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N’est-ce pas, Madame Maigret ?

Les Papillons noirs en pleine action. Lou-Mary, au chant; Emmanuel Gyr, à la batterie; Vanfi à la guitare; et une épaule du bassiste Christophe sur la gauche. Photo : Philippe Lacoche.

Dans cette société ultralibérale, broyeuse d’individus, exploiteuse de salariés, il est bon de compter, de répertorier les instants de plaisirs que l’on a sournoisement dérobés à la barbarie de l’existence. S’arrêter pour écouter la pluie tomber sur le toit de la véranda; observer une énorme araignée noire et velue, équipée d’aussi longues jambes que celles de Mireille Darc, se munir d’un morceau de Sopalin (Société du papier linge), attraper délicatement la bestiole et la libérer dans le jardin; parler aux objets et ne pas hésiter à les insulter lorsqu’ils vous résistent.

«Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini.»

Exemple: la brosse à dents qui tombe du gobelet sans qu’on le lui ait demandé mérite qu’on la traite de salope; la porte qui se referme mal, voire pas du tout, se verra, par nos soins, affublée du mot de connasse; le crayon de bois Niceday HB dont la pointe, subrepticement, se brise sous l’effet de l’énergie déployée à la rédaction d’un petit mot d’amour, mérite qu’on le qualifie de tête de nœud. Voilà quelques menus plaisirs volés à la sauvagerie de la vie qui, c’est inéluctable, finira mal. Alors, tant qu’à faire: profitons, profitons avec bienveillance (contrairement au capitalisme et à la haute finance), sans écraser autrui. Ainsi, à petit pas de gazelles, ou de matous aux pattes veloutées afin de ne point aplatir plus petit que soi, nous nous sommes rendus, ma petite fiancée et moi, au Race Rock Café, à Longueau, afin d’assister au concert des Papillons noirs. J’adore ce groupe qui fleure bon les années 1960 et 1970; je me délecte de son répertoire exquis tissé de reprises de tubes immémoriaux et très français. Et ce n’est pas le fait que mon ex-pacsée, ma grande Didiche de Lou-Mary, ait rejoint la formation comme chanteuse. Non. C’est vrai que ça joue un peu, tout de même. J’aime le son global des Papillons; le son de la guitare de Philippe Van Haelst, dit Vanfi, précis, limpide, si rock’n’roll. La basse ronde de Christophe; la frappe impeccable du batteur Emmanuel Gyr, dit Manu. L’horloge musicale des Papillons noirs tourne rond. Un vrai bonheur. On se laisse happer par leur évidente joie de jouer. De jouer ensemble. Autre plaisir récent que je me suis accordé: la lecture d’un roman de Georges Simenon. J’avais oublié chez moi Le Palais des Orties (éd. Gallimard), roman de Marie Nimier que j’étais en train de terminer afin de te combler, lectrice, à l’aide d’une mes turgescentes chroniques littéraires. Cela m’avait contrarié. Ma petite fiancée, jamais à cours d’idées, proposa que je m’adonne à la lecture d’un Simenon. J’optais pour Maigret s’amuse. M’allongeai sur le lit. Il pleuvait sur la rue de Boutillerie; il pleut toujours quand on s’apprête à lire Simenon. D’emblée, je fus kidnappé par l’histoire. Simenon est certainement le plus grand romancier français du XXe siècle. Modiano, non sans honnêteté, n’a cessé de reconnaître tout ce qu’il lui devait. Il n’y a pas plus simple, plus précis, que le style du plus français des prosateurs belges. Jamais, il ne fait littéraire; jamais, il ne fait poétique. Il est naturellement poétique. Et tellement français. Et tellement d’avant. Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini. C’était tellement mieux avant, n’est-ce pas, Madame Maigret?

Dimanche 18 octobre 2020.

Lou-Mary. Photo : Philippe Lacoche.
“Maigret s’amuse”, de Simenon. Photo : Philippe Lacoche.
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La prose féline et menaçante de Modiano

     «Memory Lane», on l’a lu des dizaines de fois. On se laisse encore prendre. Qu’est-ce que c’est bon.

Patrick Modiano ressemble à un frère naturel de Bernard Pivot. Photo : Patrice Normand.
Bernard Pivot : un presque sosie de Patrick Modiano. Photo : La Voix du Nord.
Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.

    Modiano. Encore et toujours. Mais qu’est-ce qui fait, Bon Dieu, qu’on tombe toujours sous le charme de sa prose, au grand Patrick? Pourtant, franchement, il n’a pas grand-chose pour plaire. En vieillissant, il ressemble de plus en plus à un frère naturel de Bernard Pivot. Un frère de Pivot en plus fin physiquement, en beaucoup plus haut, en plus grave, en moins bon vivant (Pivot, il faut le reconnaître, est sympathique à aimer le Beaujolais, le football et les écrivains improbables comme Henri Vincenot et Kléber Hædens); il parvient même à nous agacer avec ses hésitations de langage au cours des interviews. Hésitations dont on ne sait si elles sont incompressibles (dans ce cas, on compatit), ou s’il en rajoute (là, on se dit qu’il exagère).

«Emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots.»

