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Les Dessous chics Littérature

Un prof parisien dans le Vimeu profond

    Premier roman d’Alexis Anne-Braun. Il s’inspire de son expérience de prof de philo au lycée de Friville. Un texte remarquable à la fois agaçant, poétique, sincère et émouvant.

Portrait très rock’n’roll (et très Kinks, on croirait Ray Davies, jeune) du romancier Alexis Anne-Braun par le photographe tout aussi rock’n’roll : Richard Dumas.
Alexis Anne-Braun porte d’abord un regard condescendant et agaçant sur le Vimeu et ses élèves, puis un regard plein de tendresse sur ce pays maritime de Picardie où il a été parachuté.
Alexis Anne-Braun sur une des falaises de la façade maritime picarde.

Le premier roman d’Alexis Anne-Braun est, au début, terriblement agaçant; puis, au fil des pages, terriblement émouvant, réussi et poignant. Agaçant, oui. Le narrateur, Victor, l’ancien brillant doctorant en philosophie à la Sorbonne, se retrouve bombardé au lycée polyvalent de Friville-Escarbotin. Lui, l’ex- provincial de l’Est de la France, qui a tout fait pour quitter cette dernière région pour devenir un Parisien pur jus, n’en revient pas d’avoir été parachuté dans cet Ouest de la France, maritime et rural; un retour qui, pour lui, ressemble fort à un retour à la case départ. Alors, il s’étonne, s’insurge, se révolte, peste, et finit par mépriser. De ce mépris, il en a heureusement conscience. Il tente de lutter contre: «Ne sois pas un connard de Parisien. Tu ne les vaux pas», se répète-t-il. Et quand il dit qu’aujourd’hui, les gens continuent à mourir en campagne à cause du chômage, de l’alcool, de la solitude, des accidents de la route, et qu’il constate que «le plus cruel, c’est que l’ennemi sur ce front de la province, c’est souvent nous-même», on a très fort envie de lui dire qu’il fait fausse route et de lui rappeler que l’ennemi, à Friville-Escarbotin, au Tréport, à Eu, partout en Picardie, partout en France, et partout dans cette indéfendable Europe des marchés, l’ennemi ce n’est pas nous-même, c’est bien cette saloperie de capitalisme et son cousin délétère: l’ultralibéralisme débridé.

«Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves.»

Victor se heurte donc à la méchanceté crasse de certains de ses élèves qui n’ont rien à faire de Spinoza, de Kant et de Kierkegaard; ils préfèrent fumer des joints sous la tribune du stade de football et aller danser au France, la boîte du samedi soir, à Pendé. Les zones d’activités et leurs ronds-points écœurants le dégoûtent. On est en droit de le comprendre, Victor: elles sont immondes ces zones; elles donneraient la nausée à n’importe quel Roquentin qu’il vînt du Havre, de Laon, de Paris, ou de la Sorbonne. Il faut tout de même se souvenir qu’il y a peu, ces foutus ronds-points, ont servi de nids d’espoir à ce beau mouvement de saine révolte, pleine de panache, de ras-le-bol et d’antimacronisme qu’étaient les Gilets jaunes. Du côté de Friville, il est certain que nombreux furent les mères et les pères des élèves de Victor qui devaient en être, de ces Gilets jaunes; ces Gilets jaunes que les chroniqueurs bobos, socio- démocrates, et donneurs de leçons de France Inter brocardaient à l’antenne en les soupçonnant de voter Rassemblement national, eux qui ne demandaient qu’à voter pour le Parti communiste (ou l’extrême gauche), si la fausse gauche libérale n’avait pas tout fait pour torpiller ce grand parti qui, en compagnie de de Gaulle, au sortir de la deuxième guerre mondiale, fonda nos acquis sociaux que Macron et ses affidés sont en train de détruire avec un cynisme tout autant écœurant.

