julien, est cette fois moins présente. Mais c’est elle qui est à la source de la dernière révélation de l’album. Epilogue surprenant (ou pas tant que ça, finalement) de cette épopée révolutionnaire désespérée. Une série toujours portée par des récitatifs d’un grand lyrisme et par la mise en couleur et le dessin délicats de Maël.

Rendez-vous donc, en 2022 normalement, pour les ultimes dévoilements de cette belle saga historique “là où tout à commencé, là où tout s’est terminé“. D’ici là, on peut relire avec profit les trois premiers épisodes qui, relus ensemble, prennent toute leur dimension à la fois épique et tragique. Et dans ce déferlement de violence, de diverses formes, on saisit bien le lien qui s’établit avec la saga Notre Mère la guerre. Du polar au sein de la Grande Guerre aux velléités révolutionnaires tournant aux délits de droit commun, le violent XXe siècle se prolonge dans le fracas et les antagonismes de classes. Et les espoirs romanesques de changer le monde se fondent, comme ici, dans un été rouge sang.

Categories
actualité - reportage Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

Quand le travail en vient à tuer

 Le travail m’a tué, Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande (scénario), Gregory Mardon (dessin). Editions Futuropolis, 120 pages, 19 euros.
Le Burn out, Danièle Linhart (scénario), Zoé Thouron (dessin). Editions Le Lombard, coll. La Petite bédéthèque des Savoirs, 72 pages, 10 euros.

Ce 11 mai, début d’un déconfinement progressif marque le retour des salariés au travail. Aspiration pour une majorité, semble-t-il. Découverte aussi, au fil des dernières semaines de nouvelles manières de concevoir son activité pour ceux qui ont basculé en télétravail. Période de réflexion aussi sur le sens et les modalités de ce travail.

Deux albums récents se penchent avec force sur certaines évolutions et surtout dérives de ce rapport contemporain au travail et des drames qu’il peut susciter.

Adapté du livre Travailler à en mourir, enquête co-écrite par les journalistes Paul Moreira et Hubert Prolongeau (qui en a co-scénarisé cette version dessinée), Le Travail m’a tué plante d’entrée le décor. Celui d’un tribunal où une veuve et son avocate attendent une décision de justice, pour statuer sur la “faute inexcusable” de l’entreprise ayant abouti au suicide sur son lieu de travail du mari, cadre à la trajectoire exemplaire pourtant.

Enfant de la classe ouvrière, fils de deux immigrés espagnols, Carlos Perez est un bel exemple de méritocratie républicaine, diplômé de Centrale, il réussit à accomplir son rêve d’enfant en devenant ingénieur dans une grande firme automobile. Participant à la conception de modèles à succès dans ce mitan des années 1980, ce travailleur acharné poursuit sa progression interne, se marie, à un enfant puis un second. Se donnant à fond pour son travail, au risque de tensions familiales croissantes, il va se faire happer par les nouvelles directives prises par l’entreprise. Un nouveau site ultramoderne en banlieue, vanté comme plus adapté mais cassant les cohésions d’équipe au sein d’un open space bruyant et impersonnel, et induisant pour l’ingénieur de longs trajets quotidiens ; des nouveaux managers imposants des “objectifs individuels” de plus en plus élevés, puis des missions à l’international vont finir par épuiser, physiquement et psychiquement Carlos, jusqu’au geste irréparable, ultime chute vertigineuse.

Inspiré de la vague de suicides ayant eu lieu au centre de recherches de Renault, sobrement dessiné avec un trait stylisé, en bichromie aux couleurs froides, cet album parvient très bien à décrire le processus broyant progressivement un salarié volontaire, pleinement en phase avec sa société mais progressivement dépassé par un système qu’il ne comprend pas.

Cette incompréhension quant à l’organisation du travail est au coeur du tome 28 de la toujours pertinente Petite Bédéthèque des savoirs, un numéro consacré au burn-out réalisé par la sociologue spécialisée dans le monde du travail Danièle Linhart auquel Zoé Thouron (qui s’était frotté aux côtés rugueux du récit social dans Florange, une lutte d’aujourd’hui) apporte son dessin simple et énergique.

Dans une explication et une mise en scène limpides, les deux auteurs répondent à ce paradoxe de voir un travail apparemment moins pénible se traduire par une vague de dépression, de malaise voire donc de suicides. Décryptant les nouveaux modèles managériaux, ce petit livre dévoile la source du “burn-out” (“syndrome d’épuisement professionnel” qui ne fut nommé qu’il y a cinquante ans, comme le précise David Vandermeulen dans sa préface) dans la contradiction entre une implication “personnelle, affective et émotionnelle” sollicitée par le management contemporain mais qui s’accompagne d’un “déni du véritable professionnalisme des salariés“. Ces derniers étant installés, d’une autre manière, dans un fonctionnement de type taylorien – celui qui fut violemment contesté en mai 68 – mais nouveau, en devant être un “relais actif et consentants“. Et le “burn-out” est la conséquence des effort que doit produire le salarié, contraint de suivre des critères imposés par sa direction qui peuvent être à l’opposé de ceux qui relèvent de son métier et de ses valeurs professionnels.

La démonstration, intellectuelle et théorique, prête le flanc à la critique par son aspect très globalisant de la situation, mais elle a le mérite incontestable de déconstruire certains discours à la mode et d’expliquer les causes des dérives aboutissant aux drames collectifs surgis chez France Télécom ou Renault.

Et la leçon, c’est que l’issue ne peut être que collective. On y revient très prochainement à travers un manhwa résolument original.

Categories
anticipation Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

La Chute et le début de la fin de l’humanité ?

 La Chute, tome 1, Jared Muralt. Editions Futuropolis, 72 pages, 15 euros.

