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Dans la douceur d’une petite église de France

Un petit bras de la Vesle, près du moulin, à Sept-Saulx (Marne). Photo : Philippe Lacoche.

Un petit bras de la Vesle, près du moulin et de la célèbre Auberge du Cheval-Blanc, à Sept-Saulx (Marne). Le Rémois Patrick Poivre d’Arvor, tout proche de cette chronique, saura de quoi je parle. Il a dû, enfant, se promener sur les rives verdoyantes de cette rivière si française. Gauloise, plutôt, puisque son nom proviendrait, dit-on, de nos moustachus et pugnaces ancêtres. Au retour de courtes vacances dans l’Est, je m’étais arrêté dans cette commune qui m’est chère. Je me répète, je le sais, lectrice comblée, soumise et attentive. Mon grand-père maternel officiait comme jardinier au château Mignot, dont la vaste et luxuriante propriété se trouve sur le territoire de ce village marnais. Là, j’ai passé mes vacances d’enfant et d’adolescent en compagnie de Guy, mon sacré cousin, dit le Pêcheur de nuages, qui a choisi de rejoindre ces derniers il y a une vingtaine d’années. Après la visite des membres de ma famille, je choisis de m’arrêter quelques instants au bord de cette petite Vesle que j’aime tant. L’onde, en chutant des vannes du moulin, produisait le même bruit doux, rassurant et lancinant que dans les années 1960 et 1970. Je contemplais l’eau à la recherche des dos fuyants, nerveux et méfiants des chevesnes, vandoises et rotengles. Le pêcheur qui sommeille en moi ne peut s’en empêcher; c’est un vice. Il en existe de pires. Puis, je me déplaçais légèrement sur la droite, le long de ce bras menu qui va se perdre derrière le stade municipal pour rejoindre les bras aqueux de sa mère. Ma petite fiancée m’attendait dans la Dacia, pianotant sur son téléphone portable. Elle devait se dire que j’étais vraiment un drôle de zigue à baguenauder ainsi sur les rives incertaines d’un presque ruisseau à la recherche de souvenirs enfouis dans la nuit des temps. Se doutait-elle que des images me traversaient l’esprit? Je revoyais la silhouette costaude de mon oncle Pierrot, le père de Guy, équipé d’une épuisette en train de remonter un énorme chevesne sous nos yeux enfantins, étonnés, ébahis et émerveillés. La bestiole devait bien afficher les deux kilogrammes sur la balance; ses écailles à la fois brunes et dorées étincelaient sous le soleil d’août. Subrepticement, survint M. Rouleau, le garde-pêche. Pierrot, craignant que l’homme de loi le verbalisât pour braconnage, expliqua que son intention n’était autre que de nous faire admirer le poisson. Et, joignant l’acte à la parole, il le relâcha tout de go. La bête fila, légèrement déboussolée, entre deux eaux, remuant les gravillons crayeux de cet enfant de Vesle. Le matin, étions-nous allés à la messe dans l’adorable églisette de Sept-Saulx où, dit-on, Jeanne d’Arc s’était agenouillée pour prier et où mon cousin Guy officiait comme enfant de chœur? C’est fort probable. Le curé arborait un menton en galoche. Il nous parlait de sa sœur dont la santé, confiait-il, d’une voix de stentor, se dégradait. «Et si ma sœur devenait impotente, je vous quitterais, mes amis…» Cette phrase m’avait à la fois marqué et amusé. Je la répétais à l’envi lors des déjeuners dominicaux qui sentaient le champagne Boutillez et le ratafia; ce mini-sketch faisait rire les miens. Tout cela se passait dans la douceur des Trente glorieuses où il faisait bon, qu’on crût ou non, de se recueillir dans les églises de France. Jamais, alors on eût imaginé, qu’une ordure illuminée pût venir nous décapiter à l’aide d’une lame de 17 centimètres.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Cette France qui jamais ne me quitte

Pierre Herbelet (leur fils) et Emilien, salarié du domaine du champagne Herbelet, à Oger, en pleine action au cours des vendanges. Photo : Philippe Lacoche.

