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La prose féline et menaçante de Modiano

     «Memory Lane», on l’a lu des dizaines de fois. On se laisse encore prendre. Qu’est-ce que c’est bon.

Patrick Modiano ressemble à un frère naturel de Bernard Pivot. Photo : Patrice Normand.
Bernard Pivot : un presque sosie de Patrick Modiano. Photo : La Voix du Nord.
Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.

    Modiano. Encore et toujours. Mais qu’est-ce qui fait, Bon Dieu, qu’on tombe toujours sous le charme de sa prose, au grand Patrick? Pourtant, franchement, il n’a pas grand-chose pour plaire. En vieillissant, il ressemble de plus en plus à un frère naturel de Bernard Pivot. Un frère de Pivot en plus fin physiquement, en beaucoup plus haut, en plus grave, en moins bon vivant (Pivot, il faut le reconnaître, est sympathique à aimer le Beaujolais, le football et les écrivains improbables comme Henri Vincenot et Kléber Hædens); il parvient même à nous agacer avec ses hésitations de langage au cours des interviews. Hésitations dont on ne sait si elles sont incompressibles (dans ce cas, on compatit), ou s’il en rajoute (là, on se dit qu’il exagère).

«Emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots.»

Alors? Alors? Allez savoir. Voici Memory Lane que les aficionados du grand Patrick ont tous dû lire une bonne dizaine de fois. Et voilà que les éditions Stock ont l’idée (la bonne?) de le rééditer. Faut-il rappeler que Memory Lane est lesté des dessins (sublimes, forcément sublimes, eût dit la Margot Duras, qui fut l’amie, rue Saint-Benoit, de Jean Cau, de Jacques-Francis Roland – qui en connaissait des tonnes sur la vie secrète de Patrick – de la mère de Modiano) du regretté Pierre Le-Tan. Alors, on hésite. Faut-il le reléguer sur le haut de l’étagère, l’écarter sournoisement pour laisser de la place à une jeune plume? Oui, mais… Oui mais, les jeunes plumes d’aujourd’hui n’ont pas le talent indicible du créateur de Villa Triste. Alors, on se laisse tenter. Et une fois de plus, on écrit. On écrit comment on s’est fait avoir. Comment, on a été embarqué, ensablé, enlisé, empoigné, emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots. On regarde d’abord les dessins de Le-Tan. Ces visages qui nous rappellent quelque chose, quelqu’un. Ce regard perdu et merveilleusement malheureux de Paul Contour. Puis le gros visage de Doug; on l’imagine couleur de brique à cause des alcools sucrés, dont l’Izarra. Doug qui ressemble comme deux gouttes de Génépi à ce comédien, un second rôle d’origine américaine qui peuplait les films et téléfilms des sixties et des seventies. Sa grosse voix embourbonnée et son accent à couper au Ka-Bar.Puis, on lit enfin. Et on ne lâche plus, trop content de recroiser Georges Bellune, Françoise (Dorléac?), Claude Delval et son jeune protégé Michel Maraize, l’amoureux des poèmes en prose de Baudelaire. Il ne serait pas étonnant de croiser le fantôme de Maurice Raphaël, ou d’Ange Bastiani, ou d’Ange Gabrielli, ou de Vic Vorlier, à moins qu’il ne se fût agi du même écrivain prolixe à l’indiscutable talent et tout aussi indiscutable trouble passé. On est bien dans Memory Lane comme on devait être bien dans la mélodie de la chanson éponyme fredonnée par le gros Doug, rongé par la nostalgie de son Kentucky natal. On est bien dans ce monde interlope, feutré presque duveteux où l’on sent cependant peser de sombres menaces. Comme si les ennuis, d’un seul coup, allaient ressurgir tels de lourds félins délétères de la jungle du passé. PHILIPPE LACOCHE

Memory Lane, Patrick Modiano; dessins de Pierre Le-Tan; Stock; 87 p.; 14,90 €.

 

Le regretté Pierre Le-Tan. Photo : Philippe Matsas-Opale.

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Ils vont nous manquer

La carte du fan club de Scorpions que m’avait fait signer Herman Rarebell. (Photos : Philippe Lacoche.)

