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Debout, les damnés de la terre !

      Un soir à la télévision, sur France 3, le talentueux André Manoukian a invité le tout aussi talentueux Bernard Lavilliers dans le cadre de son émission La Vie secrète des chansons. Lavilliers, je le connais depuis mes années Best, c’est-à-dire au milieu des années 1970. (Non, tu n’étais pas encore née, lectrice-lolita à petites socquettes blanches.) Pour être tout à fait honnête, à cette époque très rock’n’roll (avènement du punk à Paris: 1977; j’en ai parlé avec Patrick Eudeline dans ces mêmes colonnes, il y a peu), ils étaient peu nombreux, les critiques de rock, à s’intéresser à la chanson française. Même lorsque celle-ci flirtait étroitement avec les riffs qui nous préoccupaient. A la faveur de la rubrique Rock d’Ici, que j’animais en compagnie de la regrettée Brenda Jackson, du sympathique Alain Pons et de l’intrépide Michel Embareck, je parcourais la France à la recherche de pépites dans les cours rapides des rivières provinciales. Christian Lebrun, mon admiré et respecté rédacteur en chef, devait penser que j’avais l’esprit en tamis. Il ne devait pas avoir tort: les femmes qui ont peuplé ma vie, m’ont souvent fait remarquer que j’avais le cerveau rempli de petits trous. Je suis une sorte de poinçonneur des lilas picard. Ainsi, lors d’un reportage sur le rock à Nancy, je fis la connaissance de Charlélie Couture, qu’Yves Montand, à l’époque de Solidarnošc (lui, l’ancien docker, lui l’ancien communiste, se pointait à la télévision la poitrine bardée de badges pro-Walesa, et tenait des propos plus anticommunistes que ceux d’un socialiste néolibéral) persisait à appeler Charly Lacouture. Couture venait de se faire signer par Island; à ses côtés, l’un des meilleurs guitaristes français: Alice Botté. Si rock; si littéraire. Un très grand artiste, cet Alice. Le Bernard, je ne fis pas sa connaissance en reportage, mais grâce à Blaise Cendrars. Au cours d’une chronique que j’avais consacrée à l’un de ses albums, j’avais fait remarquer que ses textes, son allure et son sens de la bourlingue me faisaient penser au créateur de La main coupée. Bernard me téléphona aussitôt pour me faire savoir que Cendrars était justement son poète préféré et qu’il venait d’acheter, hors de prix, l’un de ses tapuscrits originaux au cours d’une vente aux enchères. Notre amitié, ainsi, se scella. Un peu plus tard, j’assistais à l’un de ses concerts, à Lyon, en compagnie du nightclubber Alain Pacadis, de Libération, avec qui, au cours du voyage dans le train, nous parlâmes de machines à laver. (Allez savoir pourquoi?) Une autre fois encore, je l’interviewai en banlieue parisienne où il répétait avec son groupe qui comprenait, comme choriste, Valérie Btesh, la soeur de Richard Anthony que j’avais connue au Golf Drouot quand elle jouait encore avec le groupe de folk Tangerine. Nanard me confia ce jour-là qu’il ne comprenait pas pourquoi Libération persistait à le bouder, lui l’authentique homme de gauche (la vraie, celle du peuple) alors que Bayon tartinait des pages entières sur Johnny Hallyday qui, ce n’est pas faire injure à sa mémoire, n’avait rien d’un gauchiste. J’étais content, l’autre soir, de voir Bernard à la télévision. Soudain, il s’est mis à parler de son père, syndicaliste à la manufacture d’armes de Saint-Etienne, ancien résistant. Les larmes lui sont montées aux yeux. Je me suis mis à penser au mien, de père. Cheminot; ternois. Je me suis levé brusquement et j’ai allumé une clope; et je me suis dit que le Nanard et moi, on partageait les mêmes valeurs. N’en déplaise aux bobos sociétaux et aux macronistes modernes, la lutte des classes, ça existe encore. Il arrive même qu’elle nous fiche les larmes aux yeux.

Dimanche 17 mai 2020.

