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La beauté courte selon François Bott

Il propose deux livres exquis: l’un, de nouvelles; l’autre, de croquis littéraires. Délicieux.

François Bott. Photo : Hélène Bamberger.

    En littérature, la forme brève est, sans conteste, la plus difficile. N’est-ce pas une gageure de prétendre captiver l’attention d’un lecteur en une, trois, dix, vingt pages? Le roman est si confortable; tellement douillet avec ses coussins de digressions, ses édredons de dialogues qui n’en finissent pas. Le roman, c’est la corde à nœuds de la prose; sur l’un d’eux, on peut poser les pieds lorsqu’on est fatigué, ou moins inspiré, et souffler, respirer. La nouvelle n’a pas ce confort. C’est une falaise à pic; elle donne le vertige. Une virgule en trop, une réplique artificielle, un adjectif superficiel, et voilà notre auteur qui se casse la figure. La nouvelle, c’est la corde lisse de la littérature. C’est pourtant celle-ci que François Bott a choisie pour emprisonner notre attention et attacher nos émotions. En bon athlète de l’écriture, il y parvient avec panache.

François Bott, écrivain, journaliste, ancien directeur du Monde des Livres- Paris. Photo : Philippe Lacoche.

«Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure.»

Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure. C’est un Roger Vailland en plus tendre; un Paul Morand sans le cœur sec. Un amour à Waterloo est un recueil de nouvelles. La première, éponyme, est la plus longue. On y fait la connaissance de René, enseignant en histoire. Au retour d’un colloque sur Napoléon, à New York, il sent la vieillesse l’envahir; il se découvre las, un peu triste. À Paris, il retrouve Marianne, son assistante. Elle aussi est fascinée par l’empereur et les prosateurs qui ont conté ses exploits: Dumas, Bloy, Stendhal et quelques autres. À propos du célèbre petit Corse qui traversa l’Europe à cheval, François Bott écrit: «Quelle douce chose, que le repos!, aurait murmuré Napoléon, avant de rendre l’âme. Pour René, c’était cela sa véritable déchéance. C’était cette immense lassitude et cet éloge du repos.» Cette phrase n’a l’air de rien, mais c’est du grand art; elle dit beaucoup. Elle supporte, à elle seule, le poids de trois mélancolies: celle de Napoléon; celle de René; et certainement celle de l’auteur. Tout Bott est là: subtil, lucide et délicatement désespéré par l’absurdité de la vie. Élégant, toujours. Et puis, cette chute, admirable: «Ils découvraient que la passion était la meilleure façon d’inaugurer l’automne sur les bords de la Tamise. Merci, Napoléon.» Les autres nouvelles sont du même très haut niveau. Admirons les gens qui admirent. François Bott est de ceux-ci quand, dans la nouvelle, «Aimez-vous la Normandie, en hiver?», il prénomme Roberte (comme la Roberte – Boule, la première femme du romancier – dans Les Mauvais coups, de Vailland) l’un de ses personnages.

De Vailland, il en est bien sûr question, dans Il nous est arrivé d’être jeunes, sous-titré Croquis littéraires d’Aragon à Stefan Zweig. En effet, le recueil se termine par un long texte intitulé Saisons et passions de Roger Vailland. Avec les analyses du regretté Jean-Jacques Brochier, on trouve là ce qui a été écrit de plus puissant et de plus juste sur le créateur de Drôle de jeu. À dire vrai, Les Saisons de Roger Vailland, publié en 1969 chez Grasset, constituait le premier opus de François Bott. Il nous en confie aujourd’hui une nouvelle version «Pour moi, récrire ce livre a été une façon de récrire ma jeunesse. Moi aussi, j’ai passé mon adolescence à Reims. Roger était déjà parti, mais j’avais rendez-vous avec lui, depuis très longtemps sans doute.» Imparable. Imparable comme les autres croquis, des meilleurs écrivains – en tout cas ceux qu’on vénère: Antoine Blondin, Henri Calet, François de Cornière (quelle délicatesse, cette phrase: «(…)l’ombre de la femme aimée, de l’épouse disparue»), Michel Déon, Joseph Delteil, Jean Freustié, Remy de Gourmont, Raymond Radiguet, Georges Simenon, etc. Ces deux ouvrages sont deux livres de plaisir, comme on l’eût dit d’un vin de soif. PHILIPPE LACOCHE

Un amour à Waterloo, François Bott; La Table ronde; 115 p.; 14 €.