       L’époque n’est guère réjouissante. Je viens d’apprendre avec peine le décès d’Anne-Marie Adda, talentueuse illustratrice, notamment des couvertures des livres des éditions du Dilettante, l’un de mes tout premiers éditeurs. C’était au début des années 1990. Nous étions quelques jeunes Turcs, soutenus par cette belle maison : le regretté Eric Holder, Vincent Ravalec, Marc-Edouard Nabe, etc. Un peu plus tard, Anna Gavalda nous rejoignit, hissant le Dilettante vers le succès. Grâce à ses couvertures originales, singulières, Anne-Marie rendait nos livres attrayants. Je me souviens que pour mon roman Le Pêcheur de nuages, elle dessina avec une infinie précision des cuillers destinées à capturer les carnassiers. Lorsque je m’étonnais qu’elle connût si bien ce petit matériel très particulier, elle m’avoua tout de go qu’elle adorait s’adonner, elle aussi, à la pêche à la ligne. Repose en paix, chère illustratrice des nuages. Si le décès d’Anne-Marie Adda n’est pas dû au coronavirus, il n’en est pas de même pour celui de Nicky Fasquelle, ancienne directrice du Magazine littéraire. Collaborateur régulier de cette revue au cours des années 1990, je l’ai souvent côtoyée à cette époque. C’était une femme vive, d’une intelligence rare, franche, très directe, folle de littérature. Elle ne mâchait pas ses mots. Et, souvent, son rire étincelant résonnait dans les locaux de la revue, rue des Saints-Pères. Nicky – à l’instar du regretté Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef – rencontra des écrivains majeurs : Roger Vailland, Kléber Haedens, Michel Déon, Jacques Laurent, tous les hussards, et bien d’autres. Dans la dernière livraison de la revue La Règle du Jeu, Yann Moix lui rend un hommage magnifique et très juste. Nicky va nous manquer. Autre victime de cette saleté de coronavirus : le chanteur Christophe. Il incarnait l’élégance même. Contrairement à ce que certains pensent, même ses chansons de l’époque Yé-Yé et des années 1970 («Aline», «Les Mots bleus», «Les Paradis perdus», etc.) n’étaient rien d’autres que de petits bijoux. Leurs mélodies ont marqué à jamais nos mémoires. Dès le début des années 1990, il avait fait montre de son immense talent. En compagnie de mon amie Susie, je l’avais rencontré dans les loges de la Maison de la culture d’Amiens lors d’un de ces concerts. Il s’était montré d’une infinie délicatesse et d’une grande élégance. Tout au long de sa prestation, il n’avait cessé de rendre hommage à son ami Bashung qui nous avait quittés peu de temps avant. Cette pandémie m’en rappelle une autre : celle du VIH dans les années 1980. Nombreux furent les proches, les amis, les connaissances, les collègues qui furent fauchés par ce terrible virus. Je me souviens du critique de rock Claude P., qui, alors travaillait comme attaché de presse dans une maison de disques. Il m’avait accompagné à Strasbourg où je devais interviewer le groupe Scorpions. C’était un garçon discret, cultivé, passionné. Quelques années plus tard, il décédait après avoir contracté le sida. Je pense à lui car j’ai retrouvé, il y a quelques jours, à l’intérieur de mon exemplaire du livre La Dentellière, de Pascal Lainé, la carte de membre du fan club de Scorpions que m’avait fait signer le batteur et chanteur du groupe : Herman Rarebell. Lorsque ce dernier remplissait le document, Claude P. devait se trouver à mes côtés. Il n’avait pas trente ans.

Dimanche 19 avril 2020.

La carte retrouvée à l’intérieur de l’exemplaire de “la dentellière”, roman de Pascal Lainé.
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Lectures : sélection subjective

 

Lisons, c’est bon. Chantre de la subjectivité, je vous conseille ces livres. Listen!

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de notre confrère Daniel Muraz, du Courrier picard. (Photo : Philippe Lacoche.)

