Categories
Les Dessous chics Rock Spectacle

Les Darons : du rock de Tergnier-sur-Rail

Les Darons : groupe rock de Tergnier.

«Ils ont quitté trop tôt l’école de la Cité pour l’université.» Au mot, Cité, la capitale C s’impose; nul doute qu’en écrivant la chanson «Eldorado», les Darons, groupe-phare de Tergnier-sur-Rail, dans l’Aisne, devaient penser très fort, non pas à une simple cité, mais bien à Quessy-Cité (dite Quessy-la-Rouge). Les Darons (Serge Anton, guitare; Jean-Philippe Chazalon, basse et chant; Hervé Poupon, batterie) ne pouvaient interpréter que du rock’n’roll. Et du vif, et du bon, et du vrai, et du pur, comme l’ont fait avant eux leurs vénérables aînés ternois (les Vizirs, Up Session, Purin, Let’s Go, Rockin’Sixteen, etc.). C’est ce qu’ils font ici en nous donnant à écouter ce CD-brûlot dans la plus grande tradition du genre. Entre pub rock et punk énervé, les Darons balancent du lourd. Bon son; bonne énergie. Et ils ont l’élégance de reprendre «Du béton sans prière», de l’inoubliable Blessed Virgins, que Jean-Philippe et sa bande avaient dû voir, en concert dans les années 1980, à la salle des fêtes de Quessy-Centre. Tout ça, ça ne s’invente pas.

Ph.L.

Eldorado. Les Darons. CD 7 titres. Contacts: manager.lesdarons@hotmail.fr. 06 26 21 14 75.

 

 

Categories
Copines et copains Dessous chics Les Dessous chics Rock Spectacle

Petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle

Les groseilles blanches du jardin de ma petite fiancée. (Photo : Philippe Lacoche.)

     Par un après-midi fort ensoleillé, alors que je baguenaudais dans le jardin de ma petite fiancée, mon attention fut attirée par les groseilliers qui offraient de jolies grappes de fruits mûrs. Profitant qu’elle me tournât le dos, affairée à tondre la pelouse, je me suis laissé guider par ma gourmandise légendaire. Alors, sournois comme un vieux matou castré, j’ai attrapé une grappe de groseilles blanches, l’ai portée à ma bouche; j’ai fermé les yeux. Et, tel un petit Marcel picard dégustant sa madeleine, je me suis laissé envahir par les souvenirs. Les groseilles blanches? Les meilleures, sans aucun doute. Les plus douces, à l’acidité raisonnable et fraîche comme baiser d’adolescence avec une petite immigrée italienne dans les années 1960, sur la pelouse du stade SNCF de Quessy-Cité (Aisne). Mais laissons là l’Aisne (tiens, ça sonne bien: «Laissons là l’Aisne!»; il faudra que le replace dans les paroles des chansons que je dois donner à Hervé Zerrouk, ancien du groupe Les Désaxés, à Benjamin Laplace, fondateur du groupe Mistral, ou à Vanfi, l’âme sombre des Papillons noirs, ou tout simplement à mon frère, l’insaisissable Scieur Z et sa scie musicale s”c”i tranchante), retrouvons les vacances. Les miennes, en tant que fils de cheminot d’un père qui, aux voyages, préférait son jardin, restaient toujours les mêmes : direction le château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père maternel exerçait la profession de jardinier. Avec mon regretté cousin Guy (le Pêcheur de nuages), nous parcourions les rives ombragées et fraîches de la Vesle, lestés de nos gaules et lignes, à la recherche des chevesnes, vandoises, vairons, perches ou rotengles aux rutilantes nageoires. C’était juillet; il faisait chaud. Lorsque nous n’étions pas à la pêche ou pas en train de courir après les filles, jeunes faunes agiles, nerveux et vigoureux, nous allions dévaster le potager du grand-père. Les groseilles blanches et roses, pâles comme la peau des fesses des jeunes rousses, restaient nos préférées; nous en abusions. Le jus dégoulinait le long de nos lèvres et sur nos torses dénudés. Le plaisir que nous obtenions relevait de l’orgasme gustatif. Fermions-nous les yeux pour nous souvenir de plaisirs lointains? Justement, je ne m’en souviens plus. L’effet poupées russes de ma pensée s’arrêtera donc là. Non, pas tout à fait. Des groseilles blanches et roses, nous en rêvions, quand nous jouions, Alain Lanzeray, Gérard Lopez (dit Dadack), Dominique Van Missen, son frère Josselin et moi, au Tour des Allées, pastiche du Tour de France que nous réalisions avec des petits coureurs en métal ou en plastique que nous faisions avancer avec des billes sur un parcours, dessiné à la binette, dans les allées du jardin de mon père. À la cité Roosevelt, au milieu des années 1960, cette compétition détenait la réputation d’une classique cycliste véritable, Felice Gimondi, GianiMotta. Paris-Roubaix et autre Tour des Flandres n’avaient qu’à bien se tenir. Lorsque nous en avions assez de faire avancer Felice Gimondi, Walter Godfroot,  Giani Motta et Karl-Heinz Kunde (dit le Nain jaune), nous foncions vers les groseilliers de mon père qui, eux, ne produisaient que des fruits rouges. Nous nous en contentions.