Il nous est arrivé d’être jeunes, François Bott; La Table ronde; coll. La Petite vermillon; 263 p.; 8,10 €.

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Copines et copains Les Dessous chics Littérature

La France comme on l’aime

                            

Le romancier Jérôme Leroy publie des poèmes d’une grâce infinie.

 

Photo : Philippe Lacoche.
Lire Leroy, effondré sur un transat, l’été au Crotoy : un délice!
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Quand on sortait de la gare/ et qu’on descendait vers la ville/ par le boulevard Bara/ Palaiseau/ sentait le jasmin/ le dix-huit mai deux mille dix-sept/ vers une heure/ de l’après-midi/ Il faut savoir dater/ aussi/ son plaisir d’être au monde/ malgré tout.» Intitulé «Malgré tout», ce court poème de Jérôme Leroy ouvre son recueil Nager vers la Norvège. Ce texte bref distille parfaitement la tonalité du livre. D’autant qu’il s’inscrit dans un chapitre baptisé «Petite suite française».

«Le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/

un peu après Vierzon dans le soir»

Jérôme Leroy

Jean Claude PIROTTE – Credit : Philippe MATSAS/Opale.
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Français, cet opus l’est de la première à la dernière ligne. On est en droit de s’en réjouir. Tant à la faveur de ses romans que de ses romans noirs, Jérôme Leroy ne manque pas une occasion de rappeler son attachement viscéral à notre pays. Le présent recueil est, en partie, en large partie, une ode à la France, à ses habitants, ses paysages, ses atmosphères indéfinissables. Résultat: on est bien dans ce Nager vers la Norvège. Aussi bien que dans un livre du regretté Jean-Claude Pirotte ou dans une nouvelle d’André Hardellet ou dans une chanson de Pierre Mac Orlan, autres atmosphéristes magnifiques, chantres des sans-grades et des mélancolies intimes. Oui, on est bien dans cet ouvrage, notamment quand Jérôme Leroy nous fait savoir que «le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/ un peu après Vierzon dans le soir». Ou, quand à Besançon, un dimanche de mai, il pense à Jade qui, un peu plus loin, s’assoit à côté de lui sur les escaliers de la salle Proudhon. Ou quand il s’imagine en train de lire sur un banc dans un square «(…) près du château ou bien derrière la mairie/ avec une statue de gloire locale et le bruit/ très lointain le soir du dernier train régional.» Ici, on se croirait chez Georges Simenon, au cœur de L’Affaire Saint-Fiacre précisément, l’un des romans les plus français de l’immense Belge. (À ce propos, c’est fou comme les Belges savent évoquer notre pays; Pirotte et Simenon en sont deux exemples.)

On se régale encore quand, au détour du poème «Je ne suis pas français», Leroy nous confie qu’il ne l’est évidemment pas par le sang, mais «par une certaine aptitude à la mélancolie/ par le goût de la distance/ de la langue». Elle est si belle justement, la langue de Jérôme qui, simplement, se dit «français par le temps». Car, oui, il détient cette faculté rare, précieuse, de posséder «le goût exact du temps qui passe» et de cette nostalgie palpable du monde d’avant. On le suit encore à bord d’un autre train régional qui serpente du côté de St-Priest-Taurion et de St-Denis-des-Murs, avec, à son bord, «une contrôleuse/ aux yeux de forêt.» Alors, on se laisse aller; on est ailleurs; on s’assoit sur un banc du quai et on se dit, comme Antoine Blondin, qu’un jour, peut-être, on prendra un train qui passe. Nager vers la Norvège est tout simplement superbe.

