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La Fête de la musique d’un roquentin en imper mastic

     

 

The Last Ones au bistrot le Saint-Germain. Philippe Van Haelst (à droite) et Philippe De Braeckelaer.

Je n’aime plus les Fêtes de la musique. Cette manière de bouillie sonore se confond au brouhaha de la foule. Cette sorte de rèderie aux talents cachés, aux virtuoses du tuba, aux baveux de l’hélicon ne m’intéresse plus. C’est l’âge; je suis un marquis aigri à force de ne plus être gris. Mais ce soir-là, une fois de plus j’étais seul. La Marquise, musicienne des mots, avait été appelée par des obligations professionnelles à Paris. Elle projetait d’aller écouter harmonies et mélodies du côté de la Porte de la Villette. Seul, je me perds; je m’oublie. Je me dispute avec moi-même. Plutôt que d’aller fumer comme un pompier sur ma terrasse et descendre trois Celta brunes sans alcool, je me souvins que l’excellent Patrice Delrue, batteur du groupe Lady Godiva, et pigiste à la revue Le Pays des Coudriers (dans laquelle il avait consacré, en compagnie du sacré Crimon, un portrait de ma pomme) m’avait dit: «Phil! Prends tes harmonicas et viens faire le bœuf avec nous! On joue devant le Baratin, quai Bélu, pour la Fête de la Musique. J’en profiterai pour te donner la revue.» J’aime bien Patrice; j’adore également Lady Godiva, composé de bouillonnants rockers dont le dandy Barbey-Emmanuel Domont, chanteur-guitariste). L’an passé, je n’avais pu résister et les avais rejoints sur scène, devant le Bar du Midi, pour faire les chœurs sur «All Day and All of the Night», brûlot des Kinks. Patrice et moi en avions gardéun très bon souvenir. Il me proposait de refaire la même chanson. J’arrivais donc quai Bélu. En terrasse, je croise mon ami Thomas Devred, le rocker le plus littéraire d’Amiens. On patote. Le temps que j’aille acheter de l’argent au distributeur, il me commande un pastis. Je décline: «Ça fait trois mois que je suis à la flotte.» Il me félicite. (C’est à cela qu’on reconnaît les vrais amis; ils vous encouragent à l’abstinence. Les faux amis vous forcent à la consommation, sournois qu’ils sont, afin de vous conduire à la cirrhose et coucher avec votre petite amie.) Finalement, ce sera sur «Gloria», des Them, que je rejoindrai Lady Godiva. «Gloria». En épelant «G.L.O.R.I.A», je ne pouvais m’empêcher de repenser à mon regretté copain Raymond Défossé qui chantait, à la fin des sixties, cette chanson à Tergnier avec son groupe Flyin’ Piggies. Ma mission accomplie, le Pays desCoudriers dans la poche de mon imperméable mastic de flic (5 euros, chez Emmaüs), je me mis à baguenauder en ville, l’œil vague, le moral en berne, triste comme un Sartre sans sa Beauvoir, comme un Keith Richards sans sa Pallenberg, comme un Verlaine sans son Rimbaud. En passant devant le Bistrot Saint Germain, j’aperçois la carrure de mon pote Jean-Pierre, ex-légionnaire, arrimé au zinc. Je le rejoins. Et sur qui je tombe? The Last Ones, le gang de Philippe Van Haelst. Il me propose de bœufer sur quelques vieux standards, mais après leur show. Fatigué, je m’éclipse. À peine ai-je fait vingt mètres que j’entends qu’ils sont en train de balancer «Born To Lose», des Heartbreakers, chanson que nous faisions quand je jouais encore avec Let’s Go, en compagnie de Dadack (RIP) et Zézette. Mon sang ne fait qu’un tour. Je bondis sur un micro, me déchaîne, vieux roquentin ridicule en imper crème de chez Emmaüs. Puis, ce fut une version déchaînée de «Johnny B. Goode». Jean-Pierre me filma en pleine action et balança illico sur Facebook, en titrant»: «Le jus de tomate ça énerve…». Il est temps que je me remette à boire.

                                               Dimanche 1er juillet 2018.

