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Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.
Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

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Dessous chics

Cette chronique est pour toi, Colonel !

François Crimon est-il le meilleur chanteur du monde ? Non. Le meilleur auteur-compositeur du monde ? Non. Le meilleur guitariste du monde ? Non, vraiment pas. Alors ? Alors, il dégage. Son aura, sa dégaine, le grain de sa voix ; ses hésitations. Ses lunettes noires. Sa légèreté grave ; sa gentille désinvolture. Son excellente éducation ; son élégance filiforme de haut adolescent. Bon sang de saurait mentir. Le fils du journaliste-écrivain Jean-Louis Crimon sait écrire. Ses textes sont des petits bijoux ciselés, efficaces, imagés, sans prétention qui parlent des filles, d’alcool, de ruptures douces et brutales comme l’absinthe, longues, brunes, chapeautés et haut-talonnées comme Louisa, notre Amiénoise-Londonienne bien allumée, superbe et préférée. (Elle fut à une certaine époque l’Anaïs Nin, la Kiki Picasso des nuits brûlantes de la capitale de Picardie.) Le petit Crimon, c’est bien. C’est rock’n’roll. Il donnait un concert, par une belle soirée d’octobre – air doux, humide comme une noix fraîche – au Café, chez l’ami Pierre, rue Flatters, à Amiens, à l’occasion du vernissage de l’exposition de dix photographies (exposer dix photographie, quelle classe ! C’est bien mieux que dans exposer soixante ; c’est la rareté qui fait la densité de l’œuvre ; regardez Le Regard froid, minuscule essai de Roger Vailland. Regardez L’Eté finit sous les tilleuls, pétillant et tout petit roman de Kléber Haedens) de son ami – son presque frère – Gaspard Truffet. Il y avait un monde fou. J’y croisais de nombreux amis chers, dont Sophie (que j’ai embrassée dix-sept fois sur le front) et Jean-Louis Crimon. J’y bu quelques bière Calsberg. (Oui, lectrice, tu as bien lu ; pendant des années, je me suis adonné à la bière prolétarienne, moi l’enfant de Tergnier, à la bière de marxistes – Stella – et aujourd’hui, je déguste de délicieuses Carlsberg, bières demi-mondaines, sociale-démocrates ; vais-je terminer ma carrière comme adjoint à la culture dans une ville socialiste, moi qui rêvais que de le devenir dans une ville rouge comme le sang de Guingouin.) Quelques jours plus tard, je me rendis à la librairie Cognet, à Saint-Quentin, chez la délicieuse Cécile Jaffary, plus blonde que jamais. La ville de Saint-Quentin me bouleverse. J’ai passé quatre ans au lycée Henri-Martin. Lorsque je la traverse, je crois y croiser des ombres, celleFrançois Crimon-Chez Pierre-1-s de Jean-François Le Guern, Joël Caron, Jean-Pierre Josse, Tintin l’ancien Poilu couvert de médailles qui, au café Odette, soulevait les jupes des lycéennes du bout de sa canne. A ma table d’écrivain, m’attendaient mes amis Jean-Pierre Semblat, Eddie et Jean-Pierre qui avaient apporté, dans une glacière, une bouteille de Condrieu, pour fêter ma dédicace. J’en avais presque les larmes aux yeux devant tant de fraternité. J’étais tout autant heureux quand j’aperçus la haute, fidèle et mélancolique silhouette du Colonel, mon copain de Tergnier. En deux regards, deux poignées de mains, nous avons compris que le temps passait sur nos vies, impitoyable. Dans nos yeux, les étoiles de nos jeunesses enfouies, brisées, égarées dans les brumes lointaines de notre chère ville de Tergnier.

                                                  Dimanche 25 octobre 2015.