PHILIPPE LACOCHE

Nager vers la Norvège, Jérôme Leroy; La Table Ronde; 207 p.; 16 €.

 

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Le charme discret du dandy Levet

 

Il n’en a pas l’air sur cette photographie, mais Henry Jean-Marie Levet était un vrai dandy. Et un grand poète.

Diplomate, chroniqueur, voyageur et phtisique et surtout poète au talent indicible et trop rare.

On ne se méfiera jamais assez des foucades littéraires, emballements subreptices des critiques à l’endroit de poètes maudits, d’écrivains obscurs aux œuvres faméliques, souvent propulsées par des vies agitées, originales, et des destins fracassés. Ça pourrait être le cas de Henry Jean-Marie Levet, poète né à Montbrison, dans la Loire, en janvier 1874, et mort à Menton, dans les Alpes-Maritimes, en décembre 1906. Contrairement à Alain-Fournier, Charles Péguy et quelques autres, il n’eut même pas le temps d’être fauché sur un champ de bataille, une vilaine phtisie le priva de cet honneur. Depuis quelques mois, des artistes, chanteuses et chanteurs, hommes politiques, le portent aux nues. On est en droit de penser que ce n’est pas bon signe. Puis, on se rend compte que l’excellent écrivain Frédéric Vitoux l’a, lui aussi, ardemment défendu, et lui a même consacré un livre, L’Express de Bénarès (Fayard, 2018), titre du seul et unique roman du rare Henry Jean-Marie Levet, opus égaré, ou peut-être détruit par ses parents qui, justement, brûlèrent ses courriers et manuscrits après sa mort. Il faut toujours faire confiance à Frédéric Vitoux, homme de goût. Alors, on ouvre Cartes postales, court opus qui comprend une douzaine de poèmes. Et là, l’emphase est ici nécessaire car on baigne dans le ravissement. Alors, on comprend pourquoi avant Julien Clerc et d’autres aussi contemporains, Larbaud, Morand, Cocteau, Fargue s’agenouillèrent, ébahis, devant les textes du dandy, chansonnier, vaudevilliste, esthète et diplomate Levet.

Comme l’explique dans la préface le talentueux et, lui aussi, trop discret Michel Bulteau, «ces poèmes charrient des épices verbales qui nous enflamment: les Messageries Maritimes, l’océan Indien, le tennis ground, les railways et les officiers français.» Nous voilà revenus «au temps béni des colonies» ou d’une chanson tendre du si moqué Michel Sardou.

«Confitures de crimes»

Plus sérieusement, ce qui, d’abord, séduit chez Levet, c’est la haute tenue du style. L’image est là, subtile, originale, jamais pesante. Jamais il ne fait le poète; il est poète avec un désarmant naturel. Dans «Impression d’hiver», les brouillards sont «hypocondres». Dans «Parades», les marquis épaississent tandis que les marquises se font goules. Dans le chapitre I du Drame de l’allée, le Faune est bien sûr capripède. Et dans le chapitre II, Levet nous fait goûter «aux pieds odorants de châtelaine…» Sous d’autres plumes, ce détail eût pu être légèrement répugnant; chez Levet, point. Il revêt même un délicat pouvoir érotique. On appréciera encore la formule du chapitre IV: «Comme l’automne à son déclin/ A des langueurs de lèvres pâles.» Mais, surtout, surtout, on se pâmera de bonheur, page 59, dans «Outwards», de ce «soleil se couche en des confitures de crimes/ Dans cette mer plate comme avec la main.» Il y a, bien sûr, ces sublimes «confitures de crimes», mais il y a surtout ce «avec» qui n’a ici pas sa place et qui, au final, fait tout le charme boiteux et phtisique de ces deux vers de Levet le dandy. Jouissif. Tout simplement jouissif.