 

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Du côté de chez Pierre et de chez Pagnol

        Sous les arches du cloître Dewailly, je rêvassais mollement devant mes livres que je proposais de dédicacer aux visiteurs épars. Il faisait gris; on s’y habitue. Des gouttes molles et tièdes, qu’on eût dites tombées du vit d’un vieillard cacochyme à la prostate d’éléphant, s’affalaient, nonchalantes, sur le revêtement de la cour, entre deux éclaircies. Organisé par l’association Valentin-Haüy, le salon de livre d’Amiens m’avait invité, à l’instar d’autres écrivains et illustrateurs. Pour me divertir, je contemplais Jean-Louis Crimon qui ne cessait de mitrailler, à l’aide de son tout petit appareil photographique, les gens qu’il croisait. Jean-Louis, qui déteste qu’on le photographie, adore photographier ses prochains et même ses lointains. Il le fait assez souvent avec talent, sans, cependant, en demander l’autorisation aux modèles. Certains adorent; d’autres apprécient moins. C’est la vie. Ensuite, Jean-Louis nous gratifie de reportages sur Facebook. C’est sa façon de figer dans le temps les bons moments. Sur le salon, nous avons rendu, le samedi, un hommage à notre ami Jacques

Quai Bélu, à Amiens. Raymond Pronier (à gauche) et Jean-Louis Crimon entourent Brigitte Ternisien.

Béal qui ne cesse de nous manquer. J’avais invité à la table de conférence Hélène, la femme de Jacques, Jean-Pierre Garcia, Jean-Pierre Ternisien (mon immense copain ex-légionnaire, celui que je surnomme Jean-Claude Depard dans mon dernier roman) qui ne put se déplacer, cloué au lit par une douloureuse crise de goutte, et notre sacré Crimon. Au cours de l’hommage, je ne cessais de revoir Jean-Louis et Jacques, deux ans plus tôt, à ce même salon, se brocarder fraternellement et chahuter. Dans la salle, une quinzaine de personnes (dont la Marquise) écoutaient, attentives. Émues. Au moment de l’apéritif (champagne pour la Marquise; eau plate pour moi), et alors que la jolie Barbara Pompili fit une apparition blonde et remarquée (je ne manque pas une occasion de lui faire la bise; ça doit être la seule macroniste que j’embrasse; je m’étonnerai toujours), Jean-Louis annonça qu’à son tour Raymond Pronier, notre bon copain écrivain, ex-journaliste au Courrier picard, allait, à son tour, apparaître. Je ne lui fis pas la bise; cela ne m’empêcha pas de le saluer avec chaleur. J’aime beaucoup ce haut garçon intelligent, littéraire et modeste. J’aime nos conversations qui vont chercher dans la vase de l’histoire de notre journal quand celui-ci était encore une coopérative ouvrière et qu’il ne se doutait pas qu’un jour il déménagerait au bord de la Somme, presque en face d’une soucoupe volante. En sortant du restaurant, quai Bélu, nous saluâmes Antoine Grillon, directeur de la Lune des Pirates, et le joyeux Fred Thorel. La Marquise, en compagnie de la toute mignonne Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, se faufila dans la salle où se produisait un groupe de jazz composé d’élèves du Conservatoire. Puis, baguenaudant au bord du fleuve plein de brèmes crémeuses, le Jean-Louis, une fois de plus nous mitrailla, comme il mitrailla, deux jours plus tard, notre bon copain Pascal Pouillot avec qui, à propos d’une discussion politique, il s’embrouilla la crinière. «Tu n’es qu’un mulet!» lui lança Pascal. On se serait cru chez Pagnol.

Dimanche 17 juin 2018.

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Les Kinks au pays des Coudriers

   

Patrice Delrue (à droite) et Jean-Louis Crimon.

