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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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Un récit séduisant et sensuel

     Sur les traces de Desnos, Thierry Clermont parcourt un Cuba mélancolique et très littéraire.

Thierry Clermont. Photo : Jean-Luc Bertini.

Barroco bordello est un roman de plaisir, de sensualité et de jouissance; on y est bien comme dans l’eau d’une rivière fraîche sous le soleil des tropiques. Ou comme dans une femme. Il figure un long poème sans rimes qui ne ressemble à rien et qui poétise tout. Orpailleur de génie, Thierry Clermont a longuement voyagé à Cuba. Il en rapporte des pépites de littérature inédite, à la fois galvanisante et rassérénante. («Je pensais aux mots couchés, débris de phrases, élans et incises, bouts rimés, tessons de pensées, jets d’idées, rognures tachetées d’encre et de pâtés.»)Pour tout dire, de façon directe et simple: ce livre est un régal. Il est délicieux dans tous les sens du terme. Et il est surprenant d’un bout à l’autre.

«Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos.»

À l’origine, le narrateur part sur les traces du poète Robert Desnos qui visita Cuba en 1928. Il effectue un long et lent pèlerinage dans une chaleur moite ou dans la fraîcheur inspirante des nuits bleutées. Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos. Au fur et à mesure, il croise d’autres personnages vivants, ou les ombres capitales et capiteuses d’autres. Lorsque la rencontre est impossible, il imagine, se documente, relate; il déclare sa flamme à la poésie, à la littérature, à la vie. Il fait feu de tout bois. On se laisse embarquer; on se passionne. Que sont allés faire sur l’île les Allen Ginsberg, Ernest Hemingway, Paul Morand, Alejo Carpentier, Anaïs Nin, Isidora Duncan, Simone de Beauvoir et son Jean-Paul Sartre? L’air est saturé de rhum; le narrateur de Thierry Clermont, d’histoires, d’Histoire, de mélancolie et de mystères. D’autres personnages traversent le récit, comme venus de nulle part et, pourtant, de suite, ils y trouvent leurs places et vous emportent, vous entraînent. Là, on aperçoit Richard Hell, les Ramones, le si talentueux et torturé peintre Pascin, les membres du Club des longues moustaches (Henri de Régnier, Jean-Louis Vaudoyer). Et l’incroyable Yvonne George, chanteuse et comédienne (1896-1930). «Rongée par les drogues les plus dures, étourdie d’opium, affaiblie par une tuberculose tenace, nostalgique d’une gloire qui n’a jamais atteint son zénith, Yvonne Georges alternait périlleux récitals de chant, concerts, apparitions théâtrales, revues musicales et longs séjours en cure de désintoxication, de sanatorium en maison de santé», rappelle Thierry Clermont. Une ombre parmi tant d’autres dans ce récit séduisant et lascif qui doit autant à la mélancolie d’un Patrick Modiano qu’à l’étrangeté d’un Pierre Mac Orlan. C’est un fantastique social torride où les bruines portuaires et nordiques sont remplacées par des giboulées tièdes. Ce livre interpelle car il est juste et savoureux.

PHILIPPE LACOCHE

 

Barroco bordello, Thierry Clermont; Seuil, coll. Fiction & Cie; 236 p.; 19€.

 

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Confiné au jardin : le Ciel est pavé d’humides intentions

L’arrosoir regarde d’abord le ciel gorgé de pluie, puis baisse la tête, dépité. “Sous peu, je vais me retrouver au chômage”, se dit-il. (Photo : Philippe Lacoche.)

