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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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«Immédiatement», c’est déjà si loin

Alain Paucard, écrivain. Ici photographié en septembre 2010. Il avait revêtu du plus beau tee-shirt du maréchal (Staline, pas Pétain!). Photo : Philippe Lacoche.

       Je crois me souvenir que c’est l’ami Alain Paucard qui m’a fait découvrir Livr’arbitres, sémillante et singulière revue littéraire qui n’a pas froid aux yeux. C’est le moins que l’on puisse dire: dans sa dernière livraison (mars 2020), elle propose notamment deux passionnants dossiers: l’un sur le sulfureux écrivain Henri Béraud, (Prix Goncourt 1922 pour Le Martyre de l’obèse) qui passa de l’extrême gauche à l’extrême droite, qui fut, dit-on, à l’origine de la campagne de presse contre Roger Salengro, ministre du Front populaire en 1936 (ce dernier finit par se suicider), qui échappa de peu à la condamnation à mort en 1944 (on dit que ce sont nos amis Anglais qui – peu rancuniers, car Béraud passa la seconde et droitière partie de sa vie à s’adonner avec force et vigueur à l’anglophobie – demandèrent à de Gaulle de l’épargner); l’autre sur le tout autant sulfureux (mais pour d’autres raisons) Jacques Laurent, styliste incomparable, romancier impénitent (la série Caroline chérie, c’est lui) courageux polémiste, esprit frondeur, académicien. C’est bien de savoir mettre en avant la littérature, le style, le panache, l’audace à la hussarde, et ne pas mélanger tout cela à l’esprit bien pensant castrateur et au politiquement correct mou de genou. J’apprécie le ton de cette revue courageuse, bien construite et très bien écrite. J’ai lu avec un plaisir non dissimulé l’article de Maurice Pergnier à propos de Peter Handke et de ses positions pro serbes pendant les guerres de Yougoslavie. Handke, courageux lui aussi, refusa de bêler avec les apôtres du politiquement correct qui tiraient à boulets rouges sur le peuple serbe, l’un des plus francophiles et les plus antinazi de la terre. En France, nous étions alors une poignée (Patrick Besson, Jérôme Leroy, Jean-Christophe Buisson, Sébastien Lapaque, Thierry Séchan, Alain Paucard, etc.) à nous souvenir de l’Histoire, et à soutenir la Serbie. Parmi ces écrivains, journalistes, critiques, artistes, plusieurs faisaient partie de la rédaction d’Immédiatement. Pas étonnant que Livr’arbitres consacre également un dossier à cette revue sœur, née en 1996, fondée par Éric Festor (décédé accidentellement en septembre 1999), Luc Richard et Xavier Perez, qui, interviewé dans ces pages, rappelle l’historique et les ambitions de la défunte Immédiatement. J’adorais cette revue, éminemment littéraire, farouchement hostile aux années-fric et à la parenthèse ultralibérale ouverte au début des années 1980. Amoureuse inconditionnelle de notre beau pays. Elle était constituée de journalistes et critiques de diverses opinions: royalistes, anarchistes, gaullistes, communistes notamment; il m’arrivait d’écrire dans Immédiatement. Quelques amis proches (Christian Authier, Jérôme Leroy, Sébastien Lapaque, Jean-Christophe Buisson, etc.) s’y exprimaient. J’aimais les retrouver à Paris pour des repas et pérégrinations nocturnes bien arrosées. Oui, nous aimions la France, la littérature, l’inclassable Michel Houellebecq, le communiste Roger Vailland et les monarchistes Kléber Haedens, Georges Bernanos et Jacques Perret. Oui, nous espérions alors un rapprochement entre Chevènement et Seguin. Tout ça est si loin; tout ça avait de la gueule. Merci à Livr’arbitres pour cet hommage à Immédiatement.

Dimanche 3 mai 2020.