Les averses de mars sont agréables; elles sont souvent douces, tièdes. Elles font penser à des ruisseaux qui, lorsqu’on suit leurs cours, finissent par se jeter dans le fleuve printemps. J’aime aussi les éclaircies subreptices qui annoncent, sans en avoir l’air, les douceurs d’une saison meilleure. N’est-ce pas l’espoir qui fait vivre? Je traversais le faubourg de Hem, à bord de mon carrosse Peugeot cabossé, tiré par cinq magnifiques chevaux fiscaux. Mon autoradio diffusait, comme à l’habitude, une chanson des Kinks. Certainement «Plastic Man» ou «King Kong», mes préférées. Les Kinks me hantent. C’est un groupe printanier; ses mélodies sont fraîches et drues. Procol Harum, mon autre groupe favori, est une formation hiémale. Elle me rappelle cet hiver des seventies, à Tergnier, au cours duquel j’avais découvert l’album Broken Barricades grâce à mon regretté et défunt copain Gérard Lopez, dit Dadack. Ce disque m’avait envoûté. J’avais tenté de convertir ma petite amie d’alors et premier amour, Régine, que je surnomme Delphine dans mon roman Les Matins translucides, fan des Beatles. Je n’y parvins qu’à moitié; je ne l’en aimais que plus. (J’ai toujours adoré les femmes de caractère.) Groupe d’hiver Procol Harum? Pas tout à fait, au fond. Leur tube historique, le succulent «A Whiter Shade of Pale», inspiré par Bach, me permit un peu plus tard d’enlacer, puis de séduire tant de petites Ternoises, au cours de slow voluptueux dans les boums de Quessy-Cité; l’évocation du nom de cette chanson me rappelle, au fond, la chaleur de l’été. L’air était chargé des parfums des déodorants Avon de mes jeunes conquêtes, parfums qui se mêlaient aux odeurs du ballast des voies de chemin de fer, toutes proches. C’est si loin tout ça… Les Kinks donc. Tout en tapant cette chronique, j’écoute «Plastic Man» sur mon ordinateur. Je suis aux anges. Coïncidence certainement: j’étais tout aussi heureux, il y a peu, au café le Kimbo où, en compagnie de la Marquise, j’avais rendez-vous avec Patrice Delrue et Jean-Louis Crimon, collaborateurs à la très belle revue Histoire et traditions du Pays des Coudriers; ils venaient notamment me présenter le dernier numéro du magazine. Patrice me fit cadeau d’un collector: le premier numéro de la publication fondée par l’excellent Christian Manable. Un véritable dépaysement culturel avec des articles de qualité sur les blasons populaires, sur les Protestants de Contay, sur le peintre Alain Mongrenier. Patrice n’est pas seulement un féru d’histoire; c’est aussi un fou de rock’n’roll. Au cours de la dernière Fête de la musique, devant le Bar du Midi, alors que son groupe et lui – en tant que batteur; Emmanuel Domont officiait au chant et à la guitare – étaient en train d’interpréter «Sunny Afternoon», des Kinks, je ne pus résister au plaisir de bondir au micro et de m’adonner à quelques chœurs. Je fermais les yeux. Emmanuel était Ray Davies; j’étais Dave Davies. Je l’ai toujours dit: le rock’n’roll est un sport très fraternel.

Dimanche 11 mars 2018.

 

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Je suis un Français définitif et j’aime les douaniers

Jacques Darras (à gauche), une bouteille de vin rouge, et Jean-Louis Crimon.

La journée commençait mal. J’ouvre mon ordinateur personnel. Impossible d’accéder à mes fichiers. C’est affreux, la technologie quand ça déconne. On se sent impuissant, tout petit, démuni. Lesté d’une humeur de dogue, je trouvais quand même assez de ressources pour monter dans mon carrosse Peugeot 206 (5 CV) et fonçai vers Lire en Baie, la fête du livre du Crotoy où j’étais attendu pour signer mes livres. J’avais prévu, entre deux lecteurs, de m’adonner à des tâches d’écriture à ma table. À cause de ce fichu virus, ce fut impossible. Tant pis. Mon humeur de dogue s’évapora quand je retrouvai, sur place, de bons copains de plume. Jean-Louis Crimon, qui abandonna momentanément son interlocuteur, le député Jean-Claude Buisine, du Parti socialiste (un parti qui connut ses heures de gloire, il y a peu, et qui, aujourd’hui, est en souffrance). Jean-Louis tenta de me tirer le portrait, comme il a l’habitude de le faire avec tout ce qui bouge (ou pas, puisqu’il excelle aussi dans la photographie de scènes peu animées: paysages, objets divers, etc.). Je rentrai dans la salle, me rendis compte que j’avais manqué l’inauguration. Mon foie me dit merci, mais le dogue de mon humeur aboya de nouveau. Pas longtemps car je retrouvai d’autres bons copains: Guillaume Lefebvre (écrivain chez Ravet-Anceau), pilote de bateau, homme de la mer que certains surnomment affectueusement le Pacha; Léo Lapointe; Jacques Thelen; Jacques Darras, etc. Jean-Louis me présenta son nouveau livre, Je me souviens d’Amiens, dans lequel il égrène, à la manière de Georges Pérec, ses souvenirs de la capitale de Picardie, opus de qualité (je vous en reparlerai très prochainement) qu’il vient de sortir au Castor astral. J’ai déjeuné en compagnie de Jean-Louis et de Jacques Darras. Ce dernier m’a remis son essai, Réconcilier la ville qu’il a publié en février dernier aux éditions Arfuyen. La quatrième de couverture rappelle qu’il est un Européen convaincu et qu’il «travaille obstinément aux frontières de notre sensibilité. Grand connaisseur de la civilisation anglo-américaine, il se considère comme un démocrate «whitmanien» d’Europe…» A table, je m’étais promis de ne pas parler politique. Mais, c’est certainement un vice français, je n’ai rien pu faire: j’ai été absorbé par le siphon politique. Je me suis retenu de dire que j’aimais bien l’Europe, moi aussi, mais pas celle-là. Pas celle des marchés, pas celle noyautée par l’Allemagne, empuantie par le capitalisme. Je me suis retenu de confier que je me considérai comme un Français définitif. J’aurais pu aussi dire que j’aimais bien les douaniers, surtout depuis 1974 quand, un beau jour de printemps et fauché comme les blés de la regrettée Union soviétique, je m’étais mis en tête de passer en fraude la frontière franco-belge, équipé de la Gibson Lespaul, que je venais d’acheter à moindre coût dans un magasin d’instruments de musique de la rue du Midi, près de la gare. J’avais bu comme un trou dans un café, près de la gare du Midi, m’étais assoupi dans le train. Les douaniers m’avaient serré. L’un, aussi bourré que moi, avait eu pitié de ma jeunesse et de ma naïveté. Il avait fait téléphoner à mon père, et mon cousin Gérard, entrepreneur en plomberie, héraut de la libre entreprise, était venu me secourir et apporter la caution, à moi, minuscule gaucho-marxiste de Tergnier. Depuis, j’aime les douaniers car je sais qu’ils ont bien plus de cœur que les colins froids du CAC 40.

