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Les Vestiaires de Timothée Le Boucher s’ouvrent à nouveau

 Dans les vestiaires, Timothé Le Boucher. Editions La Boîte à Bulles, 128 pages, 20 euros.

Paru pour la première fois en mai 2014 aux éditions La Boîte à Bulles, Les Vestiaires ressort avec un titre plus explicite et une nouvelle couverture.

Dans les vestiaires – ainsi retitré – nous plonge dans l’intimité d’un groupe de collégiens qui découvrent leurs nouveaux vestiaires, avec douches collectives, où ils pourront se changer avant d’aller en cours de sport.

On fait connaissance avec Hugo, Corentin, Karim, Bastien, Gauthier et les autres. Des ados comme les autres obnubilés par les filles (tous les moyens sont bons pour les espionner), la sexualité et les délires en tout genre. Des délires qui peuvent souvent être très malsains, comme l’expérimente Corentin, souffre-douleur du groupe moqué pour son surpoids.

Livrés à eux-mêmes dans cet endroit clos, dépourvu de toute figure d’autorité malgré les rares interventions de leur professeur, les collégiens créent au fil de l’année scolaire leurs propres règles, leur propre micro-société. Un univers où les instincts primaires s’expriment à l’état brut et où la moindre faiblesse est exploitée avec cruauté. Il arrive même que le bourreau devienne victime…

Aujourd’hui encore, cette bande dessinée constitue un témoignage poignant sur la puberté et les vicissitudes de l’adolescence. Timothé Le Boucher explore aussi les thèmes du harcèlement scolaire, véritable fléau social, à travers un huis-clos oppressant et bien souvent dérangeant, renvoyant parfois au roman de William Golding Sa Majesté des mouches.

Jeune auteur méconnu avant que son talent n’éclate au grand jour avec Ces jours qui disparaissent et Le Patient (chez Glénat), Timothé Le Boucher livre un récit haletant avec un cliffhanger inattendu qui est, depuis, devenu sa marque de fabrique.

Si son dessin (de l’époque) à la ligne claire peut sembler un peu fragile, voire tremblotant par moments, on s’y fait assez rapidement. La bande dessinée se dévore même d’une traite, à la manière d’un documentaire. Six ans après sa parution, force est de constater que ces Vestiaires n’ont pas pris une ride.

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Le plaisir de revisiter Versailles et Le Cid avec la Boîte à bulles

Parmi les nombreuses offres de lecture de bande dessinée numérique gratuite en ligne en ce moment, arrêtons-nous cette fois particulièrement sur deux propositions de la Boîte à bulles,

En plus d’un album par jour (à retrouver sur son site, son fil twitter et sa page facebook), la petite maison d’édition indépendante, créée en 2003 par Vincent Henry et spécialisée dans les jeunes auteurs, propose aussi deux ouvrages revisitant de façon intéressante des “classiques”. A lire ce week-end pour l’un, et jusqu’à début mai pour l’autre…

Le Cid dans un collège de banlieue pendant les vacances

Tout d’abord, accessible jusqu’au 3 mai, Le Cid en 4e B, dessiné et scénarisé par une prof de Français en REP. Inspirée par les remarques farfelues (et parfois très pertinentes derrière un langage guère académique) de ses élèves lors de l’étude de certains actes de la pièce de Corneille, elle relate dans cet album la découverte et l’appropriation progressive par les élèves de cette oeuvre pas forcément évidente.
Focalisé sur les réactions des élèves, avec une enseignante jamais montrée et présente uniquement par des cartels en “voix off”, le récit s’apparente à un vrai reportage en immersion dans la classe où l’on va voir comment Naomy, Sarah-Lou, Brandon ou Amine vont rencontrer Chimène, Rodrigue et Don Diègue. Une immersion qui sent le vécu, portée par un dessin simple et chaleureux, drôle dans sa confrontation entre l’argot de banlieue et les alexandrins du XVIIe siècle mais aussi souvent bluffante dans la manière dont ces collégiens, pas franchement enthousiastes au départ, décryptent l’intrigue. Et la manière dont, sous certains aspects, Corneille s’avère plus rebelle que les gamins du XXIe siècle.

Accessoirement, cette approche du Cid permet aussi de redécouvrir quelques répliques qui sont entrées quasiment dans le langage commun sans qu’on se souvienne toujours de leur origine!