Si même la Suisse est touchée par un effondrement de la société, c’est que la crise est vraiment grave. C’est la dystopie, très légèrement d’anticipation, que l’auteur suisse allemand Jared Muralt imagine dans ce récit. Une histoire qui prend une dimension d’actualité toute singulière en ces jours de pandémie de coronavirus.

Berne, dans un futur proche. La ville, comme le reste du monde est frappée par une épidémie meurtrière de grippe estivale. Depuis plusieurs semaines ou mois, la société se disloque. Canicule, pénurie d’eau, récession et crise économique mondiale, loi martiale mise en place dans plusieurs pays. Malgré tout, émeutes et vandalisme se multiplient.

Dans ce chaos, Liam, un père de famille quadragénaire est doublement touché. Il vient de perdre sa femme, infirmière aux urgences, contaminée par ses patients, et il vient de perdre son emploi. Désormais, avec ses deux enfants Sophie et Max, il voit son quotidien totalement bouleversé. Et bientôt, sans basculer dans le camp des “alarmistes”, il en vient à songer à quitter la ville. Ce qui n’est pas si simple.

En raison du manque de personne, les services publics sont susceptibles d’être réduits ou interrompus, les transports en commune sont toujours suspendus, les écoles et universités restent fermées, mais les cours sont accessibles en ligne… L’économie continue de se détériorer, les importations comme les exportations sont pratiquement à l’arrêt…”

Cette description, en voix off, d’un flash info radio qui accompagne et ponctue ce premier tome, prend un air saisissant et presque quasi-prophétique alors que la France vient de passer en phase 3 de l’épidémie de covid-19. Avec la dramatisation et le frisson, bien sûr, liés aux récits d’anticipation post-apocalyptique (ou, en l’occurence pré-post-apocalyptique). Mais le choix de l’illustrateur bernois de se tenir au plus près des péripéties vécues par une famille somme toute banale accentue le réalisme du propos. Tout comme le style graphique, lui aussi d’un réalisme un peu froid et très détaillé. Description clinique oscillant entre les scènes intimistes et les séquences spectaculaires (comme la double page 16-17, avec son tableau impressionnant de la foule tentant d’entrer à l’hôpital cantonal).

Cette Chute fait songer, par sa thématique et son approche, à l’impressionnante tétralogie du Reste du monde de Jean-Christophe Chauzy. Jared Muralt enrichit en tout cas cette thématique collapsologique d’une forte manière avec ce premier tome d’une série prévue en six épisodes.

Categories
Bulles Picardes Rencontres

Damien Cuvillier fait revivre “Mary Jane”, un “destin de femme dans l’Angleterre victorienne”

Damien Cuvillier (photo DR)

Après un album graphiquement impressionnant, Eldorado, Damien Cuvillier poursuit sa route avec les éditions Futuropolis. Cette fois pour accoucher d’un projet au long cours, et qui pouvait sembler enfoui pour de bon, de Frank Le Gall. Un nouveau portrait de femme tourmentée, aussi. Mais pas pour les mêmes raisons, avec cette vision romancée de la tragique existence de Mary Jane Kelly, entrée malgré elle à la postérité comme ayant été la dernière victime de Jack l’Eventreur. Rencontre avec le dessinateur picard et retour sur Mary Jane (ed. Futuropolis).

Nous avons été mariés par notre éditeur
commun, Claude Gendrot”

Damien Cuvillier, comment vous êtes vous retrouvé sur ce projet de Frank Le Gall ?

Pour le coup, nous avons été mariés par notre éditeur commun, Claude Gendrot. Il était déjà éditeur de Frank Le Gall à l’époque où il travaillait chez Dupuis et sur Théodore Poussin. Mary Jane est un projet que Frank portait depuis de nombreuses années. Et d’ailleurs, il devait se faire dans la collection Aire Libre. Quand Claude Gendrot est parti pour rejoindre Futuropolis, Frank l’avait suivi, et l’idée était de publier l’album chez Futuropolis. Et puis Frank a laissé tomber le projet.

Moi, de mon côté, j’ai toujours aimé le travail de Frank Le Gall. Quand j’ai rencontré Claude Gendrot, il y a maintenant quelques années pour l’album Nuit noire sur Brest, je ne lui avait pas caché l’intérêt et la passion que j’avais pour l’oeuvre Frank Le Gall. Et donc, pour Mary Jane, tout a commencé il y a un an et demi, au moment où je finissais l’album Eldorado. J’étais passé chez Claude Gendrot, en Bretagne. C’était au moment où venait de sortir le dernier album de Théodore Poussin, Le dernier voyage de l’Amok. On reparlait donc du travail de Frank et Claude d’un seul coup m’évoque le projet Mary Jane, que Frank ne dessinera pas mais qu’il confierait bien à un dessinateur… Et il me lance: “Et toi, tu aimerais le dessiner ce projet là ?” De fil en aiguilles, il me tendait d’autres perches, me proposant de rencontrer Frank. Ce qui s’est fait. On a tout de suite sympathisé, c’est vraiment quelqu’un d’adorable et de très généreux. Rapidement, j’ai lu le synopsys et j’ai été très vite séduit. Et puis, au bout d’un moment, nous sommes partis vraiment sur la réalisation de l’album.

Cette thématique et cette ambiance du Londres de la fin du XIXe siècle, c’était quelque chose qui vous intéressait ?

Oui, c’est une époque de mutation. C’est le moment où les campagnes se vident, où les gens vont vers les villes. C’est intéressant de voir cette ère industrielle qui vient tout bouleverser dans la vie de ces gens. C’est aussi le capitalisme qui s’installe pour de bon, avec une vraie violence de classes, avec des cohortes de gens qui vont essayer de trouver une vie meilleure que celle qu’ils avaient à la campagne et qui vont se confronter avec une violence nouvelle.