Alors? Alors? Allez savoir. Voici Memory Lane que les aficionados du grand Patrick ont tous dû lire une bonne dizaine de fois. Et voilà que les éditions Stock ont l’idée (la bonne?) de le rééditer. Faut-il rappeler que Memory Lane est lesté des dessins (sublimes, forcément sublimes, eût dit la Margot Duras, qui fut l’amie, rue Saint-Benoit, de Jean Cau, de Jacques-Francis Roland – qui en connaissait des tonnes sur la vie secrète de Patrick – de la mère de Modiano) du regretté Pierre Le-Tan. Alors, on hésite. Faut-il le reléguer sur le haut de l’étagère, l’écarter sournoisement pour laisser de la place à une jeune plume? Oui, mais… Oui mais, les jeunes plumes d’aujourd’hui n’ont pas le talent indicible du créateur de Villa Triste. Alors, on se laisse tenter. Et une fois de plus, on écrit. On écrit comment on s’est fait avoir. Comment, on a été embarqué, ensablé, enlisé, empoigné, emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots. On regarde d’abord les dessins de Le-Tan. Ces visages qui nous rappellent quelque chose, quelqu’un. Ce regard perdu et merveilleusement malheureux de Paul Contour. Puis le gros visage de Doug; on l’imagine couleur de brique à cause des alcools sucrés, dont l’Izarra. Doug qui ressemble comme deux gouttes de Génépi à ce comédien, un second rôle d’origine américaine qui peuplait les films et téléfilms des sixties et des seventies. Sa grosse voix embourbonnée et son accent à couper au Ka-Bar.Puis, on lit enfin. Et on ne lâche plus, trop content de recroiser Georges Bellune, Françoise (Dorléac?), Claude Delval et son jeune protégé Michel Maraize, l’amoureux des poèmes en prose de Baudelaire. Il ne serait pas étonnant de croiser le fantôme de Maurice Raphaël, ou d’Ange Bastiani, ou d’Ange Gabrielli, ou de Vic Vorlier, à moins qu’il ne se fût agi du même écrivain prolixe à l’indiscutable talent et tout aussi indiscutable trouble passé. On est bien dans Memory Lane comme on devait être bien dans la mélodie de la chanson éponyme fredonnée par le gros Doug, rongé par la nostalgie de son Kentucky natal. On est bien dans ce monde interlope, feutré presque duveteux où l’on sent cependant peser de sombres menaces. Comme si les ennuis, d’un seul coup, allaient ressurgir tels de lourds félins délétères de la jungle du passé. PHILIPPE LACOCHE

Memory Lane, Patrick Modiano; dessins de Pierre Le-Tan; Stock; 87 p.; 14,90 €.

 

Le regretté Pierre Le-Tan. Photo : Philippe Matsas-Opale.

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Voir la mer pour ne pas pleurer

        Franck Maubert souffre car son ami Pierre Le-Tan est malade. Il noie sa tristesse sur les côtes de l’Ouest.

 

Franck Maubert (autoportrait) au cours de ses voyages sur la côte ouest française.
Franck Maubert.
Franck Maubert par lui-même, au cours de ses pérégrinations.

Il y a des phrases, comme ça, l’air de rien, qui vous font comprendre que vous êtes en train de lire un écrivain, un grand écrivain; ça devient rare. Exemples: «La digue de quatre kilomètres se perd dans le gris si gris de janvier.» Une autre: «En son centre, les maisons aux briques de sable jaune se serrent les unes aux autres en un doux mouvement circulaire. J’y retrouve un air italien, quelque chose de Sienne…» Il n’y a pas besoin de jouer au poète, encore moins de briller, d’épater, pour faire ressentir les choses. Il suffit d’être juste. Les plus grands (Patrick Modiano, Georges Simenon, Emmanuel Bove, Guy de Maupassant, Henri Calet, Pierre Mac Orlan) l’avaient compris. Franck Maubert est de ceux-là. Son dernier livre, un récit de voyages intitulé Le Bruit de la mer, d’une émouvante beauté, le prouve de façon imparable. Mais, à dire vrai, nous le savions déjà, depuis Villa close (Écriture, 2013), L’Homme qui marche (Fayard, 2016) et L’eau qui passe (Gallimard, Prix Jean-Freustié 2019).

«Il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse.»

Le bandeau qui illustre l’opus, une sirène qui regarde la mer, allongée lascivement sur une plage, n’est pas innocent. Il contient une illustration de Pierre Le-Tan. Ce dernier nous a quittés trop tôt, le 17 septembre dernier. C’était un peintre, illustrateur et dessinateur de grand talent, compagnon de création de Patrick Modiano; c’était aussi l’ami de Franck Maubert. Ce récit, au fond, c’est lui qui l’a provoqué. Sa maladie, plutôt. Maubert comprend que c’est grave. La douleur est trop forte; il lui faut apercevoir d’autres horizons afin d’adoucir la peau rêche de la tristesse. Quel meilleur onguent que le voyage? Il part, donc. Mais, point de soleils brûlants, de cocotiers de posters, et d’avions pollueurs. Il aime trop la France pour la quitter en pareilles circonstances. Il choisit d’aller découvrir – ou, parfois retrouver – les côtes de la Manche et de l’Atlantique, ce à bord de sa voiture Peugeot. C’est l’hiver; il s’en va avec, sans doute, «quelque chose d’absurde dans ma course. Incapable de dire à Pierre qu’il est la cause de ce voyage, je vais à la rencontre d’autres solitudes, sous l’hypnose de la mer, de Bray-Dunes à l’île aux Faisans», comme il est indiqué en quatrième de couverture. Sept itinéraires buissonniers, le Nord en janvier (il s’arrête, bien sûr, en Baie de Somme, au Crotoy, à Saint-Valery-sur-Somme, dans le parc du Marquenterre), la Normandie, puis la Gironde et les landes en février, l’île d’Yeu en mars, la côte basque en avril, la Bretagne sud en mai, celle du nord, puis le Cotentin en juin. Il fait des rencontres singulières, rares, terriblement humaines comme cette dame qui fixe la mer en attendant son mari dont les cendres ont été dispersées près d’une bouée, au large. Ou, près d’Arcachon, ce vieil homme peu avenant, manière de squelette qui bâti des châteaux de sable et attend que ceux-ci soient anéantis par la marée. Peu avenant, un euphémisme: «Et maintenant foutez-moi le camp, j’ai à faire moi», lance-t-il à l’endroit de Maubert qui n’a pas son pareil pour nous parler de l’eau. Seul un pêcheur à la ligne (il l’est, et quel pêcheur!) est capable de le faire de cette façon. Les ombres de certains écrivains passent (Françoise Sagan, Paul-Jean Toulet, Antoine Blondin, Patrick Modiano, Frédéric Beigbeder, Raymond Roussel, etc.), nonchalantes. On est bien dans ce livre. Si bien qu’on ne voudrait pas le quitter. Il se termine quand le téléphone de Franck ne sonne plus. Pierre ne donne plus de nouvelles; à son tour, il est parti pour un long voyage. Définitif. Pour l’écrivain, il est temps de rentrer. PHILIPPE LACOCHE

