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Six héros britanniques et un amour fou

 

La photo des aviateurs britanniques tombés le 9 août 1944, près de La Neuville-en-Beine.

Il y a deux mois, j’ai reçu un SMS de mon tout premier amour, une adorable Ternoise, connue au cours de notre prime adolescence, aimée quelques années plus tard. D’une blondeur éblouissante, yeux azurins, pommettes saillantes, asiatiques, couettes de lolita, K-Way bleu ciel, Clarks, elle était en sixième, allemand première langue; j’étais en cinquième, refusant déjà la langue de Goethe, m’adonnant à celle de Shakespeare, étayant cet apprentissage par le décryptage des paroles des chansons des Stones et de celles des Beatles. Elle pratiquait l’athlétisme, discipline dans laquelle elle excellait; je tatanais comme arrière droit dans l’équipe minime, puis cadette de l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT), club dans lequel, juste avant la deuxième guerre, mon père avait officié au même poste. Elle me fascinait. Il n’y a rien de plus pur, de plus beau, de plus fou, de plus inouï qu’un premier amour d’adolescent. Alain-Fournier et son Grand Meaulnes l’ont parfaitement exprimé avec une poésie infinie. Je la dévorais du regard; elle me regardait à peine. Je me réconfortais en caressant, distrait, les panties orange de Marie-Christine, une petite Ternoise, mignonne et charnue comme une pêche de vigne. Mais mon cœur était ailleurs; il n’était qu’à elle. L’inaccessible. Il me fallut attendre quatre ans pour, qu’enfin, elle s’intéressât à ma personne. Je m’étais mis à jouer de la guitare comme un forcené, écumant les groupes de rock’n’roll, de blues et de boogie de l’Aisne. Un soir d’automne, elle frappa à la porte de la maison familiale. Elle voulait me voir. Je compris le message. Notre histoire d’amour dura deux ans, entrecoupée d’une rupture d’un an. Un amour. Il n’y a pas de mots assez forts pour définir cet état. Nos jeunes cœurs et nos petits corps s’emboîtaient à merveille. Elle me quitta un jour de mai 1975; je me retrouvai exsangue. M’en suis-je un jour remis? Je n’en suis pas certain. Il y a peu, à la faveur d’une dédicace à la librairie «Le Dormeur du Val», à Chauny, je l’ai enfin revue. Je l’ai invitée à prendre un verre dans le café de nos amours anciennes. Même yeux bleus et vifs; mêmes pommettes asiatiques. Même allure de femme libre qu’elle n’est plus car mariée depuis belle lurette. Nous passâmes quelque trente minutes ensemble; j’étais abasourdi. Je fonçais chez mon frère, à La Neuville-en-Beine qui m’offrit le couvert et le gîte. Le lendemain, en repartant vers Amiens, au sortir de La Neuville, je m’arrêtai devant le monument des Sentiers de la Mémoire; il rend hommage à l’équipage de l’Halifax tombé à cet endroit le 9 août 1944, dans le cadre de l’opération Tom 53-Guivry. Deux avions avaient été envoyés en mission de parachutage pour la Résistance. Ils se firent surprendre deux chasseurs allemands alors qu’ils se préparaient à parachuter les armes. L’un des Hallifax fut abattu. Je contemplais les visages de ces six jeunes Britanniques. Temps pluvieux; vent fou. Plaine brune. Émotion devant l’immense courage de ces jeunes gars venus mourir ici pour faire reculer la barbarie nazie. Un nœud de larmes me nouait le cœur. Je me disais que sans eux, sans le courage de milliers d’autres, jamais, peut-être, je n’aurais eu le privilège de connaître cette histoire d’amour si forte, si puissante, au cœur des seventies. Les six aviateurs reposent depuis août 1944 au cimetière de Cugny.

Dimanche 6 octobre 2019.

