Categories
Bulles Picardes heroïc fantasy Les albums à ne pas rater

Sous l’emprise de la Quête de l’Oiseau du temps

La quête de l’Oiseau du temps, cycle Avant la quête, tome 5: l’emprise, Serge Le Tendre et Régis Loisel (scénario), Etien (dessin). Editions Dargaud, 64 pages, 13,99 euros.

Bragon a survécu au Rige et le temps de son apprentissage s’est terminé. Il est devenu chevalier comme il en rêvait. Mais a échoué dans sa première mission: la jeune héritière de la Marche pourpre a été tuée par l’Ordre du signe, à la suite d’une trahison venue du plus près de Mara et du prince de la Marche des voiles d’écume. Et si Bragon et Bulrog ont réussi à s’en sortir, c’est au prix de l’amnésie du chevalier. Devenu lutteurs de foire pour tenter de trouver l’argent nécessaire à leur retour, nos deux héros vont se faire repérer par les fanatiques du Signe. Et Bragon va même en devenir une marionnette. Au risque de mettre en danger définitivement le Pays des Sept Marches…

Le temps est au coeur de la quête. Et aussi au centre du rapport du lecteur à la série. Car celle-ci, elle aussi, prend son temps. Quatre ans depuis le précédent épisode, qui était lui-même sorti trois ans après le tome 3, etc. Au final, cela va faire… 34 ans qu’a débuté ce monument de l’héroïc-fantasy en bande dessinée (pour ne pas dire sa saga inaugurale). Mais, alors que les rythmes de parution s’accélèrent, que les différents tomes d’une série sont parfois bouclés afin de pouvoir les faire paraître à quelques mois de distance, ce retour aux pratiques anciennes – pour ne pas dire ancestrales – de la bande dessinée a quelque chose de plaisant, d’apaisant. Rien de rédhibitoire ou d’énervant. On retrouve l’habitude de l’attente, de la découverte d’un nouvel épisode qui contraint – avec bonheur – à se replonger dans les précédents tomes pour retrouver le fil et, donc, avoir une lecture bonifiée par l’expérience et le recul. Car la complicité fonctionne à plein ici.
Bragon, Mara ou Bulrog sont devenus des compagnons fidèles, dont on prend plaisir à avoir des nouvelles ponctuelles. Et le récit de ce deuxième cycle est toujours impeccablement mené, dans ce nouvel épisode. La noirceur qui nimbe le premier cycle (chronologiquement, la suite à venir) s’insinue peu à peu, avec notamment ici une séquence finale morbide et implacable. L’histoire avance vers son dénouement, mais à son rythme.
Et la fusion est telle que le changement de dessinateur, pour ce tome 5, se fait quasi-imperceptible. David Etien s’inscrit totalement dans la suite de Vincent Mallié (pour sa part pris par la suite du Grand Mort, dont le septième tome vient également de paraître ces jours-ci), tous deux sous la “direction graphique” de Loisel, bien sûr. Et le résultat graphique est toujours aussi somptueux. Avec une finesse dans le trait, une majesté dans les paysages et les plans larges, un découpage réussi entre les scènes d’action et celles plus introspectives. Ceux qui sont entrés dans cette quête y sont bien sous son emprise, en effet. Et cela continue à être fort agréable.

Categories
événements BD Non classé

2010 sur 10 : le palmarès de l’année

C’est de saison. Mais les “palmarès de l’année” ne sont pas forcément si inintéressant que cela. Imposant un regard dans le rétroviseur qui permet de prendre date.

Les palmarès annuels, malgré leur côté “marronniers” ont ça de bon qu’ils permettent au moins, le temps d’un instant, de stopper la frénésie habituelle pour faire un retour en images et se sortir du flux événementiel incessant. Une parenthèse d’autant plus attrayante quand cela se fait collectivement, comme le propose l’association On a marché sur la bulle pour son premier rendez-vous de l’année 2011, ce lundi 10 janvier.

L’exercice est forcément partiel (au vu de la production toujours aussi délirante de bande dessinée comme le pointe l’association des critiques de BD dans son rapport annuel : ACBD_BILAN_2010) et partial (puisque lieu privilégié de la subjectivité).