Notre idée était de montrer que cela n’allait pas
de soi de partir ainsi sur les routes”

Cet aspect est bien décrit dans l’album. Mais ce que j’ai trouvé également intéressant, c’est la manière de montrer justement ce passage de la campagne à la ville. Dans Mary Jane, il y a en fait un tiers du récit qui se déroule avant son arrivée à Londres, avec notamment des planches muettes, d’ambiance…

Cet aspect était présent dès le début, mais c’était beaucoup plus court. Lorsqu’on a retravaillé le scénario avec Frank, j’aimais bien l’idée que l’on puisse prendre du temps avec Mary Jane avant son arrivée à Londres en effet, car cela dit beaucoup de chose sur sa relation avec le personnage de Black Jones, le chef de ces “vagabonds” qui errent dans la campagne. Cela explique aussi les motivations de Mary Jane pour partir finalement en ville.

Au-delà de cela, c’était aussi l’idée de faire passer cette notion de lenteur. A l’époque, le chemin était long pour aller du Pays de Galles à Londres. Là, on voit une mini-migration en fait. Notre idée était de montrer que cela n’allait pas de soi de partir ainsi sur les routes, que se posait la question de la survie. Il ne s’agit pas de comparer avec le drame des migrants qui traversent la Méditerranée aujourd’hui, mais il y avait cette idée de montrer le crève-coeur que c’était de partir de chez soi, et d’aller vers l’inconnu.

 

 

J’ai cru comprendre qu’il n’y avait que très peu de documents qui montrent Mary Jane Kelly. Comment avez-vous travaillé pour lui donner ce visage, cette silhouette ? Les éléments descriptifs étaient très précis dans le scénario ?

La seule chose que l’on trouve sur elle, lorsqu’on tape son nom sur Internet, est une photo assez abominable – et je ne conseille à personne d’aller voir ça ! En revanche, les séquences qui rythment l’album, avec les gens qui passent devant le juge et témoignent après la mort de Mary Jane, permettent de mieux la saisir. C’était une femme assez jolie, sans doute plus qu’on la voit sur les gravures d’époque, pas très inspirées, qui la présentent comme un peu boulotte et avec un regard dur. Nous avons essayé de composer le personnage en lui faisant un visage assez doux mais en même temps avec une sorte de détermination. Il y avait déjà de cela dans les pages originelles de Frank, même si l’approche était différente…

Nous tenions aussi à lui donner un côté un peu anonyme, comme une femme parmi d’autres.
C’est pourquoi l’album se nomme Mary Jane et pas “Mary Jane Kelly”

Cette vision de Mary Jane, par Frank Le Gall, c’est celle que l’on voit dans le petit dossier en fin d’album ?

Oui, c’est ça. Moi j’ai essayé de travailler à son comportement, à son attitude. Elle est souvent la tête baissée, comme si elle avait tout le poids de sa vie à porter. J’ai aussi voulu lui donner un charme particulier, qui explique aussi comment elle va se retrouver dans cette maison close. Mais, à la fois, nous tenions aussi à lui donner un côté un peu anonyme, comme une femme parmi d’autres. C’est d’ailleurs pourquoi l’album se nomme Mary Jane et pas “Mary Jane Kelly”, c’est une fiction totale et assumée. Il y a donc peu de chose sur cette malheureuse fille, mais, en soi, ce n’était pas tant cela qui nous intéressait que sa vie qui était celle de milliers de femmes de son époque.

Après, la seule chose qui la relie à la grande histoire du XIXe siècle, c’est que ses pas vont l’amener
vers un assassin assez célèbre…”

A ce propos, on ne voit pas Jack l’Eventreur dans l’album. A peine peut-on penser l’entre-apercevoir à la fin. Et on ne voit pas le meurtre…

Non, c’était clair pour nous. Et l’originalité du récit, par rapport à ce qui a pu être fait autour de Jack l’Eventreur, c’est que c’est vraiment une vie de femme, un destin de l’époque victorienne. Et finalement, l’histoire de Jack l’Eventreur est anecdotique dans tout ça. Notre propos, c’est de montrer ce que pouvait être une vie de femme précaire au XIXe siècle. Etre pauvre dans l’Angleterre victorienne, c’est terrible; être une femme pauvre dans ce cadre, cela l’est encore plus.

Et donc, logiquement, le raisonnement, c’est de ne pas faire apparaître l’assassin. Il y a quelque chose de vraiment sordide dans cette histoire. La série de meurtres de Whitechapel est forcément abominable, mais ce qui est également abominable, voire plus abominable, c’est la fascination que l’on peut éprouver pour Jack l’Eventreur. Toutes ces théories pour tenter de démontrer son identité, en oubliant complètement les victimes, ces pauvres femmes qui étaient des femmes pauvres…

Comment fait-on, lorsqu’on a un dessin, comme vous, qui est plutôt beau, esthétique, à le mettre au service de la description d’une réalité sordide et glauque ?

En tant que dessinateur, je trouve déjà qu’il y a un vrai attrait esthétique à dessiner cette époque. Je me suis nourri d’images, de photos de la fin du XIXe siècle, des quartiers pauvres de l’East End de Londres. Dans ces quartiers pauvres, faits de bric et de broc, avec ces gens habillés avec de vieux vêtements, des chapeaux troués, il y a une certaine esthétique aussi. Et aussi un plaisir de dessinateur. Après, il y avait aussi l’idée de composer avec cela, avec tout ce décorum et, à la fois, de ne pas tomber trop dans le sordide, mais aussi de ne pas trop enjoliver la réalité. Et cela a été très difficile.