Je n’ai pas attendu les recommandations, conséquences de cet imbécile de Coronarivus, pas plus que celles – pleines de bon sens, c’est vrai – des écologistes. De toute façon, l’avion me gave; on ne voit rien – sauf par extrême beau temps; on est serrés comme des sardines de Bretagne, à l’huile d’olive vierge extra, préparées à l’ancienne, «Saveurs de nos régions», de chez Chancerelle, 3, rue des Conserveries, 29100 Douarnenez, disponibles chez Lidl; elles sont délicieuses. (À quelques mois de la retraite, on peut se permettre de faire de la pub dans une chronique dominicale; on sait qu’on ne se fera pas virer.) Je préfère le train. Ou la voiture. Je suis comme François Mauriac: je suis un journaliste qui n’apprécie que très moyennement les voyages lointains. J’aime mon pays; j’aime la France. C’est mon côté Péguy, Bernanos, Barrès. Je l’aime passionnément. Et dès que je le peux, je file à bord de ma Dacia blanche afin de l’explorer, de la découvrir dans ses moindres recoins comme on découvre le grain velouté de la peau d’une vieille maîtresse. En compagnie de ma petite fiancée, j’ai commencé par rendre une visite à mes amis Claudette et Philippe Gonzalès, à Oger, en Champagne. Oger: la Côte des Blancs. Tout un programme! Nous fûmes accueillis comme des princes, dégustant les meilleurs crus de ce champagne blanc de blanc qui, plus d’une fois, nous tourna la tête, sans pour autant nous la dévisser. C’est là l’un des mystères de ce grand vin pétillant qu’est le champagne. Buvez deux bouteilles d’un bordeaux infesté de pesticides, le lendemain votre tête ressemble à ma bonne ville de Tergnier en 1918, après les délicatesses teutoniques. Avec le champagne, les réveils se révèlent toujours joyeux, pimpants, parfois délicatement érotiques. Je suis presque certain que les maîtresses de Pierre Choderlos de Laclos et du cardinal François-Joachim de Pierre de Bernis, devaient inviter les deux grands hommes à en consommer plus de raison afin qu’ils les honorassent jusqu’à plus soif. En tout cas, ma petite fiancée, Claudette et mon copain Philippe, nous en abusâmes. Ce dernier nous invita à entreprendre une bucolique balade en péniche sur la Marne; sur celle-ci, j’eus la joie de croiser – le hasard des croisières, fussent-elles brèves et terriblement françaises – Caroline Linant, photographe que j’avais connue au cabaret La Belle époque quand mon ex-pacsée, Lou-Mary, ma grande Didiche, y officiait avec assiduité et talent. Caroline est une charmante grande jeune femme, pleine de tact et de délicatesse. Nous discutâmes des temps anciens en contemplant les martins-pêcheurs qui se distrayaient sur les ondes céladon de la lente Marne. Claudette et Philippe nous invitâmes à les accompagner chez leurs amis vignerons, Valérie et Grégoire Herbelet qui ont repris l’exploitation familiale il y a une douzaine d’années. Ils produisent un champagne à leur nom d’une haute qualité à base d’un cépage exclusivement chardonnay. Provocateur et taquin, je fis le caprice, en pleine terre de blanc de blanc, de déguster un 100% pinot meunier. Mon vœu fut exaucé sous le regard faussement courroucé de Philippe. Et nous passâmes, un bon quart de notre séjour à nous remémorer nos bêtises de potaches du temps où nous étions lycéens à Henri-Martin, à Saint-Quentin. Puis, ma petite fiancée et moi, filâmes vers le lac de Gerardmer, vers les Vosges, si belles, si bleues. Si… françaises.

Dimanche 20 septembre 2020.

Au cours de notre croisière sur le Marne. Photo : Philippe Lacoche.
Claudette et Philippe Gonzalès. Photo : Philippe Lacoche.
Philippe Gonzalès à son bureau. Photo : Philippe Lacoche.
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Confiné au jardin : les tomates de Proust

Non, il ne s’agit pas de la plantation de chanvre indien du jardinier confiné mais bien de ses plants de tomates. (Photo : Philippe Lacoche.)

La présente photographie pourrait prêter à confusion. Non, il ne s’agit absolument pas les plantations de chanvre indien du jardinier confiné; juste ses plants de tomates. Le confiné n’est pas exempt de vices. Il aime, de temps à autre, un bon verre de vin ou déguster une bière fraîche et crémeuse. La dope ne l’a jamais intéressé. Pourtant, au cours de sa longue vie parfois houleuse, il a longtemps côtoyé la scène rock où, est-il nécessaire de le préciser? les substances sont nombreuses. Brouilly et bière Cadette lui suffisent amplement.