Quand il n’observe pas son voisin Tio Guy – Duchamp picard – en train d’exposer un radiateur sur la pelouse ou de tondre cette dernière avec, vissé sur la tête, son casque de motard, ou les animaux, les bestioles (souvenez-vous, lectrices, lecteurs, des pérégrinations de l’escargote Babette et de sa famille, contées ici même), le monde vivant et minuscule, le jardinier confiné contemple les choses, les objets, les outils. Il y a quelques jours, le temps devenait menaçant. Les actualités de la radio du service public (les seules sur lesquelles on peut encore compter) avaient annoncé qu’il allait pleuvoir; on pouvait leur faire confiance. De nature méfiante et tel un saint Thomas du faubourg de Hem, il s’avance vers la fenêtre de la véranda qui donne sur la terrasse. Là, que ne voit-il pas? Incroyable: l’arrosoir vert Wehrmacht qui pivote sur lui-même et tourne sa tête brune de vieil Auvergnat buriné vers la pelouse de son voisin Tio Guy.

Rendons Grass au Tambour

Plutôt non: soyons précis. Ledit arrosoir a d’abord regardé le ciel, puis a baissé sa caboche encore humide vers les tomettes, l’air dégoûté, puis a posé son regard déprimé vers l’immense propriété de son voisin. (Dans le quartier, on dit: «La pampa de Tio Guy!».) Le confiné, pas si con et plus fin qu’il en a l’air, s’est mis à raisonner tel un roman de Günter Grass: «S’il fait la gueule, le verdâtre, c’est qu’il s’est rendu compte qu’aujourd’hui, il serait inutile. Qui pourrait faire concurrence au ciel?» Puis, se reprenant, il sort une majuscule de sa musette et…: «Qui pourrait faire concurrence au Ciel?» Imprévisible, le confiné est parfois accessible à une manière de mysticisme, pour ne pas dire de transcendance. Il regarde encore. Ce beau ciel d’avril lesté de nuages d’étain qui ne demandent qu’à crever et de mettre au chômage tous les arrosoirs d’Amiens. On pourrait y voir là une métaphore du capitalisme sauvage ou de la mondialisation. Paf: un connard, président d’un conseil d’administration, appuie sur un bouton et flanque au repos forcé des centaines, voire des milliers de salariés. «Mais non», se reprend encore le confiné. «C’est l‘Enfer qui est pavé de mauvaises intentions (N.D.A.: n’en déplaise à Jean-Paul Sartre);pas le Ciel. Dans le Ciel, il n’y a que Dieu.» Peut-être bien mais, en tout cas, cet après-midi-là, il a plu dru. Et l’arrosoir vert Wehrmacht s’est mis à pleurer sur les tomettes, larmes dérisoires à l’aune des averses du ciel. PHILIPPE LACOCHE

 

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Confiné au jardin : Babette se lâche

 

Babette surveille ses progénitures. (Photos : Philippe Lacoche.)
“Tu veux ma photo?”, demande Babette, agacée, au jardinier qui ne cesse de la photographier. Ancienne hippie, spectatrice des festivals de Woodstock, de l’Ile de Wight et d’Amougies, elle n’en possède pas moins un caractère impétueux. Féministe à ses heures, c’est ce qui explique peut-être qu’elle a été abandonnée par son mar;, elle élève seule ses deux enfants. “Ne la laisse pas tomber/ Elle est si fragile/ C’est une escargote libérée tu sais c’est pas si facile”, eût pu chanter Cookie Dingler.
Babette compare ses cornes à celles du renne. A gauche : le gros tas de merde brune qu’elle vient de lâcher sur la table du jardinier confiné.

Sartrien invétéré, adepte d’un Existentialisme pur et dur, le jardinier confiné contemplait, une boule d’angoisse au ventre, la petite famille de gastéropodes nouvellement réunie (voir notre chronique d’hier) et philosophait: «Être homme, c’est être responsable. L’Homme est tel qu’il se crée. Et il se crée en agissant.» Fallait-il rendre la liberté au jeune Bernard retrouvé dans l’évier, blotti, tel un Huckleberry Finn intrépide, au fond d’un mug rouge vif? Bernard avait fugué; il l’avait avoué au confiné. Ce dernier avait fini par retrouver le reste de la famille: Babette, une ancienne baba cool, bien en chair, trop bien en chair pour passer en dessous de la porte de la véranda; et la toute jeune et toute frêle Rosa, pusillanime, restée auprès de sa maman. «Faut-il leur rendre la liberté?» ne cessait de s’interroger le jardinier.