Une visite à Versailles ce week-end

Seconde découverte également réjouissante à ne pas louper – d’autant que l’offre n’est valable que jusqu’à ce dimanche 26 avril – Le Château de mon père, qui n’est pas une relecture de l’oeuvre de Marcel Pagnol, mais l’évocation de la manière dont le château de Versailles a été “ressuscité”, à la fin du XIXe siècle par un conservateur du musée, Pierre de Nohlac. Encore marqué par son rôle durant la Commune de Paris (où il accueillit l’assemblée “versaillaise”) et pas en odeur de sainteté pour la IIIe République naissante vu son parfum d’Ancien régime honni, le parc et le Château de Versailles sombrent progressivement dans l’oubli.
Lorsqu’il y est nommé comme attaché puis rapidement comme conservateur du musée, en 1887, Pierre de Nolhac se découvre une vraie passion pour l’édifice et il y mettra l’ambition d’une vie afin de lui redonner sa splendeur. Un engagement réussi, à l’aube de la Première Guerre mondiale, mais payé au prix de sa vie familiale. Il mettra toute son énergie pour redonner au lieu ses lettres de noblesse… Dans ce long one-shot (170 pages sans aucune longueur), c’est le fils de Pierre de Nolhac, Henri, qui conte sa vie de famille et sa vie de château, entre joies et drames, petite et grande histoire…

Et derrière cet album, paru à l’automne dernier, on trouve au scénario Maïté Labat, cheffe de service des productions numériques et audiovisuelles au musée du Louvre qui a un temps travaillé à Versailles où elle a eu l’idée de ce récit en bande dessinée, réalisé en collaboration avec le romancier Jean-Baptiste Véber. Une véritable redécouverte patrimoniale et historique, mais aussi une évocation contrastée du combat d’un homme tombé véritablement amoureux de son musée. L’autre raison de s’enthousiasmer pour cet album est le travail graphique d’Alexis Vitrebert qui, pour sa première incursion dans la bande dessinée, livre un superbe travail au lavis, dans un noir et blanc qui restitue la profondeur historique mais aussi toute l’émotion vécue par les personnages.
De quoi voir d’un autre oeil le château préféré des touristes en vadrouille à Paris.

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Y’en a pas un sur cent, et pourtant trois BD existent sur les anarchistes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La petite Bédéthèque des savoirs, tome 29 : L’anarchie, théories et pratiques libertaires, Véronique Bergen (scénario), Winschluss (dessin). Editions du Lombard, 88 pages, 10 euros.

 Le vent des libertaires, tome 1, Philippe Thirault (scénario), Roberto Zaghi (dessin). Editions Humanoïdes associés, 56 pages, 14,50 euros.

Viva l’anarchie ! La rencontre de Makhno et Durruti, tome 1, Bruno Loth (scénario et dessin), Corentin Loth (couleurs). Editions La Boîte à bulles, 80 pages, 18 euros.

“… Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et qu’ils se tiennent bien bras dessus, bras dessous
Joyeux, et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout
Les anarchistes

La fin de la chanson que Léo Ferré a consacré aux anarchistes n’a rien perdu de son actualité. Sous diverses formes, ils retrouvent leur place dans les manifestations récentes, avec leurs drapeaux noirs, parfois au sein de black blocs ou dans les ZAD autogérées. Et même les anarcho-syndicalistes de la CNT retrouvent place dans les cortèges.

Pas inutile donc de se replonger dans l’histoire de cette mouvance révolutionnaire qui connut son heure de gloire au XIXe siècle avant d’être occultée par le marxisme puis le stalinisme. C’est l’objet d’un récent opus de la Petite Bédéthèque des savoirs, à travers la rencontre entre un jeune ado et un vieil ermite reclus sur une île déserte qui va lui conter la vraie histoire de l’anarchisme et de ses penseurs, de Proudhon à Bakhounine ou Kropotkine mais aussi revenir sur les questions théoriques clés du mouvement ou ses symboles, comme le drapeau noir ou le A cerclé (relativement récent puisque apparu dans les années 1960).

Comme toujours dans cette belle petite collection, Vandermeulen aborde la question avec clarté et pédagogie dans sa préface avant que Winschluss apporte son trait génial et toujours décalé à la narration proposée par la philosophe et écrivain belge Véronique Bergen. De quoi faire de ce petit bouquin une vraie oeuvre de référence à sa manière.