Cerfeuil et Souplex

Cela faisait un petit bout de temps que ça lui trottait dans la tête. «Il faut que je replante mes tomates…» ruminait-il. Jeudi, en fin d’après-midi, il s’y est mis. Il s’est rendu, rapide et vif comme un lièvre à l’ouverture de la chasse, dans l’appentis sous la terrasse, en a sorti treize pots hauts et larges. Il s’est dirigé d’un pas de légionnaire vers son bac à compost. Et il a rempoté. Douze pieds bien verts qui, rien qu’en les remuant, dégageaient d’appétissants effluves. Tandis qu’il alternait couches de compost et de terre du potager, incorrigible rêveur, il se mit à cogiter. Et à s’évader vers les rives de l’enfance. «Cette odeur de feuilles de tomates fraîches, Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» fit-il, tel un Raymond Souplex amiénois ou un commissaire Bourrel du faubourg de Hem. Il devait avoir sept ou huit ans. Il était en vacances chez son grand-père, jardinier au château de Sept-Saulx (Marne). Il faisait une chaleur torride. Il eût pu se rendre sur les tendres rives de la Vesle, la plus française et gauloise des rivières de l’Hexagone, en compagnie de son regretté cousin Guy, le Pêcheur de nuages, pour taquiner vandoises, vairons, chevesnes et perches. Non, cet après-midi-là, Guy n’était pas là. Alors, il s’était réfugié dans l’une de serres du château. Des plants de tomates se dressaient fièrement dans leurs jardinières qui reposaient sur un lit de sable blanc. Cette odeur, madeleine de Proust, plus jamais il ne l’oublierait. Au fait, pourquoi avait-il sorti treize pots alors qu’il ne disposait que douze pieds de tomates? L’un, plus large que les autres, accueillit des graines de cerfeuil. Gourmet, le confiné imaginait déjà les potages qu’il allait, sous peu, se concocter… PHILIPPE LACOCHE

 

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Confiné au jardin : s’en remettre au buis ?

Les feuilles de buis : vert foncé olive sur le dessus, vert jaune sur le dessous.

Le jardinier confiné, parfois, tourne en rond chez lui. Alors, pour se détendre, il fait un tour dans son jardin. Il observe. Là, un couple de tourterelles vient de se poser sur les banches hautes du cerisier de Tio Guy. Elles sont belles, douces et fières car amoureuses; ça se voit à l’œil nu. Ils (désolé, féministes exacerbées, il y a un mâle et une femelle; en matière grammaticale, le mâle l’emporte) sont épris l’un de l’autre; ils se donnent des petits coups de becs ce qui, sans aucun doute, dans la gestuelle tourterellière, est des baisers.

Menton en galoche

Le confiné se souvient que dans une autre vie (il était encore pacsé avec la chanteuse-comédienne Lou-Mary), leur chat Bébert – ainsi prénommé en hommage à Céline – avait, un matin de printemps, capturé et assassiné une tourterelle qu’il leur avait ramenée sur le paillasson. Sacré Bébert! Il n’en loupait pas une. Non seulement, c’était un grand chasseur, mais aussi une sorte d’humoriste. Toujours à faire des bêtises, à surprendre, notamment celui qu’on appelait son frère: le chien westie Athos qui, il y a deux mois, a rejoint le Paradis canin. Le confiné se demande si les présentes tourterelles sont des descendantes de celle assassinée par les œuvres dégradantes de Bébert. Le jardinier effectue une dizaine de mètres et se plante devant le buis. «Il faudrait que je le taille», se dit-il. Il observe les feuilles, manières de petites oreilles de filles, vert olive foncé sur le dessus, vert jaune sur le dessous. (C’est idiot ce que je viens d’écrire: avez-vous déjà vu des filles avec des oreilles vertes? Moi, pas.) Il s’approche, flaire l’arbuste, ferme les yeux. Il se téléporte à l’intérieur de la fraîche église de Sept-Saulx (Marne). Milieu des années 1960. Le vieux prêtre (il en restait encore) exhibe son menton en galoche à la faveur d’une homélie pleine de reproches. Guy – le Pêcheur de nuages–, le cousin du confiné, est enfant de chœur. Il se munit d’une branche de buis, effectue un signe de croix. Qu’est-ce qu’il bénit au juste? Une relique? Un cercueil’? Un cercueil certainement. Pour le confiné, le buis demeure synonyme des enterrements d’antan. Ils étaient si nombreux. Pour faire diversion et ne point s’en remettre tout à fait buis, pour ne point abdiquer, il cherche du regard le couple de tourterelles. Il repense à Bébert l’assassin. La mort est partout.

PHILIPPE LACOCHE

Le buis : synonyme de souvenirs d’antan. Photos : Philippe Lacoche.
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Confiné au jardin : ces vieux fruits nouveaux

Les jolies fleurs rosées et blanches font penser à celles d’un cerisier. Photo : Philippe Lacoche.