Le Bruit de la mer, Franck Maubert; Flammarion; 247 p.; 20 €.

Le bassin du Crotoy photographié par Franck Maubert.
Franck Maubert a photographié le Crotoy.
L’auteur s’est rendu dans le parc du Marquenterre. (Photo : Franck Maubert.)
La plage de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Le casino de Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Coucher de soleil sur Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
La maison de l’écrivain Raymond Roussel à Biarritz. (Photo : Franck Maubert.)
Un menu rigolo au Pays basque. (Photo : Franck Maubert.)
Trouville. Les Roches noires. (Photo : Franck Maubert.)
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Mes rêves iodés de cinglé

Coucher de soleil sur la jetée du Crotoy. Photo : Philippe Lacoche.

          Déconfiné? Certainement. Quoique. En compagnie de la petite fiancée, j’ai passé une semaine de vacances au Crotoy. Tentative de jardinage. Beaucoup de paresse surtout; beaucoup de lecture aussi. Aucune tentative d’écriture. Ma première nuit fut terrible, peuplée d’horribles cauchemars. Ma petite fiancée me dit que c’est à cause de l’air iodé; je veux bien la croire. Je n’ai jamais eu l’intention de contrarier les filles. L’iode me taperait-il sur les neurones? Cette nuit, dans le désordre, je me suis bagarré contre une saleté de mâle dominant; j’ai prononcé un discours délirant à une tribune devant un auditoire constitué de plusieurs milliers de personnes qui me huaient, effectué de l’escalade sur un balcon situé au quinzième étage d’un immeuble dont la rambarde diminuait au fur et à mesure que j’avançais et pas moyen de faire demi-tour. Paralysie totale. C’était horrible.

La vandoise : très beau poisson.
Je rêve souvent de brochets.
La célèbre Papillote, dite Patricia. Je trouve qu’elle a les yeux de Michèle Morgan. Photo : Philippe Lacoche.
Le Crotoy était bien vide, dimanche soir. Photo : Philippe Lacoche.

Il y avait aussi beaucoup d’animaux plus ou moins bossus, et des quantités de poissons (chevesnes, brochets et vandoises; pour ces dernières, j’ai cru détecter la raison: peu de temps auparavant, j’avais relu avec beaucoup de plaisir un article de Christophe Hennequin, dit Totof, collaborateur des pages Saisons). Faut-il préciser que les songes halieutiques, depuis des lustres, peuplent mes nuits dès que je manque de temps et de pêche. L’eau est pour moi une drogue; mes proches me disent souvent que je devrais en boire plus, en dehors de celle avec laquelle j’arrose mon pastis. Au cours de ma bagarre nocturne, je me suis mis à hurler si fort que ma petite fiancée, effrayée, a choisi de me réveiller pour m’apaiser; elle m’a aussi confié que j’avais fichu une trouille bleue à Papillotte, dite Patricia, sa chatte, qui a filé dans la nuit noire qui tapissait le jardin. Le dimanche soir, nous avons rangé les vacances dans des valises en carton comme chantait la délicieuse et adorable Brigitte Bardot (que certains conspuent car elle vit avec un âne et qu’elle ne se prive pas de faire la promotion de la droite musclée; moi, je m’en fiche car son bikini en vichy des années 1960 m’a tellement fait rêver que je lui pardonne tout). Je déteste les changements en général et les départs en particulier; je voudrais que tout reste en état, que rien ne change. J’adore le passé; je supporte le présent; je me méfie du futur presque autant que du coronavirus. Je persiste à penser que c’était mieux avant. Je suis un réactionnaire définitif qui adore Marx et une large partie de la littérature droite ce qui déstabilise mes amis et me vaut quelques inimitiés bien senties. Cela ne m’empêche pas de faire des cauchemars. Après avoir attrapé Papillote et rangé dans sa boîte à chat, nous sommes montés à bord de ma Dacia Sandero. «Et si nous allions voir la mer une dernière fois?», a miaulé ma petite fiancée depuis sa boîte, tandis que Papillote, à ma droite, acquiesçait. (L’iode ne me vaut rien; je mélange tout.) Le Crotoy était vide comme un bulot après le réveillon. Pas un chat en dehors de Papillote. Personne non plus, sur la jetée caressée par un coucher de soleil qui avait la couleur des filaments de sang qu’on trouve dans les œufs fécondés. Il y avait dans l’air comme un parfum de hors saison. On se serait cru au cœur de Villa triste, de Patrick Modiano.