Dimanche 11 juin 2017.

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Deux films sublimes

     

Jacques Béal et une partie de sa garde rapprochée, à la Brasserie L'Horloge, à Amiens.
Jacques Béal et une partie de sa garde rapprochée, à la Brasserie L’Horloge, à Amiens.

L’Horloge est une nouvelle brasserie installée en plein centre d’Amiens. On y boit un Sauternes succulent. Pas étonnant donc que Jacques Béal eût choisi cet endroit pour y dédicacer et présenter son dernier roman, La Griffue (éditions Presse de la Cité). Je suis plongée dans sa lecture et, je dois le reconnaître lectrice adorée, je me régale. L’histoire, l’éditeur la résume ainsi : « Entre 1832 et 1848, une plongée romanesque dans l’univers des derniers chasse-marée, entre Paris et Boulogne-sur-Mer, sur les pas d’une jeune femme volontaire surnommée « la Griffue », qui devra puiser dans les secrets de sa famille pour comprendre la disparition étrange du père tant aimé. »  A l’Horloge, toute la garde rapprochée de l’écrivain était là : Pascal Pouillot (qui tient à préciser qu’il ne boit jamais de Picon-bière – contrairement à ce que pouvait laisser penser l’une de mes précédentes chroniques –  mais préfère, avec modération, le vin), Jean-Jacques Blangy, Lucien Fontaine, Jean-Louis Crimon, Jean-Bernard Grubis (directeur de l’excellent et très beau magazine L’Audacieux) et quelques fort jolies dames. Nous avons bien ri, et avons fini par nous mettre à table. Agréable moment. Je mène, parfois, une vie épatante, surtout quand un film m’emporte. Cela est arrivé récemment deux fois au Gaumont d’Amiens. Deux films sublimes, exceptionnels, d’une puissance émotionnelle rare. Le premier Le Goût des merveilles est l’oeuvre d’Eric Besnard avec Virginie Efira (Louise), Benjamin Lavemhe (Pierre) et deux talentueux enfants-comédiens (Lucie Fadeget dans le rôle d’Emma, et Léo Lorléac’h dans celui  de Felix). L’histoire se passe dans la Drôme ? Louise élève seule ses deux enfants et tente tout pour faire tourner l’exploitation crée par son défunt mari. Un soir, au volant de sa voiture, elle percute un homme, Pierre, au comportement étrange. En fait, il est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme. Ce film est bouleversant d’un bout à l’autre ; il oscille entre gravité et humour et distille une justesse de ton rare. La différence et la maladie mentale sont traitées par Eric Besnard avec délicatesse et finesse. Autre film bouleversant : La Vie très privée de Monsieur Sim, de Michel Leclerc avec Jean-Pierre Bacri, Mathieu Amalric et Valeria Golino. Monsieur Sim (Bacri) n’est pas un chanceux ; pas un gagnant non plus. Sa femme l’a quitté ; il a perdu son travail. Son père, qui vit en Italie, ne lui témoigne qu’une lointaine froideur. Se présente à lui un emploi inattendu : vendre des brosses à dents censées révolutionner l’hygiène bucco-dentaire. Cela va lui permettre de travers la France. Ca part sur l’humour, puis l’étrange monte d’un cran, la mélancolie aussi. Et ça devient subtil, très fort, quand Sim apprend le secret de son père, le pourquoi de cette froideur. Grâce à cette révélation, il finir par en apprendre beaucoup sur lui-même. Bacri et Amalric sont géniaux. J’ai adoré. Cours voir ces deux films, lectrice, ma fée. Et, au fait, bonne année ! Où avais-je la tête ? (Au cinéma, of course.)