Tout au long de la réalisation, nous nous sommes aussi beaucoup posés de questions sur la représentation de la violence. Car Mary Jane arrive dans le milieu de la prostitution. Comment dessiner cela et qu’est-ce que l’on représente ?  Il y a notamment une page où l’on voit Mary Jane avec différents “clients”. Devait-on le montrer ? En même temps, on ne pouvait pas faire l’impasse là-dessus. Il ne fallait pas tomber dans un voyeurisme gratuit, mais pas non plus édulcorer le sujet. C’était pour nous la vraie difficulté du récit.

Il ne fallait pas tomber dans un voyeurisme gratuit, mais pas non plus édulcorer le sujet.
C’était pour nous la vraie difficulté du récit”

… Vous évoquez la page 54, que l’on remarque en effet, par sa succession de petites vignettes, dans un gaufrier très géométrique. Avec à chaque fois des détails, des plans rapprochés, qui illustrent bien, je trouve, cette volonté de se confronter frontalement à cette réalité, mais sans esthétisme…

Effectivement, ce que vous décrivez est la solution que nous avons trouvée pour montrer cela. Alors, effectivement, on se prend un peu cela de plein fouet, mais on n’y revient pas. Tout est dit en une planche, il n’y a pas d’intérêt, sauf à faire dans le voyeurisme, à y revenir ultérieurement.

Un autre aspect intéressant dans l’album est le traitement des couleurs. Vous travaillez toujours en couleur directe. Et avec un vrai rôle des couleurs pour accompagner et donner le ton aux différentes séquences du récit…

Oui, je travaille vraiment les couleurs par séquences. Là, il y avait aussi l’idée qu’à la progression dans la vie de Mary Jane s’associe une dégradation dans les couleurs, une lumière qui décline, des ambiances de plus en plus sombres. Et puis, un contraste avec la séquence finale, qui ramène au début, où l’on retombe dans les couleurs plus douces du départ.

Frank Le Gall avait déjà dessiné une trentaine de planches de Mary Jane. Pour vous, est-ce que cela a été un problème ? Les avez-vous vues dès le départ ?

Je n’ai effectivement pas voulu les voir de suite, le temps de trouver déjà le visage de Mary Jane. De toute façon, Frank avait aussi l’intention de reprendre vraiment son scénario. Il a repris à l’identique certaines pages qu’il avait déjà faites, mais il ne me les a pas montrées, il les a décrites dans le nouveau scénario, en faisant le découpage de la page. Ce qui est drôle, c’est que je suis un peu retombé sur ce qu’il avait pu dessiner.

Et puis, à un moment, une fois que j’avais bien avancé sur le storyboard et que j’avais dépassé le moment où il s’était arrêté, je suis allé voir ses planches. Des pages qui sont de toute beauté. Ce qu’il avait commencé à faire avec Mary Jane était vraiment très chouette. Après, je vois pour le dessinateur qu’il est pourquoi ce projet a été lourd à porter et pourquoi il ne l’a pas poursuivi, car le dessin était très exigeant. Bon, il n’est pas impossible qu’un jour il publie ces pages-là. Et il y a quelques dessins repris à la fin de l’album.

Mais bien sûr, ce qu’on a réalisé est différent de ce qu’il aurait fait tout seul.

Vous êtes aujourd’hui sur un projet plus contemporain et social ?

Je suis reparti dessus à fond. C’est une enquête en bande dessinée réalisée avec Benoît Colombat, journaliste à Radio France, qui avait déjà fait avec Etienne Davodeau Cher pays de notre enfance, sur les “années de plomb de la Ve République“, déjà chez Futuropolis. Cela fait deux ans et demi que l’on travaille sur cette enquête, nous avons fait énormément d’entretiens et là nous en sommes à l’étape de la réalisation des planches. Si tout va bien, c’est prévu pour paraître en fin d’année.

Vous retrouvez un peu la thématique sociale de l’album collectif La crise, quelle crise, des Editions de la Gouttière, dont vous aviez aussi fait la couverture, voilà quelques années ? 

Oui, c’est un peu ça, en effet ! Là, surtout, nous retraçons tous les grands choix économiques qui ont été faits en France, et plus largement en Europe, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en matière d’emploi. En fait, on part du Conseil national de la Résistance et l’on va jusqu’aux années 1990, au Traité de Maastricht.

Categories
Bulles Picardes historique Les albums à ne pas rater

Mary Jane survit à Jack l’Eventreur

Mary Jane, Frank Le Gall (scénario), Damien Cuvillier (dessin). Editions Futuropolis, 88 pages, 18 euros.

Mary Jane Kelly est entrée dans l’histoire en tant que dernière victime de Jack l’éventreur. La plus jeune et la plus belle, dit-on. Mais elle était surtout une jeune femme à la destinée tragique, dans l’Angleterre victorienne de la fin du XIXe siècle. Et c’est cette histoire que content Frank Le Gall et Damien Cuvillier.

Le premier drame survient dans sa vie alors qu’elle n’a que 19 ans. Jeune mariée, éduquée (elle sait lire et écrire, ce qui n’est pas le lot de tous alors), elle devient veuve après la mort de son mari, Davies, dans une explosion minière. Seule, elle s’enfuit pour échapper aux services de “charité publique” et quitte sa campagne galloise pour aller à Cardiff. Mais la rencontre avec une bande de “romanis”, en fait de pauvres travailleurs sans emploi ni domicile, vont la pousser à aller à Londres.