Patrick Besson, octobre 23017. Paris. Photo : Philippe Lacoche.
Jérôme Leroy, Arras, mai 2015. Photo : Philippe Lacoche.
Jean-Christophe Buisson, journaliste, écrivain (à gauche) et Vladimir Fédorovski, écrivain. Paris. Avril 2010. Photo : Philippe Lacoche.
Sébastien Lapaque, critique au Figaro littéraire et écrivain. Deauville. Mai 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Le regretté Thierry Séchan. Photo : Philippe Lacoche.
Christian Authier.
Michel Houellebecq.
Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.
Jacques Perret, écrivain.
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Lectures : sélection subjective

 

Lisons, c’est bon. Chantre de la subjectivité, je vous conseille ces livres. Listen!

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de notre confrère Daniel Muraz, du Courrier picard. (Photo : Philippe Lacoche.)

L’Orange de Malte, Jérôme Leroy; Le Rocher (rééd. La Thébaïde). Le premier roman de Jérôme Leroy, paru en 1989. Depuis, il a écrit une quarantaine de livres (romans, essais, nouvelles, poèmes, etc.), ce pour notre plus grand plaisir. L’Orange de Malte est son roman le plus «hussard». On y sent ses influences: Roger Nimier, Michel Déon, Bernard Frank, Antoine Blondin. Et Kléber Haedens. N’a-t-il pas prénommé son personnage principal Kléber? «L’histoire, je l’ai voulue banale et sentimentale: j’ai voulu raconter une errance littéraire et sentimentale», confiait-il au regretté Roger Balavoine de Paris-Normandie, à la sortie de son opus. Une errance littéraire remarquablement écrite. Un must.

Jean-Luc Coatalem.

La part du fils, Jean-Luc Coatalem; Stock. Jean-Luc Coatalem: une plume, un univers. Un grand écrivain. La part du fils est présenté comme un roman par l’éditeur. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un récit? Car, dans ce texte émouvant et subtil, l’auteur part sur les traces de Paol, un ex-officier de la coloniale, arrêté par la Gestapo en 1943, dans une commune du Finistère. «(…) ce que je ne trouverai pas de la bouche des derniers témoins et dans les registres des archives, je l’inventerai. Pour qu’il revive», explique Jean-Luc Coatalem. Paol était son grand-père. Poignant.

René Frégni. Photo : C. Hélie.

Les chemins noirs, René Frégni; Denoël (rééd. Folio). René Frégni est un incomparable raconteur d’histoires. Dans son premier roman assez autobiographique, Les chemins noirs, il raconte sa cavale depuis la caserne de Verdun d’où il déserte, jusqu’au Monténégro et la Turquie. Nous sommes juste après 1968. À la fois picaresque et palpitant. Prix Populiste 1989. PHILIPPE LACOCHE

 

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Cinéma Copines et copains Dessous chics Les Dessous chics Littérature

Vingt-quatre heures dans la vie en rose du marquis

 

Sylvie Payet, dite la Marquise (à droite), Isabelle Marsay et François Hédin, au Bar du Midi. Photo : Philippe Lacoche.