Parmi les figures fétiches du courant anarchiste, évoqué dans l’opus de la Petite Bédéthèque se trouve donc le militant ukrainien Makhno. Celui-ci fait l’objet d’un biopic aux éditions des humanoïdes associés, Le vent des libertaires, dont le première partie est parue cet automne. Une approche romanesque et en partie romancée (s’agissant de son adoption par une famille de gros bourgeois terriens et de son idylle avec la jeune fille de la maison) mais qui respire du souffle de la révolte du jeune homme face aux injustices de la Russie tsariste, puis de son idéal nourri des lectures de Bakounine ou Kropotkine. Et si le traitement graphique est classique, le dessin de Roberto Zaghi est fn et efficace. Une autre façon de s’instruire en se distrayant, ou l’inverse.

Makno est aussi au coeur du nouvel album de Bruno Loth, qui replace également le révolutionnaire ukrainien dans son exil parisien, au crépuscule de sa vie dans Viva l’anarchie ! C’est là qu’il va rencontrer, en 1927, Durruti, l’anarchiste espagnol tout juste sorti de prison après une tentative de coup d’Etat contre le roi d’Espagne. Une figure que Loth avait déjà mis en scène dans son enthousiasmante saga Les Fantômes d’Ermo.

Ici, cette rencontre du 15 juillet 1927 est le prétexte pour évoquer les idéaux et les combats des deux hommes. Comme dans ses précédents ouvrages, le récit est très documenté et précis, le dessin clair et expressif et des flash-back, au ton bistre, permettent de revenir sur la vie des deux anarchistes. Plus particulièrement sur Makhno – dans une approche moins romantique que dans Le vent des libertaires – dans cette première partie du diptyque annoncé.

Un troisième album qui redonne des couleurs au drapeau noir de l’anarchie.

Le début de “Viva l’anarchie !” de Bruno Loth.
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Guernica formidablement bien remis en perspective par Bruno Loth

Guernica, Bruno Loth. Editions La Boîte à bulles, 80 pages, 19 euros. 

En décembre 1936, Picasso, bien que résidant en France depuis longtemps, est sollicité par le gouvernement républicain pour participer au pavillon espagnol à l’exposition universelle de Paris de 1937. C’est dans ce cadre que l’artiste peindra, six mois plus tard, en quelques jours exaltés, son tableau Guernica, qui deviendra l’une de ses plus célèbres oeuvre et une dénonciation magistrale de la guerre. Mais ce lundi 26 avril 1937, dans ce petit coin de la Biscaye, au Pays basque, tout cela paraît inimaginable.

Ce jour-là, un paysan et son fils descendent de la montagne pour aller vendre une jument au marché à Gernika (le nom de la ville en basque). De l’autre côté de la ville, des miliciens républicains arrivent, se repliant vers Bilbao. Une femme écrit à son mari sur le front, un jeune homme va acheter la presse, un milicien flirte avec une jeune vendeuse d’espadrilles. Et tandis que Picasso à Paris peine à trouver l’inspiration, des avions de la légion Condor décollent de leur base de Burgos, tout comme trois bombardiers italiens, avec le même objectif: le pont de Guernica.
Un premier bombardement précipite la population dans les abris, sans faire trop de dégâts. Une bombe italienne va être plus meurtrière, ensuite, en explosant la gare où se sont réfugiées de nombreuses personnes. Mais c’est en fin d’après-midi que l’horreur s’abattra sur la petite ville basque, lors d’un troisième bombardement sans pareil, avec plus de 5000 bombes incendiaires qui vont quasiment tout détruire. Picasso, à Paris, verra un petit reportage filmé sur l’événement: l’église San Juan Ibarra privée de son clocher, un cheval éventré au milieu d’une rue détruite, un boeuf vivant dégagé d’une grange, des décombres…
Le 1er mai, Guernica devient un symbole dans les défilés ouvriers. Et Picasso, frénétiquement, se met à son chef-d’oeuvre. “Face au réalisme des photos qui aveugle, la peinture doit aller plus loin“. Lui, voit une mère tenant son enfant mort… des corps déchiquetés… un cheval agonisant… un taureau émergeant des ruines… des maisons en flammes….