Il y a quelques jours que je suis rendu dans le jardin de notre maison familiale. Les allées sont envahies par les herbes.

Ils sont loin, nos Tours des Allées de l’enfance. Mais résonnent toujours en moi les rires d’Alain, de Gérard, de Dominique, de Josselin et des autres qui, alors que je tape ces lignes, jouent peut-être aux petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle.

Dimanche 28 juin 2020.

 

Categories
Dessous chics Les Dessous chics

Les Kinks au pays des Coudriers

   

Patrice Delrue (à droite) et Jean-Louis Crimon.

Les averses de mars sont agréables; elles sont souvent douces, tièdes. Elles font penser à des ruisseaux qui, lorsqu’on suit leurs cours, finissent par se jeter dans le fleuve printemps. J’aime aussi les éclaircies subreptices qui annoncent, sans en avoir l’air, les douceurs d’une saison meilleure. N’est-ce pas l’espoir qui fait vivre? Je traversais le faubourg de Hem, à bord de mon carrosse Peugeot cabossé, tiré par cinq magnifiques chevaux fiscaux. Mon autoradio diffusait, comme à l’habitude, une chanson des Kinks. Certainement «Plastic Man» ou «King Kong», mes préférées. Les Kinks me hantent. C’est un groupe printanier; ses mélodies sont fraîches et drues. Procol Harum, mon autre groupe favori, est une formation hiémale. Elle me rappelle cet hiver des seventies, à Tergnier, au cours duquel j’avais découvert l’album Broken Barricades grâce à mon regretté et défunt copain Gérard Lopez, dit Dadack. Ce disque m’avait envoûté. J’avais tenté de convertir ma petite amie d’alors et premier amour, Régine, que je surnomme Delphine dans mon roman Les Matins translucides, fan des Beatles. Je n’y parvins qu’à moitié; je ne l’en aimais que plus. (J’ai toujours adoré les femmes de caractère.) Groupe d’hiver Procol Harum? Pas tout à fait, au fond. Leur tube historique, le succulent «A Whiter Shade of Pale», inspiré par Bach, me permit un peu plus tard d’enlacer, puis de séduire tant de petites Ternoises, au cours de slow voluptueux dans les boums de Quessy-Cité; l’évocation du nom de cette chanson me rappelle, au fond, la chaleur de l’été. L’air était chargé des parfums des déodorants Avon de mes jeunes conquêtes, parfums qui se mêlaient aux odeurs du ballast des voies de chemin de fer, toutes proches. C’est si loin tout ça… Les Kinks donc. Tout en tapant cette chronique, j’écoute «Plastic Man» sur mon ordinateur. Je suis aux anges. Coïncidence certainement: j’étais tout aussi heureux, il y a peu, au café le Kimbo où, en compagnie de la Marquise, j’avais rendez-vous avec Patrice Delrue et Jean-Louis Crimon, collaborateurs à la très belle revue Histoire et traditions du Pays des Coudriers; ils venaient notamment me présenter le dernier numéro du magazine. Patrice me fit cadeau d’un collector: le premier numéro de la publication fondée par l’excellent Christian Manable. Un véritable dépaysement culturel avec des articles de qualité sur les blasons populaires, sur les Protestants de Contay, sur le peintre Alain Mongrenier. Patrice n’est pas seulement un féru d’histoire; c’est aussi un fou de rock’n’roll. Au cours de la dernière Fête de la musique, devant le Bar du Midi, alors que son groupe et lui – en tant que batteur; Emmanuel Domont officiait au chant et à la guitare – étaient en train d’interpréter «Sunny Afternoon», des Kinks, je ne pus résister au plaisir de bondir au micro et de m’adonner à quelques chœurs. Je fermais les yeux. Emmanuel était Ray Davies; j’étais Dave Davies. Je l’ai toujours dit: le rock’n’roll est un sport très fraternel.