Là, elle rencontre Peter White, dit “Snakesman”, le premier à s’intéresser à elle… Mais à des fins intéressées également. Elle se retrouve ainsi vite à la merci d’une mère maquerelle, Mistress Kate et est contrainte à arpenter les trottoirs, avec l’ivresse du gin comme seul réconfort. Une existence de peur, de dégoût, de violences, qui va s’achever une nuit de novembre 1888…

C’est une histoire qui vient de loin. De la fin du XIXe siècle et de son plus mystérieux serial killer présumé donc. Mais aussi d’une trentaine d’années, lorsque Frank Le Gall, l’auteur de la mythique série Théodore Poussin, entreprend de conter l’histoire de Mary Jane Kelly et Jack L’Eventreur. Non pas un énième retour sur le tueur, comme il s’en explique dans Le Dernier chapitre, texte placé à la fin de l’album, mais pour parler des femmes assassinées, “ces victimes, en laissant dans l’ombre leur meurtrier, pour lequel je n’éprouvais, moi, ni fascination, ni respect“.

Lorsqu’il se lance dans le projet, prévu alors pour la collection Aire Libre de Dupuis, à la fin des années 1990, Le Gall manquant d’informations sur la vie de Mary Jane Kelly décide alors d’élargir le propos aux conditions sociales de l’époque et aux Bas-fonds victoriens. Mais, pour diverses raisons éditoriales et personnelles, l’album n’avance pas. Au bout de quinze ans, Frank Le Gall n’a toujours qu’une trentaine de pages de réalisées. Et c’est ainsi, qu’en accord avec Claude Gendrot, son éditeur de Dupuis passé chez Futuropolis, le projet est confié à un autre dessinateur, qui va être Damien Cuvillier, déjà auteur chez Futuropolis de Nuit noire sur Brest puis du graphiquement encore plus superbe Eldorado.

Cette fois encore, le dessinateur picard parvient à associer la beauté de son trait sensible à un univers devenant de plus en plus sombre et glauque. Le style est très réaliste – parfois frontal, notamment dans une séquence, dessinée de façon clinique, de la violence sexuelle subie par Mary Jane.

Celle-ci se découvre tout d’abord à travers des témoignages posthumes et un peu vagues de ceux qui l’ont croisé. Une fois embarquée dans son périple vers Londres, on ne la quittera plus, l’accompagnant dans ce chemin de croix social. S’attachant à dépeindre avant tout l’ambiance de ce Londres misérable et sa faune, avec beaucoup de détails, Mary Jane laisse dans l’ombre Jack l’Eventreur, à peine esquissé (peut-être) dans une case. Une manière de faire survivre la jeune prostituée à son assassin. Et, loin de tout sensationnalisme, de lui redonner toute sa dignité et son épaisseur sociale et historique.

Rencontre-dédicaces avec Damien Cuvillier, samedi 29 février de 14 à 18 heures, librairie Bulle en stock, 4, rue du Marché-Lanselles à Amiens. Et exposition de planches originales de "Mary Jane" dans la librairie jusqu'à la mi-mars.

Categories
actualité - reportage Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

Terre très humaine avec Joe Sacco

 Payer la terre, Joe Sacco. Editions Futuropolis / Revue XXI, 272 pages, 26 euros.

Joe Sacco revient au BD-reportage, genre qu’il n’a certes pas “inventé”, mais auquel il a apporté ses lettres de noblesse à travers ses récits sur la Palestine, la guerre en Bosnie, mais aussi dans l’Amérique des désérités, avant d’en venir à des albums à la réalisation plus classique, mais pas moins marquants, comme son livre-fresque sur la Bataille de la Somme. ou encore le très underground Bumf

Joe Sacco, le 30 janvier, lors de son passage à Paris.

Avec Payer la terre, ses pas l’ont conduit de nouveau sur le continent américain. Mais au Canada, dans les Territoires du Nord-Ouest, auprès des Dene, les premières nations indiennes qui peuplaient ces terres, le long du fleuve McKenzie. Chasseurs, nomades progressivement sédentarisés.

Parti pour faire un livre sur les conséquences de la fracturation hydraulique, pour l’extraction des gaz de schiste – sujet d’actualité au moment du reportage, voilà six ou sept ans – Joe Sacco en réalise d’abord un long récit pour la revue XXI (publié à l’été et l’automne 2016). Mais, derrière l’aspect environnemental de départ, l’ouvrage change de regard et d’approche pour embrasser bien plus largement la question indienne, de son identité et de sa destruction par la politique coloniale menée par le gouvernement canadien. Une politique initiée, voilà un siècle, par l’achat des territoires indiens, pour une poignée de dollars (d’où le titre de l’ouvrage, du moins dans son acceptation occidentale, car pour les Dene, c’est tout juste l’inverse: il s’agit de faire un don à la terre nourricière pour ce qu’elle apporte !). Dans cette colonisation destructrice d’une culture, aux effets toujours présents – alcoolisme, violences, etc.), Joe Sacco met particulièrement l’accent sur mise en place des “pensionnats autochtones”. Une action pouvant apparaître anecdotique, mais révélatrice du processus, et brillamment mis en lumière ici.

Dans une approche presque ethnographique, multipliant les rencontres et les témoignages, Payer la terre capte également par la force de ses dessins fouillés, aux personnages aux traits épurés, mais aux décors toujours très détaillés, avec des pages souvent dépourvues de cases, mais très denses et totalement immersives.

Comme à son habitude, et comme une forme de signature, Joe Sacco se met également en scène, non sans autodérision.

De passage à Paris avant d’aller faire une master lors du Festival d’Angoulême, il est revenu avec nous, en compagnie de son éditeur français, Alain David (merci à lui aussi pour l’aide à la traduction !), sur quelques points de ce nouvel album.

“Au départ, j’étais motivé
par le  changement climatique,
le grand défi actuel”

L’origine de ce livre est un BD-reportage paru dans la revue XXI en 2016. Comment cela s’est-il fait ?