Lourde merde brune

En attendant, sur les conseils de sa petite fiancée, très attachée à la condition animale, il s’occupa de créer une niche pour la famille: il remplit le mug d’herbe fraîche qu’il rafraîchit grâce à la bonne eau de source du Faubourg de Hem, plaça le trio à l’intérieur. Et observa. À peine déposé, Bernard profita d’un moment d’absence de sa mère pour filer en douce. Il fut rattrapé par Babette qui, bien que cool et grande lectrice de Libres enfants de Summerhill, passa un fichu savon à son mioche. Est-ce la colère qui lui relâcha les sphincters? Elle chia une lourde merde brune sur la table du confiné qui fit semblant de ne rien voir. Pour se remettre de ses émotions, Babette compara ses cornes avec celle d’un renne, motif de la nappe de Noël que ce con de confiné n’avait toujours pas enlevée. La soirée se déroula ainsi, Babette redoublant de vigilance, tandis que la petite Rosa, sage, s’était déjà endormie dans le nid d’herbe grasse et humide. PHILIPPE LACOCHE

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Confiné au jardin : le confinement d’un assassin

 

Le saule marsault, dit le Grand benêt. Photo : Philippe Lacoche.

Le confinement, pour lui, se révèle une terrible épreuve. Lui, c’est le jardinier confiné. Jusqu’à présent, le travail et ses multiples déplacements l’éloignaient du miroir que, au cours de quelque cérémonie discrète, on vous tend quand vous vous retournez et qu’on vous fait savoir son un ton péremptoire et d’une voix sépulcrale: «Ton ennemi n’est pas devant toi; il est derrière toi.» Ton meilleur ennemi, c’est toi-même. Jean-Paul Sartre peut aller se rhabiller: non, l’enfer ce n’est pas les autres. (En ce moment, lecteur attentif et plein d’à-propos, tu pourrais répondre que l’enfer, c’est le coronavirus; personne pourrait te donner tort.)

L’homme à la tronçonneuse

Éloignons-nous du pape de l’Existentialisme et revenons à notre jardinier confiné. Inactif comme un demandeur d’emploi à la retraite, le voici, tous les jours que fait Dieu (ou Marx) confronté à sa conscience. À ses remords. Aujourd’hui, jour de pluie, c’est encore pire. Il entend la drache claquer sur le toit de sa maison; habituellement, cela lui procure l’exquise sensation d’un bien-être cocooninien; l’impression que rien ne peut arriver car on a un toit; on est au chaud. Le monde peut bien s’arrêter… mais là, non. Il s’avance dans la véranda dont les vitres pleurent comme les lunettes de Marie-Madeleine. Il jette un œil sur le jardin détrempé et l’aperçoit. Il est là, stoïque, encore digne, bien que rabougri. Il? Le vieux saule marsault, dit le grand benêt, celui qu’il anéantit il y a un an en compagnie de son voisin Tio Guy, l’homme à la tronçonneuse. Le grand benêt faisait trop d’ombre; l’automne, ses feuilles recouvraient le toit de la véranda. Le jardinier confiné en parla à Guy qui n’attendait que ça: «On va lui régler son compte! Il commence à nous les brouter, le grand benêt!». Tio Guy se munit alors de son plus bel outil. Et ils taillèrent si ras qu’ils se crurent tranquilles à jamais. Le végétal, lui, riait dans les moustaches de ses feuilles. Le printemps suivant, il repoussa de plus belle. Il leur fit le coup l’année suivante. Ce ne fut que l’année dernière qu’il mourut, assassiné par le jardinier confiné et par son complice, Tio Guy, l’homme à la tronçonneuse. Aujourd’hui, jour de pluie, le confiné est bouffé par les remords. Il se dit qu’il aurait dû le laisser en vie et oublier ces quelques feuilles sur la véranda et cette ombre brune que le benêt procurait. Aujourd’hui, oui, il est trop tard. Le squelette du vieux saule frissonne sous la pluie comme le reflet flou d’un visage incertain dans un miroir brisé et embué. PHILIPPE LACOCHE

 

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L’enfer n’est pas les autres, mais le temps qui fuit…

 

De gauche à droite : Mathilde Charbonneaux, Marianne Basler et Maxime d’Abonville. Photo : Philippe Lacoche.