L’Orange de Malte, Jérôme Leroy; Le Rocher (rééd. La Thébaïde). Le premier roman de Jérôme Leroy, paru en 1989. Depuis, il a écrit une quarantaine de livres (romans, essais, nouvelles, poèmes, etc.), ce pour notre plus grand plaisir. L’Orange de Malte est son roman le plus «hussard». On y sent ses influences: Roger Nimier, Michel Déon, Bernard Frank, Antoine Blondin. Et Kléber Haedens. N’a-t-il pas prénommé son personnage principal Kléber? «L’histoire, je l’ai voulue banale et sentimentale: j’ai voulu raconter une errance littéraire et sentimentale», confiait-il au regretté Roger Balavoine de Paris-Normandie, à la sortie de son opus. Une errance littéraire remarquablement écrite. Un must.

Jean-Luc Coatalem.

La part du fils, Jean-Luc Coatalem; Stock. Jean-Luc Coatalem: une plume, un univers. Un grand écrivain. La part du fils est présenté comme un roman par l’éditeur. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un récit? Car, dans ce texte émouvant et subtil, l’auteur part sur les traces de Paol, un ex-officier de la coloniale, arrêté par la Gestapo en 1943, dans une commune du Finistère. «(…) ce que je ne trouverai pas de la bouche des derniers témoins et dans les registres des archives, je l’inventerai. Pour qu’il revive», explique Jean-Luc Coatalem. Paol était son grand-père. Poignant.

René Frégni. Photo : C. Hélie.

Les chemins noirs, René Frégni; Denoël (rééd. Folio). René Frégni est un incomparable raconteur d’histoires. Dans son premier roman assez autobiographique, Les chemins noirs, il raconte sa cavale depuis la caserne de Verdun d’où il déserte, jusqu’au Monténégro et la Turquie. Nous sommes juste après 1968. À la fois picaresque et palpitant. Prix Populiste 1989. PHILIPPE LACOCHE

 

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Lecture confinée : sélection subjective

 

Vous êtes confiné? Profitez-en pour lire. Ci-dessous, une sélection furieusement subjective de mes livres préférés. Nul doute que la guerre terminée, ils vous auront transformé.

* Les particules élementaires, de Michel Houellebecq; J’ai lu. Vous n’avez cessé d’en dire du mal et vous ne l’aviez même pas lu? Grâce au coronavirus, jetez-vous sur ce roman jubilatoire, triste comme une dépression, hérissé d’un humour cynique et charnu comme les fesses des jeunes Allemandes sur les plages nudistes. Un must.

*Adios, de Kléber Haedens; coll. Les Cahiers Rouge; Grasset. Il adorait la corrida, la bonne bouffe, l’alcool et affichait des idées monarchistes. Il détestait le Nouveau Roman. Tout pour plaire. Si Robbe-Grillet et Claude Simon vous sont tombés de mains, lisez ce roman qui fut aussi son dernier, écrit juste après le décès du grand amour de sa vie. C’est terriblement français, déchirant et savoureux comme un bourgueil frais.

* Les poneys sauvages, de Michel Déon; Folio.L’un des plus beaux romans de la littérature française du XXe siècle. La plume délicate du regretté Michel Déon nous prend par la main et ne nous la lâche plus. La deuxième guerre y est omniprésente; l’amitié et l’amour aussi. Un grand et gros roman qui vous fera regretter le monde d’avant.

* Anissa Corto, de Yann Moix; Livre de poche.Même réflexions qu’à propos de Houellebecq. Yann Moix est un provocateur, un bretteur. C’est aussi un garçon sensible, un amoureux éternel et surtout, surtout, un sacré romancier. Annisa Corto est certainement ce qu’il a réussi de mieux. C’est rare, un type qui sait si bien dire «je t’aime» à une fille.PHILIPPE LACOCHE

 

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Une araignée au plafond des toilettes du confiné

J’en entends déjà d’ici qui rigolent: «Le marquis, il voit tellement d’araignées qu’il les met en photo! Il doit aussi en avoir une au plafond. Il faudrait qu’il arrête d’aller au Bistrot Saint-Germain et de descendre des verres de Cadette…» Les gens sont méchants. Au Saint-Germain, à mon grand dam, je n’y vais plus, confinement oblige. Oui, lectrice adorée, convoitée, soumise et possédée, je suis confiné à cause de cette saloperie de coronavirus. Mon cher Courrier picard a pitié des vieux comme moi; alors, il a eu l’amabilité de m’initier au télétravail. Quel bonheur! Je suis en train taper cette chronique dans ma cuisine, en face d’un meuble en pin contenant mes livres de cuisine et un vieux faitout dans lequel je continue à cuisiner le pot-au-feu du dimanche à ma petite fiancée. C’est bon de bosser chez soi. Le journaliste que je suis a la curieuse impression de redevenir l’écrivain que je suis quelques fois.