Dimanche 3 janvier 2016

 

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 Rose, puis, puis rouge comme un homard

        Députée, secrétaire d’Etat chargée des droits des femmes au sein du gouvernement Valls, Pascale Boistard et Lucien Fontaine, du Parti socialiste, ont eu l’amabilité d’inviter, il y a peu, quelques saltimbanques : le comédien et chanteur Jean-Michel Noirey, l’écrivain Jean-Louis Crimon, l’animateur François Morvan et le cinéaste Eric Sosso. Lys et moi étions également de la partie. La rencontre eut pour cadre la Galerie 34, de Jean-Michel Noirey. Après une visite des œuvres exposées, nous passâmes à l’apéritif. L’inénarrable Jean-Louis Crimon ne cessait de prendre tout le monde en photo. Lucien passait de l’un à l’autre, s’assurant du bon déroulement des choses. Pascale Boistard était souriante, affable. Je me retenais de lui dire ce que je pensais de la politique du gouvernement – c’eût été indélicat – mais ça me démangeait. Alors, je tentais de parler de culture ce qui me réussit un peu plus que d’entamer une discussion sur la physique quantique. Je levais également le nez vers le ciel que des avions lacéraient de la neige de leur kérosène. Il faisait beau, doux. Un temps printanier comme seule l’automne, saison facétieuse, sait en faire. L’ambiance était excellente, fraternelle, comme une Fête de l’Humanité. Pour peu qu’il y eût de la musique, j’eusse bien invité Pascale Boistard à danser une valse, mais eût-elle bien pris que ce mauvais jeu de mots à l’endroit de notre Premier ministre ? Je pense que oui ; elle a de l’humour. Ensuite, nous sommes allés au Mascaret où, une fois de plus, l’ami Jean-Louis fit de nombreuses photos de l’assistance. Voilà à quoi j’ai passé un samedi d’automne sur la terre, lectrice, ma fée fessue. Sur le chemin de retour, au volant de ma petite voiture verte, je me demandais si certains politiques m’invitaient de nouveau à manger, est-ce que j’accepterais ? Xavier Bertrand, oui ; Jean-Luc Mélenchon, oui ; Vladimir Poutine, oui. Marine Le Pen, non. Je pense sincèrement que si cette dernière prend les rênes de notre belle – et grande – région, je serai tondu comme certaines dames à la Libération ou que je serai décapité, comme ce fut le cas, en des temps anciens, pour de lointains ancêtres de ma lignée. Quand je ne mange pas avec les socialistes, je vais au cinéma. Vu deux petites perles au Gaumont : Asphalte, de Samuel

Devant la Galerie 34, au Crotoy.
Devant la Galerie 34, au Crotoy.

Benchetrit, avec Isabelle Huppert, Gustave Kervern et Valeria Bruni Tedeschi ; Belles familles, de l’excellent Jean-Paul Rappeneau, avec Mathieu Amalric, la succulente et très douée Marine Vacht et Gilles Lellouche. Grandiose ! Vu au Ciné-Saint-Leu : le carrément génial The Lobster, de Yorgos Lanthinos avec Colin Farrell. Un film complètement fou et inquiétant : les célibataires sont arrêtés. On les transfère dans un hôtel où ils ont 45 jours pour trouver l’âme sœur. Passé ce délai, ils seront transformés en animal de leur choix. Le héros opte pour le homard car il vit vieux et dans la mer. Burlesque, déjanté mais profond.

Dimanche 8 novembre 2015

 

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Cette chronique est pour toi, Colonel !