                                             Dimanche 31 mai 2020.

 

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Un récit séduisant et sensuel

     Sur les traces de Desnos, Thierry Clermont parcourt un Cuba mélancolique et très littéraire.

Thierry Clermont. Photo : Jean-Luc Bertini.

Barroco bordello est un roman de plaisir, de sensualité et de jouissance; on y est bien comme dans l’eau d’une rivière fraîche sous le soleil des tropiques. Ou comme dans une femme. Il figure un long poème sans rimes qui ne ressemble à rien et qui poétise tout. Orpailleur de génie, Thierry Clermont a longuement voyagé à Cuba. Il en rapporte des pépites de littérature inédite, à la fois galvanisante et rassérénante. («Je pensais aux mots couchés, débris de phrases, élans et incises, bouts rimés, tessons de pensées, jets d’idées, rognures tachetées d’encre et de pâtés.»)Pour tout dire, de façon directe et simple: ce livre est un régal. Il est délicieux dans tous les sens du terme. Et il est surprenant d’un bout à l’autre.

«Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos.»

À l’origine, le narrateur part sur les traces du poète Robert Desnos qui visita Cuba en 1928. Il effectue un long et lent pèlerinage dans une chaleur moite ou dans la fraîcheur inspirante des nuits bleutées. Il arpente les rues, hante les bars, hume l’air qu’eût pu respirer Desnos. Au fur et à mesure, il croise d’autres personnages vivants, ou les ombres capitales et capiteuses d’autres. Lorsque la rencontre est impossible, il imagine, se documente, relate; il déclare sa flamme à la poésie, à la littérature, à la vie. Il fait feu de tout bois. On se laisse embarquer; on se passionne. Que sont allés faire sur l’île les Allen Ginsberg, Ernest Hemingway, Paul Morand, Alejo Carpentier, Anaïs Nin, Isidora Duncan, Simone de Beauvoir et son Jean-Paul Sartre? L’air est saturé de rhum; le narrateur de Thierry Clermont, d’histoires, d’Histoire, de mélancolie et de mystères. D’autres personnages traversent le récit, comme venus de nulle part et, pourtant, de suite, ils y trouvent leurs places et vous emportent, vous entraînent. Là, on aperçoit Richard Hell, les Ramones, le si talentueux et torturé peintre Pascin, les membres du Club des longues moustaches (Henri de Régnier, Jean-Louis Vaudoyer). Et l’incroyable Yvonne George, chanteuse et comédienne (1896-1930). «Rongée par les drogues les plus dures, étourdie d’opium, affaiblie par une tuberculose tenace, nostalgique d’une gloire qui n’a jamais atteint son zénith, Yvonne Georges alternait périlleux récitals de chant, concerts, apparitions théâtrales, revues musicales et longs séjours en cure de désintoxication, de sanatorium en maison de santé», rappelle Thierry Clermont. Une ombre parmi tant d’autres dans ce récit séduisant et lascif qui doit autant à la mélancolie d’un Patrick Modiano qu’à l’étrangeté d’un Pierre Mac Orlan. C’est un fantastique social torride où les bruines portuaires et nordiques sont remplacées par des giboulées tièdes. Ce livre interpelle car il est juste et savoureux.

PHILIPPE LACOCHE

 

Barroco bordello, Thierry Clermont; Seuil, coll. Fiction & Cie; 236 p.; 19€.

 

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Patrick Eudeline autopsie le cadavre du punk

    Son roman, «Anoushka 79», est livre d’une époque; son narrateur, Simon, enquête sur la disparition d’une punkette. Plus qu’un bon bouquin, c’est un véritable document sur un mouvement capital de l’histoire de la musique, de l’art et de la littérature.

Patrick Eudeline aujourd’hui.

Les lecteurs les plus curieux pourront aller voir sur Internet pour y regarder des extraits du film culte La brune et moi, réalisé par Philippe Puicouyoul, en 1981. Ce long-métrage regroupe les principaux combos du mouvement punk parisien des années 1970, précisément de 1976 à 1979: Go-Go Pigalles, les Privés, Édith Nylon, Ici Paris, mais aussi des extérieurs comme Marquis de Sade et les Dogs. Parmi les comédiens: Pierre Clémenti (acteur, chanteur de Crouille Marteau, décédé d’un cancer du foie en 1999), Pierre-Jean Cayatte (musicien qui jouera avec Métal Urbain et Asphalt Jungle; il se tira une balle dans la tête quelques jours après sa mort fictive dans le film), Ricky Darling (guitariste – hors pair! – dans les mêmes groupes; disparu). On y aperçoit aussi une fort jolie punkette élancée, longue liane à la crinière de lionne. Elle se prénomme Anoushka. Elle aussi disparaîtra après la sortie du film. Plus aucun signe de vie; aucune trace. Un vrai mystère.

«J’ai su récemment – à cause du livre – la vérité. Elle est vivante. Je n’en dirais pas plus.»