Depuis qu’il se trouve en confinement, le jardinier s’intéresse à tout. Cet après-midi-là, il s’avance sur la terrasse, observe ce beau et grand arbre tout en fleur, blanc et rosé, qui scintille sous le ciel presque azur. «On dirait un cerisier», se dit-il. Il se repend: «Un cerisier? Pas du tout.» Il se souvient qu’au cours de chaque été, il déguste ces fruits mystérieux, inconnus et délicieux: les nashi. Terriblement délicieux, oui; et pas seulement parce que ceux-ci proviennent du verger de son voisin. (Pas celui de Tio Guy qui ne possède qu’un puissant cerisier; mais de celui du voisin de droite.)

Jeannette Vermeersch

N’allez surtout pas croire que le jardinier s’adonne, sournois et malhonnête, au maraudage. Point. Chaque été, de grandes branches lestées de lourds nashi (qui ne sont autres que des poires japonaises), en forme de pommes denses, ocre, croquantes et juteuses, pendent, épuisées, jusque sur le carrelage (épuisé, lui aussi) de sa terrasse mal entretenue. Comme tous les fils d’ouvriers de Tergnier, nés au cœur des années 1950, donc imprégnés à la fois de la morale catholique et communiste (ascétisme façon Jeannette Vermeersch: «Tu ne voleras point, même les capitalistes; tu ne t’adonneras pas aux vices de la bourgeoisie.»), le confiné est habité par une honnêteté pathologique. Il sait bien que ces branches qui pendent chez lui ne font que lui offrir ce qui lui revient. Mais, chaque été, cet imbécile de jardinier se retourne trois ou quatre fois, avant de mettre trois ou quatre gros nashi dans sa musette pour aller se régaler, toujours coupable, dans sa cuisine. Il est vraiment étrange, le confiné. Pour lui, le nashi fut une vraie découverte. À chaque fois qu’il croque dans l’un d’eux, il ne peut s’empêcher de se revoir, enfant, attablé chez ses grands-parents maternels à Sept-Saulx, dans la Marne. C’était un été des années 1960. Son oncle Marcel avait rapporté deux énormes agrumes jaune clair, sortes de burnes d’Hercule. «Ce sont des pamplemousses!», tonna Marcel du haut de sa grosse voix d’ancien combattant d’Algérie. Pourtant, les pamplemousses devaient être connus en France depuis des lustres. Déjà enfant, le confiné n’était point de son temps. Avec le nashi, il détient une excuse: ce joli fruit n’a été importé dans l’Hexagone qu’en 1980. Il progresse, le confiné. PHILIPPE LACOCHE

 

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France, mère des arts, des armes et des lois…

Discrète, Lys souhaita que je la prenne en photo le visage dissimulé par son éventail.
Discrète, Lys souhaita que je la prenne en photo le visage dissimulé par son éventail.