C’était mon idée – généralement, je ne travaille que sur mes propres projets et je n’ai envie de faire que ce que j’ai envie de faire – et ils ont accepté la proposition. Mais cette publication n’était pas suffisante, c’est pourquoi j’ai décidé d’en faire ensuite un livre.

Quelle était votre motivation, au départ, pour faire ce reportage ?

Au départ, c’est l’intérêt pour le changement climatique, un sujet qui devrait intéresser tout le monde sur la planète. Ce sujet est le grand défi actuel. Mais je ne voulais pas l’aborder de façon directe, donc je me suis penché sur la question de l’extraction des ressources naturelles et sur qui étaient les personnes les plus directement concernées par cela. Et ce sont toujours les peuples autochtones et leurs territoires. Donc, j’ai cherché un groupe en particulier sur lequel travailler. On en trouve bien sûr partout, mais je me suis dit – à tort – que ce serait plus facile en allant au Canada, parce que ce n’est pas très loin de chez moi, parce que les gens parlent anglais, etc. Mais cela n’a pas été simple du tout, en fait (sourires).

 

“J’y allais pour apprendre des choses sur eux,
mais j’ai beaucoup appris 
sur nous aussi”

Quelles étaient ces difficultés que vous n’imaginiez pas ?

Fondamentalement, les peuples autochtones du nord ouest du Canada n’ont pas la même façon de vivre, de concevoir leur vie que vous et moi. Leur mode de vie et de pensée sont très différents du mode de vie occidental. Par exemple, lorsque je suis avec des musulmans à Gaza, nous partageons en fait beaucoup de choses, mais lorsque je rencontre des anciens Dene, c’est très différent. Tout était nouveau pour moi. J’y allais pour apprendre des choses sur eux, mais j’ai beaucoup appris sur nous aussi !

Vous avez mené cette enquête, comme vous le montrez dans le livre avec une accompagnatrice, Shauna Morgan. Qui est-elle et comment l’avez-vous rencontré ?

Shauna est une grande femme. Au départ, elle m’avait invité à venir à Yellowknife, la capitale des Territoires du Nord-Ouest, il y a quelques années, pour parler des Palestiniens, par rapport à mon livre sur Gaza, en me disant déjà que j’apprendrais beaucoup sur les peuples autochtones, les peuples premiers. Cela n’avait pas pu se faire. Mais lorsque j’ai commencé à réfléchir à cette idée d’enquête sur les peuples premiers, j’ai repensé à elle. Je l’ai rappelé et elle m’a dit : « Bien sûr, venez » ! Et voilà comment nous nous sommes trouvés, avec Shauna, à partir à la rencontre des Dene.
Donc, le livre est au sujet du Canada, des Dene, parce qu’elle m’a contacté. Mais c’est aussi un livre, plus généralement, sur les peuples premiers en Amérique ou en Amérique du sud.

Combien de temps êtes-vous restés sur place, dans les territoires du Nord-Ouest ?

J’y suis allé deux fois, trois semaines à chaque fois. Donc six semaines en tout. Ce n’est pas très long, mais c’est un déplacement très cher, j’ai dépensé beaucoup d’argent pour cela…

 

“Comment le gouvernement
a cherché à détruire leur culture”

En revanche, ainsi que le montre le livre, vous avez rencontré beaucoup de monde…

Oui, j’ai pu rencontrer beaucoup de monde. C’était mon objectif de voir des gens de diverses communautés, aux différentes responsabilités et histoires personnelles. J’avais également ciblé quatre ou cinq lieux où je voulais me rendre. J’aurai aimé encore en voir d’autres, mais ce n’était pas possible. Mais j’ai essayé de voir le plus de monde possible.

Vos précédentes enquêtes ou BD reportage étaient souvent en lien avec une actualité immédiate, comme en Bosnie ou à Gaza. Ici, vous êtes parfois presque dans une démarche ethnographique autant que journalistique…

Je n’ai fait, une fois encore, que rapporter ce que j’avais vu et entendu. Et au départ, j’étais juste dans l’idée d’évoquer ce qui se rapportait à l’extraction des ressources, à la fracturation hydraulique. Mais, une fois sur place, afin de comprendre le processus de colonisation qui avait été mis en place, un vrai sujet en soi, j’ai dû m’intéresser à la façon dont le peuple Dene avait évolué, comment le gouvernement a cherché à détruire leur culture, les contradictions dans leurs négociations avec le gouvernement, etc.

Une fois le livre achevé, on ne peut s’empêcher d’y voir un parallèle avec le génocide des indiens aux Etats-Unis, en moins violent bien sûr… Mais avec un siècle de retard. Est-ce à dire que l’homme occidental n’a retenu aucune leçon ?

Vous avez raison. Et c’est un point très important. Les Etats-Unis ont eu la cavalerie et George Custer, les indiens ont été exterminés. Au Canada, le processus s’est déroulé différemment, via l’école avec notamment les pensionnats autochtones. Ce sont deux méthodes différentes pour obtenir le même résultat. Mais, au moins, au Canada, ils ont réfléchi sur ce qu’ils avaient fait. Ils ont laissé parler les gens des premières nations de leur histoire et ils les ont enregistré. Il n’y a jamais rien eu de tel aux Etats-Unis, ou domine une certaine « histoire officielle »…

“L’idée de ces pensionnats n’était pas
d’enseigner aux enfants comment lire ou écrire,
mais bien de leur faire perdre leur identité sociale”

Le rôle joué dans ce processus par les “pensionnaires autochtones” est très bien restitué dans le livre, un thème qui semble vous avoir particulièrement bouleversé ?

