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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Contre la littérature néolibérale

                           

Avec «La passion d’Orphée», Philippe Vilain propose une puissante réflexion sur l’écrit. Il a répondu à nos questions.

Avec son essai “La passion d’Orphée”, Philippe Vilain se fait lanceur d’alerte.
Philippe Vilain en août 2011, à l’occasion de la sortie de son roman “Pas son genre” dont il a été tiré un film de grande qualité.

On connaît la qualité des romans de Philippe Vilain et ses subtiles analyses de l’amour et du couple (Pas son genre, La fille à la voiture rouge, Un matin d’hiver, etc.) Styliste exigeant, constructeur de fictions délicates et sensibles, ses livres sont attendus par des lecteurs attentifs et passionnés. On connaît peut-être moins la puissance de ses essais et la haute tenue de sa pensée, de ses idées, de ses constats et de ses propositions.

«J’aime la littérature pour découvrir des univers, entendre des voix, écouter des rossignols.»

Philippe Vilain

Son dernier, La passion d’Orphée, examine, ou plutôt, dissèque (avec tout ce que ce terme nécessite de précision afin de soigner et de ne point blesser) la littérature contemporaine. Cette dernière, de plus en plus, se heurte à l’économie de marché, pire, à une manière de marchandisation diabolique qui broie tout sur son passage et qui annihile en elle toute forme de poésie et d’exigence. Car, pour les marchands du temple des lettres, ces deux derniers mots veulent dire livres abscons, donc non «vendeurs». On est en droit de le regretter. Lorsqu’on lui demande ce qui l’a conduit à écrire ce brillant essai, Philippe Vilain répond sans ambages: «Le désir de montrer les limites de la logique commerciale qui domine la littérature contemporaine et, avec celle-ci, l’absurdité d’un système d’hyperproduction recherchant la nouveauté permanente sans plus savoir accompagner ses livres, et légitimant avant tout une littérature d’essence commerciale. Cet essai, qui constate la mise au placard de la littérature exigeante, se veut lanceur d’alerte. L’urgence d’une prise de conscience s’impose.» C’est le moins qu’on puisse dire. Il souligne aussi qu’une fracture s’est créée entre la littérature d’écriture et la littérature de sujet. Celle-ci est représentée par des romans rédigés de façon impersonnelle dans le but de séduire un large lectorat. «(…) toute cette littérature journalistique qui réalise la prophétie de Mallarmé de n’être plus qu’immense reportage», commente-t-il. «Ces romans commerciaux, populistes, choisissent opportunément un sujet – l’intérêt soudain pour les célébrités ou celui pour les guerres mondiales, d’Algérie, etc. – sont d’évidence moins guidés par le souci de l’histoire que par le désir opportun de se faire sponsoriser par la notoriété d’un tel sujet. Malheureusement faire de l’histoire revient rarement à faire de la littérature. On peut déplorer que leurs auteurs renoncent, en majorité, à être des enchanteurs, des rossignols, mais qu’ils consentent à être de simples producteurs de contenus. De mon côté, j’aime la littérature pour découvrir des univers, entendre des voix, écouter des rossignols et rencontrer des personnalités d’écriture, non pour lire une littérature castrée, aphone, qui récite et bégaie l’actualité, qui vulgarise l’histoire sur le mode d’un gai savoir.»

Oui, cet essai est puissant car il aspire à ce que la littérature – et, plus généralement, l’écriture–, reste un idéal en ces époques décourageantes où les sujets (faits divers, vies d’artistes glamours, exploits, etc.) prennent le pas sur les univers littéraires.Avec cette logique implacable et terrifiante, le Grand Meaulnes et Nadja n’eussent peut-être pas existé. Il y a de quoi s’inquiéter.

PHILIPPE LACOCHE

 

La passion d’Orphée, Philippe Vilain; 119 p.; 15 €.

Interview

Philippe Vilain a bien voulu répondre à nos questions.

Vous l’affirmez haut et fort: c’est la littérature néolibérale qui prime aujourd’hui. Pourriez-vous donner une définition de celle-ci et nous expliquer comment on en est arrivé là?