Mon cher et regretté chat Wi-Fi. Photo : Philippe Lacoche.
Blaise Cendrars.
Roger Vailland.
Le faucheux. Photo : Philippe Lacoche.

Il ne manque plus qu’un chat ronronnant à mes côtés. Un chat: je pense à mon cher Wi-Fi qui m’a quitté il y a quelques années et qui aurait été de faire chauffer sa douce panse de matou sur le système d’aération de mon ordinateur. Confiné, oui, je suis. À cause de mon grand âge. De l’usure aussi. Je ne plains pas. À vouloir faire le jeune homme dans les clubs enfumés jusque pas d’heure, à courir après les poulettes qui courent bien plus vite que moi, voilà ce qui arrive… Un vieux qui a vécu, c’est fragile. C’est la vie. Confiné, je lis; je relis. (Je me replonge dans mes auteurs préférés: Blaise Cendrars, Roger Vailland, Pierre Mac Orlan, Patrick Modiano, Kléber Haedens, Michel Houellebecq, Patrick Besson, Éric Neuhoff, Jean-Marie Rouart, Yann Moix, etc.) Je téléphone aux amis que je n’ai jamais le temps d’appeler. J’observe mon jardin, les fleurs et les oiseaux qui le peuplent. Et je contemple les bestioles qui résident dans ma maison. Exemple: ce faucheux (opiliones pour les érudits) qui avait établi, il y a peu, son domicile dans mes toilettes. Tous les matins, quand j’allais pisser, je lui disais bonjour. J’avais la curieuse impression qu’il me répondait. En tout cas qu’il s’était habitué à moi car, le jour de notre première rencontre, il tremblait de tous ces frêles membres. Et au fur et à mesure de mes visites, il ne tremblait plus du tout. Je crois même qu’il me regardait avec ses petits yeux malicieux. Depuis deux jours, je ne le vois plus. Je m’inquiète. Aurait-il été victime du conoravirus? Avec l’âge, je deviens bouddhiste. Il m’est impossible d’écraser une bestiole. Même les moins agréables. Les grosses araignées poilues, je les laisse tomber dans un verre (ou je les attrape délicatement avec un morceau de Sopalin – Société du papier-linge) et je les remets dans le jardin. Enfin, je tiens à prévenir les pangolins et les chauves-souris qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus dans ma maison. Ce serait à cause d’eux, paraît-il, que le monde entier est emmerdé. Il ne faut pas exagérer quand même…

Dimanche 22 mars 2020.

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Nous ne voulons jamais l’oublier…

Michel Déon, lors d’une de nos rencontres, en octobre 2009.

La dernière chronique de cette année 2019, sera consacrée à un livre. Un petit livre (40 pages), œuvre de l’ami François Jonquères, écrivain, secrétaire général du Prix des Hussard, hommage à l’un de nos écrivains préférés (Michel Déon), tiré à trois cents exemplaires hors commerce, numéroté de 1 à 300. (Celui que m’a envoyé François porte le numéro 46.) Le texte original de l’opus n’est autre que le soixantième titre de la collection Duetto animée par Dominique Guiou, paru sous forme numérique (WWW.nouvelleslectures.fr) «L’un de nos écrivains préférés», écrivais-je à l’instant. Il serait plus exact, en ce qui concerne François Jonquères, de préciser «son» écrivain préféré. «En mes jeunes années, je me suis pris de passion, le mot n’est pas trop fort, pour l’œuvre de Michel Déon. D’une certaine façon, l’auteur des Poneys sauvages aura été mon père spirituel», écrit-il en quatrième de couverture de cet adorable objet bleu nuit, couleur des reflets, grains de mica, qui illuminent les yeux verts de Charlotte Rampling. Il tient parole; le présent essai n’est rien d’autre qu’un cri d’admiration pour le très grand écrivain qui nous a quittés le 28 décembre 2016, à Galway, en Irlande. C’est mérité. On ne louera jamais assez la richesse, la délicate puissance, la subtilité douce et tonique de l’œuvre de Michel Déon. François Jonquères l’évoque non seulement avec passion et lyrisme, mais avec justesse. Les Poneys sauvages – certainement son meilleur roman – traverse les pages, on s’en doute. «Ah! Les Poneys… Voilà de la belle ouvrage, de l’œuvre aboutie, ciselée!», écrit François Jonquères. «Vous y énonciez une froide vérité qui, jour après jour, s’impose toujours plus aux derniers hommes libres: «Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages.»…»

Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.

Passent également nos chers Hussards, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Roger Nimier et Kléber Haedens («le frère qui lui manque»). Leurs livres nous ont marqués; nous leur devons tant. Ne furent-ils pas, au sortir de la Deuxième guerre mondiale, l’antidote au Nouveau Roman, ce courant prétentieux, abscons qui ne rêvait qu’à une chose: tuer le roman et ses héros nécessaires. Jonquères insiste sur le rôle des îles dans la vie et dans la littérature de Déon. Celles, grecques, de Skyros, puis de Spetsai, l’Irlande et quelques autres. Ce fut justement sur une île, celle de Ré, au milieu des années 1980, que je découvris Michel Déon en lisant Les Poneys sauvages. Coup de foudre; passion immédiate. Cette façon d’être au monde; cette gaîté piquetée d’éclats de mélancolie acidulée, sans oublier le côté plus ambitieux de fresque d’une époque. Et comment oublier l’élégance et l’ouverture d’esprit de cet homme délicieux, attentif aux autres, bien plus humaniste, au fond, lui, le monarchiste revendiqué (il fut secrétaire de Maurras) que certains écrivains égocentriques de la gauche bien-pensante et molle du genou? Au cœur de cet hiver humide et cruel, ce petit livre m’a fait l’effet d’un rayon de soleil. Michel Déon nous manque. Merci, cher François Jonquères, d’avoir su si bien nous le rappeler.

                                                     Dimanche 29 décembre 2019.

 

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Tout le poids de la légèreté littéraire

Un roman singulier, attachant. Jean-Claude Lalumière sera au salon de Creil les 23 et 24 novembre.

Jean-Claude Lalumière a commencé à publier au Dilettante. Photo : Zoé Fidji.

C’est un roman singulier et attachant que nous propose Jean-Claude Lalumière avec Reprise des activités de plein air. Singulier dans sa forme, d’abord. Il est constitué de plusieurs points de vue – ceux de trois hommes issus de trois générations – et parfois de textes de mails, ceux qu’envoient les mecs (Mickaël, Christophe et Philippe) à leurs femmes; ces dernières se sont éloignées, l’une d’elle, l’épouse de Philippe, définitivement. Parfois même de bouts de journaux intimes et même de journaux diffusés, comme La Gazette du littoral charentais, ainsi que des manières de dialogues de théâtre.

«Un aquoibonisme lancinant et doux comme une pluie sur Rethel.»

L’action se déroule sur l’indicible et géniale île d’Oléron, chère – notamment – à Kléber Haedens. L’océan est là, tout autour; ils vivent à son rythme et à celui des saisons. Il y a, bien sûr, de la mélancolie, de la tristesse. Mais aussi de belles tranches de rigolades car ces trois-là ont bien décidé, tout en pudeur, en intelligence poétique et en jouissance d’être au monde, de ne point se laisser abattre par le spleen. Ils rénovent une maison, tentent de faire reculer une dune, charrient du sable, des tonnes de sable, retrouvent des recettes de cuisines ou en inventent.

Le regard sur l’époque est souvent acide, comme il l’est chez Antoine Blondin, l’un des écrivains préférés de Jean-Claude Lalumière. À propos de Valérie, la copine de Christophe qui l’a quitté il y a cinq ans: «Cinq ans de vie commune, un coup de fil et basta. J’en ai balancé mon téléphone contre le mur. Je n’en ai pas racheté depuis. J’aurais dû m’en douter. Il m’arrivait de lui envoyer des SMS enflammés, poétiques. Elle me répondait par un smiley. Une demi-heure pour choisir mes mots, avec soin, à les taper sur ce clavier trop petit pour mes doigts, et j’avais droit, en retour, à un putain de smiley (…).»