    Dans ma dernière chronique, je confiais qu’à cause d’un retard, j’avais manqué la première soirée de Huis clos, de Jean-Paul Sartre, mis en scène par Jean-Louis Benoit, à la Comédie de Picardie. (J’avais fini par y aller le vendredi.)

Eva, chanteuse des Ménades.

De plus, faute de place dans ces colonnes et à cause de la prestation enivrante du groupe de rock Ménades à la Lune des Pirates, je n’avais pas pu en parler. C’est affreux toute cette actualité qui, parfois, tombe sur mes frêles épaules de chroniqueur nocturne. Je me souviens avoir lu – et étudié – Huis clos en classe de seconde ou de première au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Quel enseignant avait-il pu inscrire cette œuvre, fleuron du théâtre existentialiste, à notre programme assez Lagarde-et-Michardisé? Était-ce ce professeur fascinant, d’origine italienne, au regard masqué par de grosses lunettes noires? Comme s’appelait-elle déjà? Je ne sais plus. Je la connaissais déjà puisqu’elle avait effectué des remplacements comme professeur de français au collège Joliot-Curie, à Tergnier. Nous nous reconnûmes. Et nous appréciâmes. J’adorais son allure, son aura, sa voix grave, griffée par la fumée des gauloises sans filtre; elle aimait que je fusse fou de lecture même si, parfois, mes inclinations littéraires la laissaient pantoise.

Le salut de la troupe.

(J’avais le culot, déjà, d’adorer ce vieux monarchiste et résistant de Jacques Perret alors qu’il était de bon ton de ne savourer que des auteurs de gauche.) Elle venait de Paris. Ressemblait à Albertine Sarrazin. Elle me regardait avec beaucoup de bienveillance, voire de concupiscence. Dans ma tête de jeune Ternois, je me disais que j’eusse pu être son Christian Rossi, et, elle, ma Gabrielle Russier. Était-ce Gilbert Collet, remarquable enseignant, ancien résistant, déporté à Buchenwald, homme de gauche, qui nous fit lire Huis clos? Je ne sais plus; je ne sais plus rien. Tout se confond dans ma mémoire. Mais lorsque dans la pièce, au cours de la scène 3, Inès Serrano, homosexuelle (interprétée par la délicieuse et charmante Marianne Basler) confuse, demande à Joseph Garcin (Maxime d’Aboville) où se trouve Florence, son ancienne maîtresse, le prénom Florence me bondit aux oreilles. J’entendis le rire de Florence B. qui, en ces années de lycée, fût ma petite amie. (Florence décéda en 1985, fauchée par un virus délétère.) J’entendis aussi celui de son amie Catherine C. (morte en juillet 1974 ou 1975 à Saint-Tropez dans un accident de voiture à la sortie d’une boîte de nuit), une de mes autres jeunes maîtresses. (Pendant quelques mois, je sortis avec elles deux en même temps sans qu’aucune d’elles n’y trouvât à redire; ces années de l’après-1968 étaient folles, si loin des relents puritains de notre époque.) Dans mon roman Des rires qui s’éteignent, j’évoque ces deux filles magnifiques, épatantes, manières de mannequins de l’émission Dim, Dam, Dom. Je ne les oublierai jamais. Le Huis clos présenté à la Comédie m’a séduit car je l’ai trouvé plus accessible, plus amusant et, surtout, plus charnel que la pièce que j’avais lue au cours de mes jeunes années. Au bar du théâtre, je l’ai confié à Maxime d’Aboville qui était, lui aussi, de cet avis. En bavardant avec Maxime, je croisai l’émouvant regard de Marianne Basler qui discutait avec mon ami Nicolas Auvray. Puis, je repartis dans la nuit humide avec, dans les oreilles les rires de Florence et de Catherine, et dans les yeux le regard intense de Marianne et, celui, voilé de noir, de ma professeur de français de classe de seconde qui ressemblait tant à Albertine Sarrazin. Et, je finis, tel un Modiano du pauvre, à me demander ce qu’elle était devenue.