François Crimon est-il le meilleur chanteur du monde ? Non. Le meilleur auteur-compositeur du monde ? Non. Le meilleur guitariste du monde ? Non, vraiment pas. Alors ? Alors, il dégage. Son aura, sa dégaine, le grain de sa voix ; ses hésitations. Ses lunettes noires. Sa légèreté grave ; sa gentille désinvolture. Son excellente éducation ; son élégance filiforme de haut adolescent. Bon sang de saurait mentir. Le fils du journaliste-écrivain Jean-Louis Crimon sait écrire. Ses textes sont des petits bijoux ciselés, efficaces, imagés, sans prétention qui parlent des filles, d’alcool, de ruptures douces et brutales comme l’absinthe, longues, brunes, chapeautés et haut-talonnées comme Louisa, notre Amiénoise-Londonienne bien allumée, superbe et préférée. (Elle fut à une certaine époque l’Anaïs Nin, la Kiki Picasso des nuits brûlantes de la capitale de Picardie.) Le petit Crimon, c’est bien. C’est rock’n’roll. Il donnait un concert, par une belle soirée d’octobre – air doux, humide comme une noix fraîche – au Café, chez l’ami Pierre, rue Flatters, à Amiens, à l’occasion du vernissage de l’exposition de dix photographies (exposer dix photographie, quelle classe ! C’est bien mieux que dans exposer soixante ; c’est la rareté qui fait la densité de l’œuvre ; regardez Le Regard froid, minuscule essai de Roger Vailland. Regardez L’Eté finit sous les tilleuls, pétillant et tout petit roman de Kléber Haedens) de son ami – son presque frère – Gaspard Truffet. Il y avait un monde fou. J’y croisais de nombreux amis chers, dont Sophie (que j’ai embrassée dix-sept fois sur le front) et Jean-Louis Crimon. J’y bu quelques bière Calsberg. (Oui, lectrice, tu as bien lu ; pendant des années, je me suis adonné à la bière prolétarienne, moi l’enfant de Tergnier, à la bière de marxistes – Stella – et aujourd’hui, je déguste de délicieuses Carlsberg, bières demi-mondaines, sociale-démocrates ; vais-je terminer ma carrière comme adjoint à la culture dans une ville socialiste, moi qui rêvais que de le devenir dans une ville rouge comme le sang de Guingouin.) Quelques jours plus tard, je me rendis à la librairie Cognet, à Saint-Quentin, chez la délicieuse Cécile Jaffary, plus blonde que jamais. La ville de Saint-Quentin me bouleverse. J’ai passé quatre ans au lycée Henri-Martin. Lorsque je la traverse, je crois y croiser des ombres, celleFrançois Crimon-Chez Pierre-1-s de Jean-François Le Guern, Joël Caron, Jean-Pierre Josse, Tintin l’ancien Poilu couvert de médailles qui, au café Odette, soulevait les jupes des lycéennes du bout de sa canne. A ma table d’écrivain, m’attendaient mes amis Jean-Pierre Semblat, Eddie et Jean-Pierre qui avaient apporté, dans une glacière, une bouteille de Condrieu, pour fêter ma dédicace. J’en avais presque les larmes aux yeux devant tant de fraternité. J’étais tout autant heureux quand j’aperçus la haute, fidèle et mélancolique silhouette du Colonel, mon copain de Tergnier. En deux regards, deux poignées de mains, nous avons compris que le temps passait sur nos vies, impitoyable. Dans nos yeux, les étoiles de nos jeunesses enfouies, brisées, égarées dans les brumes lointaines de notre chère ville de Tergnier.

                                                  Dimanche 25 octobre 2015.

 

 

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Bises d’automne

 