Patrick Eudeline

C’est ce mystère que tente d’élucider Simon, le narrateur du roman de Patrick Eudeline. Simon, fils d’un chanteur-comédien; «le fils du Grand homme», comme il est surnommé dans l’opus. Un Simon qui ressemble comme deux gouttes de chianti à Simon Reggiani, fils de Serge, frère de Stéphan, suicidé dans le lit du Grand homme, à Mougins, en juillet 1980. «Simon est un personnage si romanesque», commente Eudeline, interrogé à ce propos. «Mais psychologiquement, pratiquement, le Simon du livre est un personnage composite. Simon Reggiani était un petit punk qui suivait Asphalt Jungle. Il y a de lui au niveau biographique notamment, mais pas seulement. J’ai construit un personnage mixte.» Nous sommes en 1979; Simon, fasciné par Anoushka, veut à tout prix la retrouver. Pour ce faire, il rencontre les nombreuses personnalités de l’époque qui l’ont côtoyée. Elles évoluent dans un monde fascinant mais délétère car – très rock’n’roll – fait de drogue, de violence, de nuits moites et de sexe extrême. Patrick Eudeline, chanteur d’Asphalt Jungle, critique rock à Best, connaît cette histoire-là comme la poche de son perfecto. Soixante-huit, les gauchistes et l’underground ne sont pas si loin. Les fantômes d’Albertine Sarrazin et de Michel Lancelot hantent les rues de la capitale. On se retrouve au Rose Bonbon. Alain Pacadis parcourt la nuit myope. Les Heartbreakers embrasent le Bataclan. Patrick Verbeke, Jacky Chalard, Jean-Charles Smaine se souviennent que le blues et le rockabilly ont existé un jour. Cela semble si loin. Car, la vague punk de ces années-là est un tsunami. Dangereux.Simon se réveille un matin au côté d’un corps sans vie: celui de Deborah, une autre punkette. Fiction ou réalité? «Il s’agit du mix de deux histoires vécues», explique Eudeline. «Par moi également. Je ne peux en dire plus. Presque tout le monde est mort mais un ou deux témoins-acteurs sont encore là.» Et Anoushka, qu’est-elle devenue? «J’ai su récemment – à cause du livre – la vérité. Elle est vivante. Je n’en dirai pas plus. C’était un personnage… Et elle a effectivement disparu après avoir tourné dans un film punk culte La brune et moi.» Patrick sait, mais le mystère reste entier. Qu’importe : c’est un livre remarquable qu’il nous donne à lire.

PHILIPPE LACOCHE

Patrick Eudeline vient d’écrire un livre sur une époque révolue; elle des années punk à Paris.
Patrick Eudeline est aussi chanteur et musicien; aujourd’hui, il se produit en solo. Il sortira, sous peu, un album consacré au blues.
Patrick Eudeline : le dandy du rock’n’roll.

Patrick Eudeline, jeune punk en 1978.
De gauche à droite : Patrick Eudeline, Jean-Louis Abbitti, ancien patron du cabaret La Belle Epoque, à Briquemesnil, Lou-Mary, chanteuse, Corinne, de la Belle Epoque. Mars 2010. Photo : Philippe Lacoche
Patrick Eudeline devant la Lune des Pirates, à Amiens. Mars 2010. Photo : Philippe Lacoche.
Anoushka, c’était elle. Mignonne punkette à la crinière de lionne. Beaucoup de charme sauvage comme en possédaient certaines filles de l’époque. Qu’est-elle devenue? Patrick, lui, le sait; il préfère garder le secret. Une chose est sûre : elle est toujours vivante. Mais où? Tout cela est aussi romanesque qu’un livre de Patrick Modiano.
Simon Reggiani, fils de Serge, frère de Stephan, à l’époque du punk à Paris. Il suivait le groupe Asphalt Jungle (de Patrick) dans tous ses concerts. Le narrateur du roman est inspiré par la vie de Simon. C’est lui, dans le livre, qui recherche la jolie Anoushka.
Ricky Darling, guitariste d’Asphalt Jungle. Disparu, lui aussi. Patrick pense qu’il n’est plus de ce monde.
Asphalt Jungle sur scène, au Golf Drouot, certainement en 1977.
Asphalt Jungle, sur la scène du Théâtre Dejazet, dans le IIIe arrondissement, à Paris.
La pochette d’un des tous premiers 45 tours d’Asphalt Jungle, sur le label Cobra. Le groupe avait dû être repéré par Alain Pons, alors critique de rock chez Best, spécialiste du rock français (avec Brenda Jackson, il s’occupait de la rubrique Rock d’Ici, que je reprendrai à partir de l’automne 1977), confrère et ami de Patrick au sein de la revue du 23 de la rue d’Antin. Ici, la pochette sert d’affiche pour annoncer un concert au Théâtre de l’Oblique (qui fut l’un des anciens noms du Théâtre Bastille entre 1974 et 1980).

Patrick Eudeline raconte

« Presque tout le monde est mort

Patrick Eudeline a bien voulu répondre à nos questions.

Votre roman semble très largement autobiographique. Qu’en est-il?

Oui. Tout est inspiré de personnages et faits réels. Vécus par moi souvent. Mais c’est un roman. Même le décor, les acteurs… tout est vrai. Sauf, finalement Anoushka et Simon qui sont romancés.

Est-ce Anoushka qu’on voit dans le fameux film qu’on peut trouver sur Youtube?

Oui

Simon est-il sorti avec elle?

Probablement… Mais il n’y a pas eu – à ma connaissance – de vraie histoire d’amour. C’est la part du roman.

Ricky Darling est probablement mort

La scène savoureuse de la rencontre entre Simon et la mère d’Anoushka est-elle réelle?