 

Aucune littérature n’est indépendante de son contexte économique: la nôtre reflète le triomphe de l’ultralibéralisme qui indifférencie et nivelle l’ensemble de sa production, légitime tous les textes sous l’appellation «littérature», tous les «auteurs» sous la désignation «écrivains». Le marché du roman français ne veut pas se segmenter contrairement au marché anglo-saxon qui, lui, distingue sans ambiguïté, la littérature littéraire (literary fiction), le roman populaire (commercial fiction) et l’Upmarket fiction (mixte entre le littéraire et le commercial). L’indifférenciation globalisante du marché profite inévitablement à la littérature commerciale qui, non satisfaite du succès des ventes, s’approprie le prestige symbolique du littéraire. Segmenter le marché permettrait ainsi d’éliminer la confusion entre les littératures, de favoriser une politique éditoriale respectueuse des écrivains, de réhabiliter l’appellation «écrivain» si dévoyée, mais aussi, au lecteur, de faire des achats responsables.

 

Vous rappelez qu’il est rare de voir un écrivain défendre la littérature contre la marchandisation. Cela est tout à fait juste mais on n’y pense pas assez. Comment expliquez-vous ce fait? Cela ne viendrait-il pas de la pression de certaines maisons d’édition?

 

C’est devenu rare, malheureusement. La littérature n’est plus un enjeu de débat. Peu d’écrivains contemporains s’y essaient, hormis Pierre Jourde, Jean Rouaud et Yannick Haenel qui, dans sa revue Ligne de risque, fustigeait les lois de la marchandisation littéraire. Les écrivains consentent désormais à ces lois. C’est ainsi. Chacun préserve ses petits intérêts. Politisés dans leur citoyenneté, les auteurs n’osent pas l’être en littérature. Par peur des représailles, de ne pas être republiés et de ne pas être médiatisés. Il y a aussi que la littérature représente moins un idéal qu’un calcul d’intérêts. Pour nombre d’auteurs, la littérature est une activité secondaire, un commerce, un divertissement opportun procurant des avantages, comme une reconnaissance non négligeable. Parler ne leur apporterait rien. Et le système de feinte bienveillance fait d’ailleurs en sorte de culpabiliser celui qui parle; ainsi, la moindre critique est négativement perçue, non comme un acte constructif, amoureux. Le silence des auteurs est d’autant plus surprenant que, dans la confidence, ceux-ci, en majorité, se plaignent du système comme du sort confidentiel réservé à leurs romans. Ils ont tort pourtant de ne pas intervenir: inéluctablement, cette omertà finira par les condamner.

Jean Rouaud, photographié ici, en 2017, à la Maison de la culture d’Amiens, à la faveur d’une conférence. (Photo : Philippe Lacoche.)

Vous écrivez que «l’écrivain est un homme dans Dieu». Qu’entendez-vous par-là?

 

Que l’écrivain a perdu sa croyance en un idéal littéraire supérieur, puisque l’écriture ne possède plus de sacralité et n’est plus un enjeu poétique ou esthétique, puisque la littérature, ne suscitant plus de débat, s’envisage dans un rapport profane, pragmatiste, comme un moyen de reconnaissance, un simple instrument de légitimation sociale.

 

Vous le rappelez: aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut écrire. À chaque rentrée littéraire, il s’édite un nombre toujours grandissant de livres. Que pensez-vous de ce phénomène?

 

Qu’il devient plus que nécessaire de développer une éthique de la publication, une politique de bon sens, respectueuse des écrivains, qui ferait publier moins pour publier mieux. Des voix commencent d’ailleurs à s’élever. À la suite du rapport Racine stigmatisant l’hyperproduction de livres, Françoise Nyssen, l’ex-ministre de la Culture, a ainsi incité à réduire la production, et la courageuse Vanessa Springora fustige l’absurdité d’une logique commerciale périmant un roman quelques semaines après sa sortie. Les romans deviennent des productions mort-nées qui, en raison de leur nombre, ne peuvent ni être accompagnées par leurs éditeurs, ni bénéficier d’une médiatisation décente (les pauvres attachées de presse peinent à obtenir des articles pour leurs auteurs), ni être exposés dans des librairies déjà saturées. Écrire un roman pendant deux ou trois ans et apprendre, deux semaines avant sa sortie, en constatant le faible tirage réservé au roman et aux sollicitations qu’il recueille, qu’il n’aura pratiquement aucune visibilité, est profondément décourageant. C’est comme écrire dans le néant.

