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Les Dessous chics Littérature

Dans les quartiers de l’espoir

Isabelle Rome a recueilli les propos des jeunes de Creil. Elle signait son livre, récemment, dans cette ville.

Isabelle Rome, magistrat, écrivain. Café L’Aquarium, Paris (XIe). Photographiée le 30 octobre 2012. Photo : Philippe Lacoche.

À 23 ans, Isabelle Rome, alors nommée juge de l’application des peines à Lyon, fut la plus jeune juge de France. Aujourd’hui, elle est haut fonctionnaire à l’égalité entre les femmes et  les hommes. Entre-temps, elle a notamment présidé plusieurs cours d’assises et écrit des livres de qualité, notamment, Vous êtes naïve, Madame le juge (éd. du Moment, 2012) et Dans une prison de femmes, une juge en immersion (éd. du Moment, 2014). À chaque fois : une constante démarche sociale, d’écoute fraternelle, mâtinée de valeurs républicaines. C’est encore le cas avec son dernier essai, Plaidoyer pour un droit à l’espoir, joli titre sous-titré « De la cour d’assises à la banlieue, le dialogue singulier d’une juge avec les jeunes des quartiers ». Comme son éditeur le rappelle en quatrième de couverture, « depuis trente ans, cette juge s’est engagée pour les droits des femmes, la prévention de la délinquance et la réinsertion. Elle n’a eu de cesse de comprendre les causes des passages à l’acte criminel et a noué un dialogue singulier avec ceux que l’on appelle souvent « les jeunes des banlieues »…» A l’heure où le terrorisme est monté d’un cran, elle a choisi, dans le présent opus, d’aller à la rencontre d’une soixantaine de jeunes de Creil. Elle leur a donné la parole. Longuement. Avec une écoute remarquable et éclairée. Les discussions portaient sur des thèmes sociétaux majeurs : la loi, « la chance de vivre en France et les richesses d’une double culture », mais aussi la laïcité et le fait religieux, et, bien sûr, la place de la République.

S’EN SORTIR

Elle en a rapporté un message d’espoir car, la majorité des jeunes gens qu’elle a côtoyés, sont porteurs de projets et ont bien l’intention de s’en sortir. Elle a aussi rencontré des enseignants motivés, fiers d’exercer leur métier dans des quartiers en difficulté. (Elle a dû penser à son père qui fut instituteur au coeur de la Bresse.) « Sur le plateau, on a l’impression d’être utile », confie Isabelle, une enseignante.

Des enseignants lucides aussi, notamment quand ils déplorent la quasi-absence d’aide apportée à leurs jeunes collègues débutants. Elle a rencontré également des policiers courageux, parfois déçus des baisses des effectifs (à Creil, on est passée de 180 fonctionnaires en 2006 à 150 aujourd’hui).

Et puis, il y a les réflexions des jeunes. Elys qui aime le droit car, dit-elle, « c’est une arme pour combattre les injustices ». Sarah qui avoue sa passion pour la justice, plus que pour l’égalité « car nous ne sommes pas tous égaux ». Et Karim qui reconnaît que « les Musulmans doivent admettre qu’ils ne sont pas dans un pays musulman ». Ancrer son livre à Creil où cohabitent 112 nationalités, est une bonne idée.

Cela lui a permis de réussir son pari : nous persuader que tous ces jeunes gens ont bien raison de se battre pour « un droit à l’espoir ».

PHILIPPE LACOCHE

Plaidoyer pour un droit à l’espoir, Isabelle Rome ; préf. de Benjamin Stora ;

Enrick.B.Éditions ; 156 p. ; 15,95 €.

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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater

L’islam défantasmé de Norédine Allam

Dialogue, tome 1, Norédine Allam. Editions Muslim show. 48 pages, 12 euros.

Après le succès de la série Muslim’show dans laquelle on suivait le quotidien, empreint d’humour et de respect, des musulmans de France pendant le mois sacré du ramadan, l’auteur amiénois Norédine Allam fait son retour avec son nouveau bébé baptisé Dialogue, fruit d’une campagne participative qui a convaincu 1000 personnes originaires d’une vingtaine de pays. Un album à connotation pédagogique, qui sonne comme un appel à l’échange, à la discussion, entre le musulman « normal », comme il l’écrit avec des guillemets et l’autre, le non-musulman.

Comme souvent avec Allam, on entre assez rapidement dans le vif du sujet. Cette fois, pas de strips comme il le faisait dans Muslim’show sous le crayon du talentueux Greg Blondin. Dès les premières pages, une histoire s’amorce entre un musulman pratiquant, bien au fait des préceptes de sa religion, et un homme qui ne connaît pas grand-chose de l’islam ce qui ne l’empêche pas, pour autant, d’être très méfiant à son égard. Le ton est sérieux, parfois un peu trop professoral quand le musulman s’exprime mais il est visiblement nécessaire. Car il s’agit de démonter, de déconstruire les idées reçues sur la deuxième religion de France, voire les fantasmes parfois véhiculés sciemment sur des plateaux de télévision ou dans la presse. Jihad, attentats terroristes, désinformation, racisme… les thèmes abordés sont graves mais traités avec une légèreté, une prise de hauteur et un humour qui mettent le lecteur à l’aise. On sourit pas mal. Illustration lorsqu’on voit un livreur de pizzas apostrophé par un musulman qui lui demande s’il se désolidarise des attentats de la mafia italienne.