 

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Lecture : conseil de confiné

 

Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire. Pour vous aiguiller un peu, voici une deuxième sélection subjective si vous avez déjà épuisé la première publié mercredi.

-Villa triste, de Patrick Modiano; Folio.

«Ils ont détruit l’hôtel de Verdun. C’était un curieux bâtiment, en face de la gare, bordé d’une véranda dont le bois pourrissait.» Ainsi commence Villa triste, le meilleur roman de Patrick Modiano, paru en 1975. Si ça, ce n’est pas une phrase d’écrivain… Mais qui sont ces «ils»? Pire que la Mort et ses motards dans le film de Cocteau, ce sont le Temps qui fuit, la modernité et ses mecs à trottinettes qui bousillent tout. Qu’est-ce que c’est beau, Villa triste. Sublime.

-Drôle de jeu, de Roger Vailland; coll. Les Cahiers Rouges; Grasset.

Le roman le plus «vrai», le plus lucide sur la Résistance. Roger Vailland, l’un des plus grands stylistes de la littérature française du siècle dernier (il écrivait aussi bien que Morand mais se révéla beaucoup plus communiste) y avait goûté, à la Résistance. Et avec un courage physique inouï. Il a l’élégance aristocratique très XVIIIe siècle de ne pas donner dans l’héroïsme à tout prix. Il y a des trahisons, des lâchetés. Et quel plaisir de retrouver le regretté Jacques-Francis Rolland, ancien professeur de lettres à Beauvais, sous les traits de Rodrigue. Admirable.Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire.

La main coupée, de Blaise Cendrars; Folio.

Du lourd. La Grande Guerre racontée par le petit bout de la lorgnette et par un immense poète. Sous la boue sanglante de l’horreur absolue: de l’amitié, de la fraternité, de la folie et de l’humour. Et ça se passe chez nous, en Picardie: au château de Tilloloy et à Frise. Indispensable. PHILIPPE LACOCHE

 

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Alain Paucard: c’est pour tout ça qu’on l’aime…

     «Grenadier-voltigeur»: un roman vif et très français d’un romancier qui l’est tout autant.

Alain Paucard n’aime pas que les bons vins; il s’intéresse aussi à la vie des soldats. PHoto : Philippe Lacoche.

Il se présente au téléphone et dans la vie: «Paucard de Paris! Bonjour!» Il est drôle, vif, direct et franc comme un verre de Chinon, membre du Club des Ronchons, cher au regretté Jean Dutourd. Il aime le vieux rock’n’roll, son Paris, la France, les femmes, la littérature, et le bon vin. Mais pas que. Non, Alain Paucard n’est pas que ça: c’est un sacré écrivain. Auteur d’une trentaine de livres (romans, essais, pamphlets, pièce de théâtre, etc.) chez les meilleurs éditeurs (Le Dilettante, L’Âge d’Homme, Robert Laffont, Le Rocher, Flammarion, etc.), Paucard a son franc-parler et n’a pas la langue dans sa poche; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

«(…)ses trois couleurs bleu, blanc, rouge et, dans le blanc la fleur de lys avec la faucille et le marteau.»

D’une fidélité rare en amitié, il se méfie comme de la peste de la modernité (cette qualité imbécile pour crétins vite démodés), voue un culte à son pays, déteste l’architecture moderne et la bien-pensance le fait éternuer. Il garde un agréable souvenir du général de Gaulle et se souvient de l’indéniable courage des braves soldats de l’armée soviétique qui mirent la pâtée aux Teutons à Stalingrad. On est en droit de ne pas lui donner tort. En ces temps de pensée unique, Paucard a tout pour plaire; c’est encore pour ça qu’on l’adore. Cette fois, à l’instar d’un Blaise Cendrars, d’un Georges Blond, d’un Roland Dorgelès ou d’un Pierre Mac Orlan, il s’intéresse de très près à la vie des soldats à qui – il ne s’en cache pas – il a toujours voué une puissante admiration. Ici, ce n’est pas n’importe quel soldat qu’il a en ligne de mire: le grenadier-voltigeur, c’est-à-dire un fantassin rompu aux combats de première ligne. Aux durs affrontements; à l’avant toute!