Guernica, donc. Tout le monde connaît aujourd’hui la ville-martyre, devenu symbole de la barbarie nazie, mais aussi le tableau de Picasso qui a su si bien retranscrire et sublimer l’horreur. Picasso à qui, selon la légende, l’ambassadeur d’Allemagne aurait demandé en voyant le tableau : “C’est vous qui avez fait ça ?” Et auquel le peintre espagnol aurait répondu, ironiquement : “Non, c’est vous !” Mais derrière le mythe, il y a aussi une réalité historique plus banale. C’est celle-ci que Bruno Loth décrit dans cet album, qui alterne intelligemment les deux récits.

Par atavisme familial (son épouse est espagnole), l’auteur bordelais s’est déjà beaucoup intéressé à la guerre d’Espagne, notamment avec sa fantastique saga des Fantômes d’Ermo, génial mélange de fantaisie burlesque associée à une grande rigueur historique.

Il poursuit ici dans une veine et un dessin plus réalistes, avec un style ligne claire épuré et des aspects expressionnistes dans les scènes de bombardement. Fort d’un long repérage sur place, il parvient bien à illustrer le côté emblématique, voire universel, de la barbarie en oeuvre alors, mais en la révélant à travers un traitement intimiste et sensible, en accompagnant les divers personnages tout au long de cette terrible après-midi. Des personnages fugitifs mais qui, saisis, dans les détails de leur vie quotidienne, en deviennent très attachants.

Cet album se laisse bien sûr une marge d’inspiration fictionnelle (ainsi, il n’est pas sûr que Picasso ait bien trouvé l’inspiration dans ce petit film qui aurait effectivement été projeté à Paris quelques jours après la destruction de Guernica). Mais il offre en tout cas une belle mise en perspective de l’acte créatif et de son sujet. Et le format à l’italienne participe de cette immersion réussie dans le sujet, tout en demeurant d’une belle simplicité, presque factuelle, dans la narration.

Ajoutons que La Boîte à bulles a réalisé une belle édition, avec un dos toilé. Et un dossier qui reprend bien sûr le tableau de Picasso – mis en vis-à-vis avec l’image redessinée de la ville détruite – mais aussi des extraits des mémoires de Luis Iriondo, rescapé du bombardement, le texte lu par le président allemand Roman Herzog lors de sa visite en 1997 et la réponse des survivants qui lui a été faite.

Avec cette approche inédite et astucieuse, ce Guernica – de Bruno Loth – est un beau livre humaniste pour ne pas oublier.

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La bande dessinée entre en 1ere au lycée

 

Toute l’éco en BD, tome 1: la monnaie, Claire Fumat 

(scénario), Maud Hopsie (dessin). Co-édition La Boîte à bulles / Belin Education, 48 pages, 9,90 euros.
Toute la socio en BD, tome 1: groupes et réseaux sociaux, contrôle et déviance, Claire Fumat (scénario), Maud Hopsie (dessin). Co-édition La Boîte à bulles / Belin Education, 48 pages, 9,90 euros.

Et oui, c’est bientôt la rentrée des classes. A cette occasion, les éditions de La Boîte à bulles, en collaboration avec les éditions Belin, spécialisée en ouvrages scolaires, ont pensé plus particulièrement aux élèves de 1ere, avec le lancement d’une collection de fascicules consacrés au programme d’économie et de sociologie.
Premiers à paraître, et non sans une certaine logique, “la monnaie”, en matière d’économie et “groupes et réseaux sociaux” pour ce qui est de la sociologie.
Chaque album se compose de petits chapitres en forme de question (à quoi sert la monnaie ?, qui la crée ? Comment construire sa place dans la société ? etc). L’ensemble est rédigé par Claire Fumat, formatrice en droit, autrice de manuels de formation et qui s’est donné comme objectif de transposer ses cours de SES en bande dessinée.
Côté illustration, justement, c’est Maud Hospie qui s’en charge. Graphiste et travaillait pour la com’, elle a déjà dessiné Je ne me suis jamais sentie aussi belle (ed. Delcourt), avec Isabelle Bauthian, sur le quotidien d’une femme enceinte. Elle met en scène ici ces questions économiques et sociologiques avec un trait simple, dans de courtes séquences humoristiques, qui apporte un contrepoint ludique aux notions évoquées, tout en demeurant tout à fait sérieux et pédagogique.

Cela ne remplacera pas un manuel, et dispensera encore moins d’un cours en classe, mais ces deux petits manuels pourraient d’être une aide pour la révision. En tout cas les éditeurs envisagent la parution de cinq autres albums au cours de cette année scolaire, sur les grandes questions que se posent les économistes, le marché, entreprise et production, la macroéconomie et Ordre politique et légitimation.