Inspirée de mon vécu. En fait, c’était la mère de quelqu’un d’autre…

Qui était Deborah? Simon l’a-t-il réellement retrouvée mort? De quoi est-elle morte?

Mix de deux histoires vécues. Par moi également. Je ne peux en dire plus. Presque tout le monde est mort mais un ou deux témoins-acteurs sont encore là.

Et ce jeune flic assez rock à l’allure anglaise; réalité ou invention?

C’est à moi que c’est arrivé; c’est moi qui l’ai croisé ! Toute la séquence, de la pizzeria à chez moi, est vécue ! Je prête l’aventure à Simon. Comme souvent…

Parlez-moi de Ricky Darling dont vous faites un magnifique portrait. Qui était-il alors? Que représente-t-il aujourd’hui?

Il est “ probablement “ mort. C’était mon guitariste… Un talent fou. Né dans le mauvais pays. Une sorte de Syd Barrett fasciné par les Who. Ricky à cause de’ “ Don’t lose that number “. Ricky Darling à cause d’Eric Darling et du Velvet. Je l’avais rebaptisé, cet Eric Feidt ! (N.D.L.R. : En fait, Patrick et quelques autres, ont beaucoup aidé Ricky Darling qui, en plus de problèmes avec la dope et l’acide, avait de grave soucis psychologiques. Patrick se souvient qu’un jour, sur la plage de Deauville, il l’avait sauvé de la noyade. Ricky avançait dans les flots, vers le large, en proférant des paroles incompréhensibles. Aujourd’hui, selon Patrick, il est vraisemblablement décédé. Mais où et quand? Autre mystère. Il n’avait plus de famille, sauf une soeur qui n’a pu être retrouvée. Une chose est sûre : c’était un grand artiste.)

Votre roman est celui d’une époque. Comment la définiriez-vous?

Comme le début de la fin. Le punk a été le dernier bal d’une période unique dorée et magique. En 1979, déjà, tout était plié même si ça bougeait encore beaucoup. Mais les 80’s annonçaient la débâcle qui allait suivre. Sida, chômage, mort de l’Art ou quasi, aujourd’hui virus. Notre période s’enfonce de décennie en décennie. Loin de l’Aquarius rêvé par les hippies.

Pourquoi l’avoir écrit aujourd’hui?

Parce que tout va de mal en pis. Et puis, tellement de gens ont disparu que c’était plus facile au niveau des susceptibilités.

Que préparez-vous tant en matière d’écriture, que de musique, ou en matière de journalisme?

Le prochain ? Titre provisoire Le monde d’avant. Et moi et moi et moi. Cela ne sera peut-être pas le titre définitif mais ça donne une idée. La France, le monde disparu via mon autobio. Et mon disque de chansons blues va bien finir par être finalisé. Je fais (enfin faisais…) des concerts. Sinon, j’adore ferrailler via Causeur ou l’Incorrect. Il ne faut pas que les voix rebelles ou libres se taisent ! Et j’espère en être une. Et je n’ai pas peur des insultes.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Anoushka 79, Patrick Eudeline; Le Passage; 228 p.; 18 €.

Lire aussi l’interview complète de Patrick Eudeline sur le blog de Lacoche, Les Dessous chics (avec de nombreuses photographies rares, voire inédites aimablement prêtées par Patrick Eudeline).

 

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Lecture : conseil de confiné

 

Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire. Pour vous aiguiller un peu, voici une deuxième sélection subjective si vous avez déjà épuisé la première publié mercredi.

-Villa triste, de Patrick Modiano; Folio.

«Ils ont détruit l’hôtel de Verdun. C’était un curieux bâtiment, en face de la gare, bordé d’une véranda dont le bois pourrissait.» Ainsi commence Villa triste, le meilleur roman de Patrick Modiano, paru en 1975. Si ça, ce n’est pas une phrase d’écrivain… Mais qui sont ces «ils»? Pire que la Mort et ses motards dans le film de Cocteau, ce sont le Temps qui fuit, la modernité et ses mecs à trottinettes qui bousillent tout. Qu’est-ce que c’est beau, Villa triste. Sublime.

-Drôle de jeu, de Roger Vailland; coll. Les Cahiers Rouges; Grasset.

Le roman le plus «vrai», le plus lucide sur la Résistance. Roger Vailland, l’un des plus grands stylistes de la littérature française du siècle dernier (il écrivait aussi bien que Morand mais se révéla beaucoup plus communiste) y avait goûté, à la Résistance. Et avec un courage physique inouï. Il a l’élégance aristocratique très XVIIIe siècle de ne pas donner dans l’héroïsme à tout prix. Il y a des trahisons, des lâchetés. Et quel plaisir de retrouver le regretté Jacques-Francis Rolland, ancien professeur de lettres à Beauvais, sous les traits de Rodrigue. Admirable.Vous êtes confiné ? Profitez-en pour lire.

La main coupée, de Blaise Cendrars; Folio.