 

 

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Littérature

Arnaud Le Guern, un Morand sans le cœur sec

«Adieu aux espadrilles» est un adorable petit roman, sensuel et gracieux, nimbé d’une mélancolie sournoise.
C’est un beau petit roman, poétique, sensuel, légèrement mélancolique, que nous donne Arnaud Le Guern avec Adieu aux espadrilles. De quoi s’agit-il? D’une sorte de lettre d’amour que le narrateur envoie à la femme qu’il aime, Mado. Elle la recevra à Paris, après qu’ils auront, tous deux, quitté les rives du Lac Léman, où ils passent de douces vacances. Lui note ses impressions, ses états d’âme sur un petit carnet. Il observe la belle, la tutoie. «Le monde d’avant, ici, n’est pas encore mort. Les villas en conservent des traces. Rosaces surplombant une grille, volets ancestraux, ornements marbrés d’une balustrade. J’imagine une jeun

Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.
Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.

e femme y prendre l’air. Elle porte une robe blanche découvrant la peau de lait de ses bras. Le soleil se reflète sur un foulard à motifs panthère, d’où s’échappe une mèche brune, et sur la monture crème de ses lunettes noires. Je la surprends alors qu’elle ôte sa culotte, que ses doigts se referment autour du tissu. Quand as-tu, pour la dernière fois, fait glisser ainsi ton étoffe précieuse?» C’est beau; on dirait du Larbaud. Dans ce roman : beaucoup de vin, de crème solaire, d’amour, de sable tiède, de douceur. Et de tempête. Parfois. «Tes yeux furieux zébraient la nuit», constate le narrateur quand sa compagne est au sommet de la colère, piquée au vif par un mot. Elle fait tomber ses lunettes qui lui donnent «un air de maîtresse d’école mutine». Son mascara se met à couler. Car derrière le plaisir et la dolce vita que savourent les deux amoureux, derrière «la mousse lasse des cappuccinos», derrière cette gourmandise pour la lecture et la littérature (Gary, Drieu La Rochelle, Vailland – toujours, encore, toujours Vailland, c’est bien –, etc.), se planque, sournoise, tapie derrière les buissons du plaisir, une angoisse légère, blanche comme du vinaigre blanc qui ronge les rêves de calcaire. Exemple : l’ombre de Pierre, oncle du narrateur, suicidé. Là, on serait presque chez Modiano. Mais, bien vite, le naturel et la vie reviennent à pas de ballerines: «Il faut continuer. La dolce vita, les petits luxes, le sexe, la peau bronzée, les lèvres effleurées, la quête du soleil et des terrasses, les lunettes noires, les volutes, les bars d’hôtel, les bains de mer et d’eau douce, la clandestinité aux yeux de l’immonde», fait dire l’auteur à une fille brune d’une carte postale illustrée par Mel Ramos. Arnaud Le Guern, c’est un Morand qui n’eût pas été titulaire d’un cœur sec.
PHILIPPE LACOCHE
Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern, Le Rocher, 150 p.; 17 €.

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Le journalisme : toute une histoire !

         

Robert de Jouvenel.
Robert de Jouvenel.

Deux livres viennent nous le rappeler : l’un, de Robert de Jouvenel ; l’autre de Roger Vailland. Et on détestera un peu plus la ridicule « modernité » de la « communication ».

Le journalisme : toute une histoire ! Deux livres savoureux viennent nous le rappeler : Le journalisme en vingt leçons, de Robert de Jouvenel, publié par les éditions La Thébaïde (collection Histoire), et Sacré métier ! Roger Vailland journaliste, publié au Temps des Cerises. Deux livres et deux journalistes-écrivains qui n’ont rien à voir avec notre époque. Ils ne sont plus « à la mode » (quelle expression ridicule, puante, indéfendable ! La mode : quelle horreur !) ; n’ont rien à voir avec les cabinets de communication qui, pour la plupart, tentent de fourguer de l’info comme on vend des boîtes de petits pois, du dentifrice ou de la poudre de corne de rhinocéros. Qui tentent de nous vendre des personnages politiques, des marques, des produits, de la haute technologie. Que tout cela est triste, pitoyable, consumériste ! Le capitalisme est décidément une saleté. Qu’eussent dit Kessel, Hemingway, Alfred Perlès, Jacques-Francis Rolland, Pierre Daix et quelques autres devant les assauts de la communication qui, sournoisement, voudrait détrôner le journalisme ? Ils se seraient rués sur leurs machines à écrire, auraient commandé quelques liqueurs fortes, des femmes et du tabac, et se seraient levés comme un seul contre ces tentatives d’intoxication généralisée. La communication a toujours quelque chose à vendre ; le journalisme, par essence, ne vend rien : il éclaire, fait savoir, cafte, rapporte. C’est déjà beaucoup. Le journalisme est prolétaire ou aristocrate ; la communication, petite poule poudrée, est bourgeoise.