Je lance un appel. À la faveur – à la défaveur, plutôt – des trois séances de dédicaces que – grâce à l’efficacité de ma chère Sylvie, dite la Marquise – j’ai réalisées dans mes trois bars fétiches d’Amiens (Le Bar du Midi – BDM –, le Café, dit Chez Pierre, et le bistrot Saint-Germain), j’ai égaré mon adorable petit carnet de prise de notes Gallimard. Il est rose tendre, comme le cœur et les fesses d’une vingtenaire – et rend hommage, grâce à son titre à l’un de mes écrivains préférés, Stefan Zweig: Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. J’ai dû le perdre dans l’un de ces trois bars, ou sur le trajet. J’étais pourtant bien parti dans cette tournée que, Sylvie et moi, avions surnommée Mise aux verres (mon roman se nomme Mise au vert, beau titre, trouvaille de mon éditeur Arnaud Le Guern, des éditions du Rocher); bien parti, oui, au BDM, j’opte pour un café, à la grande surprise de mon grand ami Arnauld Persyn, le carrossier le plus littéraire de France, grand lecteur, venu me saluer fraternellement. Chez Pierre, je pris, je crois, une limonade que je consommais tout en devisant avec Danie, une très charmante sexagénaire, qui, me dit-elle, trouvait quelques intérêts à lire mes chroniques dominicales. J’avoue que cela se gâta au bistrot Saint-Germain. Là, je retrouvais tous mes copines et copains (Florence, Mélanie, Luc, Sylvie bis, blonde comme la nuit avec sa crinière de panthère féline et sauvage, Estelle, brune comme les blés, béquillée et entorsée, équipée d’une voix grave qui fait tout son charme, etc.; plus de copines, certes, au final) au son de la musique distillée avec talent par mon ami Paul Henrion, élégant dans sa veste sixties, aux platines, bercés que nous étions par les lectures réalisées par ma chère Marquise, par Jean-Pierre Ternisien, ancien légionnaire – qui m’a inspiré le personnage de Jean-Claude Depard dans Mise au vert –, Dragan, mon Serbe préféré (tu sais, lectrice fessue et soumise que depuis le premier conflit yougoslave, et contrairement à l’intelligentsia bobo, social traître et bien pensante, j’ai toujours soutenu, en compagnie de mes copains écrivains Patrick Besson, Thierry Séchan – RIP–, Alain Paucard, Jérôme Leroy, etc., nos amis du peuple serbe, francophile, agréablement anti allemand, anti nazi, contrairement à d’autres, plus au nord de ce beau pays qui, très vite, portèrent l’uniforme de la Wehrmacht quand ce ne fut pas celui, sombrement dégueulasse, de la Waffen-SS. Là, l’ambiance était si festive que je me suis laissé embarquer. Et les canettes de Cadette et les verres de vin blanc bio passèrent, nombreux, devant mon grand pif de Ternois. Je pense que c’est au bistrot Saint-Germain que j’ai paumé mon fichu carnet rose. Voilà pour l’avis de recherche. Sinon, je suis allé voir deux excellents films au cinéma Le Gaumont. Joker, d’abord, que j’ai adoré car, pour une fois, dans un film ricain récent, la violence est au service d’un propos et d’une cause: la lutte anticapitaliste. Et Mon chien Stupide, d’Yvan Attal, avec son épouse, Charlotte Gainsbourg, d’après un roman de John Fante. Très drôle et terriblement émouvant avec la côte basque (sublime pays!) en toile de fond.

Chrystelle Lamoureux devant l’une de ses oeuvres au Café le Saint-Pierre, à Amiens. Photo : Philippe Lacoche.

Enfin, je me suis rendu avec un vif plaisir à la très belle exposition de Chrystelle Lamoureux, dans le chaleureux café Le Saint-Pierre, dans la rue éponyme. L’artiste explique que ses œuvres sont des odes picturales à la vie, «dans sa splendeur, sa diversité, ses mystères». Elle dessine depuis l’âge de cinq ans. À 17 ans, son talent se révèle avec la découverte des œuvres de Dali, Pollock et Klimt. À découvrir jusqu’à fin décembre. (Je n’ai plus la date précise; je l’avais inscrite sur mon fichu carnet rose comme les fesses des jeunes filles.)

                                                       Dimanche 10 novembre 2019.

 

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La France comme on l’aime

                            

Le romancier Jérôme Leroy publie des poèmes d’une grâce infinie.

 

Photo : Philippe Lacoche.
Lire Leroy, effondré sur un transat, l’été au Crotoy : un délice!
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Quand on sortait de la gare/ et qu’on descendait vers la ville/ par le boulevard Bara/ Palaiseau/ sentait le jasmin/ le dix-huit mai deux mille dix-sept/ vers une heure/ de l’après-midi/ Il faut savoir dater/ aussi/ son plaisir d’être au monde/ malgré tout.» Intitulé «Malgré tout», ce court poème de Jérôme Leroy ouvre son recueil Nager vers la Norvège. Ce texte bref distille parfaitement la tonalité du livre. D’autant qu’il s’inscrit dans un chapitre baptisé «Petite suite française».