PHILIPPE LACOCHE

Cartes postales, Henry Jean-Marie Levet; préf. Michel Bulteau; La Table Ronde; 105 p.; 6,10 €.

 

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Les coups de coeur du marquis…

Berthet revient

Né le 20 août 1954, à Neuilly-sur-Seine ; mort le 25 décembre 2003, à Paris. Entre deux, Frédéric Berthet fut l’un des meilleurs écrivains français. Pas le plus connu, certes, mais quel talent ! Les néo-hussards d’aujourd’hui ne cessent de rendre hommage à celui qu’ils considèrent, à juste titre, comme leur frère d’arme. On lira dans la première page Livres de notre bon Courrier picard, que Christian Authier a attribué le nom de Berthet l’un des deux personnages centraux de son dernier roman. Patrick Besson, Éric Neuhoff et quelques autres qui l’ont connu, l’adoraient. Ancien élève de l’École normale supérieure, Berthet fut pensionnaire de Bibliothèque nationale de France où il œuvra longtemps sur le fonds Barrès. Styliste hors pair, titulaire d’un humour ravageur, Frédéric Berthet, fascinait autant qu’il passionnait. Avec un subtil bandeau « Trente ans sans lui » qui recouvre le bas de la couverture, la Petite vermillon, collection poche de la Table Ronde a la bonne idée de rééditer son chef-d’œuvre : Daimer s’en va. Lisez ou relisez Berthet. Rien que du plaisir. PHILIPPE LACOCHE Daimler s’en va, Frédéric Berthet ; préf. de Jérôme Leroy ; La Table Ronde, coll. la Petite vermillon ; 121 p. ; 6,10 €.

 

À la (douze) mesures de son talent

Que dire d’autre ? Vous avez le blues ? Vous vous enfoncez tout doucement – mais sûrement – dans la déprime la plus profonde, et soudain, soudain, vous mettez ce fichu disque dans la fente (ah ! la fente !) de votre pourriture d’ordinateur, et soudain, ou soudain, l’horizon de votre vie de merde s’éclaircit un peu. C’est ça la magie de Clapton (entre autres). Oui, entre autres car ce Life in 12 Bars, bande originale d’un nouveau documentaire consacré à Eric Clapton, regroupe également des perles de Big Bill Broonzy, de Muddy Waters, etc. Cette B.O.F. reprend of course des titres des Yardbirds, de Derek & the Dominos, des Cream, de John Mayall’s Bluesbreakers, de Blind Faith, des Beatles, d’Aretha Franklin, de Muddy Waters et de Clapton en solo, et contient quatre titres inédits. Passer à côté de « Crossroads » relèverait du masochisme. Jetez-vous sur ce double CD ; c’est un pur délice. Ph.L.

Life in 12 bars, Eric Clapton. UMC. Universal.

 

Fédéric Berthet, écrivain. Un talent, une aura.

 

 

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Les coups de coeur du marquis…

Des nouvelles de François Bott

Ancien directeur littéraire du Monde des Livres, François Bott est aussi un écrivain subtil, un romancier chevronné et un nouvelliste délicat. Ce sont justement des nouvelles qu’il nous propose avec ce Un hiver au Vésinet, recueil de dix-huit textes de belle facture. On savoure son style efficace, sans graisse, ce qui ne l’empêche pas d’être imagé et de s’adonner à quelques bonnes formules qui font mouche. La nouvelle éponyme, «Un hiver au Vésinet», est une parfaite réussite. On s’y laisse prendre comme dans les univers d’Emmanuel Bove ou de Patrick Modiano. Il y règne un parfum de banlieue surannée, de banlieue d’avant. Comme si la modernité et ses paysages glaciaux n’avaient pas encore abîmé les lieux. Adorons aussi «Il est trop, ce Rimbaud», qu’on soupçonnera d’être autobiographique. Un jeune enseignant, fan de poker, fait un marché avec ses turbulents élèves: ils écoutent d’abord attentivement le cours sur Arthur Rimbaud, et le professeur jouera ensuite avec eux au poker car ils adorent également ce jeu. L’enseignant, à la rentrée suivante, rejoindra la rédaction d’un grand quotidien du soir. Savoureux. PHILIPPE LACOCHE

Un hiver au Vésinet, François Bott, La Table Ronde; 166 p. 14 €.