Victor se heurte aussi à la méchanceté des filles, dont Lydie, une petite peste qui se croit tout permis et qu’il a le malheur d’éconduire de la classe après qu’elle l’eut salement insulté. Heureusement, Victor reçoit la visite de Georges, son grand amour. Celui-ci tente de le réconforter dans ce milieu hostile. Les semaines passent, puis les mois’; Victor finit par s’habituer. Il continue d’observer, mais son regard devient plus tendre, plus compatissant, plus amusé. C’est à partir de ce moment-là, que Victor ne devient plus agaçant, mais émouvant. Il nous ferait presque penser au héros de ce roman magnifique de Pascal Lainé, L’Irrévolution, qui, lui aussi, était professeur de philo mais au lycée technique de Saint-Quentin, au sortir de Mai 1968. À croire que notre chère Picardie inspire les intellectuels parisiens, de surcroît écrivains remarquables. Car, redisons-le, ce roman est bon car il est absolument sincère, écrit avec sensibilité et poésie (magnifiques descriptions de la côte picarde, l’automne et l’hiver). Ce premier roman révèle donc un romancier. Un grand romancier. On ne peut que s’en réjouir avec l’espoir que cette petite peste de Lydie ne le lira pas. PHILIPPE LACOCHE

Ce qu’il aurait fallu dire, Alexis Anne-Braun, Fayard, 250 p. ; 18 €.

 

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Videla la muerte!

    Frédéric Couderc s’inspire des «vols de la mort» perpétrés en Argentine au cours de la dictature des années 1970. Un thriller historique palpitant.

Ancien grand

L’écrivain Frédéric Couderc photographié il y a quelques années au Salon du Livre de Creil; il y reviendra les 17 et  18 novembre. Photo : Philippe Lacoche.

reporter, Frédéric Couderc (qui signera ses livres sur le 32e Salon du livre de Creil les samedi 17 et dimanche 28 novembre; il sera interviewé au cours d’une table ronde le dimanche) est aussi et surtout un talentueux écrivain. Un vrai raconteur d’histoires. En cela, il n’hésite pas à utiliser les outils fort utiles de sa précédente profession. Ses livres sont tissés d’informations, parfois de révélations qui endossent, bien sûr, les atours de la fiction mais qui, parallèlement, sondent les reins d’une réalité palpable et de l’Histoire. C’était notamment le cas dans Le jour se lève et ce n’est pas le tien (éd. Héloïse d’Ormesson, 2016, Livre de Poche, 2017) dans lequel il évoquait avec pertinence le Cuba des années 1960. Cette fois, avec Aucune pierre ne brise la nuit, c’est l’Argentine de la dictature de l’horrible Videla qui l’inspire. En particulier, les «vols de la mort». De quoi s’agit-il? Lors de la dictature (qui dura de 1976 à 1983), des milliers d’opposants furent balancés dans l’Océan Atlantique depuis des avions de la junte. Les militaires faisaient croire aux prisonniers qu’ils étaient déplacés pour raisons sanitaires dans une autre prison; ils procédaient ensuite, sur eux, à des injections, pour, disaient-ils, leur éviter les épidémies (en fait, les opposants étaient sédatisés). Puis, on les jetait vivants dans la mer et ce à haute altitude. Cette technique d’élimination était également utilisée par Pinochet, au Chili, dans le cadre de l’opération Calle Conferencia, ce à l’aide des hélicoptères Puma. Dès 1976, des corps démantibulés, déchiquetés, furent retrouvés sur les côtes de l’Uruguay. Un an plus tard, ce fut sur celles de l’Argentine.

Pourritures de nazis

Le roman de Frédéric Couderc débute en 1998. Dans un musée du Havre, Ariane, femme d’un diplomate français (qui officia notamment à Buenos Aires) et Gabriel (un Argentin qui vit en Normandie depuis vingt ans et qui a quitté son pays à cause de la dictature) se croisent face à un tableau figuratif argentin. Coup de foudre. Des souvenirs remontent. Ariane pense à sa fille Clara qu’elle a adoptée en Argentine grâce à son mari. Des enquêtes sur les disparus des vols de la mort font ressurgir des secrets. Clara serait-elle la fille d’une de ces disparues qui aurait accouché en prison? Son mari, le savait-il? Ariane avance dans son enquête, épaulée par Gabriel qui, lui aussi, enquête sur la disparition de son premier amour, victime des sinistres vols de la mort. Ce roman prend souvent les allures d’un thriller haletant dans lequel apparaissent les fantômes des tortionnaires de la guerre d’Algérie, de l’OAS, de Maurice Papon, et les anciens nazis, pourritures blondes devenues grisonnantes qui continuaient de faire bronzer leurs vieux corps putrides en Amérique du Sud.