«Le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/

un peu après Vierzon dans le soir»

Jérôme Leroy

Jean Claude PIROTTE – Credit : Philippe MATSAS/Opale.
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Français, cet opus l’est de la première à la dernière ligne. On est en droit de s’en réjouir. Tant à la faveur de ses romans que de ses romans noirs, Jérôme Leroy ne manque pas une occasion de rappeler son attachement viscéral à notre pays. Le présent recueil est, en partie, en large partie, une ode à la France, à ses habitants, ses paysages, ses atmosphères indéfinissables. Résultat: on est bien dans ce Nager vers la Norvège. Aussi bien que dans un livre du regretté Jean-Claude Pirotte ou dans une nouvelle d’André Hardellet ou dans une chanson de Pierre Mac Orlan, autres atmosphéristes magnifiques, chantres des sans-grades et des mélancolies intimes. Oui, on est bien dans cet ouvrage, notamment quand Jérôme Leroy nous fait savoir que «le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/ un peu après Vierzon dans le soir». Ou, quand à Besançon, un dimanche de mai, il pense à Jade qui, un peu plus loin, s’assoit à côté de lui sur les escaliers de la salle Proudhon. Ou quand il s’imagine en train de lire sur un banc dans un square «(…) près du château ou bien derrière la mairie/ avec une statue de gloire locale et le bruit/ très lointain le soir du dernier train régional.» Ici, on se croirait chez Georges Simenon, au cœur de L’Affaire Saint-Fiacre précisément, l’un des romans les plus français de l’immense Belge. (À ce propos, c’est fou comme les Belges savent évoquer notre pays; Pirotte et Simenon en sont deux exemples.)

On se régale encore quand, au détour du poème «Je ne suis pas français», Leroy nous confie qu’il ne l’est évidemment pas par le sang, mais «par une certaine aptitude à la mélancolie/ par le goût de la distance/ de la langue». Elle est si belle justement, la langue de Jérôme qui, simplement, se dit «français par le temps». Car, oui, il détient cette faculté rare, précieuse, de posséder «le goût exact du temps qui passe» et de cette nostalgie palpable du monde d’avant. On le suit encore à bord d’un autre train régional qui serpente du côté de St-Priest-Taurion et de St-Denis-des-Murs, avec, à son bord, «une contrôleuse/ aux yeux de forêt.» Alors, on se laisse aller; on est ailleurs; on s’assoit sur un banc du quai et on se dit, comme Antoine Blondin, qu’un jour, peut-être, on prendra un train qui passe. Nager vers la Norvège est tout simplement superbe.

PHILIPPE LACOCHE

Nager vers la Norvège, Jérôme Leroy; La Table Ronde; 207 p.; 16 €.

 

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Attention, ça va sauter!

    Jérôme Leroy propose une fable sur les attentats terroristes et sur les dérives de notre société.

Jérôme

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité en 2014.
Jérôme Leroy au Salon du livre d’Arras, en 2015.

Leroy poursuit son voyage romanesque dans une France minée par des conflits de toutes natures. Ses livres sont un remède à consommer sans modération», écrivait, il y a peu, notre confrère le journal Marianne. On est en droit de ne pas lui donner tort. En quatrième de couverture, son éditeur La Manufacture de livres, «éditeur indépendant (…) héritier du roman noir et du roman social», qualifie Jérôme Leroy de «subtil observateur des dérives politiques et identitaires de notre société». Une fois encore, on ne peut mieux dire. En témoignent ses récents ouvrages Le Bloc (Série noire, 2011, qui a inspiré à Lucas Belvaux le remarquable film Chez nous), L’Ange gardien (Série noire, 2014), Jugan (La Table ronde, 2015), ou Un peu tard dans la saison (La Table ronde, 2017), qui, à chaque fois, cernaient ces thèmes avec une talentueuse et précise obsession.