Dimanche 1er mars 2020.

 

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Eva & Ménades envoient du bon et du lourd!

       Ma petite fiancée et moi-même foncions dans la ville glacée, direction La Comédie de Picardie.

Nicolas Auvray photographié en 2016.

Le charmant Nicolas Auvray, directeur du lieu, et son équipe, nous avait invités à voir Huis Clos, d’après Jean-Paul Sartre, que j’avais lu, lycéen et dont je gardais un lointain mais bon souvenir. Mais nous étions en retard, trop en retard, et les voitures stationnées, trop nombreuses. Nous appelâmes; la pièce avait commencé. Provisoirement, nous renonçâmes. (En fait, nous la vîmes le lendemain avec un vif, un très vif plaisir; je ne manquerai pas de vous en parler dans une prochaine chronique.) Nous avions la soirée devant nous. Que faire? Nous mettre au chaud pour un moment cocooning? Point: nous optâmes pour boire un verre à Saint-Leu. À peine étions-nous installés à la terrasse du Rétroviseur, que mes yeux de lynx aperçurent l’enseigne de La Lune des Pirates. Il y avait des mois que je n’y avais pas mis les pieds, et ma petite amie, alors qu’elle était encore parisienne, se souvenait y avoir fait passer un groupe de rock. Mais quand et lequel? Mystère. «Allons-y!», fis-je, autoritaire. «Peut-être que la mémoire te reviendra.» J’avançai sur le pont, empruntai le quai Bélu(ne des Pirates) le cœur titillé par une appréhension acidulée. Je n’avais pas prévenu les Lunistes de mon arrivée; peut-être allait-il falloir que je brandisse ma carte de presse ce qui, ces derniers temps, ne me vaut rien. (Lis, lectrice adulée, adorée, subjuguée et soumise, ma dernière chronique; tu comprendras.) Je reconnus un copain de la sécurité qui nous accueillit les bras ouverts, tout sourire. «Avance donc, Phil! C’est gratuit. C’est Bruits de Lune!».

Simon Poulidor, dit le Président.
Clément Foucard, photographe, musicien, du collectif des 80 Poneys.

Nous avançâmes donc, réjouis, jusqu’au bar, où je tombai nez à nez avec quelques-uns de mes amis les 80 Poneys. Simon Poulidor et Clément Foucard venaient de présenter dans les micros de Radio Campus leurs activités de bibliothécaires très rock’n’roll. Embrassades; quelques bières. Puis, ce fut mes retrouvailles avec le sympathique Antoine Grillon, directeur du lieu. Il m’apprit que nous avions manqué le groupe Océan, mais que Ménades allait commencer. «C’est bien?» lui demandai-je entre deux pintes. Il me répondit par un souriant et plein de connivence : «Tu vas voir.»

Les Ménades en pleine action.
Eva, chanteuse des Ménades : jolie panthère!
Eva : rock’n’roll attitude. Photos : Philippe Lacoche.

Premiers riffs. Je vis. Ménades, c’est du lourd. Du très lourd. Leur nom, étrange, est celui des femmes possédées qui, dans la mythologie grecque, symbolisent les esprits orgiaques de la nature. Il y a de ça. Sur scène, ça déménage. Eva, la chanteuse, magnifique panthère, et ses amis Benjamin Croze et Dauphin Gallo (guitares), Jean-Baptiste Illiano (basse) et Couac (batterie) balancent une manière de punk rock très middle seventies. On pense souvent à la puissance des Damned mais aussi à l’étrangeté diabolique d’Édith Nylon, et à la sensualité furieuse de Janis Joplin. Ils viennent de Paris et de Marseille, jouent ensemble depuis un an et se connaissent depuis deux ans et demi. Eva étudie la philosophie; Dauphin l’enseigne. Les autres sont traducteur, disquaire et vendeur de bière. Le 12 mars, ils seront à l’Espace B, à Paris; le 4 juin, au Bar du Matin, à Bruxelles. Ne les manquez pas. Eva & Ménades (contact: eva.music.management@gmail.com) est ce qui pouvait arriver de mieux au rock français. Carrément génial.