Robert de Jouvenel – qui écrit alors que la communication n’existait pas encore, mais il subodorait son arrivée – nous explique tout cela en vingt leçons pleines d’humour, d’intelligence, de gentil détachement mâtiné de passion discrète. On sent qu’il n’est pas dupe ; le métier, il connaît.  Ce grand journaliste et polémiste (1882-1924), collaborateur de L’Intransigeant, de L’Oeuvre, moustachu qui, physiquement, ressemblait un peu à Maupassant, nous donne ici à lire une « véritable déclaration d’amour au journalisme », comme l’indique l’éditeur, l’excellent Emmanuel Bluteau, en quatrième de couverture. « Le style en plus », précise-t-il. Du style, Robert de Jouvenel n’en manque pas ; de ton non plus. Ce sont ceux d’un gentil hussard, parfois cinglant, comme, par exemple quand il écrit : « Ces vérités sont si évidentes que de bons esprits ont imaginé de fonder une école de journalisme. Auraient-ils songé à fonder une « école de l’apostolat » ? L’erreur de ces didactes fut d’enseigner seulement comment ont fait un reportage ou une chronique. Ils ont négligé d’exposer quelles puissances secrètes, quels mobiles obscurs interviennent dans la fabrication d’un journal. Ainsi, ils se sont exposés à duper leurs élèves. » Voilà qui est dit. Les secrétaires  de rédaction en prennent aussi pour leur grade : « De tous les ronds de cuir, le secrétaire de la rédaction est le plus puissant vis-à-vis de ses commettants et de ses subordonnés. C’est le plus traditionnaliste et le plus buté. Il a des idées arrêtées, dont rien ne sauraient le faire démordre, car qui le convertirait, lui, dont les expériences furent acquises, une fois pour toutes, et n’auront plus jamais désormais l’occasion d’être contrôlées ? »

Mais qu’on se rassure : le journalisme reste un métier épatant même si Robert de Jouvenel se plaisait à en débusquer les travers. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les articles de Roger Vailland, surtout la fraîcheur de ses premiers papiers. Et les autres, ceux du reporter, du grand reporter, du chroniqueur. Dans « C’était en 1914 : l’apprentissage de l’horreur », paru le 1er août 1954 dans L’Humanité-Dimanche, il convoque un souvenir d’enfance, se souvient de l’arrivée de Poilus dans le parc d’un château où il séjourne. Ils reviennent du front, ont connu l’horreur des tranchées, du corps à corps, de la mitraille. Ils sont hébétés. Vailland observe, analyse, conclut. Il n’y a pas plus beau pamphlet contre la guerre que ce petit texte, mi article, mi récit, mi nouvelle. Du grand art. Oui, le grand journalisme n’a rien à voir avec la communication ; il est le cousin de la littérature.

PHILIPPE LACOCHE

Le journalisme en vingt leçons, Robert de Jouvenel, La Thébaïde, coll. Histoire, 96 p. 9 €.

Sacré métier ! Roger Vailland journaliste, Roger Vailland, Le Temps des Cerises, 503 p. ; 22 €.

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Dessous chics

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.
Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

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Littérature

Mon premier I.Book

Bonjour lectrice, je sors mon premier I.Book. Et je le consacre à mon écrivain préféré : Roger Vailland. Commandez-le ou demandez-le à mon éditeur Dominique Guiou. Merci.

Belle soirée.

Philippe Lacoche.Dossier de presse NL2 (2)

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Dessous chics

 Il faut voir « Le Labyrinthe du silence »