L’action de son roman se déroule en 2024 dans un village perdu de Bourgogne. Un jeune lieutenant Cyrille, militaire courageux et parfois étrange, a pour mission de tenir ce bled menacé dans le cadre de la Grande Guerre Intercommunautaire (GGI). Il est à la tête quelques combattants dépenaillés et sous-équipés. Ils surveillent un ennemi qui n’est jamais désigné mais on se doute que celui-ci doit être intégriste, fanatique ou fasciste, ce qui, en fin de compte, revient au même. Cyrille et sa petite bande se souviennent de la terrible bataille de Melun (qui est un peu leur Verdun ou leur Chemin des Dames) et se battent au nom de notre chère France et de sa République, une et indivisible. Bientôt, le haut commandement lui envoie un joli brin de fille: le sergent Christiane.

Ils s’observent un peu; Cyrille se demande ce qu’elle lui veut. Si elle vient là pour lui filer un coup de main, ou, au contraire, pour l’espionner.

Mené tambour (major) battant, ce roman, parfaitement construit (les chapitres, qui portent pour titre les prénoms des combattants, exposent les différents points de vue et contribuent à faire progresser la narration), recèle aussi une sacrée dose d’humour, et de fort jolis symboles politiques: «Soudain, au bout du rang, je le vois, leur fanion, bien plus présentable que le nôtre, avec ses trois couleurs bleu, blanc, rouge et, dans le blanc la fleur de lys avec la faucille et le marteau. Je le salue, et, emporté par un élan patriotique qui sort de moi sans préavis, je le baise.» C’est ce qu’on appelle une nation réconciliée autour de valeurs sûres et souveraines.

On se croirait chez Jacques Perret, le vieux monarchiste résistant qui adorait ses camarades communistes du maquis, ou dans La main coupée de l’inimitable Blaise Cendrars. Mais non, on chez Paucard, Paucard de Paris. Et c’est pour tout ça qu’on l’aime.

PHILIPPE LACOCHE

Grenadier-voltigeur, Alain Paucard;

France Univers; 146 p.; 22€.

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Les coups de coeur du marquis

Murielle Compère sans manières

Murielle Compère-Demarcy.

Murielle Compère-Demarcy, dite MCDem, poursuit sa route de poète avec détermination, non-conformisme et exigence. On la retrouve ici avec Dans les landes de Hurle-Lyre, poèmes, textes courts et proses inspirés par Blaise Cendrars. «Risque-toi au poème/et avant de l’écrire, n’oublie pas de le vivre/ Comme Cendrars n’aimait pas le genre «poète»/ ils tordent les lettres en leur donnant des manières/ les lettres tu les attrapes elles te domptent tu t’en arraches/ les lettres tu les remets à l’envers et le poème-express/ rentre dedans, le poème rentre dedans». On y croise aussi Artaud, des Indiens et des bribes de quotidien. Murielle Compère-Demarcy fait gicler les mots et les émotions; elle sonde les eaux du temps qui passe et, par là même, fait siennes les fulgurances du poète-romancier créateur de La Main coupée. Ph.L.

Dans les landes de Hurle-Lyre, Murielle Compère-Demarcy (MCDem), Z4 éditions; 137 p.; 14 €.

 

 

 

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Le rêve de l’enfant Tassart

Ce week-end, au château de Tilloloy, le festival Rétro C Trop reçoit notamment Stray Cats et Midnight Oil.

Les Négresses vertes.
Les Innocents.