De la drôlerie, de l’humour tendre, il y en a beaucoup dans ce roman. Pas forcément un humour gratuit. Exemple: Christophe fabrique des phares miniatures avec du plastique qu’il ramasse sur la plage; il le broie en copeau, le fait fondre dans des moules de sa fabrication. Le plastique est rejeté par l’océan. Problème écologique tellement actuel.

Un peu plus loin, c’est le vieux Philippe, ancien instituteur, qui, blanc de poils et de cheveux, se fait teindre en noir comme un corbeau.

Mais ce livre ne contient pas que de l’humour; il recèle aussi une mélancolie acidulée, un aquoibonisme lancinant et doux comme une pluie sur Rethel. C’est terriblement français; ça fait un bien fou. À ce propos, les dix dernières pages (que nous ne dévoilerons pas) sont tout simplement sublimes. Sans en avoir l’air, ce roman à l’allure légère, fait le poids. PHILIPPE LACOCHE

Reprise des activités de plein air ; Jean-Claude Lalumière ; éd. Du Rocher ; 223 p. ; 17 €.

 

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Les frères morts me font revivre

 

Photo : Philippe Lacoche.
L’excelle groupe Lady Godiva devant le bar le Baratin, quai Bélu, à Amiens.
Photo : Philippe Lacoche.
Lady Godiva.

Je vais certainement me répéter, lectrice, mon amour souhaité et sous peu consommé. Ces derniers jours, une fois de plus, étaient très, mais très rock’n’roll. Tout commença par la Fête de la Musique d’Amiens. Deux groupes amis m’avaient invité à venir faire le bœuf. Lady Godiva, devant le Baratin, quai Bélu. Une fois de plus, ma conscience professionnelle légendaire me perdit. Après avoir terminé mon travail de journaliste, lorsque j’arrivais ventre à terre, essoufflé, le cœur battant la chamade comme si je m’étais retrouvé au lit en compagnie d’une poulette, Patrice Delrue, batteur, et son combo attaquaient le dernier morceau de leur show. Un Kinks, je crois.

Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.

J’eusse pu bondir entre deux micros, sortir de la poche de mon imperméable bleu pétrole (qui appartint à mon regretté ami Jean-François Danquin) mon harmonica Marine Band en mi, et propulser un chorus cuivré comme les fesses d’une choriste d’Otis Redding. Non. Paralysé par un accès de timidité, je restai là, devant le groupe, à contempler les exploits du chanteur-guitariste Manu Domont, le Barbey d’Aurevilly du rock amiénois, et de ses acolytes. Une chose est certaine: il ne me fallut qu’un morceau pour constater que le gang avait fait des progrès énormes. Le temps de papoter avec mon copain Thomas Devred (rock’n’roll et littérature), et je m’enfuis vers Le Fil de l’eau, le bien nommé puisque ce bar, au jardin niché sous les frondaisons, se trouve au début du chemin de halage, en bord de Somme. La nuit était tombée; la bière était fraîche; il faisait doux comme dans le roman L’Été finit sous les tilleuls, de Kléber Haedens.

Photo : Philippe Lacoche.
Eric Sampité, fraîchement sorti de chez le coiffeur.

Juste après avoir salué Erick Sampité, président de l’association Dockyard, qui sortait de chez le coiffeur (sa nouvelle coupe de cheveux lui va à merveille; mesdemoiselles faites en sorte de briser, illico, son statut de célibataire endurci), je me ruai sur scène afin de faire les chœurs sur «Born To Lose», chanson culte que j’interprétais en 1977 avec mes copains Dadack (RIP) et Zézette au sein de Let’s Go, notre groupe de Tergnier. Était-ce la bière? La fatigue? Je ne fus guère convaincant. Légèrement vexé, je me coulinai dans la ville à la recherche de la Marquise que je ne trouvais point.

The Dead Brothers.
Alain Croubalian. Photo : Philippe Lacoche.