Oui. Fondamentalement, l’idée de ces pensionnats n’était pas d’enseigner aux enfants comment lire ou écrire, mais bien de les retirer de leurs campements, de leurs terres, de leur faire perdre leur identité sociale. Et de leur inculquer que leur langue ne valait rien, que leur culture ne valait rien. Et c’est ce qu’ils ont réussi à faire aujourd’hui ! Et c’est précisément ce que le Premier ministre canadien de l’époque disait. Tout cela n’a rien eu « d’accidentel », c’était intentionnel. C’était l’objectif de cette forme d’éducation.

Vous évoquez aussi le fait que c’est à la fin du XXe siècle que cette destruction culturelle d’un peuple a lieu. Et les pensionnats autochtones ont même fermé seulement dans les années 1990 ! Mais le fait colonial a continué durant des décennies. Et il se poursuivra encore à l’avenir. Cet esprit colonial n’est pas mort. Ni ses effets : l’alcoolisme, les familles déchirées et détruites. Quand vous vous attaquez à une culture, vous changez profondément le mode de vie des habitants…

Question plus « technique », comment passe-t-on d’un récit, déjà conséquent, de 60 pages à un gros livre qui fait près de 300 pages. Envisagiez-vous dès le départ d’avoir un format aussi long ?

En vérité, au départ, je voulais faire un reportage court (rires) ! Mais, au fur et à mesure, je voyais que mon sujet portait en fait sur la colonisation, je voyais que la manière occidentale de penser la terre, la relation à la terre était très différente de la manière indienne. C’était intrigant, et plus j’avançais et plus je me rendais compte qu’il s’agissait d’un sujet vraiment plus important que ce que je pensais. J’ai appris beaucoup des Dene, j’ai appris aussi au sujet de ma propre culture. Il fallait restituer tout cela.

Joe Sacco avec Alain David, son éditeur chez Futuropolis.

Alain David (éditeur de l’album chez Futuropolis) : Joe m’avait dit, au départ : j’ai soixante pages, je vais rajouter sans doute une vingtaine de pages. Mais généralement, quand il me dis que son livre va faire une centaine de pages, je pense déjà qu’il va faire au moins 150 pages (rires) ! Mais, c’est vrai, il est aussi concis que possible. C’est une grande histoire.

“Il est important de se montrer soi-même,
parce que cela rappelle que ce que vous montrez
est votre point de vue”

Votre dessin est toujours très détaillé. Comment avez-vous travaillé lorsque vous montrez la vie des Dene au début du XXe siècle, lorsque vous illustrez uniquement des témoignages ?

Il y a un très bon musée à Yelloknife, où vous pouvez accéder en ligne, avec beaucoup de photos. Et j’ai fait vérifier mes dessins par les personnes que j’ai rencontré. Par exemple, au début du livre, on voit une case avec un traineau et des chiens. Je pensais les avoir bien positionné, mais on m’a dit que non… Donc j’ai changé mes croquis. Ce fut pareil pour un arbre à gomme. Je me suis questionné et on m’a interrogé : mais quel arbre est dessiné ici ?  J’ai pratiqué ainsi pour tout le livre, cherchant à me faire confirmer ce que je dessinais. J’ai essayé d’être le plus précis et réaliste possible.Si mes interlocuteurs étaient satisfaits, je me disais, c’est bon.

Question rituelle pour vous sans doute, mais pourquoi vous mettez vous encore une fois en scène dans le livre ?

Autoportrait de Joe Sacco, dans “Payer la terre”.

C’est parce que j’ai un très beau visage (rires) ! Non, en fait, j’ai toujours fait cela, car cela s’inscrit dans une certaine tradition des comics indépendants américains, de faire de l’auteur un personnage de son récit. Et puis je pense qu’il est important de se montrer soi-même, parce que cela rappelle que ce que vous montrez est votre perspective, votre point de vue. Pas une vision abstraite ou extérieure qui dirait la vérité avec un grand “V”, ça c’est la vision d’un certain journalisme occidental.

Question qui sort un peu du sujet, mais en lien avec vos livres sur la Palestine, que pensez vous du récent “plan de paix” de Donald Trump pour les Israéliens et Palestiniens ?

C’est catastrophique, c’est une blague, une sinistre blague. Mais Trump continue la politique américaine menée là depuis de longues années. Et la logique des démocrates comme des républicains aboutit à cela. Les Américains n’ont jamais été un arbitre honnête entre les Palestiniens et les Israéliens. L’Amérique a toujours été du côté d’Israël, afin de déposséder les Palestiniens de leur terre. Quelque part, c’est la même chose qu’au Canada. C’est une histoire de terre, une histoire de peuples, de conflit… Je pense qu’Israéliens et palestiniens trouveraient une solution équitable au conflit sans « l’aide » des Américains !

Avec votre album sur la Bataille de la Somme, puis avec l’installation de votre fresque géante au sein du musée de Thiepval, à côté du mémorial franco-britannique, vous êtes devenu, en quelque sorte, un auteur patrimonial, vous faites partie du circuit du souvenir de la Première Guerre mondiale en Picardie. Comment vivez-vous cela ?

C’est une grande responsabilité vis-à-vis de l’Histoire. J’en suis très honoré. Pour moi, c’est un étrange honneur et je ne suis pas sûr d’être vraiment la bonne personne pour cela.

Vous étiez venu à Amiens, aux Rendez-vous de la Bande dessinée, pour le lancement de votre album et cette fresque en 2014, qu’en avez-vous pensé et aimeriez vous y revenir ?

Oui, j’aimerai beaucoup revenir à Amiens. J’ai vraiment aimé ce festival, il y avait une très bonne organisation, les échanges ont été intéressants et c’est une belle ville. Et, à vrai dire, je préfère amiens à angoulême, car c’est plus intime.