 

 

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Dans sanguines de Patrick Besson

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.
Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Avec « Déplacements », il nous propose d’exquises esquisses recueillies

 dans un carnet de voyages élégant, surprenant et sincère.

    Qu’est-ce qui fait courir Patrick Besson ? Mystère. Le journalisme. Peut-être. Son activité – intense – d’écrivain ? Certainement. Seul ou en compagnie, il ne cesse de se déplacer. Pour notre plus grand plaisir. Car lorsqu’il marche, qu’il prend le train, l’avion, le taxi ou le bateau, il pense ; il lui arrive même souvent d’écrire. Ce sont ces écrits qu’il nous livre ici, dans ce succulent Déplacements, publié dans l’excellente collection « Le sentiment géographique » dirigée par Christian Giudicelli.

    Et où se déplace-t-il, Patrick Besson ? Un peu partout : Belgrade, Cancun, Rabat, Casablanca, Marrakech, Paris, Saint-Amand-les-Eaux, Nice, Gennevilliers, Téhéran, Brazzaville, Etats-Unis d’Amérique, Gand, Varsovie, Bangkok, etc.

    Il n’arrête pas. Il en résulte les textes qu’il nous donne ici à lire, souvent courts, directs, bien cadrés, bien envoyés, drôles, élégants, sans graisse. Du vrai Besson. Exemple : « Il n’y a rien au-dessus de la beauté féminine asiatique. J’aime ces jambes légères qui auront toute ma vie six ou sept heures d’avance sur mon désir. » On dirait du Morand ; non, c’est du Besson. Ce sont parfois des aphorismes, amusés, rieurs, ou mélancoliques et pluvieux. Car si Patrick Besson passe beaucoup de temps à nous faire croire qu’il n’a pas de coeur, nous sommes au regret de lui faire savoir qu’il en a. Sinon, il ne serait pas communiste. Il aurait fait des affaires, mené à bien une carrière, aurait appelé à soutenir Manuel Valls ce qui, au fond, revient au même.

    On le suit donc dans ses pérégrinations. A Bangkok, il lit Thomas Mann et Goethe et constate, vif, que « la lecture » est « le seul plaisir solitaire qu’on ait l’occasion de pratiquer » dans cette ville. A Téhéran, il confie que son accompagnateur est « un Paucard iranien : il me chante du Brel, du Joe Dassin, du Charles Aznavour et même du Charles Trenet. » Et, tout près de là, quand une pré-adolescente lui demande d’où il vient, il s’étonne : « Une fillette me fait de grands sourires. En Iran, j’ai la cote avec les moins de seize ans. Je pourrais devenir le Matzneff chiite. »

   Emouvant et intime, il est à Nice ; il parle de sa mère qui, après sa fuite de Croatie et son départ d’Italie, s’était installée dans cette ville chère à Romain Gary et à quelques autres. Il confie qu’il a des photos d’elle en noir et blanc sur la plage de galets : « Elle est en bikini et sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire à Montreuil. Elle est encore brune. Elle deviendra blonde à Paris, comme Brigitte Bardot et Catherine Devenue. » C’est beau quand un grand garçon né en 1956 se souvient de sa maman. On a l’impression d’entendre la voix du général de Gaulle, de lire L’Aurore ou Combat en buvant son café, de pouvoir encore croiser Roger Vailland ou Kléber Haedens en entrant au Rouquet. Ces parfums inimitables de Trente glorieuses dans le cœur des grands garçons nostalgiques. Paris, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le, Besson, nous en parler. On comprend à quel point il est amoureux de sa ville. De la Rotonde, où il s’attarde sur le rouge au front des banquettes, il nous fait une sanguine, là où Emmanuel Bove nous eût proposé un fusain. Vous l’aurez compris, ces Déplacements sont de haute tenue et d’une élégance inouïe.

                                                                 PHILIPPE LACOCHE

Déplacements, Patrick Besson, Gallimard, coll. Le sentiment géographique, 126 p. ; 15,50 €.