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.
Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Il faut un bon moral pour affronter l’arrivée de l’automne. Pluies vraiment humides, « mouillantes » (pas comme ces pluies d’été tièdes qui coulent sur nos peaux et nos vêtements comme l’eau sur les plumes des colverts) ; premières nappes de brumes ; ciels gris, foncés, froncés comme les sourcils de Georges Pompidou. Et cette terrible impression que les beaux jours ne reviendront plus jamais, lectrice, ma fée démoralisée du fait de mes œuvres. (J’ai l’impression d’avoir pensé, très fort, « enceinte de mes œuvres ».) L’automne est une saison verlainienne, comme le printemps est la saison de Colette, l’été celle de Nietzsche, l’hiver celle de Dickens. A chaque saison, son écrivain. J’entretiens avec l’automne des relations ambigües. Détestation et fascination ; amour et haine. Je suis vraiment un drôle d’individu, un étrange, un bizarre, un infréquentable. Rien d’étonnant que Dee Dee Bridgewater m’ait embrassé sur le crâne, l’autre soir, à la maison de la culture d’Amiens. Ce vendredi-là, au c’était pourtant déjà l’automne, mais il faisait un soleil éclatant. J’étais invité à signer mes ouvrages au salon du livre audio, organisé par l’Association Valentin-Haüy, au service des déficients Visuels, au cloître Dewailly, à Amiens. J’y retrouvais quelques bons copains écrivains. Parmi eux, Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Le premier sortira le 5 novembre prochain un roman, La Griffue, dans la collection Terres de France, aux Presses de la Cité. Je n’ai pas encore lu cet opus, mais Jacques m’en a parlé longuement, avec passion ; je suis certains que je ne m’ennuierai pas. Ce fut le cas à la lecture de ces précédents livres, en particulier son très beau et émouvant Rendez-vous au Sourire d’Avril (Presses de la Cité). Jacques est un remarquable raconteur d’histoire, un conteur fou de la Picardie, amoureux de ses personnages. Il fut un grand reporter inspiré et précis ; il est aujourd’hui un romancier inspiré et précis. Cela est arrivé à d’autres avant lui et pas des moindres : Kessel, Bodard, Lentz. Et cela lui va bien de se retirer plusieurs mois au Crotoy et en Irlande et de nous ramener des histoires qui sentent le hareng (La Griffue s’inspire de la Route du poisson) ou le saumon (le saumon d’Irlande serait sur le point de lui souffler une fort belle histoire…). Jean-Louis, lui, vient de reprendre les cours à l’université Jules-Verne. Mais quand on a écrit un aussi beau bouquin que Verlaine avant-centre (Castor astral), on sait très bien qu’il nous prépare un roman ou un recueil de nouvelles de qualité. Il en a le talent, le souffle, l’inspiration. Avec mes deux compères, on a ri aux éclats. Au moment de l’apéritif, nous avons profité de Crémant de Loire en compagnie de Pascale Boistard et de Barbara Pompili. A cette dernière, j’ai fait remarquer que je ne comprenais rien aux divisions des Verts. Ca l’a étonnée, puis fait sourire. Un beau sourire d’automne, doux et blond comme la lumière qui, ce vendredi, persistait à caresser ma peau mélancolique.

                                                         Dimanche 11 octobre 2015

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Jean-Louis Crimon a 42 ans de retard

       

Jean-Louis Crimon, écrivain, journaliste. Ici, sur le fauteuil rouge dans l'entrée du Courrier picard.
Jean-Louis Crimon, écrivain, journaliste. Ici, sur le fauteuil rouge dans l’entrée du Courrier picard.

Jean-Louis Crimon, écrivain et ancien journaliste à France Culture, est venu me dire bonjour au journal. Nous nous sommes assis, non loin de l’accueil, sur les deux fauteuils en plastique rouge. Il regardait autour de lui ; il devait se dire qu’il avait changé, ce journal où il fit ses débuts de journaliste au cœur des seventies, égayant les colonnes de sa prose curieuse, littéraire, poétique, de ses enquêtes singulières. Quel âge avait-il le Jean-Louis, à l’époque ? Jeune. Nous l’étions tous, jeunes. Les cheveux longs. C’était avant que le rouleau compresseur du capitalisme n’écrase les idéaux. Il fallait changer le monde. C’est le monde qui nous a changés. Mes cheveux, à moi, se font rares. Il me reste la littérature dont je me goinfre en écoutant pousser ma barbe. Il m’en a appris une bonne, Jean-Louis. Il vient de s’inscrire en master de philosophie afin de rendre son mémoire sur la philosophie et la photographie, ce qu’il aurait dû faire il y a quarante-deux ans. « Je le soutiendrai en juin 2016 », explique-t-il, joyeux. Il a promis de m’inviter. J’irais l’encourager avec une banderole sur laquelle j’écrirai « Crimon avant-centre » ; une façon de rendre hommage à son très beau roman Verlaine avant-centre publié en 2001 au Castor astral. Hervé Jovelin, lui, c’est chez Ravet-Anceau qu’il a publié son dernier polar, Amiens, une nuit. Il nous convie à suivre les pérégrinations de son personnage fétiche, Matéo Ambiani, dit le Colibri. Il signait récemment son roman à la librairie du Labyrinthe, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens. Je m’y suis rendu par une espèce de petite soirée toute imbibée d’une lumière qui, déjà, sentait l’automne à plein nez. Il y avait un peu de monde, deux cubitainers de vin (rouge et blanc), du Coca-Cola. Philippe Leleu, le libraire, avait dressé une table dans la rue du Dom. J’ai parlé avec le photographe Sylvain Bouture qui vient de sortir un beau livre sur 14-18 aux éditions du Labyrinthe, préfacé par Philippe. Qu’ai-je fait, ensuite ? Je suis certainement retourné au journal, me suis mis devant mon ordinateur pour terminer des travaux de mise en page, comme l’avaient fait avant moi, les illustres anciens que Jean-Louis Crimon, jeune journaliste aux cheveux longs, a dû croiser, un jour, une nuit. Des jours, des nuits. Il y avait encore des odeurs de plomb à l’imprimerie. Les journalistes et les ouvriers du livre se retrouvaient dans un bistrot qui se trouvait à l’angle de la rue de la République et de la rue Alphonse-Paillat. Il n’y avait pas encore d’ordinateur ni de téléphone portable. Et moi, que faisais-je en 1973, quand Jean-Louis oubliait de rendre son mémoire ? J’avais les cheveux longs et bouclés, une manière de Louis XIV ternois, un peu ridicule. (J’ai toujours la photo sur mon permis de conduire ; je la montre à mes copines quand je veux les faire rire.) Ce jour-là, à Saint-Leu, le soir sentait déjà l’automne. Il ne me restait plus qu’à écouter pousser ma barbe.