Compagnon de route

Dire que Leroy dénonce est un euphémisme. Mais dire qu’il pratique une littérature militante relèverait de l’erreur. Bien qu’il se définisse comme un «compagnon de route d’un communisme sans dogme, anar des chemins buissonniers», il se contente de constater avec son œil de faucon du Nord. Jamais, il ne moralise, incite à penser de telle façon ou se fait prosélyte. Il constate oui, durcit un trait, appuie là où ça fait mal. D’autres très grands (Blaise Cendrars et l’atrocité de la guerre dans La Main coupée; Patrick Modiano et l’antisémitisme de la barbarie nazie dans Dora Bruder) l’ont fait avant lui, c’est vrai. Il y a pire comme comparaisons. C’est dire l’importance et l’épaisseur de son œuvre. Ici, il ancre son histoire dans «une grande ville de l’Ouest» qui vient de passer entre les mains du Front national, ou du Bloc si l’on suit son univers fictionnel. On sent dans l’air comme une tension. Un flic est tué par erreur. Des terroristes sont sur le point de tout faire sauter, en particulier un lycée en reconstruction. Il n’y a pas là que des fanatiques barbus; il y a aussi la petite Gauloise, une très jeune fille en mal de reconnaissance, fraîchement convertie, qui se voit conférer un pouvoir immense dans le drame qui se trame. Saura-t-elle se montrer à la hauteur?

Lorsqu’on lui demande quel fut le déclencheur de son inspiration, Leroy répond: «C’est à la fois diffus et précis. Pas d’événement précis en tout cas. Je ne juge pas sur le fond. Mais on sait que chaque attentat a renforcé les législations antiterroristes, et que la société se retrouve en état de siège.» Et de se souvenir, tout de même, d’une rencontre qu’il a faite dans un lycée du côté du Havre; il reconnaît aussi que le Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs (PPMS) recèle quelque chose de «dérisoire» face à la brutalité du danger réel. L’origine de ce roman? Certainement. Ce court opus, en tout cas, est réussi. Stylistiquement, il intrigue, puis séduit, avec la répétition de ces prénoms et noms sujets, sorte «de scansion qui donne au texte un côté rapport à la fois froid et sarcastique». Une fois encore, Jérôme Leroy a frappé fort et utile. On lui en sait gré.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Gauloise, Jérôme Leroy; La manufacture de livres. 144 p.; 11,90 €.

 

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   Pour ne pas oublier Jacques Béal

Émouvant? C’est peu de le dire. L’hommage rendu, lundi, à la Comédie de Picardie, à mon confrère et ami Jacques Béal, écrivain et ancien grand reporter du Courrier picard, décédé l’automne dernier à l’âge de 71 ans, était à son image: élégant et littéraire. Au programme: des lectures de grande qualité assurée par des élèves du Conservatoire (Fanchon, Isabella et Angélique) de son livre, Anthologie des poètes de la Grande Guerre (éditions Le Cherche-Midi), accompagnées au piano par Jean-Gaspard. La salle du bar était pleine; ses amis s’étaient déplacés nombreux, au côté d’Hélène, l’épouse de Jacques. C’est un talent de savoir lire, bien lire, de savoir savourer la poésie dans ce qu’elle a de plus puissant, de plus universel. De plus émouvant; de plus grave. Ou de plus léger. Jacques possédait ce talent rare. Comme on le dit un peu trivialement: il avait du nez, une bonne oreille, et une grande culture historique. (La biographie, Le

Au cours de la lecture.
Les lectrices entourent le pianiste Jean-Gaspard. Sur le mur : un portrait de Jacques Béal.

clerc, vie et mort d’un croisé – Favre, 1989 – qu’il consacra au si picard maréchal en était la preuve.) Les textes de Paul Eluard, Philippe Soupault, André Salmon, Charles Vildrac, etc., revivaient, portés par les voix convaincantes et très justes des jeunes lectrices; leurs mots s’envolaient dans l’air silencieux comme une banquise, propulsés par des mélodies de Chopin, Mendelssohn, Beethoven et Gershwin. C’était beau, grave; ça dénonçait la guerre, cette guerre absurde qui tue, qui pue, qui tonitrue, qui rend fou, qui rend aveugle et sourd, qui casse les gueules. Jacques était sensible à tout cela; nous en parlions souvent. Jacques eût pu m’accompagner, le lendemain, au théâtre Edward VII, au café Guitry pour la remise du Prix des Hussards. Il eût tellement été content pour moi. Le champagne était un délice. La Marquise, en beauté comme à son habitude, me surveillait gentiment pour m’éviter d’en abuser car, on le sait, le hussard sait être dipsomane. Je fus sage et ne le regrettai point car, ainsi, je profitais des conversations pointues, légères, impertinentes (parfois) et littéraires (toujours) de l’Académicien Frédéric Vitoux, de Patrick Mahé, ancien rédacteur en chef adjoint de Paris Match, de Jean des Cars, de François Cérésa, d’Yves Thréard, de Jean Tulard, de François Jonquères et de quelques autres. J’y retrouvais aussi mes amis Bertrand de Saint Vincent, journaliste au Figaro, Thomas Morales, Jérôme Leroy, Didier Arnaud, de Libération. Avec Éric Nauleau, je parlais, bien sûr, de littérature mais aussi beaucoup de rock’n’roll. (Nous sommes liés par une passion commune: celle que nous vouons à Graham Parker.) Je posais au côté de mes deux mes frères de comptoir du Bar du Midi (BDL dans le roman): Rico, le barman (un tiers de mon personnage Pirate) et Jean-Pierre Ternisien (entièrement Jean-Claude Depard, l’ex-légionnaire, dans le bouquin); ils m’avaient fait le plaisir d’effectuer le déplacement. La Marquise, véritable Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, en robe sombre, prenait des notes et photographiait. Dès que je le pouvais, je conspuais le Nouveau Roman et ses glaciales effusions. En un mot: rien que du bonheur! Oui, mon ami Jacques Béal eût aimé.

                                         Dimanche 18 mars 2018.

 

 

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Thomas l’émerveillé ou le bel avant

  Thomas Morales, dans ses chroniques de haute tenue, de moque de la modernit

Thomas Morales n’aime pas son époque, cette société ultralibérale pourrie.

é imbécile.

Comment ne pas adorer un livre qui parle d’Un taxi mauve, de Michel Déon; de Creezy, de Félicien Marceau; de l’immense et monarchiste Jacques Perret; des films pornographiques des seventies; de Poupe, de l’excellent François Cérésa; des films de Claude Sautet; de Paul Morand, de Céline et de Drieu la Rochelle, lestés de cette formule magistrale: «Politiquement, ils avaient tort mais artistiquement raison.»; du talentueux Gérard Guégan; de Tintin; d’Henri Calet; d’André Hardellet; d’Antoine Blondin; de Jérôme Leroy; de François Bott; de Pierre Merindol; de la comédienne Caroline Cartier? Comment ne pas adorer, oui, comment ne pas adorer Un patachon dans la mondialisation, titre génial, recueil de chroniques de Thomas Morales?

Remaniées pour l’occasion, elles avaient paru, en partie, dans Causeur, Valeurs actuelles, Technikart et Raskar Kapac. Thomas Morales n’aime pas son époque, cette société ultralibérale pourrie, cette modernité abêtissante et ridicule. Il a raison; c’était mieux avant. Bien sûr que c’était mieux avant. Réactionnaire? Il l’est oui; on est en droit de ne pas lui donner tort.

Morales écrit avec panache et élégance; il balance et tient le tempo comme un boogie du regretté Fats Domino. Il n’y a plus que lui – et peut-être Didier Van Cauwelaert – pour se souvenir de Creezy, l’un des plus succulents romans français du XXe siècle écrit par le très belge Félicien Marceau. Et cette belle chute: «Sur une musique de Philippe Sarde, la cover-girl et le député se perdent dans le tourbillon de la vie durant une heure trente.»

Rognons de veau

Page 64, dans la chronique intitulée «L’addition, s’il vous plaît», il commence ainsi: «Les films de Claude Sautet ouvrent l’appétit! La pellicule embaume les rognons de veau sauce madère et les filets de hareng pommes à l’huile. Le tout arrosé d’un pichet de brouilly ou de chénas.» Et comment ne pas être ému, quand au détour de la nécrologie qu’il consacre à Michel Déon, il écrit: «Avec Déon, disparaît définitivement le squelette du XXe siècle, qui parlera après lui de Paul Morand, d’André Fraigneau, de Kléber Haedens, de Daniel Boulanger ou de François Périer, son camarade de Janson-de-Sailly qui lui vendit en 1934 la carte bleue de lycéen d’Action française. Un monde à jamais englouti où l’écriture soutenait les hommes, où les engagements du passé ne faisaient pas l’objet de sempiternels retournements idéologiques, où le romancier solitaire traçait sa ligne sans se flageller sur l’autel de la modernité.» Aimons encore ce qu’il dit du talent indéniable de Jérôme Leroy: «Ce lecteur d’Aragon et de Nimier, cousin proche de Frédéric Berthet, communiste en Weston, sécessionniste en tweed, fait décidément honneur à la fiction française.»

Thomas Morales, lui aussi, fait honneur à la littérature français. Lisez-le, c’est un régal! PHILIPPE LACOCHE

Un patachon dans la mondialisation, Thomas Morales; Pierre-Guillaume de Roux; 190 p.; 19 €.

 

 

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Les coups de coeur du marquis

                                     L’humour de Maulin

Olivier Maulin n’est pas un novice. Il nous a donné une douzaine de livres, dont, son premier roman, En attendant le roi du monde, publié en 2006 (L’Esprit des Péninsules) qui lui valut le prix Ouest-France du festival Étonnants voyageurs. Jérôme Leroy le situe dans la tradition des Michel Audiard, Marcel Aymé et Rabelais. Laudatives comparaisons. Son dernier roman, Les retrouvailles, confirme les propos élogieux de Leroy. L’humour est toujours là, étonnant. Là, un père meurt d’un infarctus en pleine lecture de Saint Simon, «ce qui n’est pas la pire des morts». Un peu plus loin, il qualifie un de ses personnages qui n’a jamais eu d’adresse fixe, de «hippie sportif». Maulin a aussi assez de goût pour citer Amours jaunes, de Tristan Corbière. Son histoire évoque les retrouvailles, après 25 ans, de camarades de faculté. Ça se déroule à la montagne. Tout semble bien se passer, mais bientôt, les retrouvailles se transforment en cauchemar. Vif et singulier. Ph.L.

Les retrouvailles, Olivier Maulin; éd. du Rocher; 188 p.; 19,90€.

                           Fabienne Thibeault comme un cœur

On en apprend tous les jours quand on est journaliste : c’est ce cher Michel Grisolia qui est l’auteur des paroles de «J’irai jamais sur ton island», chanson qui débute de premier double Cd, L’Essentiel, de Fabienne Thibeault. Un plaisir d’écouter Fabienne Thibeault. Ses plus grands succès sont ici réunis : «Je reviens chez nous», texte de Jean-Pierre Ferland (on a longtemps cru que c’était de Gilles Dreu), «Quand les hommes vivront d’amour» (qui vous serre le coeur d’émotion : si humaniste, si fraternelle, si franc-maçonnique), «La complainte du phoque en Alaska» (de Michel Rivard), et surtout, surtout, «Je reviendrai à Montréal», de Daniel Thibon et Robert Charlebois qui vous arracherait des larmes. Poignant. Fabienne Thibault est un immense interprète. Ph.L.

 

L’Essentiel. Fabienne Thibeault. 2 CD- Wagram- SCPP.

 

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La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.