    Lys, aux yeux azurins, si anglaise, me dira encore que je suis trop péremptoire, trop militant ; c’est aussi cela la singularité d’être français, comme le disait Roger Vailland dans délicieux essai Quelques réflexions sur la singularité d’être français (Jacques Haumont, 1946). La démocratie est une mésange, à la gorge douce et duveteuse, qui observe, analyse, propose, admet ; la république est un coq qui chante dans la cour de ferme, prosélyte, souvent prêt à en découdre (pour ma part j’ai les ergots plantés dans le fumier du capitalisme). Une fois de plus, je serai péremptoire et français : il faut aller voir le film Le Labyrinthe du silence, de Giulio Ricciarelli, qui passe actuellement au Ciné Saint-Leu, à Amiens. Oui, j’invite tous les antisémites et ceux qui ont opté récemment pour un parti sournoisement totalitaire à se déplacer. Que nous raconte Ricciarelli ? Il nous entraîne dans l’Allemagne de 1958. Un jeune procureur Fritz Bauer (campé par Alexander Fehling) entre en possession des documents essentiels qui pourraient permettre l’ouverture d’un procès contre les anciens SS ayant servi au camp d’Auschwitz. Mais l’Allemagne d’après-guerre veut oublier ; elle ne pense qu’à se reconstruire. Le magistrat se heurte à de très nombreux obstacles ; il pourra compter sur l’aide du journaliste Thomas Gnielka (superbement interprété par André Szymanski qui, physiquement et moralement, me fit penser à mon regretté confrère Christian Vincent, de La Voix du Nord). Ce film est bouleversant, superbement écrit, pensé et joué. Sans jamais hausser le ton, Ricciarelli démontre la monstruosité inégalée du nazisme, et le côté amnésique d’une Allemagne d’après-guerre qui eût voulu se contenter du procès de Nuremberg. Timothée Laine, le 1er Mai, au salon du livre d’Arras, dans le cadre de son récital de voix parlée à la carte (un choix de 205 textes de 107 auteurs français et étrangers, appris par cœur) eût pu lire notamment des œuvres des poètes Max Jacob

De gauche à droite : Timothée Laine, Patrick Plaisance, Vincent Roy et leurs épouses.
De gauche à droite : Timothée Laine, Patrick Plaisance, Vincent Roy et leurs épouses.

et Robert Desnos, eux aussi victimes de la barbarie nazie. Grâce à Patrick Plaisance, de la CCAS, j’ai pu assister à son remarquable spectacle, et faire la connaissance de très littéraire Vincent Roy, écrivain, critique, éditeur et collaborateur du Monde des Livres. Celui-ci participe au spectacle de Timothée (Epopée du poème, épopée du public), joue un peu le rôle de Monsieur Loyal, commente, pose des questions sur les poètes, le tout avec finesse et humour. Oui, lectrice, mon amour, la littérature me hante. Ma dernière découverte : l’audio livre. Sur mon autoradio, je viens d’écouter Chien de printemps, de Modiano (éd. Audiolib), lu par l’excellent Edouard Baer qui donne toute sa puissance à ce grand texte que j’avais dévoré dès sa sortie au Seuil, en 1993. France Inter, que j’écoute habituellement sans relâche en voiture, va-t-elle faire un procès à Audiolib ?

                                                           Dimanche 17 mai 2015.

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Littérature

Entre souffrance et espoir infini

      Avec « Sur les toits d’Innsbruck », Valère Staraselski donne à ses lecteurs son plus beau roman. Une courte fable riche et dense. Un joyau.

Valère Staraselski est un écrivain et un journaliste reconnu. Spécialiste d’Aragon, il a  son actif une bonne vingtaine de livres, en particulier des romans, des essais et des recueils de chroniques. Son dernier roman, Sur les toits d’Innsbruck, est, sans conteste le meilleur qu’il ait donné à ses lecteurs. Ce court texte, riche et dense, n’est rien d’autre qu’une manière de fable métaphorique autour de la nature, de mort (celle de la chevrette), de l’amour (celui qui unit la jeune Katerine Wolf à Louis Chastenier) et de la tentation de la foi (avec la chapelle, lieu de refuge). Que nous dit-il ? Il nous conte la rencontre entre Katerine, née en Allemagne de l’Est l’année de la chute du mur de Berlin, avec un autre randonneur, Louis, Français, expert en bois. Le cadre est magnifique : les Alpes d’Autriche, le Tyrol, parmi les monts qui se trouvent au-dessus d’Innsbruck. Ils se mettent à discuter, dissertent sur l’aveuglement de la société de consommation, sur les menaces de catastrophes écologiques, économiques, politiques. Sous les « senteurs lourdes des arbres », ils s’entendent de mieux en mieux. Et finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Dans une petite chapelle qui sert de refuge, ils découvrent une chevrette