Du lourd. La Grande Guerre racontée par le petit bout de la lorgnette et par un immense poète. Sous la boue sanglante de l’horreur absolue: de l’amitié, de la fraternité, de la folie et de l’humour. Et ça se passe chez nous, en Picardie: au château de Tilloloy et à Frise. Indispensable. PHILIPPE LACOCHE

 

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Une araignée au plafond des toilettes du confiné

J’en entends déjà d’ici qui rigolent: «Le marquis, il voit tellement d’araignées qu’il les met en photo! Il doit aussi en avoir une au plafond. Il faudrait qu’il arrête d’aller au Bistrot Saint-Germain et de descendre des verres de Cadette…» Les gens sont méchants. Au Saint-Germain, à mon grand dam, je n’y vais plus, confinement oblige. Oui, lectrice adorée, convoitée, soumise et possédée, je suis confiné à cause de cette saloperie de coronavirus. Mon cher Courrier picard a pitié des vieux comme moi; alors, il a eu l’amabilité de m’initier au télétravail. Quel bonheur! Je suis en train taper cette chronique dans ma cuisine, en face d’un meuble en pin contenant mes livres de cuisine et un vieux faitout dans lequel je continue à cuisiner le pot-au-feu du dimanche à ma petite fiancée. C’est bon de bosser chez soi. Le journaliste que je suis a la curieuse impression de redevenir l’écrivain que je suis quelques fois.

Mon cher et regretté chat Wi-Fi. Photo : Philippe Lacoche.
Blaise Cendrars.
Roger Vailland.
Le faucheux. Photo : Philippe Lacoche.

Il ne manque plus qu’un chat ronronnant à mes côtés. Un chat: je pense à mon cher Wi-Fi qui m’a quitté il y a quelques années et qui aurait été de faire chauffer sa douce panse de matou sur le système d’aération de mon ordinateur. Confiné, oui, je suis. À cause de mon grand âge. De l’usure aussi. Je ne plains pas. À vouloir faire le jeune homme dans les clubs enfumés jusque pas d’heure, à courir après les poulettes qui courent bien plus vite que moi, voilà ce qui arrive… Un vieux qui a vécu, c’est fragile. C’est la vie. Confiné, je lis; je relis. (Je me replonge dans mes auteurs préférés: Blaise Cendrars, Roger Vailland, Pierre Mac Orlan, Patrick Modiano, Kléber Haedens, Michel Houellebecq, Patrick Besson, Éric Neuhoff, Jean-Marie Rouart, Yann Moix, etc.) Je téléphone aux amis que je n’ai jamais le temps d’appeler. J’observe mon jardin, les fleurs et les oiseaux qui le peuplent. Et je contemple les bestioles qui résident dans ma maison. Exemple: ce faucheux (opiliones pour les érudits) qui avait établi, il y a peu, son domicile dans mes toilettes. Tous les matins, quand j’allais pisser, je lui disais bonjour. J’avais la curieuse impression qu’il me répondait. En tout cas qu’il s’était habitué à moi car, le jour de notre première rencontre, il tremblait de tous ces frêles membres. Et au fur et à mesure de mes visites, il ne tremblait plus du tout. Je crois même qu’il me regardait avec ses petits yeux malicieux. Depuis deux jours, je ne le vois plus. Je m’inquiète. Aurait-il été victime du conoravirus? Avec l’âge, je deviens bouddhiste. Il m’est impossible d’écraser une bestiole. Même les moins agréables. Les grosses araignées poilues, je les laisse tomber dans un verre (ou je les attrape délicatement avec un morceau de Sopalin – Société du papier-linge) et je les remets dans le jardin. Enfin, je tiens à prévenir les pangolins et les chauves-souris qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus dans ma maison. Ce serait à cause d’eux, paraît-il, que le monde entier est emmerdé. Il ne faut pas exagérer quand même…

Dimanche 22 mars 2020.

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Comme un cargo plein de souvenirs dans ma tête…

Alain Frégé et la guitare fracassée d’Axel Bauer. Photo : Philippe Lacoche.

    Parisienne, ma petite fiancée a longtemps fréquenté les milieux du rock, de la chanson et du show-biz. À la faveur de courtes vacances, nous avons été invités par l’un de ses amis proches, Alain Frégé, dans sa charmante maison d’un tout aussi charmant village camarguais situé entre Nîmes et Montpellier. Au cours de sa longue carrière, Alain a notamment été le manager du groupe de rock Diesel, de Valérie Lagrange et du chanteur Axel Bauer. Est-il nécessaire de préciser qu’entre Alain et moi, le courant passa immédiatement? En préambule, je lui confiais que j’avais fait mes premières armes de journaliste au sein de la revue de rock Best, dès mai 1977, au sortir de mon école de journalisme, en pleine période de l’arrivée du punk à Paris. Après une longue période de musique progressive planante et hippie, et de jazz-rock technique et démonstratif, les gangs sortaient du bitume comme les morilles dans les terres calcaires de champagne sous les frênes, en avril. Je crois me souvenir que j’avais interviewé Diesel, très certainement dans l’arrière-salle du café Le Petit Port-Mahon, dans la rue éponyme, à deux pas du 23 de la rue d’Antin où se trouvait l’immeuble de Best, et où je réalisais tous les entretiens des formations du rock hexagonal. Alain devait se trouver en compagnie de ses poulains. Mais, les années passant, ni lui, ni moi ne nous souvînmes de ces instants. Ou bien chroniquai-je leur premier album produit par Polydor?

La Maison carrée, à Nîmes. Photo : Philippe Lacoche.
Les arènes de Nîmes. Photo : Philippe Lacoche.
Coucher de soleil près de Saintes-Marie-de-la-Mer.
Photo : Philippe Lacoche.
Le Grau-du-Roi. Photo : Philippe Lacoche.

