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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Rock Spectacle

Le rêve de l’enfant Tassart

Ce week-end, au château de Tilloloy, le festival Rétro C Trop reçoit notamment Stray Cats et Midnight Oil.

Les Négresses vertes.
Les Innocents.

    Un lieu magique et si français; un petit garçon émerveillé; une certaine idée du rock’n’roll. Tel pourrait être le pitch – ou les mots-clés – de cette magnifique aventure qu’est le festival Rétro C Trop. Le petit garçon se nomme Philippe Tassart, aujourd’hui bouillonnant patron de la société de production Ginger. Enfant du pays, de ce Santerre presque isarien, il a à peine dix ans quand il passe et rêve devant le château de Tilloloy où la Belle au Bois dormant eût pu y rencontrer son prince. Sait-il que, faute de Belle, sont passées ici des célébrités (notamment Louis XIV, Jean Marais et son mentor Jean Cocteau) car la famille d’Hinnisdäl sait recevoir? Sait-il aussi qu’ici, en 1915, l’immense écrivain et poète Blaise Cendrars combattit avec sa bande de légionnaires et mena la vie dure à nos bons amis d’Outre-Rhin? (Il raconte cette épopée dans son récit devenu culte: La Main coupée; éd. Folio.) Le petit Philippe se dit qu’un jour il fera quelque chose de grand dans le parc de cet édifice. Cela se réalisa le 25 juin 2016, avec la première édition du festival Rétro C Trop. Un titre qui d’emblée, annonce la couleur: l’événement, éminent clin d’oeil aux si rolling stoniens Téléphone, sera rock ou ne sera pas. Et notre Tassart national y ajoutera un brin de nostalgie, de sa propre nostalgie, invitant des groupes qui encore, adolescent, l’avaient fait rêver du temps où il faisait le DJ dans la boîte de Gury (Oise), aux côtés du regretté Jeannot. Ainsi, il programmera en particulier ZZ Top, Thiéfaine, Jethro Tull, Scorpions, les Stranglers, les Beach Boys, Pretenders, Trust, Sting, etc.; rien que des pointures!

«Éventré par une grenade boche.»

Les Zombies.
Popa Chubby.

Cette année encore, pour la quatrième édition de l’événement, il balance du lourd. Le samedi, les Stray Cats (la bande de Brian Setzer est, dit-on, plus en forme que jamais!), Midnight Oil (le clan de l’Australien Peter Garret, écolo, pacifiste et antinucléaire, n’a plus rien à prouver, si ce n’est nous donner le meilleur de lui-même), les vieux et délicieux Zombies, créateur du tube mondial «She’s Not There»), les Négresses vertes (fleuron de la scène alternative française des eighties), sans oublier les sublimes et rockabilly Nordistes The Spunyboys, et les doux, folk et précis The Shiels, ex-Sons of The Desert. Le dimanche, du lourd, toujours: Tears for Fears, UB 40 featuring Ali Campbell & Astro, The Dire Straits Expérience, les Innocents et Popa Chubby. Superbe!

Et après tout ça, pour profiter à fond du lieu, demandez donc à la marquise d’Andigné, propriétaire des lieux ou à son sympathique régisseur, de vous faire une petite visite du potager. Sur un mur du fond, au pied d’un ancien poirier en espalier, vous découvrirez la pierre tombale d’El Raso, celui que Cendrars surnomme Rossi, dans La Main coupée. Rossi, «éventré par une grenade boche» alors que l’hercule de l’escouade était en train de se goinfrer dans sa tanière. À Tilloloy, ce week-end, rock’n’roll, littérature et Histoire feront bon ménage. La France comme on l’aime. PHILIPPE LACOCHE

 

Ces héros régionaux

Innovation cette année: les prestations de six groupes régionaux, sélectionnés à l’issue d’un tremplin intitulé Heroes. Ainsi, se produiront le samedi Last Night We Killed Pineapple (rock; d’Amiens; concert à 17h45), Loris & The Buskers (influences: Libertines, Hendrix, Nirvana; concert à 19h30), The Swinging Dice (de l’Oise; blues, rhythm’n’blues, rock des années 1950; Matifat et Lippens assurent un max; ce sera le coup de cœur de la rédaction du Courrier picard; concert à 21h45, à ne pas manquer!).

Dimanche: For The Hackers (des potes d’enfance; premières parties d’Eiffel et de Metronomy; concert à 18 heures), Dépassés (d’Amiens; goût pour la langue française et les rythmiques explosives; concert à 20h15), François Long – notre photo ci-contre- (bassiste des Rabeats; présentera son nouveau projet influencé par Paul Weller, Bowie et les Beatles; concert à 22h15).