                                                  Dimanche 23 février 2020.

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   Michel Houellebecq se renouvelle

Et son «Sérotonine» est carrément génial. On vous explique pourquoi.

Michel Houellebecq. Photo : Philippe Matsas.

Il y a trois romanciers, en France, dont on attend toujours les derniers livres avec une brûlante impatience: Patrick Modiano, Yann Moix et Michel Houellebecq. Autre point commun: ils engendrent la discussion, nourrissent le débat. Bref: on les aime ou on les déteste.

«Le talent procure

du plaisir, du désir

et  fait jouir; le génie invite à la réflexion,

à la discussion.»

On leur pardonne tout; ou ils agacent. Au premier, il est reproché, depuis La Place de l’Étoile, d’écrire toujours le même livre. Au deuxième, la vox populi conspue sa liberté de langage et ses engagements jugés provocateurs. Chez le troisième, ce sont sa dépression, sa réaction lucide et ses propos non politiquement corrects qui peuvent révulser. Bref: Modiano, Moix et Houellebecq font autant de bruit dans les couloirs littéraires que leurs prestigieux aînés Céline, Léon Bloy et Jean-Paul Sartre. Comme eux, ils n’ont pas seulement du talent; ils détiennent du génie. Le talent procure du plaisir, du désir et fait jouir; le génie invite à la réflexion, à la discussion. Parfois à la révolte. Toute la différence est là.

Différent

Cette longue introduction pour affirmer haut et fort que Sérotonine, le dernier opus de Michel Houellebecq, est carrément génial. D’abord, au niveau du style, il se paie le luxe d’être différent. Jusqu’ici, le créateur d’Extension du domaine de la lutte nous avait habitué à une écriture terriblement efficace mais relativement blanche. Phrases courtes. Point; point virgule. Peu de relatives. Ici, comme s’il se fut trouvé sous l’effet de la sérotonine, cette molécule du bonheur, il donne dans le presque baroque: longues phrases quasi proustiennes, répétitions voulues dignes d’Eugène Green ou des thèmes musicaux du rock progressif des seventies (Van der Graaf Generator, King Crimson, Backdenkel). Nous sommes loin des tonalités à la Simenon ou à la Bove. Autre nouveauté: l’humour (qu’il a toujours eu) est ici décuplé, tout comme est décuplée la désespérance. Il nous avait habitués au gris; le voici qui trempe sa plume dans le noir soulagien cafardeux et dans le blanc franc hilarant. Seuls ses thèmes de prédilection, ici, ne varient pas. L’histoire qu’il nous contre s’inscrit en grande partie dans la Manche où Michel Thomas (son vrai nom) passa son enfance, élevé par grand-mère, Mme Houellebecq (il reprit son nom de famille pour lui rendre hommage). Il y conte, lui l’ancien étudiant d’Agro (après avoir suivi une prépa scientifique), les souffrances du monde agricole et des agriculteurs «propres», broyés par un capitalisme furieux, putride, indéfendable. Les imbéciles, qui ont vu en Houellebecq un écrivain de droite, se sont mis le doigt dans l’œil. Ses analyses, souvent, frôlent le marxisme. En tout cas, elles dénoncent et bousillent l’infect ultralibéralisme. La colère de son copain agriculteur qui, avec sa bande de vaincus, bloquent l’autoroute A 13 (comme eussent pu le faire nos chers Gilets jaunes) est salvatrice; elle – la colère – est terrible, atroce, brutale, violente, mais elle fait un bien fou. Ce que les Gilets ruraux de Houellebecq bloquent ce n’est pas seulement une autoroute, c’est aussi et surtout un type de société. Oui, ils pensent que le capitalisme ne génère qu’inquiétude, angoisse et incertitude. Oui, pensent-ils (et Michel avec eux): ça suffit! Au chapitre de la nouveauté, il y a aussi cette volonté de mettre en avant l’action commune, et de louer les bienfaits de l’amitié, même si celle-ci, tout comme l’amour (mais à cela il nous avait habitués), conduit au malheur, aux larmes, à la peine. On n’allait tout de même pas demander à Houellebecq de chanter les mélodies du rossignol chauve et moine bouddhiste Matthieu Ricard.