    Un lieu magique et si français; un petit garçon émerveillé; une certaine idée du rock’n’roll. Tel pourrait être le pitch – ou les mots-clés – de cette magnifique aventure qu’est le festival Rétro C Trop. Le petit garçon se nomme Philippe Tassart, aujourd’hui bouillonnant patron de la société de production Ginger. Enfant du pays, de ce Santerre presque isarien, il a à peine dix ans quand il passe et rêve devant le château de Tilloloy où la Belle au Bois dormant eût pu y rencontrer son prince. Sait-il que, faute de Belle, sont passées ici des célébrités (notamment Louis XIV, Jean Marais et son mentor Jean Cocteau) car la famille d’Hinnisdäl sait recevoir? Sait-il aussi qu’ici, en 1915, l’immense écrivain et poète Blaise Cendrars combattit avec sa bande de légionnaires et mena la vie dure à nos bons amis d’Outre-Rhin? (Il raconte cette épopée dans son récit devenu culte: La Main coupée; éd. Folio.) Le petit Philippe se dit qu’un jour il fera quelque chose de grand dans le parc de cet édifice. Cela se réalisa le 25 juin 2016, avec la première édition du festival Rétro C Trop. Un titre qui d’emblée, annonce la couleur: l’événement, éminent clin d’oeil aux si rolling stoniens Téléphone, sera rock ou ne sera pas. Et notre Tassart national y ajoutera un brin de nostalgie, de sa propre nostalgie, invitant des groupes qui encore, adolescent, l’avaient fait rêver du temps où il faisait le DJ dans la boîte de Gury (Oise), aux côtés du regretté Jeannot. Ainsi, il programmera en particulier ZZ Top, Thiéfaine, Jethro Tull, Scorpions, les Stranglers, les Beach Boys, Pretenders, Trust, Sting, etc.; rien que des pointures!

«Éventré par une grenade boche.»

Les Zombies.
Popa Chubby.

Cette année encore, pour la quatrième édition de l’événement, il balance du lourd. Le samedi, les Stray Cats (la bande de Brian Setzer est, dit-on, plus en forme que jamais!), Midnight Oil (le clan de l’Australien Peter Garret, écolo, pacifiste et antinucléaire, n’a plus rien à prouver, si ce n’est nous donner le meilleur de lui-même), les vieux et délicieux Zombies, créateur du tube mondial «She’s Not There»), les Négresses vertes (fleuron de la scène alternative française des eighties), sans oublier les sublimes et rockabilly Nordistes The Spunyboys, et les doux, folk et précis The Shiels, ex-Sons of The Desert. Le dimanche, du lourd, toujours: Tears for Fears, UB 40 featuring Ali Campbell & Astro, The Dire Straits Expérience, les Innocents et Popa Chubby. Superbe!

Et après tout ça, pour profiter à fond du lieu, demandez donc à la marquise d’Andigné, propriétaire des lieux ou à son sympathique régisseur, de vous faire une petite visite du potager. Sur un mur du fond, au pied d’un ancien poirier en espalier, vous découvrirez la pierre tombale d’El Raso, celui que Cendrars surnomme Rossi, dans La Main coupée. Rossi, «éventré par une grenade boche» alors que l’hercule de l’escouade était en train de se goinfrer dans sa tanière. À Tilloloy, ce week-end, rock’n’roll, littérature et Histoire feront bon ménage. La France comme on l’aime. PHILIPPE LACOCHE

 

Ces héros régionaux

Innovation cette année: les prestations de six groupes régionaux, sélectionnés à l’issue d’un tremplin intitulé Heroes. Ainsi, se produiront le samedi Last Night We Killed Pineapple (rock; d’Amiens; concert à 17h45), Loris & The Buskers (influences: Libertines, Hendrix, Nirvana; concert à 19h30), The Swinging Dice (de l’Oise; blues, rhythm’n’blues, rock des années 1950; Matifat et Lippens assurent un max; ce sera le coup de cœur de la rédaction du Courrier picard; concert à 21h45, à ne pas manquer!).

Dimanche: For The Hackers (des potes d’enfance; premières parties d’Eiffel et de Metronomy; concert à 18 heures), Dépassés (d’Amiens; goût pour la langue française et les rythmiques explosives; concert à 20h15), François Long – notre photo ci-contre- (bassiste des Rabeats; présentera son nouveau projet influencé par Paul Weller, Bowie et les Beatles; concert à 22h15).