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Un regard clinique sur la Guerre d’Espagne avec le Dr Uriel

Dr Uriel, Sento. La Boîte à bulles, 432 pages, 29 euros.

L’an passé, La Boîte à bulles avait eu la bonne idée de rééditer la belle saga de Bruno Loth, les Fantômes d’Ermo, revenant de façon fantaisiste – mais historiquement très documentée – sur la guerre et la révolution espagnole vue des rangs de miliciens anarchistes. C’est un nouveau récit de cette guerre sanglante et fratricide qui paraît cette fois, avec la traduction en français (et un seul volume) de ce témoignage véridique d’un médecin enrôlé de force chez les franquistes. Un témoignage d’autant plus émouvant qu’il a été recueilli et réalisé par le propre beau-fils du Dr Uriel.

Tout juste diplômé de la faculté de médecine en ce début d’été 1936, Pablo Uriel effectue son premier remplacement dans un village du nord de l’Espagne, proche du Pays basque. C’est là que le putsch de Franco le surprend, lorsque des troupes nationalistes envahissent la bourgade. Repéré pour ses idées républicaines, bien qu’il n’ait jamais été militant, Uriel est fait prisonnier. Et il sera bientôt contraint d’intégrer les rangs phalangistes où ses connaissances médicales sont bienvenues. Pour lui, c’est le début d’une guerre étrange, qu’il vivra essentiellement en prison. Présent avec les troupes franquistes lors du siège de Belchite, il sera ensuite emprisonné par les Républicains, méfiants à son égard. Et au cours de ces trois années de guerre implacables, il tentera de préserver son intégrité avec l’angoisse déjà, de parvenir à sauver sa peau.

C’est un témoignage passionnant et très humain que livre Vicent Llobel Bisbal (Sento de son nom de plume). D’autant plus original que si les récits sur la guerre d’Espagne ne manquent pas, en bande dessinée notamment (avec à venir à l’automne Double 7 de Yann et Juillard), rares sont ceux qui évoquent le camp franquiste. De fait, ici, il s’agit plutôt d’un “malgré nous” (comme ces Alsaciens incorporés dans les rangs de la Wehrmacht) que d’un franquiste convaincu.

C’est toute l’absurdité de cette guerre qui transparait au fil des pages. Une guerre civile qui a coupé un pays et des familles en deux et où certains se sont retrouvés enrôlés dans un camp ou l’autre plus en raison de leur situation géographique que pour leurs penchants idéologiques. A ce titre, le destin de ce médecin passant des geôles franquistes aux prisons des républicains avant de parvenir, quasi-miraculeusement, à s’en sortir a valeur d’exemple.
Pour autant, l’album ne met pas sur le même pied les deux camps. Même si au cours des ses pérégrinations, Uriel croise des salauds et des honnêtes hommes de part et d’autres, sa présence dans les lignes nationalistes permet de saisir la mise en place d’un régime autoritaire, cette “expérience de psychologie de masse“, comme l’explique un collègue professeur à Pablo Uriel en début d’ouvrage : “La terreur est une gangrène qui nous avilit tous… Elle rend les bourreaux plus sadiques… Et les victimes plus résignées encore. Quant à nous autres, spectateurs, elle fait de nous des complices.
Et cette terreur-là est bien le fait, surtout, des troupes et bientôt du régime de Franco. Une terreur, expérimentée également très concrètement par Pablo lors de ses séjours en prison – avec son passage quotidien de l’escouade venant chercher les prisonniers à fusiller – ou dans les combats. Une peur latente, toujours présente, évoquée avec pudeur et sobriété.

Se présentant sous la forme d’un “journal de guerre”, mise en scène de mémoires manuscrites, le récit est parfois monotone et, forcément, lourd à ingurgiter d’une seule traite. Mais c’est aussi en cela qu’il se révèle fidèle et saisissant, reflet de cette guerre vécue au quotidien, parmi tant d’autres victimes.

Le style ligne claire épuré utilisé par Sento (une approche partagée avec Bruno Loth), rehaussé de touches d’aquarelles délavées, atténue un peu la dureté du propos, sans en affaiblir la force.

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Rencontre d’un drôle de type d’Ovniens

Les Ovniens, Jean-Luc Coudray (scénariste), Philippe Coudray (dessinateur). Editions La Boîte à bulles, 64 pages, 9 euros.