PHILIPPE LACOCHE

Sérotonine, Michel Houellebecq; Flammarion; 348 p.; 22 €.

 

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«Ici, le 6 août 1955, il ne s’est rien passé»

 

Juste à côté de l’excellente librairie Le Dormeur du Val, à Chauny (Aisne), se trouve une plaque incroyable!

     On le voit mal sur la présente photographie, celle qui, péniblement, illustre cette chronique. Au-dessus de l’enseigne du coiffeur So’Hair, 5, rue de la Chaussée, juste à côté de l’excellente librairie Le Dormeur du Val, à Chauny, se trouve une plaque: «Ici, le 6 août 1955, il ne s’est rien passé.» (Nous étions morts de rire; ah! l’humour axonais!) Existe-t-elle depuis longtemps? Je n’en sais rien. Jamais, je ne l’avais remarquée. Pourtant, combien de fois suis-je allé dédicacer mes livres au Dormeur du Val, invité par la sympathique libraire Aline? Était-ce le fait que c’était un dimanche d’hiver, en fin d’après-midi et qu’il faisait presque nuit? On voit mieux, la nuit, quand il fait froid comme avant, que la ville est quasiment déserte. L’air, glacé, joue le rôle du verre des lunettes du myope que je suis. Pas un myope des souvenirs, non; juste un myope du présent (cette légère douleur) et un aveugle-adversaire du futur (synonyme d’un imbécile progrès et d’un avenir inquiétant car résolument con: il ne nous mène qu’à la mort; mais cessons-là les philosophies de comptoir; «Rien ne dure, pas même la mort», écrivait un existentialiste; Sartre, peut-être). J’étais à Chauny en compagnie de mon ex-épouse, Féline. Si brune, si mignonne. D’un commun accord, nous voulions revoir Chauny. J’y suis né, un jour lointain et glacial de janvier; j’y ai fait la connaissance de Féline, un jour froid de janvier 1978. Je sortais d’une bringue carabinée (j’avais bu toute la nuit en compagnie de mes copains Yannick, dit Ulrich, et Fabert – RIP —); elle sortait du lycée. Il était 7h50. Il y avait une canne à lancer dans la voiture de Yannick. «Allons à la pêche aux lycéennes!» proposais-je dans un accès de féminisme ternois, avant de m’emparer ladite canne. Je lançais la cuiller aux pieds d’une théorie de jeunes filles; Féline était l’une d’elles. Elle rit de son rire éclatant de Méditerranée. (L’écume de la mer sur la plage de Cullera.) Me regarda. C’était parti. Nous nous revîmes quelques jours plus tard à la faveur d’un concert de Téléphone à la Maison des arts et loisirs de Tergnier. Nous brisâmes la vitre de l’hygiaphonedes convenances et réserves; nos désirs n’étaient pas feints. Elle avait 16 ans; j’en avais 22. Je débutais dans le journalisme rock à Paris. Elle se laissa entraîner dans les concerts (Starshooter, Ganafoul, Little Bob Story, etc.), dans l’arrière-salle du café Chez Hubert transformée en club (Le Stéréo) à Tergnier, et dans une adorable et longue histoire d’amour par la même occasion. Cela méritait bien un roman. Et j’écrivis Tendre rock. C’est étrange la vie. En ce dimanche glacial de janvier 2019, alors que la nuit de suie gelée faisait frisonner les dernières guirlandes, j’avais envie de décrocher la plaque et de la remplacer par celle-ci: «Ici, le 13 janvier 2019, un homme et une femme se sont souvenus de leurs amours égarées dans le Temps.» On ne se disait rien; ce n’était pas la peine. Nous nous regardions; nous nous comprenions. Au loin, tout au fond de la gare de Chauny, on entendait un train qui déchirait le silence de la presque nuit. Déjà, le présent n’existait plus, et l‘avenir avait pris ses jambes à son cou. Ne restait plus que l’hier doux de nos amours inouïes.