 

Infos C Trop

Acheter ses billets: sur internet (www.rtetroctrop.fr ou www.ginger.fr) ou au 03 22 89 20 00; ou dans les points de vente habituels.

Pass 2 jours: 139€ (assis libre) ou 93€ (debout libre). Billet samedi ou dimanche: 77 € (assis libre) ou 54 € (debout libre).

Ouverture des portes: samedi à 14 heures, dimanche à 12 heures.

Programme. Samedi 29 juin: 15 heures, The Shiels, 16h30, The Zombies, 18h15, les Négresses vertes; 20h15, Midnight Oil; 22h15, Stray Cats; minuit, The Spunyboys. Dimanche: 15 heures, Popa Chubby; 16h45, les Innocents; 18h45, The Dire Straits Expérience; 20h45, UB 40 featuring Ali Campbell & Astro; 23 heures, Tears for Fears.

 

 

 

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Pour ne jamais oublier le sergent El Raso

Dans le verger du château de Tilloloy, la pierre tombale du sergent El raso, celui que Blaise Cendrars surnomme Rossi dans son récit “La main coupée”.

C’est à chaque fois un grand plaisir de signer mes livres dans le cadre du salon du livre du 1er-Mai, au château du Tilloloy, à l’occasion de la Fête du muguet (la 23e, cette année). Tilloloy. Cela ne manqua pas : je me mis à penser à Blaise Cendrars à son récit La main coupée ; il  se déroule, pour presque moitié, au château où le célèbre poète légionnaire combattit en 1915. Alors que j’évoluais dans l’immense parc, je croyais le voir débouler, pipe au bec, gouaille de Parigot mâtinée d’accent suisse de La Chaux-de-Fonds. Il me fut impossible de repartir sans filer dans le potager pour y redécouvrir, près de la serre, contre un mur sur lequel courait encore, il y a peu, un vieux poirier, la pierre tombale d’El Raso, sergent espagnol engagé au 3e Régiment de marche du 1er Bataillon étranger, mort pour la France le 13 mai 1915. Cette inscription est gravée dans la pierre blanche, peut-être de la main droite de Cendrars (il la possédait encore avant qu’elle ne fût fauchée par la mitraille, quelques mois plus tard lors de l’attaque de la Ferme Navarin, près de Suippes, dans la Marne) ; on ne le saura jamais. J’avais découvert ce bel hommage mural il y a plus de douze ans, à la faveur d’un reportage effectué au château en compagnie de ma grande Didiche de Lou-Mary. J’avais écarté les branches du poirier. Et j’avais failli défaillir de bonheur. Comme si j’avais découvert le trésor d’un temple inca. Je repensais aux pages de Cendrars qui, dès le début du livre, évoque El Raso qu’il surnomme Rossi. Il en fait un Italien. Il le surnomme « le bon géant ». Une baraque d’un mètre quatre-vingt-quinze qui écrivit directement à son colonel afin qu’il fît creuser plus profond les tranchées de Frise car, à cause de sa stature, il craignait de se faire dézinguer par les snippers fridolins. El Raso-Rossi termina sa vie au fond de son trou, où il s’était planqué pour engloutir, tel un ours, ses provisions car le lendemain il devait filer en permission. Le Blaise a ces mots terribles : « Un peu après minuit, juste après la relève des sentinelles, une patrouille allemande, comme cela arrivait de temps en temps, nous lâcha une volée de grenades au petit bonheur et l’une d’elles éventra Rossi. Quand nous accourûmes, il ne vivait déjà plus. Notre ahuri s’était vidé dans sa gamelle. » Sur le salon, j’eus le plaisir de retrouver quelques amis écrivains.

Alain Lebrun dans son superbe costume rétro.

Alain Lebrun, magnifique dans son costume très XIXe siècle. Il venait signer son dernier roman Les yeux d’Anna cillaient encore (éd. BOD) ; il m’annonça qu’il sortira, sous peu aux éditions Marivole, un nouveau roman La demoiselle de la colline oubliée et un autre Comme un p’tit coq’licot qui, dit-il, attend encore son éditeur. Il prépare aussi une biographie d’André Slonski, un Picard, « un type hors du commun », religieux, ex-missionnaire, passionné par le moteur à hydrogène.