         Je suis un Français définitif. Cette constatation un tantinet désabusée, c’est Géa, chanteuse, qui la lâche, dans mon prochain roman, Vingt-quatre heures pour convaincre une femme (à paraître le 26 août aux éditions Ecriture ; N.A.M.L.A. : on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, d’où cette autopromotion indéniable) à l’endroit de mon piètre héros et narrateur, Pierre Chaunier, minuscule journaliste de la presse quotidienne régionale. Et même si Pierre Chaunier est bien différent de moi, et si Géa n’a pas grand-chose à voir avec l’une de mes ex-petites amies, je dois reconnaître, lectrice, mon amour, que je suis bien « un Français définitif ». Je ne le regrette même pas ; c’est comme ça. L’Europe m’intéresse de très loin, en tout cas cette saleté d’Europe des marchés, sournoise, psychorigide, ultralibérale, si peu démocratique (elle se contrefiche de l’avis des peuples), allemande ; j’adorais le franc (l’euro, quelle monnaie ridicule tout de même !), les douaniers, passer les frontières pour aller en Belgique, en Suisse, en Espagne ou en Italie. Oui, je suis un Français définitif qui rêve d’une Europe fraternelle, celle, peut-être, qu’on bâtira un jour avec les frères de SYRIZA et de Podemos. En attendant, je pars à la recherche de cette France d’avant comme j’irais à la chasse aux papillons ou cueillir des champignons. Joie infinie, de me retrouver dans la fraîche petite église de Saint-Crépin-aux-Bois, près de Pierrefonds, dans l’Oise, où Fanny Clamagirand, violon (un touché et une attaque exceptionnelles), Etsuko Hirose, piano, et Julie Cherrier, soprano, donnaient un récital d’une très grande qualité, avec des œuvres de Claude Debussy, Toru Takemitsu, Francis Poulenc, César Franck et Eugène Ysaye. C’était délicieux comme le champagne de Trélou-sur-Marne, dans l’Aisne, que nous dégustâmes, Lys et moi, à la buvette. Trélou, c’est là que mon regretté cousin Guy, celui que je surnomme Simon dans Le Pêcheur de nuages, s’était marié, en mai 1977 (j’étais jeune stagiaire chez Best). C’est là que Gérard Rondeau, photographe, frère de l’écrivain-diplomate Daniel Rondeau, possède une jolie maison qui regarde les eaux céladon de la Marne, lente et majestueuse comme une demi-mondaine des années Trente. ; elle n’ôta pas son turban rose d’Indou, ce qui m’a ravi. Quel plaisir de se retrouver dans cet adorable village – si français – du Compiégnois que le temps semble avoir épargné. Même impression, le lendemain quand nous nous déplaçâmes au festival de la Rose, à l’abbaye de Valloires. Il pleuvait sur les arbres séculaires et sur les pétales de roses. (Les gouttes me faisaient à des larmes sur les joues d’une jeune fille troublée.) Odeur de végétation et de terre humides. Au fond, l’abbaye, intemporelle, majestueuse. France, mère des arts… Oui, j’ai mon pays vissé tout au fond du cœur. Je suis un Français définitif. Je suis le du Bellay du Courrier picard.

                                           Dimanche 12 juillet 2015.

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Les éclats de la folie et de l’absurdité

 

Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.
Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.

Dans «Éclats de 14», Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990 pour ses Champs d’honneur, revient sur la Grande Guerre pour en décrire l’horreur.

La Grande Guerre, Jean Rouaud, il connaît. Non pas qu’il l’ait faite, un peu trop jeune pour ça. En revanche, il a su très bien en parler notamment avec ses Champs d’honneur, couronné par le Prix Goncourt en 1990. Avec Éclats de 14 (joli titre!), il renoue avec l’époque. Et l’horreur. Car ce passionnant petit livre eût tout aussi bien pu s’appeler Champs d’horreur. L’éditeur a bien résumé le charnier géant en quatrième de couverture: «(…) cette folie par laquelle des vieillards qui ne combattront pas décident d’envoyer leurs fils à la mort, la stratégie suicidaire de l’état-major prônant l’offensive qui mène des centaines de milliers d’hommes à l’abattoir…»

Mourir aux éclats

Jean Rouaud n’y va pas avec le dos de la baïonnette. Lorsqu’il évoque le centre neurologique de Saint-Dizier, dans la Haute-Marne, il rappelle que pour les antibiotiques, «on attendra la prochaine guerre. Pour l’heure on ampute, on trépane, on répare les palais arrachés avec des plaques d’inox, et on envoie au centre neurologique de Saint-Dizier les hommes rendus fous par la folie de la guerre, les seuls véritablement raisonnables, que les grands spécialistes du cerveau soupçonnent de simuler pour ne pas repartir au front. Allons, comme si la guerre pouvait vous faire perdre la tête.» Les collines pilonnées, elles aussi perdent la tête. La terre est dévastée, gorgée de sang. Et puis, il y a la pluie «qui prend le pouvoir et impose son humeur de bourre noirâtre sur les champs d’une bataille immobile. On ne chante ni ne danse sous les pluies de la Marne et de la Somme. On y croupit.» La flotte; c’est terrible. Des blessés crient pour qu’on les porte hors des boyaux où ils se noient. La flotte mais aussi le vin absorbé en très grande quantité: «Un soldat a tendance à davantage faire fi du danger quand il a un coup dans le nez. Au moment de sortir du couvert de la tranchée au lieu du pistolet d’ordonnance brandissons un carafon. C’est ainsi que la dose journalière, à mesure que le moral des troupes baissait, augmentait, passant d’un quart à un demi, puis trois-quarts de litre de vin, et bien davantage pour certains, le vin brandi comme le nouvel étendard de la civilisation contre la bière barbare.» Parfaitement bien écrit, ce petit livre détient un ton qui ne fait qu’ajouter à l’horreur. Mourir aux éclats avec Jean Rouaud.

PHILIPPE LACOCHE

Éclats de 14, Jean Rouaud, éditions Dialogues, illustration Mathurin Méheut. 95 p.; 14 €.