Rien de mieux que l’absurde pour faire passer un message ou mettre en exergue un raccourci. Norédine Allam l’a bien compris et en use avec parcimonie. A l’inverse, il rétablit des vérités sur les comportements des musulmans, notamment en temps de guerre, aux antipodes des exactions et des massacres commis par les terroristes de Daech. Dont les victimes, rappelle-t-il, à juste titre, sont à 90% des civils musulmans. Une évidence pour qui s’intéresse à ce fléau mais pas pour tout le monde. En particulier ceux qui alimentent le racisme et l’islamophobie ces dernières années, dénonce-t-il en filigrane. Une relation de confiance se noue donc entre les deux personnages tout au long de l’album, elle se renforce encore plus lors de la visite d’une mosquée d’où le non-musulman ressort apaisé, comme par miracle… Mais cette relation frise parfois l’angélisme (rien par exemple sur les tensions entre sunnites et chiites ou sur l’envie affiché par certains musulmans français de se libérer du carcan religieux).

Reste qu’après Muslim’show, conçu par et pour les musulmans, Dialogue s’adresse cette fois aux non-musulmans. Sans prosélytisme, à mon sens, même si les dernières pages sont consacrées à plusieurs citations de sourates du Coran, en lien avec les thèmes évoqués dans l’album. Pas un problème pour Norédine Allam qui assume pleinement sa religiosité, persuadé qu’elle n’empêche pas le dialogue.

Côté graphique, ses dessins peuvent être déroutants au premier abord, l’auteur ayant décidé, il y a quelques années, par conviction religieuse, de ne dessiner que des silhouettes noires et sans yeux. Un choix personnel qui peut surprendre mais qui lui appartient et qui ne gêne pas vraiment la lecture de ce premier tome. Le travail est soigné, avec ce tour de force de faire passer des émotions ou des expressions sur des visages a priori vides. Les mauvaises langues ne pourront s’empêcher de penser que l’islam dénigre les dessins ou les images. Qu’ils se rassurent, il reste les Dialogue(s)…

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historique légendes Les albums à ne pas rater

Mahomet en BD et sans excès

La vie de Mahomet, tome 1: les débuts d’un prophète. Charb, Zineb, Editions Charlie Hebdo / Les Echappés, 65 pages, 6 euros.

Si l’objectif de Charlie hebdo était de montrer la “banalité” de l’islam comparé aux autres religions monothéistes, le résultat est réussi. S’il s’agissait de faire un coup marketing, rebondissant sur la dernière polémique en date, l’objectif est nettement moins sûr. Ce premier hors-série sur La vie de Mahomet, consacrée aux “débuts d’un prophète“, se laisse en tout cas lire sans émotions particulières.

Dans la présentation de l’ouvrage et dans un entretien avant la sortie de ce premier petit album, Charb, directeur de Charlie Hebdo et dessinateur de La vie de Mahomet, se justifie et explique le but de ce hors série, en rappelant, notamment, qu’en occident, “tout le monde peut citer des épisodes de la vie de Jésus, mais qui peut citer un épisode de la vie de Mahomet ? Est-ce normal dans un pays comme la France, où l’islam est présenté comme la deuxième religion ?” Ce qui n’est, bien sûr, pas faux.

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humour Les albums à ne pas rater Non classé

Un mariage musulman pour le meilleur et pour le rire

MUSLIM SHOW, t.2 : Mariage, Noredine Allam et Greg Blondin, ed. du BDouin, 48 p., 10,45 euros. Sortie le 18 juin.

Tout juste un an après leur premier album, les deux Amienois Noredine Allam (au scénario) et Greg Blondin (au dessin) avec un nouvel épisode de cette “chronique drôle et légère de la vie quotidienne des musulmans en occident”, qu’ils entendent livrer. Un second “muslim show” consacré, après le ramadan, au mariage. De la demande auprès des beaux-parents au voyage de noces final, en une quarantaine de planches, on aura tout vu, pas mal appris et beaucoup souri sur le mariage à l’orientale. Gestion de la famille, des amis, henné party, choix de la neggafa (l’habilleuse – chef d’orchestre du mariage), défilé en mairie, cérémonie et soirée finale, tout est prétexte à un regard drôle et empathique.

Nettement plus dans le partage que dans le prosélytisme, cet album se moque gentiment des travers et des galères vécues par son jeune (futur) couple. Mais tout est traité avec la légèreté et l’humour qui s’imposent.

Allam et Blondin épinglent parfois de façon aiguisée, mais jamais méchante des ridicules de chacun. Une approche et un ton qui sonnent toujours aussi justes, renforcés par le dessin rond et chaleureux de Greg Blondin, allant parfois vers le cartoon “gros nez”, mais capable d’une belle finesse de trait dans la description, par exemples, des différentes robes traditionnelles.

Même s’il vise un  public ouvertement musulman, possédant toutes les clés des situations décrites ici, ce Muslim show n’a rien de communautariste. Une fois encore, on ne rit pas des musulmans, ici, mais bien avec eux. Par les temps qui courent et les tentatives politiques récurrentes d’exacerber faussement les clivages, cet album n’en devient que plus recommandable. Et cette approche, sans prétention, de l’islam en France vaut beaucoup de “grands débats” sur la question.

A lire, ce dimanche 5 juin dans le Courrier picard, un entretien avec les deux auteurs autour de la sortie de cet album.