Marie-Christine Collard.

Autre rencontre : celle de l’écrivain Marie-Christine Collard (et de son mari Dominique), de Lille, auteur de deux romans aux éditions Noir au blanc, de Carpentras : Répliques, en 2017 et Fugu, en 2018. Le premier lui valut notamment le Prix du Lions club du Nord, et le Prix littéraire du salon de Bapaume.

L’élégant Claude Tillier.

Claude Tillier m’annonça qu’il publierait, dans quelques jours, un conte, La fille au grain dans l’œil (éd. Engelaere) en compagnie de l’illustratrice Anne-Claire Giraudet. J’allais ; je discutais. Mais mon esprit était tout occupé par le bruit assourdissant des grenades allemandes qui éventrèrent, en mai 1915, le pauvre El Raso-Rossi qui ne profita pas de sa permission bien méritée.

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  Un 1er mai auprès d’un brave du 1er Étranger

     

Gérard Comyn, maire de Tilloloy, devant la pierre tombale du sergent Raso.

Les 1er mai se suivent et ne se ressemblent pas. Il en est de calme, doux et tranquille comme l’existence d’un petit-bourgeois de Montauban; un brin de muguet suffit, traditionnel, efficace. S’ensuit une journée molle. Et coucher! D’autres pluvieux qui font virer la blancheur laiteuse de la petite fleur en un gris poussiéreux. Et coucher! D’autres ensoleillés, mais inutiles, car on est seul, jeune plaqué ou vieux célibataire. Alors, on s’anesthésie dans la lecture d’un livre, ou devant la télévision. Et coucher! De toute façon, sauf exceptions (pendus restés accrochés non retrouvés dans des forêts profondes, corps égarés dans des capsules spatiales, etc.), on finira tous couchés. Et puis, il est des 1er mai différents, qui vous remuent, qui vous surprennent. Ce fut le cas du dernier en date. Il faisait affreusement beau. Tôt le matin, je fonçais dans mon jardin cueillir quelques brins du précieux muguet. Ma chère voisine Béatrice me héla, et me tendit, par-dessus la clôture, un petit bouquet. Je lui renvoyai la politesse en lui en tendant un également. Et je fonçais au parc de la Hotoie où je retrouvais la Marquise, Clément, photographe, et mes éditeurs. Sur place, l’ambiance était festive et fraternelle. J’assistais, amusé, aux aimables joutes verbales entre Klifa, de la CGT, organisateur de la fête, et le député François Ruffin. D’un stand à l’autre, Emmanuel Macron et la fausse gauche de la précédente vraie sociale démocratie molle (qui nous a bien mis dans l’embarras) en prenaient pour leurs grades, ce qui, tu t’en doutes lectrice diplômée de Sciences Po, n’était pas pour me déplaire. Nous fonçâmes ensuite au château de Tilloloy où Albin de la Simone devait donner un concert et où se déroulait un salon du livre. Albin était absent, remplacé par un groupe. En revanche, le salon avait bien lieu. À l’issue de celui, j’en profitais pour demander qu’on m’autorisât à baguenauder dans le verger du château. Je me souvenais, en effet, y avoir découvert, il y a une dizaine d’années, en écartant les branches d’un poirier contre un mur crayeux, la pierre tombale du sergent Raso, espagnol engagé au 3e Régiment de marche du 1er Étranger, mort pour la France le 13 mai 1915 en ces lieux, et que Blaise Cendrars appelle Rossi dans son chef-d’œuvre La Main coupée. Cendrars raconte, si mes souvenirs sont bons, que Rossi, alors qu’il était en train de se goinfrer dans sa cagnat, avait été éventré par une grenade teutonne (ou par un éclat d’obus?). «Il ne connaissait pas sa force, mangeait comme quatre et demanda directement à son colonel de faire agrandir la tranchée tellement il était fort. Rossi que se perdait systématiquement en patrouille, plantait à lui tout seul tout un réseau de barbelés sans effort apparent et ramassait toute la bouffe qu’il pouvait avant d’aller la manger seul dans son trou, indifférent à la boue, la saleté ou le cadavre qui lui tenait compagnie», écrit Blaise. Soudain, Gérard Comyn, maire de Tilloloy, grand spécialiste de Cendrars et de l’histoire de son village, proposa de m’emmener revoir la fameuse plaque. Elle était toujours là, bien dégagée cette fois. Moment d’émotion. La scène du livre se déroulait devant moi. Je vous le disais, les 1er mai se suivent mais ne se ressemblent pas…