 

Infos C Trop

Acheter ses billets: sur internet (www.rtetroctrop.fr ou www.ginger.fr) ou au 03 22 89 20 00; ou dans les points de vente habituels.

Pass 2 jours: 139€ (assis libre) ou 93€ (debout libre). Billet samedi ou dimanche: 77 € (assis libre) ou 54 € (debout libre).

Ouverture des portes: samedi à 14 heures, dimanche à 12 heures.

Programme. Samedi 29 juin: 15 heures, The Shiels, 16h30, The Zombies, 18h15, les Négresses vertes; 20h15, Midnight Oil; 22h15, Stray Cats; minuit, The Spunyboys. Dimanche: 15 heures, Popa Chubby; 16h45, les Innocents; 18h45, The Dire Straits Expérience; 20h45, UB 40 featuring Ali Campbell & Astro; 23 heures, Tears for Fears.

 

 

 

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Un casque plat et un merci à Megan et à Kitty

A Kitty (notre photo) et à Megan, j’avais envie de dire merci. Tout simplement.

     J’aime nos amis alliés; je leur pardonne tout. D’où cela provient-il? De l’enfance, bien sûr. Je me souviens d’une belle matinée d’automne des années 1960 à Tergnier (Aisne). Je devais avoir cinq ou six ans. Je jouais devant chez moi. Le mur, qui soutient aujourd’hui la nouvelle école maternelle Roosevelt (nouvelle? Sa construction doit dater de 1963 ou 1964; j’ai fréquenté l’ancienne qui était à l’aune des autres maisons provisoires de la cité Roosevelt, bâties grâce aux fonds du Plan Marshall: des murs de bitume, des toitures en fibrociment), était en construction. Les maçons de l’entreprise Dugat s’activaient. Une tranchée profonde martyrisait la glaise picarde. Nous aimions nous y cacher. Alors que je me trouvais en compagnie de mes copains Alain Lanzeray et Reynald Nerenoshen, nous trouvâmes un casque plat, rouillé et troué. Nos pères, nos oncles, nos grands frères nous apprîmes qu’il avait été porté par un soldat britannique ou canadien, ou australien. Un allié. Un de ces braves qui étaient venus, au cours de la Grande-Guerre, bouter les hordes teutonnes de nos terres envahies. Un peu plus tard, au pied d’un vieux mur (qui, disait-on, était celui d’une ancienne chocolaterie) de notre même cité, Patrice Mahut, un adolescent bouillonnant, découvrit une grenade à manche. À propos de celle-ci, nos aînés furent formels: «C’est une grenade boche!», firent-ils, un peu effrayés, en tout cas rebutés. Nous en déduisîmes, dans nos petites caboches de gamins ternois des Trente glorieuses, que notre territoire minuscule avait été le théâtre d’affrontements violents. Le soir, avant de m’endormir, j’imaginais que le soldat boche avait balancé sa grenade sur le casque du combattant anglais. Et qu’il avait été lui-même liquidé par l’un des nôtres. Nos bons amis d’outre-Rhin, avant de partir, en 1917, dynamitèrent la ville entière, ne laissant que trois maisons de maître dans le but d’y loger les officiers car ils comptaient bien revenir nous visiter. Ils revinrent effectivement, dès juin 1940. La brutalité prussienne avait été remplacée par la barbarie nazie. L’horreur. Les résistants ternois, cheminots et francs-tireurs, ne se laissèrent pas faire; ils le payèrent très cher. Des gamins de dix-huit ans massacrés comme des lapins. On a beau dire que c’était la guerre; il y a des choses qui ne s’oublient pas. Oui, mon admiration et ma reconnaissance infinie pour nos amis alliés doivent venir de là. Alors, il y a une semaine, lorsque par ce bel après-midi d’hiver j’entendis les frêles mélodies portées par une voix presque enfantine et une guitare à peine électrifiée, j’accourus. J’écoutai. Deux jeunes femmes, Kitty Perrin, 19 ans, étudiante, et Megan Davidson, 23 ans, musicienne, de Brighton, donnaient une aubade rue des Trois-Cailloux, à Amiens, devant une petite foule séduite. Elles avaient décidé de découvrir la France en distillant, de ville en ville, leur talent de folk-women. La vieille, elles avaient joué à La Pomme d’Ève, 1, rue Laplace, dans le Ve arrondissement de Paris; encore avant, elles s’étaient produites à Lille, interprétant des standards du folk (de Simon and Garfunkel, de Bob Dylan, de Leonard Cohen et des Beatles) mais aussi des compositions personnelles. Je les écoutais, les regardais, et me disais que c’était peut-être l’un de leurs aïeux qui avait porté ce casque plat, les pieds empêtrés dans cette glaise de Tergnier maculée de sang; tout cela pour nous venir en aide au nom de l’honneur et de la liberté. À Kitty et à Megan, j’avais envie de dire merci. Tout simplement.