L’univers est immense et ses populations extraterrestres sont multiples. Du moins celles imaginées ici par Jean-Luc et Philippe Coudray: plus ou moins humanoïdes, mais aussi insectoïdes, robots, plantes mobiles, génies réduits à une grosse tête ou en forme d’hippocampes quand ce n’est pas en créatures encore plus hypothétiques.
Et leurs intentions sont tout aussi diverses. Certains viennent bien sûr pour envahir la Terre (mais abandonnent après avoir constaté la “personnalisation” effectuée avec l’air pollué, l’eau contaminée, la biodiversité atteinte… ou préfèrent finalement une simulation sur jeu vidéo), certains plus subtils vont se contenter d’attaquer avec des arguments, car ils ne veulent coloniser que nos esprits ; d’autres débarquent plus par curiosité et en repartent avec certaines certitudes (comme celles que les hommes, animaux évolués, “détruisent la nature et les animaux afin d’éviter que d’autres hommes n’arrivent”). Et les humains, entre eux, réagissent également différemment à ces rencontres du 3e type – et beaucoup d’autres drôles de types.

On connaît l’humour des frères Coudray avec leur Ours Barnabé. On le retrouve en partie ici à travers une série de gags immanquablement en trois cases. Toujours loufoques, absurdes, avec un humour décalé subtilement lesté de réflexions philosophiques quasi-existentielles.
Le dessin, lui, reste simple mais avec une imagination débordante en matière de morphologie extraterrestre.
Mais la principale originalité et singularité de cet album vient du design des vaisseaux spatiaux très spéciaux. Tous, passée la première planche, sont des photos détourées et incrustées d’éléments de la vie quotidienne ! Soucoupe volante bien sûr, mais aussi abat-jour, cafetière, moulin à café, spot, cocotte-minute, bouteille de gaz ou pot de conserve. Avec un effet cumulatif hilarant qui ajoute une nouvelle couche humoristique, voire un second degré de lecture. Un procédé qui fait de ce petit bouquin un vrai OVNI dans le genre bande dessinée. Ce qui doit bien être le but recherché.

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Au plus noir de la Centrafrique

Maison sans fenêtres, Didier Kassaï (scénario et dessins), Marc Ellison (photo). Editions La Boîte à bulles, 160 pages, 18 euros.

Sorti début 2017, mais réédité depuis l’obtention en décembre dernier du Prix de la Fondation des Nations unies, Maison sans fenêtres, coédité par Médecins sans frontières, est un album atypique et toujours d’actualité dans sa description de la situation en Centrafrique, notamment celle des enfants. En effet, l’ONU estime qu’aujourd’hui « la détérioration des conditions de sécurité en République centrafricaine se poursuit », quatre ans après le coup de force des rebelles de la Séléka, qui avait déstabilisé le pays et un an après la fin de l’opération de sécurisation française Sangaris. Et cela dans un désintérêt complet. Comme l’explique une coordinatrice de Médecins sans frontières dans l’album: “Je vois la République centrafricaine un peu comme une maison sans fenêtres… Or sans fenêtres, comment les gens vivant à l’extérieur pourraient avoir une idée de ce qui s’y passe.”

C’est justement le but du caricaturiste centrafricain Didier Kassaï, déjà auteur de Tempête sur Bangui (toujours chez La Boîte à Bulles) d’ouvrir une telle fenêtre sur cette réalité. Il le fait de manière singulière, en se mettant lui-même en scène enquêtant auprès des enfants des rues de Bangui, ceux travaillant dans des mines de diamants ou auprès de réfugiés dans un camp de MSF. A chaque fois, il parvient à mettre en confiance ses jeunes interlocuteurs et raconte des tranches de vie violentes et dures. Cette “fenêtre” s’ouvre également à travers le reportage photographique réalisé par le photojournaliste écossais Marc Ellison.

Cet aspect “bi-média” se traduit par une belle intégration des photos d’Ellison dans la narration dessinée, offrant des zoom d’hyper-réalité à une description qui n’en manque déjà pas.
A cela s’ajoute même une troisième dimension, en étant, comme s’en qualifie l’album “le premier roman graphique utilisant la vidéo à 360 degrés pour transporter ses lecteurs au centre de son histoire”. Une immersion possible en scannant avec son smartphones les QR codes disséminés au fil des pages, permettant de voir les scènes en une forme de réalité virtuelle. Il est aussi possible, plus classiquement, de visionner l’intégralité des 14 minutes du documentaire par la même méthode.