Parfois, le nombre important de personnages incitera le lecteur à beaucoup de concentration; il n’empêche que cet ouvrage captive et informe sur une période de l’histoire de l’Argentine encore trop méconnue. Une réussite. PHILIPPE LACOCHE

Aucune pierre ne brise la nuit, Frédéric Couderc; éd. Héloïse d’Ormesson; 319 p.; 19 €. Frédéric Couderc sera au Salon du livre de Creil les 17 et 18 novembre.

 

 

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Les Dessous chics Littérature

Attention, ça va sauter!

    Jérôme Leroy propose une fable sur les attentats terroristes et sur les dérives de notre société.

Jérôme

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité en 2014.
Jérôme Leroy au Salon du livre d’Arras, en 2015.

Leroy poursuit son voyage romanesque dans une France minée par des conflits de toutes natures. Ses livres sont un remède à consommer sans modération», écrivait, il y a peu, notre confrère le journal Marianne. On est en droit de ne pas lui donner tort. En quatrième de couverture, son éditeur La Manufacture de livres, «éditeur indépendant (…) héritier du roman noir et du roman social», qualifie Jérôme Leroy de «subtil observateur des dérives politiques et identitaires de notre société». Une fois encore, on ne peut mieux dire. En témoignent ses récents ouvrages Le Bloc (Série noire, 2011, qui a inspiré à Lucas Belvaux le remarquable film Chez nous), L’Ange gardien (Série noire, 2014), Jugan (La Table ronde, 2015), ou Un peu tard dans la saison (La Table ronde, 2017), qui, à chaque fois, cernaient ces thèmes avec une talentueuse et précise obsession.

Compagnon de route

Dire que Leroy dénonce est un euphémisme. Mais dire qu’il pratique une littérature militante relèverait de l’erreur. Bien qu’il se définisse comme un «compagnon de route d’un communisme sans dogme, anar des chemins buissonniers», il se contente de constater avec son œil de faucon du Nord. Jamais, il ne moralise, incite à penser de telle façon ou se fait prosélyte. Il constate oui, durcit un trait, appuie là où ça fait mal. D’autres très grands (Blaise Cendrars et l’atrocité de la guerre dans La Main coupée; Patrick Modiano et l’antisémitisme de la barbarie nazie dans Dora Bruder) l’ont fait avant lui, c’est vrai. Il y a pire comme comparaisons. C’est dire l’importance et l’épaisseur de son œuvre. Ici, il ancre son histoire dans «une grande ville de l’Ouest» qui vient de passer entre les mains du Front national, ou du Bloc si l’on suit son univers fictionnel. On sent dans l’air comme une tension. Un flic est tué par erreur. Des terroristes sont sur le point de tout faire sauter, en particulier un lycée en reconstruction. Il n’y a pas là que des fanatiques barbus; il y a aussi la petite Gauloise, une très jeune fille en mal de reconnaissance, fraîchement convertie, qui se voit conférer un pouvoir immense dans le drame qui se trame. Saura-t-elle se montrer à la hauteur?

Lorsqu’on lui demande quel fut le déclencheur de son inspiration, Leroy répond: «C’est à la fois diffus et précis. Pas d’événement précis en tout cas. Je ne juge pas sur le fond. Mais on sait que chaque attentat a renforcé les législations antiterroristes, et que la société se retrouve en état de siège.» Et de se souvenir, tout de même, d’une rencontre qu’il a faite dans un lycée du côté du Havre; il reconnaît aussi que le Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs (PPMS) recèle quelque chose de «dérisoire» face à la brutalité du danger réel. L’origine de ce roman? Certainement. Ce court opus, en tout cas, est réussi. Stylistiquement, il intrigue, puis séduit, avec la répétition de ces prénoms et noms sujets, sorte «de scansion qui donne au texte un côté rapport à la fois froid et sarcastique». Une fois encore, Jérôme Leroy a frappé fort et utile. On lui en sait gré.