Quelques jours plus tard, je me rendis au Mic Mac, salle rock située par de la Briqueterie, à Amiens, où The Dead Brothers, gang composé de Suisses et de Belges, se produisait. J’avais été mis au courant par un message de la charmante et délicieuse Mélanie Croubalian, animatrice et productrice à la Radio Télévision Suisse (RTS) dont je fis la connaissance il y a quelques années lorsqu’elle m’interviewa à la sortie de mon roman Le Chemin des fugues. En effet, le chanteur et multi-instrumentiste des Dead Brothers, Alain Croubalian, n’est autre que le frère de Mélanie; il fut aussi le fondateur d’un des meilleurs groupes garage des années 1980: les Maniacs. Il m’était donc impossible de manquer ce concert; je ne fus pas déçu. The Dead Brothers distille à la mandoline, au banjo, au tuba, au mégaphone, aux guitares improbables et à la grosse caisse, une musique explosive, jouissive, folle, surréaliste, qui flirte autant avec le rock et le folk qu’avec la mélancolie slave. Le public adora. Moi aussi. Pour une fois, je faisais comme tout le monde!

       Dimanche 30 juin 2019.

 

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Délicieux, tout simplement…

Éric Neuhoff nous donne à lire son premier recueil de nouvelles. Un vrai régal.

Eric Neuhoff est journaliste au Figaro et au Masque et la Plume.

Est-ce le fait que ses romans soient si délicieux qu’ils nous paraissent toujours trop courts (même quand ils ne le sont pas), qu’on peine à croire que Les Polaroïdsest le premier recueil de nouvelles d’Éric Neuhoff? En revanche, nous, au Courrier picard, on sait qu’il s’est déjà adonné au genre: en 2011, à la faveur de nos séries d’été, il nous donna une très belle nouvelle, «Faire-part» contenue dans le présent opus. Les seize autres, écrites entre 1979 et 2017, ont été publiées dans Subjectif, L’Infini, Rive droite, la Revue des Deux Mondes, Lui, Le Figaro littéraire, Le Figaro, Les Escales littéraires, Sofitel, Aéroports de Paris Lifestyle, Décapage et Madame Figaro.

«Nous, lecteurs fidèles et attendris, jamais nous ne sommes dupes; toutefois, on se laisse faire, on s’abandonne.»

Comme l’explique l’éditeur en quatrième de couverture «chez Éric Neuhoff, la vie ressemble à une dolce vita permanente: hôtels, plages gins pamplemousse dégustés les pieds dans le sable. Mais la mélancolie et l’ironie ne sont jamais loin.» Ce sont ces derniers mots, mélancolie et ironie, qui sont les plus importants. Ce sont eux qui portent l’œuvre et qui sous-tendent, ici, ces nouvelles. Un peu comme chez Kléber Haedens qu’il cite trois fois dans le livre. On est en droit de ne pas lui donner tort.

Pudeur et élégance

Les hôtels, le gin et le sable chez Neuhoff, ne sont rien d’autre que le rugby, les œillets de sable d’Oléron et le tennis chez Haedens: des parasols qui ne servent qu’à stopper les rayons trop puissants des émotions, des regrets acidulés et du temps qui fuit. Éric, comme Kléber, a trop de pudeur et d’élégance pour larmoyer; alors, tous deux tentent de nous faire croire que la vie n’est qu’une fête. Nous, lecteurs fidèles et attendris, jamais nous ne sommes dupes; toutefois, on se laisse faire, on s’abandonne. C’est si bon.

Dans «Ivre à Madère», Éric Neuhoff nous raconte son séjour sur l’île portugaise en compagnie de son ami Denis Tillinac. C’était, à n’en point douter, l’époque, où ils buvaient des coupes de champagne au Rouquet et qu’ils se demandaient s’il était préférable d’être Stones ou Beatles. À Madère, il s’ennuie tellement qu’ils décident de tenir leur journal. Et finissent par envoyer une carte postale à Michel Déon. Dans «L’invité des Kennedy», il raconte – ou imagine? – dans quelles conditions Jackie et Jack convièrent l’écrivain J.D. Salinger à passer une journée à leurs côtés. Et dans les autres nouvelles, on croise Jean Seberg, Valérie Lagrange, Nathalie Delon et Patrick Dewaere, de très jolies filles pas toujours très sages et des adolescents qui portent des pantalons à pattes d’éléphants. À chaque fois, le style Neuhoff fait mouche. On se laisse prendre; on accroche. Du Morand sans le cœur sec. Délicieux, tout simplement.