Chauny, un soir d’hiver 2019.

Dimanche 20 janvier 2019.

 

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  Les bulles jaunes du 100% pinot noir

                             

 

Nos coupes de Drappier, 100% pinot noir. Le champagne préféré du général de Gaulle.

Quel bonheur de boire une coupe de champagne avec une dame, bien au chaud assis dans un restaurant, alors que dehors le froid sévit! Le restaurant en question: le Robin Room, rue Flatters, à Amiens. C’était Milou qui m’y avait entraîné; elle avait repéré qu’on y servait mon champagne préféré: le Drappier, vin de l’Aube, 100% pinot noir. Un vrai brut. C’était le champagne préféré du général de Gaulle. J’avais un peu mauvaise conscience. Je me vautrais dans un hédonisme éhonté alors que mes camarades les gilets jaunes se caillaient au bord des routes. «C’est mal, Philippe! Très mal!» ne cessais-je de me répéter intérieurement, tout en tentant de tempérer mes remords: je me disais que je les avais beaucoup soutenus sur Facebook et un peu dans la rue. On fait ce que l’on peut dans cette fichue vie. Milou me regardait penser. Plusieurs filles me l’ont déjà dit: «Tu as l’air idiot quand tu penses, Marquis!». Milou ne me le disait pas; le pensait-elle? En revanche, j’ai l’air inspiré quand je rêvasse. Je me mis donc à rêvasser. Tout en avalant une gorgée de Drappier, une image surgit dans ma mémoire de poisson rouge. Novembre 1970; je me trouvais dans le préfabriqué du collège Joliot-Curie de Tergnier où ma classe, la 3e D à la mixité brisée tellement, en 4e, nous avions enquiquiné les filles, avait trouvé refuge. Odeur du fuel du poêle. À côté de moi, Eudeline (pas Patrick mais un Ternois, fils de cheminot – nous l’étions tous – qui s’adonnait à la colombophilie); devant moi: Gilles Gaudefroy (RIP), dit Fabert avec sa blouse de Nylon bleu, et Eddy Lartigot, avec ses lunettes à grosses montures comme celles d’Henri Calet. Au loin, près du poêle, la voix de Serge Boulard, notre excellent professeur de français qui nous fit, cette année-là, découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier et Le Mur, de Jean-Paul Sartre. Il y avait dans l’air comme un long silence grave; une atmosphère de pesanteur. À travers les fenêtres, on aperçoit l’air gris de novembre; cette couleur caractéristique des villes ouvrières de l’Aisne, cette couleur de presque deuil des automnes d’antan; ceux qui ont connu les envahisseurs barbares à trois reprises, les destructions totales, les bombes, les déportations, la Résistance fer et toutes les résistances. Résistance. Ce mot résonnait très fort dans nos grosses têtes de jeunes Ternois. Le général, le grand Charles, comme nous le surnommions affectueusement, copiant en cela nos pères et nos oncles, venait de décéder à Colombey-les-Deux-Eglises, à deux pas d’Urville, commune où est fabriqué le Drappier. Serge Boulard avait acheté L’Humanité, Le Monde et L’Aurore pour voir comment la mort du grand homme avait été annoncée. Milou me regardait. J’étais à Tergnier en 1970. Les fines bulles du Drappier me rafraîchissaient la mémoire.

Dimanche 16 décembre 2018.