PHILIPPE LACOCHE

La petite Gauloise, Jérôme Leroy; La manufacture de livres. 144 p.; 11,90 €.

 

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Les albums à ne pas rater livre illustré

Docks en stock, le visage exhumé de Jules Durand

Les docks assassinés, l’affaire Jules Durand, Roger Martin (texte), Mako (dessin). Editions de l’Atelier, 176 pages, 16 euros.

En ce 1er mai, devenu la date anniversaire de la fête des travailleurs (et pas “du travail”, sauf retour au pouvoir d’un émule du Maréchal Pétain), petit clin d’oeil à un ouvrage illustré paru dernièrement: Les Docks assassinés.

Le 1er mai est devenu “journée de lutte à travers le monde” en 1889, sur décision du congrès de la la Première internationale, en hommage à la manifestation des syndicats américains, le  samedi 1er mai 1886, à Chicago, qui avait été durement réprimée.
C’est aussi d’une forme de répression syndicale que traite l’ouvrage de Roger Martin et Mako, celle d’un syndicaliste du port du Havre, Jules Durand, injustement accusé du meurtre d’un contremaître “jaune”, en 1910, en plein mouvement de grève des charbonniers, afin de casser le mouvement social. Condamné à mort, Durand verra sa peine réduite – suite à un mouvement de solidarité national, dans la rue et à l’Assemblée, voire même au-delà des frontières françaises. mais il aura sombré dans la folie pendant son emprisonnement…

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Littérature Non classé

Normandie: impressionnant patrimoine littéraire chez les impressionnistes

Photo prise depuis le bac qui quitte le charmant village d'artistes La Bouille, sur la Seine.

A deux pas de la Picardie, découvrons ce circuit des écrivains entre Le Havre et Rouen. Musées, maisons de romanciers, bancs pour rêver… grâce aux mots : oublier ses maux.

Dire que la Normandie sait mettre en valeur son patrimoine littéraire est un euphémisme. Il faut dire qu’elle est bien dotée. (Pensez que notre chère Picardie, très bien dotée également avec ses La Fontaine, Racine, Claudel, Richepin, Dumas, Verne, Dorgelès, Laclos, etc., n’a jamais apposé une plaque sur la maison de naissance d’un des plus grands stylistes français, Roger Vailland, maison qui existe toujours à Acy-en-Multien, dans l’Oise; la Champagne n’est pas en reste avec notre cher écrivain communiste et libertin – ceci expliquerait-il cela? – puisque aucune plaque de mentionne que le cher Vailland a passé son enfance et son adolescence dans une jolie maison bourgeoise de l’avenue de Laon, à Reims.) Avec, dans le désordre et non sans une certaine subjectivité, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Jules Barbey d’Aurevilly, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Jules Michelet, Benoît Duteurtre, etc., la Normandie en impose. Talent par essence, mais aussi talent par l’existence d’une communication exemplaire, efficace, légère et dynamique.

En témoigne l’opération médiatique, menée d’une main de maître par Éric Talbot, attaché de presse de Saint Maritime tourisme, et sobrement – mais joliment intitulée, clin d’oeil aux impressionnistes, of course! – La Normandie impressionnante, promenade littéraire en Seine-maritime. Celle-ci s’est déroulée dans la belle lumière claire et fade de début septembre. Il s’agissait de faire découvrir au pas de course – en deux jours – l’essentiel du patrimoine littéraire situé du Havre à Rouen, à une théorie de journalistes de la presse nationale et régionale. Pour les Picards, ce riche patrimoine littéraire est tout à fait accessible; il faut donc en profiter.

Exemple, au Havre, la promenade à la faveur des «bancs littéraires» (voir notre article ci-dessous). Bel outil, la bibliothèque Oscar-Neimeyer (exilé en Europe au milieu des années 1960, le célèbre architecte brésilien construisit notamment le siège du Parti communiste français, l’ancien siège du journal L’Humanité – un homme de goût! – et la Maison de la culture du Havre), un nouveau lieu confortable et spacieux a pris la place dans le petit Volcan, au cœur de l’espace Niemeyer.

