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La France comme on l’aime

                            

Le romancier Jérôme Leroy publie des poèmes d’une grâce infinie.

 

Photo : Philippe Lacoche.
Lire Leroy, effondré sur un transat, l’été au Crotoy : un délice!
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Quand on sortait de la gare/ et qu’on descendait vers la ville/ par le boulevard Bara/ Palaiseau/ sentait le jasmin/ le dix-huit mai deux mille dix-sept/ vers une heure/ de l’après-midi/ Il faut savoir dater/ aussi/ son plaisir d’être au monde/ malgré tout.» Intitulé «Malgré tout», ce court poème de Jérôme Leroy ouvre son recueil Nager vers la Norvège. Ce texte bref distille parfaitement la tonalité du livre. D’autant qu’il s’inscrit dans un chapitre baptisé «Petite suite française».

«Le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/

un peu après Vierzon dans le soir»

Jérôme Leroy

Jean Claude PIROTTE – Credit : Philippe MATSAS/Opale.
Jérôme Leroy. Photo : Philippe Lacoche.

Français, cet opus l’est de la première à la dernière ligne. On est en droit de s’en réjouir. Tant à la faveur de ses romans que de ses romans noirs, Jérôme Leroy ne manque pas une occasion de rappeler son attachement viscéral à notre pays. Le présent recueil est, en partie, en large partie, une ode à la France, à ses habitants, ses paysages, ses atmosphères indéfinissables. Résultat: on est bien dans ce Nager vers la Norvège. Aussi bien que dans un livre du regretté Jean-Claude Pirotte ou dans une nouvelle d’André Hardellet ou dans une chanson de Pierre Mac Orlan, autres atmosphéristes magnifiques, chantres des sans-grades et des mélancolies intimes. Oui, on est bien dans cet ouvrage, notamment quand Jérôme Leroy nous fait savoir que «le Grand Meaulnes était égaré/sur une aire d’autoroute glacée/ un peu après Vierzon dans le soir». Ou, quand à Besançon, un dimanche de mai, il pense à Jade qui, un peu plus loin, s’assoit à côté de lui sur les escaliers de la salle Proudhon. Ou quand il s’imagine en train de lire sur un banc dans un square «(…) près du château ou bien derrière la mairie/ avec une statue de gloire locale et le bruit/ très lointain le soir du dernier train régional.» Ici, on se croirait chez Georges Simenon, au cœur de L’Affaire Saint-Fiacre précisément, l’un des romans les plus français de l’immense Belge. (À ce propos, c’est fou comme les Belges savent évoquer notre pays; Pirotte et Simenon en sont deux exemples.)

On se régale encore quand, au détour du poème «Je ne suis pas français», Leroy nous confie qu’il ne l’est évidemment pas par le sang, mais «par une certaine aptitude à la mélancolie/ par le goût de la distance/ de la langue». Elle est si belle justement, la langue de Jérôme qui, simplement, se dit «français par le temps». Car, oui, il détient cette faculté rare, précieuse, de posséder «le goût exact du temps qui passe» et de cette nostalgie palpable du monde d’avant. On le suit encore à bord d’un autre train régional qui serpente du côté de St-Priest-Taurion et de St-Denis-des-Murs, avec, à son bord, «une contrôleuse/ aux yeux de forêt.» Alors, on se laisse aller; on est ailleurs; on s’assoit sur un banc du quai et on se dit, comme Antoine Blondin, qu’un jour, peut-être, on prendra un train qui passe. Nager vers la Norvège est tout simplement superbe.

PHILIPPE LACOCHE

Nager vers la Norvège, Jérôme Leroy; La Table Ronde; 207 p.; 16 €.