Bon, cette “troisième dimension” relève quand même essentiellement du gadget technologique (et s’apparente un peu au travail multimédia réalisé par ByMöko et ses amis sur Au pied de la falaise) ou, pour être charitable, disons qu’on en a pas vraiment saisi l’intérêt. D’autant que le long reportage dessiné et photographié de Kassaï et Ellison se suffit à lui-même. Il plonge pleinement, et de façon poignante, dans la réalité centrafricaine, à travers cette multitude de témoignages et en ouvrant, effectivement, une “fenêtre” sur cette réalité oubliée.
A chacun ensuite, d’avoir le courage d’aller y regarder de plus près.

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Un homme à l’amer

Bleu amer, Sylvère Denné (scénario), Sophie Ladame (dessin). Editions La Boîte à bulles, 112 pages, 19 euros.

Printemps 1944. Le monde subit le chaos de la Deuxième Guerre mondiale. Mais à Chausey, l’écho du conflit est plus lointain. Sur la petite île anglo-normande, moins connue que Jersey et Guernesey (et restée française, elle), la vie continue avec sa rudesse habituelle parmi la petite communauté de pêcheurs, uniquement troublée par le passage d’une vedette allemande tous les quinze jours.
C’est le cas notamment pour Suzanne, qui profite des grandes marées pour aller pêcher à pied alors que son mari, Pierre, est au large pour ramener des homards bleus. Les relations du couple, qui ne peut avoir d’enfants, se distendent.
L’équilibre précaire et monotone de l’île va être bouleversé par le sauvetage d’un parachutiste américain, récupéré inanimé sur les rochers par Pierre. Alors que certains le donneraient bien aux Allemands, le couple décide de le cacher. Mais ce choix va avoir aussi des conséquences intimes pour Pierre et Suzanne…

Voilà une histoire qui sent l’air marin et la Bretagne, oeuvre de deux auteurs malouins.
Tout en retenue, en sous-entendus et en regards insistants, l’intrigue avance au rythme monotone de la vie îlienne. Assez ténu, le récit est surtout porté par le traitement graphique original utilisé par Sophie Ladame: un crayonné élégant sur du papier kraft, dans un style fin et réaliste rehaussé de touches de bleu et de blanc. Un style en adéquation avec l’ambiance intime du récit. On regrettera juste une fin un peu trop elliptique et abrupte, mais qui n’enlève rien aux qualités à la singularité de cet album.

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Mattéo, Ermo, la Guerre et la révolution espagnole : Terre et liberté… d’inspiration

 

 

Mattéo, quatrième époque: août-septembre 1936, Jean-Pierre Gibrat. Editions Futuropolis, 64 pages, 17 euros.
Les fantômes de Ermo, volumes 1 et 2, Bruno Loth. Editions La Boîte à bulles, 160 et 184 pages, 25 euros le volume.

La Guerre d’Espagne. L’actualité catalane récente a fait remonter certains miasmes et remugles du franquisme la remettant en lumière. Mais finalement cette “répétition générale” de la Seconde Guerre mondiale n’en n’avait pas besoin pour continuer à fasciner. Mélange de culpabilité pour l’inaction des démocraties  (voire leur inclination coupable pour le régime “d’ordre” voulu par Franco) et d’enthousiasme chez certains pour la dernière expérience libertaire et révolutionnaire du siècle passé. Un album récent et la réédition méritée d’un diptyque y replongent avec une grande réussite.