 

Embareck rôde autour de Dylan et de Cash

Journaliste à la revue Best de 1974 à 1983, puis collaborateur de Rolling Stone et de Libération, Michel Embareck est aussi un romancier de talent au style épicé et singulier. Avec Jim Morrison et le diable boiteux, il suivait à la trace les pérégrinations du chanteur des Doors et de Gene Vincent, et nous donnait à lire un livre luxuriant fait de réalité et de fiction. Il réitère l’exploit avec, cette fois, Bob Dylan et Johnny Cash dans les rôles des personnages principaux, et du fameux «Rôdeur de minuit» dans celui du narrateur, vieil animateur de radio, le double d’Embareck. Les deux potes débutent une correspondance; puis, on les piste chez les fabricants d’alcool clandestins. Les images flash pleuvent: le concert de Johnny Cash à la prison de Folsom en 1968, Marilyn Monroe défoncée comme une mule… C’est rock et ça se lit comme du Cendrars qui, plutôt qu’écouter du jazz, eût plané sur «Lay lady Lay». Excellent. Ph.L.

Bob Dylan et le rôdeur de minuit, Michel Embareck; l’Archipel; 226 p.; 18 €.

 

 

 

 

 

 

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Attention, ça va sauter!

    Jérôme Leroy propose une fable sur les attentats terroristes et sur les dérives de notre société.

Jérôme

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité en 2014.
Jérôme Leroy au Salon du livre d’Arras, en 2015.

Leroy poursuit son voyage romanesque dans une France minée par des conflits de toutes natures. Ses livres sont un remède à consommer sans modération», écrivait, il y a peu, notre confrère le journal Marianne. On est en droit de ne pas lui donner tort. En quatrième de couverture, son éditeur La Manufacture de livres, «éditeur indépendant (…) héritier du roman noir et du roman social», qualifie Jérôme Leroy de «subtil observateur des dérives politiques et identitaires de notre société». Une fois encore, on ne peut mieux dire. En témoignent ses récents ouvrages Le Bloc (Série noire, 2011, qui a inspiré à Lucas Belvaux le remarquable film Chez nous), L’Ange gardien (Série noire, 2014), Jugan (La Table ronde, 2015), ou Un peu tard dans la saison (La Table ronde, 2017), qui, à chaque fois, cernaient ces thèmes avec une talentueuse et précise obsession.

Compagnon de route

Dire que Leroy dénonce est un euphémisme. Mais dire qu’il pratique une littérature militante relèverait de l’erreur. Bien qu’il se définisse comme un «compagnon de route d’un communisme sans dogme, anar des chemins buissonniers», il se contente de constater avec son œil de faucon du Nord. Jamais, il ne moralise, incite à penser de telle façon ou se fait prosélyte. Il constate oui, durcit un trait, appuie là où ça fait mal. D’autres très grands (Blaise Cendrars et l’atrocité de la guerre dans La Main coupée; Patrick Modiano et l’antisémitisme de la barbarie nazie dans Dora Bruder) l’ont fait avant lui, c’est vrai. Il y a pire comme comparaisons. C’est dire l’importance et l’épaisseur de son œuvre. Ici, il ancre son histoire dans «une grande ville de l’Ouest» qui vient de passer entre les mains du Front national, ou du Bloc si l’on suit son univers fictionnel. On sent dans l’air comme une tension. Un flic est tué par erreur. Des terroristes sont sur le point de tout faire sauter, en particulier un lycée en reconstruction. Il n’y a pas là que des fanatiques barbus; il y a aussi la petite Gauloise, une très jeune fille en mal de reconnaissance, fraîchement convertie, qui se voit conférer un pouvoir immense dans le drame qui se trame. Saura-t-elle se montrer à la hauteur?