 Dimanche 13 mai 2018.

 

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Attention, ça va sauter!

    Jérôme Leroy propose une fable sur les attentats terroristes et sur les dérives de notre société.

Jérôme

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité en 2014.
Jérôme Leroy au Salon du livre d’Arras, en 2015.

Leroy poursuit son voyage romanesque dans une France minée par des conflits de toutes natures. Ses livres sont un remède à consommer sans modération», écrivait, il y a peu, notre confrère le journal Marianne. On est en droit de ne pas lui donner tort. En quatrième de couverture, son éditeur La Manufacture de livres, «éditeur indépendant (…) héritier du roman noir et du roman social», qualifie Jérôme Leroy de «subtil observateur des dérives politiques et identitaires de notre société». Une fois encore, on ne peut mieux dire. En témoignent ses récents ouvrages Le Bloc (Série noire, 2011, qui a inspiré à Lucas Belvaux le remarquable film Chez nous), L’Ange gardien (Série noire, 2014), Jugan (La Table ronde, 2015), ou Un peu tard dans la saison (La Table ronde, 2017), qui, à chaque fois, cernaient ces thèmes avec une talentueuse et précise obsession.

Compagnon de route

Dire que Leroy dénonce est un euphémisme. Mais dire qu’il pratique une littérature militante relèverait de l’erreur. Bien qu’il se définisse comme un «compagnon de route d’un communisme sans dogme, anar des chemins buissonniers», il se contente de constater avec son œil de faucon du Nord. Jamais, il ne moralise, incite à penser de telle façon ou se fait prosélyte. Il constate oui, durcit un trait, appuie là où ça fait mal. D’autres très grands (Blaise Cendrars et l’atrocité de la guerre dans La Main coupée; Patrick Modiano et l’antisémitisme de la barbarie nazie dans Dora Bruder) l’ont fait avant lui, c’est vrai. Il y a pire comme comparaisons. C’est dire l’importance et l’épaisseur de son œuvre. Ici, il ancre son histoire dans «une grande ville de l’Ouest» qui vient de passer entre les mains du Front national, ou du Bloc si l’on suit son univers fictionnel. On sent dans l’air comme une tension. Un flic est tué par erreur. Des terroristes sont sur le point de tout faire sauter, en particulier un lycée en reconstruction. Il n’y a pas là que des fanatiques barbus; il y a aussi la petite Gauloise, une très jeune fille en mal de reconnaissance, fraîchement convertie, qui se voit conférer un pouvoir immense dans le drame qui se trame. Saura-t-elle se montrer à la hauteur?

Lorsqu’on lui demande quel fut le déclencheur de son inspiration, Leroy répond: «C’est à la fois diffus et précis. Pas d’événement précis en tout cas. Je ne juge pas sur le fond. Mais on sait que chaque attentat a renforcé les législations antiterroristes, et que la société se retrouve en état de siège.» Et de se souvenir, tout de même, d’une rencontre qu’il a faite dans un lycée du côté du Havre; il reconnaît aussi que le Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs (PPMS) recèle quelque chose de «dérisoire» face à la brutalité du danger réel. L’origine de ce roman? Certainement. Ce court opus, en tout cas, est réussi. Stylistiquement, il intrigue, puis séduit, avec la répétition de ces prénoms et noms sujets, sorte «de scansion qui donne au texte un côté rapport à la fois froid et sarcastique». Une fois encore, Jérôme Leroy a frappé fort et utile. On lui en sait gré.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Gauloise, Jérôme Leroy; La manufacture de livres. 144 p.; 11,90 €.