PHILIPPE LACOCHE

Les Polaroïds, Eric Neuhoff ; éd. du Rocher ; 173 p. ; 16 €.

 

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Des regrets face à la marraine de Marennes

Hortense Dufour. Photo : Philippe Lacoche.

Certaines rencontres génèrent des regrets. J’étais au Salon du livre de Noël de Saint-Quentin auquel la délicieuse et blonde Cécile et le sympathique Louis m’avaient invité avec chaleur. Je m’installais à ma table de dédicace, saluais mes consœurs et confrères.

Ella Ballaert. Photo : Philippe Lacoche.
Denis Jaillon. Photo : Philippe Lacoche.
Yves Courraud. Photo : Philippe Lacoche.
Photo : Philippe Lacoche.
Yves Marie Lucot. Photo : Philippe Lacoche.

Quelques têtes connues (Ella Ballaert, Denis Jaillon, Yves Courraud) ; quelques retrouvailles émouvantes (mon confrère et ami Yves-Marie Lucot, ancien collaborateur du Courrier picard, que je n’avais pas vu depuis des années ; il venait présenter son livre L’Aisne en images qui a écrit en compagnie de Céline et Jean-Marie Lecomte aux éditions Noires Terres). Puis, je m’adonnais, contraint par ma quasi-solitude, à faire ce que je fais de mieux dans la vie : rêvasser. Soudain, je me levai et, tel le Christ marchant sur la mer pour se rendre à Capernaüm, je m’élançai dans les allées afin de rafraîchir le trombinoscope photo des écrivains de la base numérique de mon cher Courrier picard. Ainsi, j’en fis poser quelques-uns, et finis par me retrouver face à l’écrivain Hortense Dufour qui j’avais un peu lu et dont je connaissais l’excellente réputation littéraire. Nous nous mîmes à discuter, évoquâmes quelques grands fous ou réactionnaires – ou les deux : Jacques Chardonne (le romancier préféré du grand homme politique de droite douce qui exécuta le Parti communiste français de trois balles dans la nuque : François Mitterrand), Céline (j’irritai Hortense quand je lui dis que je le considérais comme un immense écrivain mais résolument comme un sale type) et de quelques autres.

Kléber Haedens (à gauche), ici en compagnie de Jean d’Ormesson.

Ce fut sur le retour, sur l’autoroute, dans la nuit noire, épaisse et grasse comme du pétrole, que des regrets m’assaillirent : j’avais oublié de demander à Hortense Dufour si elle avait connu Kléber Haedens (chère Hortense, si vous lisez cette chronique, répondez-moi : Philippe Lacoche, Courrier picard, 5, port d’Aval, 80000 Amiens). Je pense que oui. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle est née à Marennes, en Charente-Maritime ; un Prix Hortense Dufour a même été créé en 2010, par le Lions Club de Marennes-Oléron. Oléron où Kléber vécut longtemps et où il inscrivit l’histoire de son sublime et ultime roman Adios, rédigé après le décès de l’amour de sa vie : Caroline. Le livre se termine par cette phrase poignante : « Maintenant, j’avais les yeux gris. » Dans la nuit noire du Santerre, je me trouvais niais. C’est terrible un regret. Ça vous mine. Un autre m’a sauté à l’esprit. En août 1975, j’étais en vacance en Grèce, sur l’île de Syros (la bien nommée : nous y buvions comme des trous, mon copain Gaëtan et moi). J’avais fait la connaissance d’une adorable petite Londonienne. Sa beauté me paralysait. Un soir, elle m’invita à nous éloigner vers quelques pinèdes incertaines. Son intention était claire ; je l’avais devinée mais ne pouvais agir, tétanisé devant tant de beauté. Aujourd’hui que j’ai les yeux gris, je me dis que je le regretterai toute ma vie. Dimanche 9 décembre 2018.