Lorsqu’on lui demande quel fut le déclencheur de son inspiration, Leroy répond: «C’est à la fois diffus et précis. Pas d’événement précis en tout cas. Je ne juge pas sur le fond. Mais on sait que chaque attentat a renforcé les législations antiterroristes, et que la société se retrouve en état de siège.» Et de se souvenir, tout de même, d’une rencontre qu’il a faite dans un lycée du côté du Havre; il reconnaît aussi que le Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs (PPMS) recèle quelque chose de «dérisoire» face à la brutalité du danger réel. L’origine de ce roman? Certainement. Ce court opus, en tout cas, est réussi. Stylistiquement, il intrigue, puis séduit, avec la répétition de ces prénoms et noms sujets, sorte «de scansion qui donne au texte un côté rapport à la fois froid et sarcastique». Une fois encore, Jérôme Leroy a frappé fort et utile. On lui en sait gré.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Gauloise, Jérôme Leroy; La manufacture de livres. 144 p.; 11,90 €.

 

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Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

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La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

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  Disparaître : quel bonheur!

   Jérôme Leroy nous donne le meilleur de son talent dans un roman d’une force rare.

Quel livre! Quel beau li

Jérôme Leroy : un style d’écriture.

vre! Quel livre fort! Jérôme Leroy nous donne là le meilleur de son talent. Ce qu’il nous dit est grave. Inquiétant. Nous sommes en 2015. Sans raison apparente, des milliers de personnes choisissent de disparaître. De s’évaporer dans la nature sans laisser de trace; elles parviennent à déjouer les réseaux de surveillance mis en place par le système. Les autorités et le gouvernement qui s’inquiètent, tentent de dissimuler le phénomène, nommé – bel euphémisme! – l’Éclipse. Des professeurs quittent leurs postes; des quidams abandonnent leur famille. Un ministre affirme que ses fonctions ne l’intéressent plus et prend la poudre d’escampette.

Deux points de vue

Pour nous raconter cette histoire singulière, Jérôme Leroy prend deux points de vue. Il nous invite à suivre à la trace Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire, au bout du rouleau, qui, lui aussi, est tenté par l’Éclipse. La trace de celui-ci, c’est Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets qui la suit. (Il s’agit du deuxième point de vue.) Elle ne le lâche pas, car elle sent bien qu’il va prendre la tangente. Mais d’autres raisons, plus secrètes, plus personnelles, plus obscures, la motivent.

L’auteur nous les révèle au fil de la narration; nous ne les dévoilerons pas afin de préserver l’effet de surprise pour les lecteurs. Par certains côtés, Guillaume Trimbert fait penser à Leroy. Page 76 : «Le communisme pour moi, c’est comme la plage pour Mélina Mercouri dans Jamais le dimanche: c’est là qu’on finit toujours après les tragédies, parce que la plage, ça règle tout, à condition de ne jamais en revenir. C’est bleu, doré, avec des filles qui dansent sous les tamaris. La propriété privée se limite à un transat ou une sortie de bain et une Pléiade de Morand posée dessus pour la faire tenir. Bref, le communisme, pour moi c’était une fin de l’histoire sexy, poétique et balnéaire.»

On remarquera également que Trimbert a été professeur en zone difficile dans le Nord de la France, qu’il apprécie la littérature de droite, tout, comme on vient de le comprendre, il se dit nostalgique d’une certaine forme de marxisme et qu’il aime boire des verres avec des amis proches que les membres du sérail littéraire sauront reconnaître.