Dimanche 11 mars 2018.

 

Categories
Dessous chics

Il pleut sur l’Art déco

       

Francis Crépin, en pleine action, à l'hôtel de ville de Saint-Quentin.
Francis Crépin, en pleine action, à l’hôtel de ville de Saint-Quentin.

Il pleut toujours dans mes chroniques. Je n’y suis pour rien ; c’est comme ça. Il pleuvait donc, ce samedi-là. En compagnie de Lys, j’étais allé à la découverte de l’Art déco, à Saint-Quentin. Notre guide n’était autre que Francis Crépin, carillonneur de la ville. Francis, j’ai fait sa connaissance il y a fort longtemps, à la fin des années soixante-dix. J’étais jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle. Plaisir, pour moi, d’arpenter cette ville où j’ai fait des études secondaires, au lycée Henri-Martin. Je découvrais avec un vif plaisir l’Art déco, certes. Mais cette pluie, ce vent, ce ciel bas. Il ne me faut pas grand-chose pour que mon esprit s’égare et se sauve, saute de branche en branche, de souvenir en souvenir, comme un sansonnet effrayé par un matou affamé. Dès la place de l’Hôtel de ville, j’avais l’impression de croiser des fantômes. Jean-François Le Guern, dit Paco, celui que j’appelle Juan dans La promesse des navires, marchant d’un pas vif vers le lycée, en 1971. Aux pieds, il a les mocassins qu’il a achetés au magasin chic de la ville : Marchandise. Je les revois, ses mocassins. « Tout cuir », disait-il avec fierté. Il venait de descendre du bus qui l’avait conduit de Harly, où il résidait (son père était ouvrier chez Motobécane) jusqu’à la station qui devait se trouver en haut de la rue d’Isle, peut être rue de la Sellerie. Je ne sais plus bien. On oublie tout avec le temps qui passe. Au croisement, il y avait une guérite avec un policier qui faisait la circulation. Sa présence m’intriguait. A Tergnier, ma ville, il n’y avait pas de policiers dans des guérites, au milieu des carrefours. De Tergnier, j’en venais. J’avais pris le Dijonnais de 7h21. La gare de Saint-Quentin ; je remontais la rue d’Isle. Paco me rejoignait donc place de l’Hôtel de ville. Il devait pleuvoir. Il pleut toujours dans mes chroniques. Nous foncions vers le lycée. Il commençait à militer à l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS). Je me souviens des noms des leaders lycéens : Michel Melki (devenu comédien ; nous sommes amis sur Facebook), Agisson, Barbier (qui s’était fait casser la figure par un royaliste, ombrageux mais joyeux, excessif mais sympa ; il n’avait pas apprécié que Barbier, gauchiste, le chatouillât sur ses inclinations peu républicaines), Caullier, Barkerzad. L’AJS sentait 68 à plein nez. Moi, je venais de Tergnier-Quessy-Cité la Rouge, plus Marx que Cohn-Bendit. Je ne savais pas encore ce qu’était l’Art déco ; je le croisais pourtant tous les jours à Saint-Quentin, mais aussi à Tergnier. Toutes ces villes écrabouillées par nos bons amis d’Outre-Rhin, reconstruites dans ce style. J’ai photographié Francis Crépin devant le portrait du carillonneur à la brasserie du Carillon. J’avais également photographié Pascal Lainé, un jour de 2003, à la faveur d’une conférence qu’il avait donnée au lycée technique, pour y parler de son romans La Dentellière. J’ai lu quelque part que Lainé n’aimait plus ce livre avec lequel il avait obtenu le Goncourt en 1974 et qui avait porté ombrage à ses nombreux autres livres. Moi, je l’adorais, ce bouquin dans lequel il pleuvait si souvent. Comme dans mes chroniques.

Dimanche 28 février 2016.