 

Kitty Perrin.

Dimanche 24 février 2019.

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Les coups de coeur du marquis…

Berthet revient

Né le 20 août 1954, à Neuilly-sur-Seine ; mort le 25 décembre 2003, à Paris. Entre deux, Frédéric Berthet fut l’un des meilleurs écrivains français. Pas le plus connu, certes, mais quel talent ! Les néo-hussards d’aujourd’hui ne cessent de rendre hommage à celui qu’ils considèrent, à juste titre, comme leur frère d’arme. On lira dans la première page Livres de notre bon Courrier picard, que Christian Authier a attribué le nom de Berthet l’un des deux personnages centraux de son dernier roman. Patrick Besson, Éric Neuhoff et quelques autres qui l’ont connu, l’adoraient. Ancien élève de l’École normale supérieure, Berthet fut pensionnaire de Bibliothèque nationale de France où il œuvra longtemps sur le fonds Barrès. Styliste hors pair, titulaire d’un humour ravageur, Frédéric Berthet, fascinait autant qu’il passionnait. Avec un subtil bandeau « Trente ans sans lui » qui recouvre le bas de la couverture, la Petite vermillon, collection poche de la Table Ronde a la bonne idée de rééditer son chef-d’œuvre : Daimer s’en va. Lisez ou relisez Berthet. Rien que du plaisir. PHILIPPE LACOCHE Daimler s’en va, Frédéric Berthet ; préf. de Jérôme Leroy ; La Table Ronde, coll. la Petite vermillon ; 121 p. ; 6,10 €.

 

À la (douze) mesures de son talent

Que dire d’autre ? Vous avez le blues ? Vous vous enfoncez tout doucement – mais sûrement – dans la déprime la plus profonde, et soudain, soudain, vous mettez ce fichu disque dans la fente (ah ! la fente !) de votre pourriture d’ordinateur, et soudain, ou soudain, l’horizon de votre vie de merde s’éclaircit un peu. C’est ça la magie de Clapton (entre autres). Oui, entre autres car ce Life in 12 Bars, bande originale d’un nouveau documentaire consacré à Eric Clapton, regroupe également des perles de Big Bill Broonzy, de Muddy Waters, etc. Cette B.O.F. reprend of course des titres des Yardbirds, de Derek & the Dominos, des Cream, de John Mayall’s Bluesbreakers, de Blind Faith, des Beatles, d’Aretha Franklin, de Muddy Waters et de Clapton en solo, et contient quatre titres inédits. Passer à côté de « Crossroads » relèverait du masochisme. Jetez-vous sur ce double CD ; c’est un pur délice. Ph.L.

Life in 12 bars, Eric Clapton. UMC. Universal.

 

Fédéric Berthet, écrivain. Un talent, une aura.

 

 

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Le coup de coeur du marquis…

Le karaoké de Louis Aguilar

«Après nous avoir régalés d’un riche Ep en 2015,

La pochette du dernier disque de Louis Aguilar.

Louis Aguilar – repéré par les inRocKs lab dès 2015 – est de retour avec un album reprenant ses chansons préférées, celles qu’il chante «un peu tout le temps à la maison» avec sa femme et sa fille. De cette chorale familiale, Louis a fait un disque pour le bonheur de nos oreilles», estime la revue les Inrockuptibles. Une belle reconnaissance pour ce chanteur amiénois qui a dépassé les frontières régionales. Il propose avec ce nouveau disque intitulé Karaoké (en caractères japonais, que le clavier de mon ordinateur ne peut reproduire!), fait à la maison, seize chansons de ses singers, américains et anglais, préférés. Cela va de Townes Van Zandt, à Dylan, en passant par Tom Waits les Beatles et Dean Martin. La voix grave et sensuelle de Louis fait ici des ravages. Une guitare sans effet et sa voix. Assez jouissif. À écouter en voiture. Totalement réussi. PHILIPPE LACOCHE

Karaoké. Louis Aguilar. Recorded at home in Amiens en 2017.

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Rock

Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.
Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

 

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Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.