Et puis, il y a le style de Jérôme Leroy. Cette belle langue française, précise, limpide, d’une simplicité rare comme celle des plus grands stylistes. «J’étais en résidence du côté de Lombez, je revenais d’une médiathèque, assez jolie pour une fois, installée dans une ancienne chapelle romane. Le temps était mauvais depuis trois jours et rien n’est triste comme ce gris blanc dans des pays qui ne sont pas faits pour ça. Un peu comme une belle fille qui fait la tête.» Superbe. À l’image de ce roman.

PHILIPPE LACOCHE

Un peu plus tard dans la saison, Jérôme Leroy ; La Table ronde ; 254 p. ; 18 €.

 

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De la subjectivité comme art majeur

Tu me diras, lectrice adulée, que je suis subjectif. Tu n’as pas tort. Remettre une photographie de Jérôme Leroy (ici en compagnie de son épouse Dominique, à la Fête de l’Humanité) alors, qu’en page livres, je chronique déjà son roman Jugan (La Table ronde), relève de l’exagération. Je te rétorquerai que j’ai une bonne excuse : Jugan est très certainement l’un des meilleurs livres –voire le meilleur – de cette rentrée littéraire. Alors, pourquoi s’en priver ? Pourquoi n’enfoncerai-je pas le clou ? Quand un texte est excellent, notre devoir est d’être prosélyte. Lis ce livre, lectrice ; tu ne le regretteras. Subjectif, je le serai encore en te conseillant de te pencher sur l’article remarquable de précision et de concision que Firmin Lemire consacre à Madeleine Michelis en page 22 de Vivre ensemble, journal des paroisses catholique Amiens et environs. On ne rendra jamais assez hommage à cette enseignante, grande résistante, professeur de lettre au lycée de jeunes filles d’Amiens en 1942

Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l'Humanité, en septembre dernier.
Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l’Humanité, en septembre dernier.

– le lycée porte aujourd’hui son nom -, décédée en février 1944, torturée par nos bons amis d’Outre-Rhin. Comme le rappelle Firmin Lemire, « un hommage officiel lui sera rendu après-guerre : une rue de Neuilly prend son nom et de nombreuses décorations sont venues à titre posthume, reconnaître ses mérites : chevalier de la Légion d’honneur, médaillée de la Résistance, Croix de Guerre 1939-1945, médaillée de la Liberté et enfin juste par les Nations ». Arrivé à la moitié de l’écriture de ma chronique, je me demande, au fond, si je suis encore subjectif : y parler du marxiste Jérôme Leroy et citer un article du journal des paroisses catholiques pourraient prouver le contraire. Qu’importe, au fond. Ce qui compte, c’est de dire qu’on pense, d’être sincère. Le reste n’a guère d’importance. Georges Bernanos, catholique enflammé, bouillonnant, bretteur, pourfendeur des ors de l’Eglise, était la subjectivité incarnée. Ses romans et ses pamphlets n’ont pas pris une ride. Le tout aussi « habité » Léon Daudet, n’avait rien d’un tiède ; il se moquait comme d’une guigne de l’objectivité, des compromis, de la tiédeur. Entre deux duels, il écrivait. Et avec quel talent ! Et que dire de Léon Bloy, le plus allumé de tous ? Et de Céline, l’excessif, le fêlé ? Et de Kléber Haedens qui tirait à boulets rouge sur toute la littérature qui n’était pas à son goût ? Céline nous donna à lire le plus roman du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit (et quelques livres odieux d’un antisémitisme puant) ; Haedens nous livra, au crépuscule de sa vie, juste après le décès de son épouse adorée, Caroline, un roman autobiographie superbe, émouvant et mélancolique, Adios, qu’il faut lire et relire, lectrice, ma fée. Mais là encore, je suis subjectif. Je ne suis que ça, au fond. Ca m’occupe.

Dimanche 27 septembre 2015