Categories
Bulles Picardes Les albums à ne pas rater romans graphiques

Retour en enfance réussi de Nicolas Dumontheuil

 Pas de pitié pour les indiens, Nicolas Dumontheuil. Editions Futuropolis, 96 pages, 19 euros.

1976 à Beaumont-du-Quercy. Dans ce petit village du sud ouest, c’est un peu le paradis pour Jean, le fils des instits et ses copains Titi et Jules. La liberté, l’aventure ou se rêve cow-boys, indiens ou chevaliers, mais aussi le temps des petites et grosses bêtises. Ou les premières qui entraînent les secondes. Comme ce jour où, partis pour faire exploser des bouses de vaches avec un gros pétard, ils se retrouvent chez les frères Ardaillou, deux vieux garçons qui leur font partager un peu de gnole maison. Et dans l’ivresse qui suit, le trio de gamins ne trouve rien de mieux que d’ouvrir le parc des vaches… peu de temps avant le passage d’une voiture conduite par l’un des frères Ardaillou.

L’accident, mortel, va culpabiliser les enfants, hantés par l’idée d’avoir “assassiné” quelqu’un. De quoi justifier une belle offrande auprès de Manitoba, l’esprit de la terre et de la forêt – en fait un vieux squelette, la pipe au bec et un casque colonial emplumé sur la tête que les enfants veulent croire préhistorique.

Heureusement, il y a aussi d’autres préoccupations, comme les amours naissantes de Jean pour la jeune Corinne ou celles de Jules, le neveu du curé, pour Djemila, la seule maghrébine du village au père autoritaire…

Inspiré par ses propres souvenirs, l’Agenais Nicolas Dumontheuil livre ici une chronique attachante d’une jeunesse dans la campagne des années post soixante-huitardes, entre curé moralisateur, fermiers rugueux, ancien traumatisé de la Guerre d’Algérie et hippies venus s’installer dans la région.

A travers le récit conté par Jean, à hauteur d’enfant, c’est en effet toute une petite communauté haute en couleur que l’auteur de Big Foot et du Landais volant fait revivre ici, à travers des planches aussi colorées que le récit. Une histoire plus réaliste et moins épique que dans ses derniers albums, qu’il s’agisse de la Forêt des renards perdus ou de l’infernale Colonne, mais tout aussi joyeusement fantaisiste. Et avec toujours le même talent pour donner de la chair à ses personnages, qu’ils soient dans l’Afrique coloniale, dans les forêts finlandaises ou, comme ici, dans le Lot de son enfance.

Categories
adaptation littéraire Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

L’ours qui a vu l’homme

 L’Ours est un écrivain comme les autres, Kokor, d’après le roman de William Kotzwinkle. Editions Futuropolis, 128 pages, 21 euros.

En 2016, l’extravagant écrivain américain William Kotzwinkle (auteur notamment d’une novelisation d’E.T.) obtenait un certain succès avec son roman L’ours est un écrivain comme les autres. Et parmi ses lecteurs s’est trouvé un certain Alain Kokor. Aujourd’hui, L’auteur havrais s’empare donc, pour sa première adaptation littéraire, des aventures de ce plantigrade romancier ; un personnage qui s’insère bien dans son propre univers poétique et doucement loufoque, plein de supplément d’âme ou de vers à pied.

Tout débute pourtant de manière presque réaliste dans ce récit, lorsque l’écrivain Arthur Bramhall, qui s’était isolé dans un coin perdu du Maine pour écrire, voit son roman – compilation laborieuse de grands succès littéraire – détruit par un incendie. Dépassant la dépression, Bramhall se remet à l’écriture avec acharnement. Et il rédige alors son chef d’oeuvre, Désir et Destinée. Pour ne pas revivre le traumatisme précédent, il prend la précaution d’enterrer son oeuvre au pied d’un arbre, au fond de la forêt. Loin des hommes et de leurs dangers… mais sous le regard interloqué d’un ours qui, avec sa logique primaire et animale, voit dans ces feuillets une perspective d’argent qui pourrait lui permettre d’acheter plein de miel. Et bientôt, après plusieurs péripéties qui vont l’amener jusqu’à New York, il parviendra tout naturellement à vendre le livre à un éditeur, à devenir un auteur de best-sellers courtisé sous le nom d’emprunt de Dan Flakes et même à connaître l’amour dans les bras d’une séduisante journaliste. Sans rien perdre de son animalité première.

Dans ce qui est avant tout une bonne satire du monde éditorial, le grand défi est bien sûr de rendre crédible cette transformation d’un ours – un vrai ours brun, tout en poils et en rondeur – en romancier à succès. Et cela donc sans rien masquer de la réalité animale de l’ours. Ici, cette transition s’opère par le biais de pictogrammes qui expriment, avec une grande lisibilité, la pensée sommaire du personnage. Ensuite, il en va comme de beaucoup d’oeuvres fantastiques ou absurdes: il suffit d’y croire ou de le vouloir, comme le petit monde littéraire new yorkais ne va pas s’attacher à l’apparence ou à la personnalité de l’auteur à partir du moment où son oeuvre apparaît intéressante et, surtout, susceptible d’être source de bénéfices !
Face à cela, avec sa candeur, l’ours fait figure de candide et de révélateur de la société humaine. L’animal s’humanise, sans perdre un certain bon sens, et où l’homme s’isole et s’animalise.

Le style de Kokor se prête bien à cette critique doucement ironique du monde littéraire, avec son trait simple, cette capacité à susciter l’expressivité à partir d’un rien, le tout restitué dans une bichromie rouge-orangée qui donne un ton original et une touche d’étrangeté supplémentaire à cette drôle de fable.