 

Le système des prix littéraires, en France, est particulier: une rentrée en septembre; une autre en janvier. Et des prix qui obéissent à ce rythme. Dans d’autres pays, les prix littéraires sont décernés tout au long de l’année. Que pensez-vous de ça? Bénéfique ou, au contraire, négatif?

 

Je pense simplement qu’il faudrait revoir tout ce système érodé de légitimation et d’attribution des prix. Et d’imposer là encore une éthique de redistribution de la valeur. La valeur de la littérature est un sujet tabou, personne n’ose en débattre alors même que l’augmentation des prix littéraires ne cesse paradoxalement de la produire. Pour redonner de la crédibilité aux prix, il faudrait rendre leur fonctionnement démocratique, en favorisant des jurys tournants – tous les deux ans par exemple – et en élisant les romans sur des conventions littéraires, non sur des conventions essentiellement marchandes (on sait qu’un texte peu vendeur n’a aucune chance d’obtenir un prix). Il est frappant d’observer la différence de mentalité entre la littérature et le monde du cinéma, entre les écrivains et les acteurs qui, par exemple, se mobilisent, en signant une pétition, pour dénoncer le fonctionnement trop élitiste de l’Académie des César. Imagine-t-on un instant 200 écrivains faire la même chose?

 

Est-il excessif d’affirmer que nous connaissons la grande messe de la littérature marchande?

 

Nul n’ignore que cette grande messe marchande est une spectaculaire comédie, une farce qui ébranle le principe démocratique et éthique même de la littérature. Le système de la littérature est dévoyé dans son principe, car l’égalité n’y est pas équitable (le succès de nombreux romans repose sur la capacité, pour un auteur, à se faire des réseaux et sur la possibilité de s’offrir un agent littéraire) en ce qu’elle crée des injustices et reconnaît trop peu les véritables compétences. «Être littéraire», aujourd’hui, dans la langue de Molière et de Proust, est devenu un boulet: cette littérature littéraire est ainsi qualifiée négativement de «littérature complexe»: il faut traduire «invendable». Espérons juste que cette grande messe ne célèbre pas la cérémonie des adieux de la littérature exigeante.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

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Valère Staraselski: exact et vrai

L’écrivain réédite deux recueils de nouvelles en un livre. Littéraire et profond.

 

Valère Staraselski, écrivain, journaliste. Photographié en mai 2012 au Salon d’Arras. Photo : Philippe Lacoche.

Tenter de dire la vérité: depuis son premier roman, Dans la folie d’une colère très juste, publié en 1990 chez Messidor, puis réédité à L’Harmattan six ans plus tard, Valère Staraselski ne cesse de le faire, de romans en essais (plusieurs livres sur Louis Aragon, dont il est un spécialiste reconnu – Aragon, l’inclassable, L’Harmattan, 1997), de nouvelles (Le Hammam, Scanéditions, 1993) en chroniques (Garder son âme, éditions Bérénice, 2003).

«L’état contemplatif

des personnages, l’univers pastoral

et bucolique y sont décrits avec élégance, panache et poésie.»

«La littérature n’est pas la transcription d’une histoire, la littérature est une tentative sans cesse recommencée de dire la vérité», écrit-il en quatrième de couverture de son présent recueil de nouvelles La Revanche de Michel-Ange, suivi de Vivre intensément repose. Le besoin d’une vérité et d’une exactitude absolues, on le retrouve dans son dernier livre, constitué de nouvelles déjà publiées chez le même éditeur en deux recueils différents, à deux époques différentes (1999 et 2007). Epuisés, ces opus ressortent mais revus et réécrits.