Visite incontournable, celle du Musée Victor-Hugo, à Villequier. On entre dans une ancienne maison d’un armateur «dont la descendance a permis par onze donations de remeubler à l’identique lorsqu’elle fut transformée en 1957», comme le souligne Françoise Marchand, conférencière du lieu. Le musée conserve les souvenirs des séjours des deux familles Hugo-Vacquerie «unies par le mariage, puis la noyade tragique du couple Léopoldine Hugo-Charle Vacquerie». Il ne faut non plus se priver de visiter l’exposition Portrait de la France en vacances, à l’abbaye de Jumièges (jusqu’au 13 novembre prochain). Établie en collaboration avec l’agence Magnum Photos, elle présente une sélection d’oeuvres magistrales extraites de séries de quatre photographes (dont Henri Cartier-Bresson). Thème: l’évolution de 80 années d’arts de la représentation des vacances. À Rouen, Flaubert n’est, bien sûr, pas oublié avec l’hôtel littéraire Gustave-Flaubert dédié à l’immense romancier né dans cette ville où il a passé une bonne partie de sa vie.

 

Il ne faut se priver de visiter l’exposition « Portrait de la France en vacances », à l’abbaye de Jumièges

 

On n’oubliera pas de visiter le musée Pierre-Corneille, à Petite-Couronne, installé dans la maison que le dramaturge hérita de son père. Mobilier d’époque, peintures, éditions rares… un vrai bonheur! Le plaisir de l’esprit et des yeux, on le trouve encore en découvrant l’adorable ville de la Bouille, village d’artistes, que l’on visita sous la délicieuse et charmante présence d’Agnès Thomas-Maleville, descendante d’Hector Malot. Connu pour son bac qui assure la navette entre les deux rives de la Seine, c’est dans ce village que naquit Malot et que vint peindre Alfred Sisley. À Rouen toujours, faisons une halte au Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, dans la demeure du XVIIIe siècle, où se trouve la chambre natale de Flaubert dans le logement de fonction de son père, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Étonnante et adorable Normandie littéraire!…

PHILIPPE LACOCHE

 

Les bustes de Beauvoir et de Sartre

Si littéraire Normandie! Quand on sort de la jolie gare de Rouen, impossible de ne pas passer devant le Métropole café. Un établissement à l’ancienne, tant dans le mobilier que dans l’atmosphère. On pourrait y croiser Emmanuel Bove, Henri Calet ou Pierre Mac Orlan. C’est à cet endroit que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous quand ils enseignaient en Normandie (lui au Havre, où, dit-on, il écrivit La Nausée; elle à Rouen). L’anecdote eût pu rester au stade de la légende, voire – horreur! – de la rumeur. Non: le Normand a de la mémoire littéraire. En témoignent une plaque explicative et les bustes de deux écrivains essentiels (désolé, Jean-Paul: on sait bien que l’Existence précède l’Essence!). Ph.L.

Le Métropole café, 111, rue Jeanne-d’Arc. Tel. 02 35 71 58 56.

 

Des bancs et des contacts

Une promenade littéraire au Havre ne peut se faire qu’avec le parcours des vingt bancs littéraires (notre photo) disposés à des endroits stratégiques de la ville. On peut ainsi découvrir des extraits des livres de grands auteurs (Balzac, Zola, Sartre, Duteurtre, Quignard, etc.) dans lesquels ils décrivent la ville portuaire ou même le lieu précis où vous vous trouvez. L’idée est succulente, inventive, géniale! (www.promenadelittéraire-lehavre.fr).