D’où l’on parle

Pour notre part, en préalable, pour jouer la transparence et dire “d’où l’on parle”, on avouera une passion inentamée pour quelques grands classiques (de Tardi à Bilal, ou de Schuiten à Ptiluc et Taniguchi, forcément),  tout comme pour d’autres auteurs peut-être moins connus mais qui gagneraient à l’être plus (comme l’oeuvre de Marc-Antoine Mathieu), un intérêt sincère et dénué de tout mépris condescendant pour certains  “best-sellers” et séries mainstream quand ils ont la qualité d’un Lanfeust de Troy ou d’un XIII, une distance avec la ligne claire auquel on préférera le clair obscur ainsi que les traits mieux léchés et emplis de relief et une irritation teintée de lassitude pour l’auto-fiction, plaie romanesque de ces dernières années en train de gagner aussi le 9e art – sauf exception lorsqu’on atteint le niveau d’émotion et de style d’un David B dans son Ascension du haut mal et aussi un intérêt. Bref, fort de cela et en toute bonne mauvaise foi (ou l’inverse), voici mes coups de coeur de cette année 2010.

Coups de coeur à suivre

Pas mal de suites finalement. Dont quelques “classiques” justement, qui ont encore démontré toute leur qualité comme la suite de la “préquelle” de la Quête de l’Oiseau du temps avec ce tome 3, la Voie du Rige de Loisel et Le Tendre et un Vincent Mallié au dessin qui se coule parfaitement dans cet univers somptueux d’héroïc-Fantasy. Autre grand moment, non dénué d’émotion, la fin de la saga de Valérian et Laureline, de Christin et Mezières avec un 21e et ultime tome, L’ouvretemps, qui clôture à merveille la plus vieille et celle qui reste, pour moi, l’une des meilleurs série de bande dessinée SF française.

Dans le domaine plus récent, j’ai aussi accroché – et pas décroché – avec Mattéo de Gibrat, dont le tome 2, dans le tumulte de la Révolution d’Octobre prend encore de l’ampleur par rapport au précédent album, avec l’intrigante série Prométhée de Christophe Bec, qui en est arrivée, en 2010 à son troisième épisode ou au tome 2 de Notre mère la guerre de Maël et Kris et sa plongée au plus sombre de la guerre de 14-18. Une époque que la saga Fritz Haber de Vandermeulen continue, elle aussi d’explorer avec une originalité de style et de concept qui méritent aussi d’être sortis du lot.

Bonnes surprises

Et dans un autre registre, on saluera aussi la fin du premier cycle de Seuls, de Gazzotti et Vehlmann dont le tome 5 remplit parfaitement les promesses esquissées jusque là.

Fabien Vehlmann est aussi à l’origine d’une de mes plus réjouissantes découvertes de l’année, avec les derniers jours d’un immortel, album one-shot d’une SF philosophique, faussement old school (effet amplifié par le dessin de Gwen de Bonneval) au résultat très étonnant.

Dans ce même registre des bonnes surprises, on classera également Page noir du trio ou La Carotte aux étoiles de Riff Reb’s, album “jeunesse” (mais sans limite d’âge) au graphisme audacieux et impeccablement tenu. Et, aux marges certes du strict album de bande dessinée, mais vrai bonheur de roman graphique, l’étonnante rencontre au bord des Mers perdues de François Schuiten et Jacques Abeille.

Côté auteurs régionaux, enfin, l’année 2010 s’est avérée plutôt riche et éclectique. On retiendra, entre autre, le Muslim show subtilement mené par Noredine Allam et Greg Blondin, le bon départ de la Croisière jaune, dessinée par Arnaud Poitevin et de la Guerre secrète de l’espace, dessinée par Damien Cuvillier, tous deux sur des scénarios de Régis Hautière. Un auteur également derrière notre “chouchou” de cet automne, De briques et de sang.

Nulle raison de ne pas penser que 2011 amènera aussi son lot d’étonnements, de bonheurs de lecture et d’évasion.