«Le Gant», la première nouvelle, relate la rencontre entre le narrateur, Paul, et une jeune femme, Geneviève Boisgallais, non loin de Chantilly. Dans ce texte, on se croirait chez Nerval mais aussi dans Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Il y a pire comme comparaisons… L’état contemplatif des personnages, l’univers pastoral et bucolique y sont décrits avec élégance, panache et poésie. Dans ce texte, Paul commet une minuscule erreur devant la jeune fille, en confondant le Limousin et l’Auvergne, bévue qui le plonge dans un mal-être indicible, et incompréhensible. Même scénario dans la nouvelle «Les Arènes de Nîmes», où un personnage commet une erreur sur le lieu de la mort de sainte Blandine. «Ces personnages sont comme moi, très attachés à l’exactitude! Surtout dans un monde où tant de fausse monnaie circule. Quand je me trompe, je rougis», confie l’auteur. Alors qu’il se dit non croyant, la religion et ses symboles forts traversent ce recueil délicat et très littéraire. On est en droit de se demander pourquoi. «Dans les années quatre-vingt-dix, l’espérance en un monde nouveau, rendue possible par la révolution bolchévique d’octobre 1917 s’est clôturée avec la fin de l’Union soviétique», explique-t-il. «Et ce sont les religions qui, pour les damnés de la terre, ont très souvent remplacé l’idéal révolutionnaire. Pour moi, qui suis de culture judéo-chrétienne, j’ai retrouvé dans les Evangiles un peu de cet idéal révolutionnaire qui m’anime toujours.» Valère Staraselki aurait-il besoin du doute existentiel pour accéder à cette vérité qui lui est si chère?

Philippe Lacoche

La Revanche de Michel-Ange, suivi de Vivre intensément repose, Valère Staraselski; La passe du vent; 278 p.; 15 €.

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Six héros britanniques et un amour fou

 

La photo des aviateurs britanniques tombés le 9 août 1944, près de La Neuville-en-Beine.

Il y a deux mois, j’ai reçu un SMS de mon tout premier amour, une adorable Ternoise, connue au cours de notre prime adolescence, aimée quelques années plus tard. D’une blondeur éblouissante, yeux azurins, pommettes saillantes, asiatiques, couettes de lolita, K-Way bleu ciel, Clarks, elle était en sixième, allemand première langue; j’étais en cinquième, refusant déjà la langue de Goethe, m’adonnant à celle de Shakespeare, étayant cet apprentissage par le décryptage des paroles des chansons des Stones et de celles des Beatles. Elle pratiquait l’athlétisme, discipline dans laquelle elle excellait; je tatanais comme arrière droit dans l’équipe minime, puis cadette de l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT), club dans lequel, juste avant la deuxième guerre, mon père avait officié au même poste. Elle me fascinait. Il n’y a rien de plus pur, de plus beau, de plus fou, de plus inouï qu’un premier amour d’adolescent. Alain-Fournier et son Grand Meaulnes l’ont parfaitement exprimé avec une poésie infinie. Je la dévorais du regard; elle me regardait à peine. Je me réconfortais en caressant, distrait, les panties orange de Marie-Christine, une petite Ternoise, mignonne et charnue comme une pêche de vigne. Mais mon cœur était ailleurs; il n’était qu’à elle. L’inaccessible. Il me fallut attendre quatre ans pour, qu’enfin, elle s’intéressât à ma personne. Je m’étais mis à jouer de la guitare comme un forcené, écumant les groupes de rock’n’roll, de blues et de boogie de l’Aisne. Un soir d’automne, elle frappa à la porte de la maison familiale. Elle voulait me voir. Je compris le message. Notre histoire d’amour dura deux ans, entrecoupée d’une rupture d’un an. Un amour. Il n’y a pas de mots assez forts pour définir cet état. Nos jeunes cœurs et nos petits corps s’emboîtaient à merveille. Elle me quitta un jour de mai 1975; je me retrouvai exsangue. M’en suis-je un jour remis? Je n’en suis pas certain. Il y a peu, à la faveur d’une dédicace à la librairie «Le Dormeur du Val», à Chauny, je l’ai enfin revue. Je l’ai invitée à prendre un verre dans le café de nos amours anciennes. Même yeux bleus et vifs; mêmes pommettes asiatiques. Même allure de femme libre qu’elle n’est plus car mariée depuis belle lurette. Nous passâmes quelque trente minutes ensemble; j’étais abasourdi. Je fonçais chez mon frère, à La Neuville-en-Beine qui m’offrit le couvert et le gîte. Le lendemain, en repartant vers Amiens, au sortir de La Neuville, je m’arrêtai devant le monument des Sentiers de la Mémoire; il rend hommage à l’équipage de l’Halifax tombé à cet endroit le 9 août 1944, dans le cadre de l’opération Tom 53-Guivry. Deux avions avaient été envoyés en mission de parachutage pour la Résistance. Ils se firent surprendre deux chasseurs allemands alors qu’ils se préparaient à parachuter les armes. L’un des Hallifax fut abattu. Je contemplais les visages de ces six jeunes Britanniques. Temps pluvieux; vent fou. Plaine brune. Émotion devant l’immense courage de ces jeunes gars venus mourir ici pour faire reculer la barbarie nazie. Un nœud de larmes me nouait le cœur. Je me disais que sans eux, sans le courage de milliers d’autres, jamais, peut-être, je n’aurais eu le privilège de connaître cette histoire d’amour si forte, si puissante, au cœur des seventies. Les six aviateurs reposent depuis août 1944 au cimetière de Cugny.