Autres contacts: Musée Victor-Hugo, 76490 Villequier, 02 35 56 78 31, www.museevictorhugo.fr. Abbaye de Jumièges, 24, rue Guillaume le Conquérant, 76480 Jumièges, 02 35 37 24 02. Best Western Gustave-Flaubert, 33, rue du Vieux-Palais, 76000 Rouen, 02 35 71 00 88, Hotelgustaveflaubert.com; Musée Pierre Corneille, 502, rue Pierre-Corneille, 76650 Petit-Couronne, 02 35 68 13 89, museepierrecorneille.fr

 

 

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Histoires de prétoire

Le havre pas Le Havre

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C’est pourtant le même architecte… (tetedelart1855 sous CC)

Julien a 28 ans et cinq mentions au casier judiciaire. Ce n’est pas glorieux mais on a vu pire. Tout sage, il a bien l’air «soulagé», ce sentiment qu’il dit avoir éprouvé quand les policiers d’Amiens l’ont interpellé après cinq ans de cavale, le 16 mars dernier.

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Copines et copains

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.
Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »

 

 

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Dessous chics

Bons moments au Gaumont

Il est jeune, cultivé, littéraire, cinéphile, passionné et dynamique. Alban Rastelli, 42 ans, est le nouveau directeur du cinéma Le Gaumont. J’ai déjeuné avec lui, l’autre jour, tout près de son lieu de travail, au restaurant Le 7e art. Je l’ai un peu questionné sur sa vie, sur sa carrière. Il m’a raconté. Né à Epernay, dans la Marne, famille corse originaire de Corte, il étudie le droit, obtient un Deug (le Deug existait encore; j’aimais le Deug, les francs, les frontières, les douaniers, les fromages au lait cru, les filles avec couettes, des panties et des Clarks, les Solex; je ne suis pas un être raisonnable ni un parangon des avant-gardes), mais n’a, au fond qu’une passion dans la vie: le cinéma. Il fait partie d’un ciné club art et essai, s’adonne à un contrat en alternance de projectionniste, œuvre pour une société de diffusion indépendante, travaille à Montargis, Le Havre et Reims, puis entre au groupe Gaumont, à Dijon, comme directeur adjoint. En 2007, il est nommé directeur du Pathé-Liévin, dans le Pas-de-Calais, puis de celui de Dammarie-les-Lys, en Seine et Marne, puis du Docks Vauban, au Havre, avant de diriger le Gaumont d’Amiens, depuis septembre dernier. Ses projets? L’extension imminente du lieu avec la création de trois salles supplémentaires (15 salles au lieu de 12).Car le Gaumont d’Amiens se porte bien grâce à une programmation diversifiée (25 à 30 films et 500 séances par semaine) et une ouverture culturelle tout à fait sympathique, avec notamment la diffusion, en live, des opéras du Metropolitan de New York, des animations diverses et des projets plus pointus comme la première projection publique du Minotaure, d’après Jean Cocteau, un film de danse en 3D présenté par la compagnie Arts’Fusion, du Havre, le 23 janvier, sur invitation. Au Gaumont, je m’y suis encore rendu, avec ma Lys, à deux reprises pour La Tempête, un opéra en trois actes de Thomas Adès et Meredith Oakes, et pour L’Air de rien, une comédie mélancolique, subtile, très française et délicate autour de l’admirable Michel Delpech, endetté jusqu’au cou mais aidé par l’huissier qui le poursuit (le génial Grégory Montel), fan de l’idole. Plongée dans la France régionale (ici le Limousin).

Alban Rastelli, directeur du cinéma Le Gaumont, à Amiens. Novembre 2012.

Beaucoup d’humour et de tendresse. Doux et lent comme la caresse d’une Ternoise des seventies.

Dimanche 18 novembre 2012.

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Alain Kokor entre la mer et le merveilleux

Après son très beau Supplément d’âme, en juin, Alain Kokor sort en cet automne – avec cette fois Loïc Dauvillier au scénario – Mon copain secret, un album jeunesse tendre et drôle, édité par les éditions de la Gouttière d’Amiens, il dédicace en ce moment dans la Somme. Rencontre, ce jeudi 22 novembre dans les locaux d’On a marché sur la bulle. Avec une surprise à la fin de l’entretien…

Alain Kokor, dessinateur de l'album "Mon copain secret", co-réalisé avec Loïc Dauvillier. hier à Amiens.