                                                        Dimanche 13 septembre 2015.

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Les dessus chics des Dessous

Ses chères lectrices lui pardonneront son infidélité: on ne retrouvera pas aujourd’hui la traditionnelle chronique de Philippe Lacoche. Mais s’il est absent, c’est parce qu’il est doublement présent dans cette «chronique intérimaire».

Déjà «marquis» autoproclamé, Lacoche est, désormais aussi «chevalier». Des Arts et lettres. Sur décision de l’ex-ministre de la Culture (homophonie aidant, il était naturel qu’une Filippetti honore un Philippe).

La chose a été formalisée samedi dernier, à Paris, Espace Jemmapes, au bord du Canal Saint-Martin, lors d’une soirée nettement plus conviviale que protocolaire. La ministre n’étant forcément pas là, c’est l’écrivain et journaliste Patrick Besson qui a épinglé notre collaborateur, avant qu’Alain Paucard, en plus de celles d’écrivain ne démontre ses qualités de chanteur et guitariste (accompagné par le saxophoniste Francis Courney). Dans l’assistance, la famille se mêlait aux écrivains amis dont Cyril Montana et Thomas Morales, à la sociologue Marcela Iacub (venue avec son petit chien et son joli turban) ou à un producteur de la RTBF venu en souvenir de moments partagés du temps de Best. Quelques Picards avaient aussi fait le déplacement, tels Mireille et Philippe Béra (éditeurs de la maison Cadastre8zéro), le bouquiniste-photographe Jean-Louis Crimon ou notre collaborateur Christian Legris. Le Courrier étant représenté par l’un de ces rédacteurs en chef adjoint; présence justifiée par l’autre objet de cette soirée: le lancement des Dessous chics, le livre.

Chronique locale amiénoise, puis régionale et picarde, ces «Dessous chics» hebdomadaires – déjà présents sur le blog-picard.fr/dessouschics/- ont fourni la matière à un beau recueil de 350 ERpages, balayant la période 2005-2010. Magie littéraire, ces textes éphémères et légers prennent plus de profondeur, et par là même d’universalité, ainsi rassemblés. Occasion de constater que le «contrat de lecture» a été respecté: c’est bien un portrait décalé de la vie culturelle régionale qui est saisi dans ces pages. Le mérite en revient à Emmanuel Bluteau, responsable de La Thébaïde. Petite, mais grande maison d’édition par ses publications, consacrées à Jean Prévost (l’écrivain tombé dans le maquis du Vercors) ou à Pierre Bost. Et son éditeur enthousiaste et courageux, Emman

Patrick Besson, pensif, après avoir remis la médaille de chevalier des Arts et lettres au marquis, réjoui, gonflé de vanité, la cravate tendue par l'amidon de la prétention. "Ai-je bien fait de céder à la demande du célèbre hobereau rouge picard?", semble se demander Patrick Besson.
Patrick Besson, pensif, après avoir remis la médaille de chevalier des Arts et lettres au marquis, réjoui, gonflé de vanité, la cravate tendue par l’amidon de la prétention. “Ai-je bien fait de céder à la demande du célèbre hobereau rouge picard?”, semble se demander Patrick Besson. (Texte de légende confectionné par Ph.L.)

uel Bluteau, nous ramène aussi à la Picardie et à Philippe Lacoche. Longtemps journaliste à l’Union, à Tergnier, dans l’Aisne, c’est là qu’il rencontra notre «hussard rouge». La boucle se boucle… Et bien sûr, Philippe Lacoche revient la semaine prochaine. Histoire de nourrir, peut-être, le prochain volume de ces Dessous si chics.

Daniel Muraz