 

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Jamais, lectrice, tu ne dénonceras ton port d’attache

   

Jacques Frantz (à gauche) et Cyril Le Boiteux, à la terrasse du Café Chez Pierre, à Amiens.

J’avais rendez-vous avec mon ami Jacques Frantz, au Café, chez Pierre, à Amiens, à 12h30. Je le retrouve, en compagnie d’un copain, attablé à la terrasse. Il fait gris, gris souris, un temps incertain de printemps à la gueule de musaraigne qui sort du trou de l’hiver, pointe son nez, et ne pense plus qu’à y retourner, dans son trou. Cette longue phrase, pas très utile, pour te dire, lectrice, ma fée fessue, que ce début de printemps, froid et humide, est pourri. Qu’importe, Jacques et son ami, Cyril Le Boiteux, un conseiller qui accompagne les représentants des salariés (le nom de sa société est Syndex, en dessous duquel surgit un sous-titre qui fait chaud au cœur en ces époques d’ultralibéralisme et de macronisme navrant: «L’expertise engagée»), par ailleurs comédien, notamment dans la Compagnie du Tourtour-Claudine Gabay, expulsent la fumée grise de leurs cigares dans l’air humide couleur de vieil étain. Retrouvailles fraternelles. Il y avait quelques mois que je n’avais pas vu Jacques. Son accent alsacien me manquait; son esprit libre et libertaire aussi. Me manquaient également nos longues conversations philosophiques, politiques, littéraires et, of course, rock’n’rolliennes. Jacques est l’un de mes plus vieux amis. Grâce à lui (avec la complicité de mes confrères Maurice Lubatti et Serge Donneux), un jour de mai 1983, je fus embauché comme reporter à l’agence de Beauvais du Courrier picard. Je ne l’oublierai jamais. Jacques était déjà journaliste à l’agence de Compiègne de notre journal bien aimé quand nous nous retrouvions dans les concerts et festivals rock de la région. Au Courrier, il animait la rubrique Fréquence Frantz dans laquelle il contait avec une plume de Hussard (entre celle de Philippe Manœuvre et celle de Léon Bloy!) les faits et gestes des groupes de rock. J’officiais, moi, comme localier à l’agence de Saint-Quentin de L’Aisne Nouvelle, y tenant, en plus, la rubrique Rock Aisne Roll. Un jour, il m’apprit qu’un poste de reporter se libérait à l’agence de Beauvais. Il fit le nécessaire pour que ce poste m’échût. S’il est des gens qui ont le sens de l’autre et de l’entraide, Jacques est bien de ceux-là. Chez Pierre, il reposa son cigare, sortit un sachet, me le tendit. «Cadeau!», fit-il. Je l’ouvris. Bonheur immense: Bourlinguer, en première édition chez Denoël, premier tirage. Une merveille qu’il a dégotée à la librairie Le Chapitre, tenue par Thierry, bouquiniste au 20 de la rue des Cordeliers, à Compiègne. Bourlinguer, le meilleur livre de Cendrars, avec La Main coupée. Je fondais. Il me fallait quelques solides nourritures et boissons toniques pour me remettre de cette belle émotion. Nous fonçâmes à la Brasserie de l’Horloge, rue des Sergents. Au cours des agapes, Cyril avec qui j’avais fortement sympathisé, m’avoua, pudique, qu’il faisait actuellement partie de distribution de La Mouette, d’Anton Tchekhov, que la Compagnie du Tourtour-Claudine Gabay, jouait au Théâtre de l’Ile-Saint-Louis-Paul Rey, 39, quai d’Anjou, à Paris. La dernière sera donnée, en ce dimanche 1er avril, à 15 heures. Tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice désirée, possédée, comblée qui, jamais, ne dénoncera ton port d’attache: mon prône dominical, j’ai nommé Les Dessous chics.

Dimanche 1er avril 2018.

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Rock

Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.
Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE