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Les Dessous chics Littérature

Un prof parisien dans le Vimeu profond

    Premier roman d’Alexis Anne-Braun. Il s’inspire de son expérience de prof de philo au lycée de Friville. Un texte remarquable à la fois agaçant, poétique, sincère et émouvant.

Portrait très rock’n’roll (et très Kinks, on croirait Ray Davies, jeune) du romancier Alexis Anne-Braun par le photographe tout aussi rock’n’roll : Richard Dumas.
Alexis Anne-Braun porte d’abord un regard condescendant et agaçant sur le Vimeu et ses élèves, puis un regard plein de tendresse sur ce pays maritime de Picardie où il a été parachuté.
Alexis Anne-Braun sur une des falaises de la façade maritime picarde.

Le premier roman d’Alexis Anne-Braun est, au début, terriblement agaçant; puis, au fil des pages, terriblement émouvant, réussi et poignant. Agaçant, oui. Le narrateur, Victor, l’ancien brillant doctorant en philosophie à la Sorbonne, se retrouve bombardé au lycée polyvalent de Friville-Escarbotin. Lui, l’ex- provincial de l’Est de la France, qui a tout fait pour quitter cette dernière région pour devenir un Parisien pur jus, n’en revient pas d’avoir été parachuté dans cet Ouest de la France, maritime et rural; un retour qui, pour lui, ressemble fort à un retour à la case départ. Alors, il s’étonne, s’insurge, se révolte, peste, et finit par mépriser. De ce mépris, il en a heureusement conscience. Il tente de lutter contre: «Ne sois pas un connard de Parisien. Tu ne les vaux pas», se répète-t-il. Et quand il dit qu’aujourd’hui, les gens continuent à mourir en campagne à cause du chômage, de l’alcool, de la solitude, des accidents de la route, et qu’il constate que «le plus cruel, c’est que l’ennemi sur ce front de la province, c’est souvent nous-même», on a très fort envie de lui dire qu’il fait fausse route et de lui rappeler que l’ennemi, à Friville-Escarbotin, au Tréport, à Eu, partout en Picardie, partout en France, et partout dans cette indéfendable Europe des marchés, l’ennemi ce n’est pas nous-même, c’est bien cette saloperie de capitalisme et son cousin délétère: l’ultralibéralisme débridé.

«Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves.»

Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves qui n’ont rien à faire de Spinoza, de Kant et de Kierkegaard; ils préfèrent fumer des joints sous la tribune du stade de football et aller danser au France, la boîte du samedi soir, à Pendé. Les zones d’activités et leurs ronds-points écœurants le dégoûtent. On est en droit de le comprendre, Victor: elles sont immondes ces zones; elles donneraient la nausée à n’importe quel Roquentin qu’il vînt du Havre, de Laon, de Paris, ou de la Sorbonne. Il faut tout de même se souvenir qu’il y a peu, ces foutus ronds-points, ont servi de nids d’espoir à ce beau mouvement de saine révolte, pleine de panache, de ras-le-bol et d’antimacronisme qu’étaient les Gilets jaunes. Du côté de Friville, il est certain que nombreux furent les mères et les pères des élèves de Victor qui devaient en être, de ces Gilets jaunes; ces Gilets jaunes que les chroniqueurs bobos, socio- démocrates, et donneurs de leçons de France Inter brocardaient à l’antenne en les soupçonnant de voter Rassemblement national, eux qui ne demandaient qu’à voter pour le Parti communiste (ou l’extrême gauche), si la fausse gauche libérale n’avait pas tout fait pour torpiller ce grand parti qui, en compagnie de de Gaulle, au sortir de la deuxième guerre mondiale, fonda nos acquis sociaux que Macron et ses affidés sont en train de détruire avec un cynisme tout autant écœurant.

Victor se heurte aussi à la méchanceté des filles, dont Lydie, une petite peste qui se croit tout permis et qu’il a le malheur d’éconduire de la classe après qu’elle l’eut salement insulté. Heureusement, Victor reçoit la visite de Georges, son grand amour. Celui-ci tente de le réconforter dans ce milieu hostile. Les semaines passent, puis les mois’; Victor finit par s’habituer. Il continue d’observer, mais son regard devient plus tendre, plus compatissant, plus amusé. C’est à partir de ce moment-là, que Victor ne devient plus agaçant, mais émouvant. Il nous ferait presque penser au héros de ce roman magnifique de Pascal Lainé, L’Irrévolution, qui, lui aussi, était professeur de philo mais au lycée technique de Saint-Quentin, au sortir de Mai 1968. À croire que notre chère Picardie inspire les intellectuels parisiens, de surcroît écrivains remarquables. Car, redisons-le, ce roman est bon car il est absolument sincère, écrit avec sensibilité et poésie (magnifiques descriptions de la côte picarde, l’automne et l’hiver). Ce premier roman révèle donc un romancier. Un grand romancier. On ne peut que s’en réjouir avec l’espoir que cette petite peste de Lydie ne le lira pas. PHILIPPE LACOCHE

Ce qu’il aurait fallu dire, Alexis Anne-Braun, Fayard, 250 p. ; 18 €.

 

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Rock

Dany Brillant inspiré par les crooners

Le chanteur a donné des concerts à Beauvais, Margny-lès-Compiègne, Saint-Quentin et Amiens. Il était également de passage dans nos locaux. Nous l’avons rencontré.

Dany Brillant est un chanteur de musique populaire. Mais pas que. Il adore également le jazz, la musique cubaine et la musique orientale. Et, on le sait moins, il  est tout autant passionné par la poésie et la littérature. Il s’en explique…

Vous vous êtes produit il y a peu en Picardie. Avec quelle formation ? Quel était votre répertoire ?

Dany Brillant : Après avoir plusieurs gros Zéniths, de grosses salles, je suis revenu à des choses plus modestes. Je propose maintenant des chansons d’amour, tendres ; je  joue dans des théâtres, dans des ambiances très musical-hall avec une petite formation. On n’est que cinq ou six musiciens  (piano, basse, batterie et un clavier muti-instrumentiste); c’est

Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.
Dany Brillant aime la chanson, la poésie, la littérature et la philosophie.

plus sensible, plus romantique. Mes shows attirent beaucoup des écoles de danses ; les gens viennent pour danser.

Pop ? Salsa ? Chanson populaire ? Comment définiriez-vous votre musique ?

J’ai du mal à la définir car c’est un mélange, en fait.  Moi, mes grandes inspirations, ce sont les crooners.  Exemples : ceux qui chantaient à Paris et aux Etats-Unis après la crise de 29.  Des chanteurs avec des voix assez douces, un répertoire très orchestral. Ces crooners essayaient d’apporter un peu de réconfort en cette période difficile.  Le genre est arrivé en France dans les années quarante.  L’apogée, ce fut Dean Martin et Sinatra.  Puis les Beatles sont arrivés et le genre est un peu tombé en désuétude. Dans les années quatre-vingt, j’ai eu envie de reprendre ce style-là, de le moderniser pour faire le style des crooners d’aujourd’hui.

Votre oncle était joueur de luth et chanteur de musique orientale. Cette musique orientale vous a-t-elle influencé ?

C’est vrai, vous la sentez, cette influence ?… (N.D.L.R. : Il a l’air à la fois étonné et satisfait.) Dans la façon de chanter, peut-être, car je n’ai pas une façon de chanter sur la mesure. Ce n’est pas très français, la façon dont je chante ; je me balade pas mal. Ca s’appelle du swing ; une façon de ne jamais être sur le temps.  C’est un peu compliqué à expliquer ; les gens quand ils applaudissent, ils le font sur le temps.  Le swing, c’est ça : à contre-courant, à contretemps. Peut-être aussi que dans la mélopée, dans le lien entre les notes, il y a un côté musique orientale. J’ai grandi en Afrique du Nord…

Adolescent, vous lisiez de la poésie et vous étiez passionné par la philosophie. Est-ce toujours le cas ? Quels sont vos poètes et philosophes préférés ?

J’ai adoré pendant mon apprentissage, les poètes et la littérature ; ce fut un enchantement.  J’aimais aussi les idées. C’est pour ça que j’ai écrit des chansons car dans une chanson on peut développer des idées.  Ca peut être des idées de légèreté.  On n’est pas obligé de dire des choses graves dans une chanson. Mes poètes préférés sont Victor Hugo, La Fontaine, Ronsard, et, plus près de nous, j’aime beaucoup la poésie d’Apollinaire, René Char, Aragon.  (D’ailleurs, ils ont été souvent mis en chansons.) Les philosophes ? J’ai beaucoup aimé les philosophes de Saint-Germain-des-Prés. Surtout Jean-Paul Sartre.  Camus, c’est autre chose ; je préfère Sartre à Camus. J’aime les philosophes existentialistes. Il y a Kierkegaard et Heidegger derrière. Ce sont des philosophes de l’existence ; avant les philosophes étaient plus théoriques.  Quand on était philosophe, il fallait s’engager politiquement, ne pas rester dans sa tour d’ivoire. Ce sont des philosophes de la liberté ; il leur fallait résister à la propagande, à la manipulation.  Aujourd’hui, les gens devraient relire Jean-Paul Sartre.

Votre chanson « Suzette » a été un immense succès. Vous avez dit « Suzette » était un peu l’arbre qui cachait votre forêt. Pourquoi ?

Chez moi, il y a toujours eu deux types de chansons.  Des chansons pour initiés, et des chansons plus populaires. J’ai eu la chance d’avoir un côté populaire, ce qui m’a permis de rentrer dans des émissions de télévision plus grand public ; mais cela a laissé un peu dans l’ombre le fait que je fasse du jazz, des musiques cubaines, etc.  Mais grâce au fait que je fasse de la chanson populaire, j’ai pu faire des voyages à Cuba, à Porto-Rico, en Italie, à la Nouvelle Orléans, à Londres, etc. Le succès populaire assure une audience.  Ce côté populaire, me permet aussi de développer une musique plus ambitieuse, plus pour initiés.  Le jazz, c’est une musique d’initiés ; quand je suis allé à la Nouvelle Orléans, ce fut pour moi une bouffée d’air pur.  Heureusement, j’ai eu la chance d’avoir un tube… On a besoin des deux. Les deux nourrissent…

Cette chanson, « Suzette », vous l’aimez toujours ?

Eh bien oui car elle m’a fait connaître au grand public.  Ce n’est pas moi qui l’avait choisie mais la maison de disques.  De toute façon, cette chanson n’est pas loin de ce que je fais habituellement ; j’avais engagé un guitariste de musique Django.

Votre dernier album, « Le Dernier romantique », rend hommage à l’amour. Pouvez-vous nous en parler.

J’ai eu envie de faire un album très sentimental.  Aujourd’hui, sentimental ça veut dire niais. La famille et le couple aussi. Moi, j’ai eu envie de glorifier le couple, c’est-à-dire une femme et un homme (ou deux femmes ; ou deux hommes). Le couple, comme une forteresse, comme un refuge, comme un moyen de grandir.  Je trouve que Mai 68 avait cassé le couple, mais on y revient.  J’ai eu envie de faire un album axé sur les sentiments comme ça se faisait dans les années soixante ; c’était alors très à la mode.  La danse de l’amour, c’est le slow.  Il permet d’avoir un contact immédiat même avec une personne qu’on connaît peu.

Le slow, c’est effectivement très pratique.

Oui, mathématiquement, on gagne cinq dîners grâce à un bon slow.

En 2009, vous chantiez « Je suis jaloux ». L’êtes-vous toujours ?

Oui, je suis jaloux ; évidemment les paroles d’une chanson, ce n’est pas exactement vous.  Mais je connais des gens chez qui la jalousie est maladive.  Cette chanson m’a permis de parler de ce problème. En fait, le jaloux n’a pas confiance en lui.  S’il s’aimait un peu plus, il serait moins jaloux.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

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Rock

Brillant, il le fut, élégant aussi

Dany Brillant était invité, hier, par le Courrier picard à rencontrer son public. Soixante personnes (cinquante filles; dix hommes). Normal: il est si beau. Et intelligent.

Dany Brillant, hier mardi, dans la salle Catelas du Courrier picard, à Amiens.
Dany Brillant, hier mardi, dans la salle Catelas du Courrier picard, à Amiens.

 

Les quelque soixante personnes (cinquante femmes et filles; dix hommes) sont unanimes: Dany Billant est beau. C’est indéniable. Il est aussi très cultivé et d’une intelligence vive. L’interview qu’il nous a accordée et qui paraîtra le vendredi 13 mars dans le cahier Week-end du Courrier picard, le prouve. Ce passionné de poésie et de philosophie n’hésite pas à évoquer, très à l’aise l’Existentialisme, Kierkegaard, Jean-Paul Sartre, Victor Hugo et Apollinaire. Un homme de goût. Hier après-midi, au cours de la rencontre avec le public organisée par notre journal et dans nos locaux, accompagné de la délicieuse et charmante Jeanne de Boismilon, responsable de la promotion marketing de Décibel Productions, Dany Billant a fait preuve d’une élégance, d’une attention et d’une gentillesse à toute épreuve en répondant aux nombreuses questions du public et de notre rédacteur en chef, David Guévart qui animait le débat. Dany ne s’en cache pas: il n’est pas fan de l’époque (c’est un homme de goût, disions-nous); il pense que tout va trop vite, que tout est axé sur le consumérisme. (On est en droit de ne pas lui donner tort.) Il avoue qu’il est nostalgique des programmateurs des sixties et des seventies qui, eux, travaillaient à l’ancienne, aux coups de cœur. «J’ai eu la chance d’en connaître; ces personnes prenaient des risques.» Et quand, dans la salle, la petite Mégane lui demande comment il a commencé sa carrière, il se souvient de sa chambre de bonne, à Saint-Germain-des-Prés, de sa vie de bohème, de ses rencontres avec Bohringer et Philippe Léotard. Mais la vie de bohème n’a qu’un temps; il en avait un peu assez. «J’étais près à raccrocher; j’avais envie d’avoir une vie de famille, des enfants. Et le succès m’a souri; j’ai continué.» Quand Séverine, lui demande quelles sont ses passions en dehors de la musique, il répond que celle-ci demeure une maîtresse dévorante. Lorsqu’elle le laisse tranquille, il aime jouer au football et au train électrique avec ses enfants. Ses influences musicales? «A 16 ans, j’écoutais la musique qu’écoutaient mes parents; je n’étais pas révolte.» Et de citer notamment Dean Martin, quelques autres crooners et la musique cubaine. La musique, il ne l’a pas étudiée au conservatoire, mais «sur le tas», en fréquentant un club de jazz où se produisait notamment Nina Simone. «J’ai toujours aimé inventer des mélodies. Sinatra et McCartney, eux non plus, ne connaissaient pas le solfège. Ça ne les a pas empêchés de…» Les radios françaises actuelles? Ce ne sont pas ses préférées; il les trouve trop formatées, ronronnantes: «Un robinet d’eau tiède.» Il préfère écouter les radios d’Amérique du Sud. Sa carrière au théâtre et au ciné? «J’ai fait du théâtre pendant deux ans avec la pièce Mon Meilleur copain; ça ne m’a pas souri. Je préfère la chanson.» Le cinéma d’aujourd’hui? Beaucoup (trop?) de comédies. Il regrette l’époque des films plus profonds comme ceux de Claude Sautet. Un homme de goût, oui.

PHILIPPE LACOCHE

Mardi 24 février, Dany Brillant a répondu aux lecteurs du Courrier picard, à Amiens.

 En concert : samedi 14 mars, 20h30, Elispace, à Beauvais (60); vendredi 27 mars, 20h30, cirque d’Amiens (80); dimanche 29 mars, 17 heures, Le Tigre, Margny-lès-Compiègne (60); mercredi 1er avril, 20h30, le Splendid, à Saint-Quentin 02).

Billetterie : Fnac, hypermarchés, réseau Ticketnet; www.nuitsdartistes.fr