Le soir, chez Alain, au retour de nos longues promenades dans les villes adorables du secteur (Aigues-Mortes, Nîmes, Saintes-Maries-de-la-Mer, Grau-du-Roi, etc.), nous procédions au même rituel: nous débouchions une bouteille de costières-de-nîmes, disposions sur la table basse une multitude de petits légumes et nous nous adonnions à l’apéritif des souvenirs. Alain me parla longuement d’Axel Bauer, créateur de la chanson «Cargo», immense succès de 1983, fils de Franck Bauer, speaker de Radio Londres, grand résistant (il rejoignit le Royaume-Uni, dès juillet 1940, à bord d’un paquebot polonais bombardé par la Luftwaffe qui le manqua de peu), batteur de Django Reinhardt. Il nous fit voir la guitare – où ce qu’il en reste – que l’artiste fracassa le 9 juin 1984, à la fin de l’interprétation de «Cargo» au cours de Champs-Elysées, l’émission de Michel Drucker. (Il existe, sur Youtube, une vidéo de l’INA où on le voit en pleine action.) Je me disais qu’Axel et moi avions dû nous croiser dans les années 1980 au Rose Bonbon, club où il était toujours fourré et que je fréquentais assidûment. Et, je ne cessai de questionner Alain à propos de la délicieuse Valérie Lagrange, chanteuse et comédienne qui m’a toujours fasciné et que j’avais eu la chance d’interviewer à la sortie de son premier album chez Virgin. Je me souvenais de cet entretien mystérieux, réalisé au cœur d’une nuit dans une maison de banlieue qui me faisait penser à celles qui peuplent les romans de Patrick Modiano. Tout ça me paraissait loin, si loin. Et, saoul de souvenirs et de nostalgie, il me fallait plusieurs verres de costières-de-nîmes pour reprendre contact avec l’époque infectée par le coronavirus, l’ultralibéralisme et la mondialisation.

Dimanche 15 mars 2020.

 

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Perdue ans la nuit moite…

« Cette inconnue », d’Anne-Sophie Stefanini, enquête sur la disparition d’une opposante au régime, au Cameroun.

Anne-Sophie Stefanini. Photo : F. Mantovani.

Un bon livre, c’est un peu comme un taxi : il vous happe ; vous vous y installez ; vous vous y trouvez bien ; il y fait chaud ou frais, selon la météo extérieure ; vous en sortez, lesté d’émotions, tantôt joyeux ou tout enduit d’une mélancolie acidulée selon la conversation du chauffeur-auteur.

« (…) roman intense, mystérieux et puissamment réussi car reposant sur des faits historiques réels. »

Dans Cette inconnue, quatrième roman d’Anne-Sophie Stefanini, il est, justement, beaucoup question de taxis. Nous sommes à Yaoundé, au Cameroun, en 2018, c’est-à-dire presque aujourd’hui. Ruben, l’un des personnages principaux, a choisi – on ne comprend pas tout de suite pourquoi – d’embrasser la profession de chauffeur de taxi. Il scrute la nuit droit dans ses yeux sombres, inspecte ses moindres recoins, frémissements, odeurs et bruissements. On comprend qu’il chercher quelque chose. Mais quoi ? Mais qui ? A son rétroviseur pendouille une photographie enchâssée dans un médaillon. C’est celle d’une femme. On la suppose assez jeune, belle et blonde. Les clients la contemplent parfois ; parfois, Ruben se risque à leur demander s’ils la connaissent, s’ils l’ont croisée. L’inconnue, c’est elle, la femme pendue au rétroviseur. Cette femme se prénomme Catherine. Catherine Agostini. Elle vient de Paris où elle a été étudiante. Une étudiante militante, révolutionnaire, un peu hippie sur les plages de Sicile en 1982, beaucoup activiste pour la libération du Cameroun, devenue communiste par conviction mais aussi par amour pour Jean-Martial, journaliste, un intellectuel communiste qui lutte contre le pouvoir dictatorial de son pays. Ruben est le fils de Jean-Martial, décédé au sortir des geôles de son pays après avoir été humilié, martyrisé, maltraité. Constance est la fille de Catherine. A Yaoundé, enfants, Constance et Ruben étaient voisins et inséparables. Ils fréquentaient la même école, s’amusaient dans les rues poussiéreuses, bruyantes et rouges comme les idées de leurs parents. Les années heureuses. Une nuit, tout s’est écroulé : Catherine a pris un taxi pour on ne sait où. On ne l’a jamais revue.

Les années ont passé. Ruben est resté à Yaoundé ; Constance vit à Paris. Ils sont restés en contact et ne cessent de se demander qui était réellement Catherine et pourquoi elle a disparu. Ce roman, parfaitement construit (propos des principaux personnages diffusés à des dates différentes) nous invite à suivre le déroulement d’une manière d’enquête comme celles qui se déploient dans les meilleurs livres de Patrick Modiano. On progresse par petits bonds ; on se retrouve soudain dans une impasse ; alors, on fait demi-tour. Le style et la ponctuation d’Anne-Sophie Stefanini ne doivent rien à ceux, point-point-virgule, de Paul Morand, ou à ceux –point-point- d’Eric Neuhoff. Ses phrases sont souvent rythmées et simplement reliées par des virgules comme si les points eussent pu les diviser, les éloigner, et qu’au final, elles se perdent entre-elles. Un style très personnel qui sert à merveille le propos de ce roman intense, mystérieux et puissamment réussi car reposant sur des faits historiques réels. Malheureusement réels. PHILIPPE LACOCHE

Cette inconnue, Anne-Sophie Stefanini, Gallimard ; 213 p. ; 18 €.