Dimanche 6 octobre 2019.

 

 

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  Les bulles jaunes du 100% pinot noir

                             

 

Nos coupes de Drappier, 100% pinot noir. Le champagne préféré du général de Gaulle.

Quel bonheur de boire une coupe de champagne avec une dame, bien au chaud assis dans un restaurant, alors que dehors le froid sévit! Le restaurant en question: le Robin Room, rue Flatters, à Amiens. C’était Milou qui m’y avait entraîné; elle avait repéré qu’on y servait mon champagne préféré: le Drappier, vin de l’Aube, 100% pinot noir. Un vrai brut. C’était le champagne préféré du général de Gaulle. J’avais un peu mauvaise conscience. Je me vautrais dans un hédonisme éhonté alors que mes camarades les gilets jaunes se caillaient au bord des routes. «C’est mal, Philippe! Très mal!» ne cessais-je de me répéter intérieurement, tout en tentant de tempérer mes remords: je me disais que je les avais beaucoup soutenus sur Facebook et un peu dans la rue. On fait ce que l’on peut dans cette fichue vie. Milou me regardait penser. Plusieurs filles me l’ont déjà dit: «Tu as l’air idiot quand tu penses, Marquis!». Milou ne me le disait pas; le pensait-elle? En revanche, j’ai l’air inspiré quand je rêvasse. Je me mis donc à rêvasser. Tout en avalant une gorgée de Drappier, une image surgit dans ma mémoire de poisson rouge. Novembre 1970; je me trouvais dans le préfabriqué du collège Joliot-Curie de Tergnier où ma classe, la 3e D à la mixité brisée tellement, en 4e, nous avions enquiquiné les filles, avait trouvé refuge. Odeur du fuel du poêle. À côté de moi, Eudeline (pas Patrick mais un Ternois, fils de cheminot – nous l’étions tous – qui s’adonnait à la colombophilie); devant moi: Gilles Gaudefroy (RIP), dit Fabert avec sa blouse de Nylon bleu, et Eddy Lartigot, avec ses lunettes à grosses montures comme celles d’Henri Calet. Au loin, près du poêle, la voix de Serge Boulard, notre excellent professeur de français qui nous fit, cette année-là, découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier et Le Mur, de Jean-Paul Sartre. Il y avait dans l’air comme un long silence grave; une atmosphère de pesanteur. À travers les fenêtres, on aperçoit l’air gris de novembre; cette couleur caractéristique des villes ouvrières de l’Aisne, cette couleur de presque deuil des automnes d’antan; ceux qui ont connu les envahisseurs barbares à trois reprises, les destructions totales, les bombes, les déportations, la Résistance fer et toutes les résistances. Résistance. Ce mot résonnait très fort dans nos grosses têtes de jeunes Ternois. Le général, le grand Charles, comme nous le surnommions affectueusement, copiant en cela nos pères et nos oncles, venait de décéder à Colombey-les-Deux-Eglises, à deux pas d’Urville, commune où est fabriqué le Drappier. Serge Boulard avait acheté L’Humanité, Le Monde et L’Aurore pour voir comment la mort du grand homme avait été annoncée. Milou me regardait. J’étais à Tergnier en 1970. Les fines bulles du Drappier me rafraîchissaient la mémoire.

Dimanche 16 décembre 2018.

 

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                    Quand Albin se souvient ou le retour à la Maison

Nous étions dans la salle du bar de la Maison de la culture d’Amiens (MCA), bien installés sur les confortables fauteuils en cuir. Le magnétophone tournait. Les questions allaient bon train. Albin de la Simone y répondait avec calme, gentillesse, bienveillance, à l’image de sa personnalité. Parfois, il s’enflammait, dans le bon sens du terme, sous le coup d’un souvenir, d’une émotion. Ses yeux de jais s’animaient, comme des nuits piquetées d’éclats de lumière. Ces petits vaisseaux eussent pu revenir de la nuit des temps. Non. Juste les souvenirs d’un quadragénaire, ému de se retrouver en ce lieu de culture qui avait tant compté pour lui. Il y a d’abord l’ombre d’un père défunt et regretté, Christian de la Simone, agitateur culturel, fou de musiques et de jazz, clarinettiste impétueux, qui nous a quittés il y a quelques années. Christian, au cours des seventies, fut gérant du restaurant de la Maison de la culture. Albin se retourne, désigne l’actuel bar d’un geste à la fois doux et subreptice comme s’il eût balayé le clavier de son piano à la fin d’un boogie fougueux de Fats Domino. Il regarde. Léger silence. Il se souvient de l’odeur de l’entrecôte grillée «qu’on mangeait avec des frites». Il se souvient de tout, des tables, des chaises. Ces chaises en paille peintes de couleurs vives et différentes, jaunes, rouges, vertes. Des teintes qui eussent pu faire penser au psychédélisme, aux longs développements musicaux du Grateful Dead, aux solos lancinants de Jorma Kaukaunen, l’atlier guitariste de Jefferson Airplane, puis de Hot Tuna, ou à l’intriguante adapation cinématographique du Grand Meaulnes par l’inoubliable et pourtant oublié Jean-Gabriel Albicocco, mort dans la misère près de Rio de Janeiro. L’époque, hallucinée, était illuminée par un artiste qui n’ergotait pas sur l’emploi des couleurs : Lucy in the Sky with Diamonds. Il se souvient aussi du similicuir qui recouvrait certaines portes du lieu. C’est amusant de découvrir ce que peuvent absorber les pupilles-buvards et l’âme-éponge d’un enfant. Il se souvient de l’année 1994 quand, pour éviter le service militaire, il servit comme objecteur de conscience chez Label bleu, la si jazzy marque dont le siège se trouvait à la MCA. «Et ce soir, je vais chanter dans le grand théâtre. C’est vachement émouvant!»Et quand je lui demande ce que ça lui a fait d’avoir été élevé au grade de Chevalier des arts et lettres, il répond tout de go : «J’ai tout de suite pensé à mon père.» Je le regardais et pensais que c’était fou l’empreinte que pouvait laisser un père (qu’il fût agitateur culturel connu ou cheminot ternois anonyme) sur son fils. Elle est belle cette empreinte, douce et marquante comme des pas dans la neige. On voudrait geler le temps pour que jamais ces pas, ces grands pas du papa, suivis des petits pas du petit, jamais ne s’effacent.

Dimanche 11 février 2018.

Albin de la Simone à la Maison de la culture d’Amiens.
Albin de la Simone au cours de l’interview.
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 Patrick Modiano et moi, Philippe Laroche

Patrick Modiano et moi : une longue histoire. La première fois, ce fut au cours d’une nuit de 1982, je crois. Oui, je crois seulement, je ne suis plus sûr. Plus sûr de rien. Cette nuit donc, je me mis à dévorer Villa triste, court roman d’un écrivain qui, jusque-là, m’était totalement inconnu. Lui, le grand Modiano. Un choc. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. La même impression que lorsqu’à l’âge de 7 ans, à la faveur d’une opération de l’appendicite réalisée à l’hôpital de Chauny (Aisne), où sept ans plus tôt, j’avais vu le jour, Ginette, une copine de ma mère, m’avait fait cadeau de Tintin au Tibet pour me faire oublier mon lit de souffrance. Cette fois, au même endroit, grâce à Hergé, naissait en moi le plaisir de lecture. Sept ou huit plus tard, autre coup de foudre: Serge Boulard, notre professeur de français, en classe de troisième, au collège de Tergnier, nous avait fait découvrir Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Magique. Lire ce roman à 15 ans, c’est comme se faire un shoot de romantisme en plein cœur.

Patrick Modiano. Photo : Francesca Mantovani. Gallimard.

Décalaminer son âme d’adolescent. J’étais Augustin Meaulnes. Et j’avais bien l’intention de le faire savoir à l’adorable petite blonde à couettes, à K-Way vert et à Clarks que je convoitais depuis la classe de sixième et dont j’étais éperdument amoureux.