Mattéo s’engage de nouveau

L’album, c’est le tome 4 de Mattéo. Cette “quatrième époque” ne projette pas cette fois le héros dix ans plus tard, mais s’avère la suite immédiate de la “troisième époque”. Les premières vacances du Front populaire s’étaient achevées de façon épique et tragique à Collioure pour Mattéo, avec une révélation familiale fracassante, la mort d’un petit facho local et la récupération du stock d’armes que celui-ci voulait transmettre aux partisans de Franco. De nouveau proscrit et fugitif, Mattéo a fait en sens inverse l’itinéraire de son père immigré espagnol, accompagné par Amélie (l’ex-infirmière de la Première Guerre mondiale) et de son ami Robert. Direction la Catalogne. Mais, sur place, rien n’est simple en cette fin d’été 1936 où les tensions politiques s’exacerbent déjà entre les factions politiques. Toujours vacciné des “bolcheviks”, Mattéo se refuse à rejoindre les forces communistes comme Robert, plus pragmatique. Amélie et lui vont se retrouver dans une colonne anarchiste, avec comme objectif la reprise du village d’Alcetria, un nom évocateur pour Mattéo. Sur place, malgré ses réticences, il va se retrouver à prendre du grade et avec l’appui d’une belle camarade polonaise – athlète venue pour les Jeux de la Fraternité (évoqués voilà peu aussi dans Sept Athlètes), il lui faudra se confronter aux franquistes.
Aventures et romance sont encore de la partie dans ce tome, aussi dense que le précédent et toujours sublimé par le dessin magnifique de Jean-Pierre Gibrat, avec son style réaliste soigné aux belles couleurs qui se bonifie encore d’épisode en épisode. Et si Juliette, l’éternel amour de Mattéo n’est présente ici que par l’évocation, Amélie et Anechka compensent dans le glamour habituel aux albums de Gibrat… Toutes se ressemblent toujours, mais envoûtent par leur finesse et leur beauté, à l’inverse des hommes aux trognes nettement plus abruptes. Abrupt aussi, la fin de ce quatrième épisode qui s’arrête sur une angoissante disparition, dont la résolution devrait être connue dans le prochain volume. Avant un dernier diptyque qui amènera le héros jusqu’au début de la Seconde Guerre.

Ermo et les spectres de la guerre

C’est un autre personnage attachant qui se dévoile dans les deux tomes des Fantômes d’Ermo, de Bruno Loth. Initialement auto-édité par l’auteur en six volumes, ces aventures historico-fantastique et fantaisistes ont été ramassés ici en deux gros volumes, permettant de donner une nouvelle chance de découvrir un récit passionnant, prenant et assez unique en son genre.

Dessin en postface des “Fantômes d’Ermo”.

Orphelin, Ermo a rejoint subrepticement à l’été 1936 la troupe de gitans du magicien Sidi Oadin qui parcourt l’Espagne en roulotte. Ce qui devait être pour lui une évasion vers une vie supposée plus facile va le plonger, ainsi que ses nouveaux amis, dans le chaos de la guerre civile. D’abord distants avec la cause républicaine, Sidi Oadin et sa troupe vont se retrouver contraints de s’y impliquer. Ermo leur sauvera la mise sur le front d’Aragon, grâce à l’intervention des fantômes de ses parents qui veillent sur lui. Puis tous se retrouveront à Barcelone, feront d’autres connaissances, croiseront et accompagneront Durutti (qui revit fort joliment dans ces pages), le célèbre commandant anarchiste…

Pleine de rebondissements, l’histoire est difficilement résumable. Mais avec ce roman graphique épique et populaire, ses personnages extravagants mais si attachants, Bruno Loth réussit aussi l’exploit de donner une belle mais historiquement très précise description de l’effervescence espagnole de l’époque. Il évoque ainsi de façon claire les divers enjeux politiques et idéologiques, les fractions rivales (et l’emprise progressive des communistes staliniens, forts du soutien de l’URSS, face aux milices ouvrières et syndicales de la CNT ou du POUM). Inspirés des souvenirs de son beau-père et de la mémoire familiale, les deux volumes sont complétés par un utile dossier documentaire en fin d’album.
Si l’on suit bien les même personnages durant quasiment toute la guerre civile, le récit s’infléchit dans la seconde partie, plus sérieux et tragique – à l’image de la guerre. Et, significativement, les deux fantômes s’estompent eux-aussi, témoins d’une certaine innocence perdue.

Le style graphique de Bruno Loth se distingue de celui de Jean-Pierre Gibrat, dans un registre semi-réaliste, classique, en noir et blanc rehaussé de gris et de quelques touches de rouge (les couleurs de la CNT-FAI, donc…). Mais les deux séries se retrouvent pour l’empathie qu’elles font ressentir pour leur héros, le charme et la fraîcheur de ceux-ci. Et leur commune volonté, sur le sujet de cette guerre d’Espagne, d’en faire ressortir les aspérités, mais aussi de faire ressentir toute la dimension révolutionnaire, trop souvent occultée (aspect plus longuement développé par Bruno Loth, grâce à sa copieuse pagination, qui lui permet notamment de décrire – chose rare – le fonctionnement d’une commune autogérée et dirigée par des femmes).

Deux manières différentes, mais très réussies, pour se replonger dans cette bouillonnante page d’histoire.