Je repensais à tout cela, il y a quelques jours, alors que je venais de terminer Souvenirs dormants (éd. Gallimard, 112 p., 14,50 €) et Nos débuts dans la vie (éd. Gallimard, 96 p., 12 €), les deux derniers opus de Modiano. Je me revoyais aussi proposer à Christian Lebrun, rédacteur en chef de Best, d’interviewer le créateur de La Ronde de nuit, car je venais de me rendre compte qu’il avait travaillé pour une maison de disque, qu’il avait été aussi parolier (avec l’excellent Hugues de Courson; les paroles de «Étonnez-moi Benoît», chantées par Françoise Hardy, sont de lui), et, surtout, qu’il avait fréquenté assidûment le Golf Drouot dans les années 1960. Je me fendis qu’une longue et belle lettre sur une feuille à en-tête «Best, revue de rock, 23, rue d’Antin, Paris 2 e», dans laquelle je lui disais toute mon admiration et mon intention de le rencontrer afin de rédiger un article. Il ne me répondit jamais. Quelque dix ans plus tard, le seul roman qu’il me dédicaça en service de presse, il me nommait Philippe Laroche, comme l’assassin présumé du petit Grégory. Il y a cinq ans, environ, je le croisai du côté de la rue Bonaparte. Je le hélai: «Bonjour Patrick Modiano!». Mais perché très haut dans ses pensées, il ne répondit pas, pressa le pas. Et je vis sa longue silhouette qui s’éteignait tout au fond de la rue dans la grisaille parisienne. Mon regretté ami, le romancier et grand Résistant Jacques-Francis Rolland, me parlait souvent de lui. Il l’avait connu jeune. Il me racontait comment il venait visiter sa mère, comédienne, alors amie très proche de Jean Cau. Jean Cau qui, traverse l’œuvre de Modiano sous divers noms. Patrick, à cette époque, était, me disait-il, très désargenté. Mais ceci est une autre histoire…

Dimanche 19 novembre 2017.

 

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Ces livres et ces trains qui me font du bien

 Tu sais, lectrice, amour, poulette, lolita, dame mûre, il n’y a pas que toi qui me fasses du bien. Ça va être dur à encaisser mais il n’y a pas que toi dans ma vie; il y a aussi les livres. Alors que mon train quittait Paris-Nord et qu’il glissait dans l’air hiémal saturé par l’humidité et par l’électricité bleutée des caténaires énervées, je me demandais ce qui faisait que j’aimais tant les trains, les voies, les gares, les ambiances ferroviaires, et les livres. Les trains, je crois comprendre: mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à plusieurs reprises, caporal (car il savait lire et écrire) comme Cendrars, contrôleur dans les Chemins de fer du Cambrésis (grâce à son métier, il s’arrêta, un jour, dans l’estaminet de Bazuel, près de Catillon, son lieu de naissance et près des voies, fit la connaissance de celle qui, une soixantaine d’années plus tard, deviendrait ma grand-mère), puis employé à la SNCF dès1936 où il fera toute sa carrière en gare de Tergnier (Aisne). Mon père, lui, réalisera toute sa carrière au bureau de l’arrondissement, près du cimetière où repose aujourd’hui mon grand-père, où mon père reposera et où j’espère aussi finir mes vieux jours auprès de mes copains, fils de cheminots, comme moi. La boucle est bouclée, lectrice ma dame mûre, ma lolita, ma fée, mon, opium. Venons-en aux livres. Ils n’égaient pas seulement ma vie; ils me l’ont parfois sauvée. Ils furent mes défibrillateurs quand mon cœur, broyé par une lolita, une dame, une fille, ne voulait plus repartir. Ce fut Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, quand Régine avec ses couettes, son K-Way, ses Clarks et sa mère communiste responsable de la cellule locale, refusait de sortir avec moi en quatrième. Ce fut L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars quand elle me quitta par un ignoble mois de mai de1974 après m’avoir accordé six mois d’une vive passion. Ce fut J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller, quand un matin brumeux, en panne de Lexomil, il me prit l’idée de sauter sur le ballast, alors que le Paris-Tours avait pour mission de me conduire vers l’école de journalisme. Ces livres, je les lisais toujours dans le train. La boucle est bouclée, lectrice. Attachez vos ceintures! Attention au départ!

Dimanche 5 février 2012.