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au  dernier Salon du livre  d'Arras, le 1er Mai dernier.
Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au dernier Salon du livre d’Arras, le 1er Mai 2012.


blessée. La petite bête souffre ; elle va mourir. Page 75, Valère Staraselski nous donne à lire un magnifique passage sur la fin de vie, avec une minutieuse description de l’anesthésie de la chevrette, avec « le bruit du vent » dans la chapelle qui « repousse le silence ». Un peu plus loin, c’est le paysan appelé à la rescousse qu’il décrit alors que celui-ci tue l’animal avec une dague ? Là encore, précision du vocabulaire anatomique, « le sang bu par la terre ». Une écriture remarquable, digne des meilleures pages de Roger Vailland dans Les Mauvais coups ou dans 325 000 francs. Oui, la mort, cousine rivale de la vie, rôde dans ce superbe roman. Elle est là, bien présente, quand l’auteur nous apprend que Katerine, victime d’un cancer, porte une prothèse d’un sein. Cela n’empêchera nullement le tout nouveau couple de s’aimer avec fureur et tendresse infinie. Autre passage savoureux : celui qui évoque la disparition, puis le retour du chat Alliocha, dans le froid, la neige, l’obscurité. Valère Staraseslki est décidément un excellent conteur qui, ici, nous fait un peu penser à Dickens. Le livre se termine par des conversations plus politiques, où le capitalisme en prend pour son grade (jolie citation de Charles de Gaulle : « Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »), tout comme le communisme excessif (le génocide khmer, et l’ordre de Mao de détruire tous les oiseaux de Chine). On n’oubliera pas non plus l’élégance du style de Valère. Là, il nous parle d’une « patience pleine ». Un peu plus loin, il décrit les « ahans » pendant l’effort, et constate, grave, que « la prière est la sœur de la détresse », avant de nous faire sentir l’atmosphère : « Au-dehors, les oiseaux criards, chanteurs et siffleurs ne parvenaient pas à couvrir l’appel sonore d’un coucou têtu. » Ce roman recèle une grande force littéraire, une grande puissance d’écriture. On le dirait habité à la fois par une immense souffrance et un fantastique désir d’espérer. D’espérer encore. C’est en cela qu’il est beau.

PHILIPPE LACOCHE

Sur les toits d’Innsbruck, Valère Staraselski ; Le Cherche Midi ; 138 p. ; 12,50 €.

 

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Dessous chics

Bouleversant « Crosswind »

 

Patriok Plaisance : un fin lettré, collaborateur de "La Faute à Diderot" et de "L'Humanité"".
Patriok Plaisance : un fin lettré, collaborateur de “La Faute à Diderot” et de “L’Humanité””.

Le Buzz, sympathique restaurant du centre-ville d’Amiens. Un midi d’avril. Soleil.  Devant moi : une tranche de foie de veau finement coupée et poêlée avec soin, sauce vinaigre balsamique. J’adore les abats ; c’est mon côté français. Je déjeune en compagnie de Patrick Plaisance, responsable action lecture à la Caisse complémentaire d’action sociale des électriciens et gaziers (CCAS) ; Patrick est un fin lettré qui écrit proses et poèmes (un de ses recueils est actuellement en lecture chez un éditeur parisien), et qui collabore à l’excellente revue La Faute à Diderot, et au non moins excellent journal toujours délicieusement marxiste (en ces temps du tout libéral, voire du tout ultra libéral, voire du tout extrême-droite facho) L’Humanité. C’est pour te dire à quel point, lectrice adulée, fessue et caressée, qu’on s’entend bien, le Patrick et moi. La discussion va bon train. (N.A.M.L.A. : normal, je suis fils et petit-fils de cheminot, et je ne le répéterai jamais assez, je suis issu de la ville la plus belle, la plus cheminote de la région : Tergnier) On parle littérature : Roger Vailland, bien sûr, mais aussi d’autres écrivains et poètes qui nous ravissent. C’est bon de discuter, de s’enflammer, tout ça pour des mots encrés sur du papier. J’aime aussi les notes qui s’éparpillent dans l’air du temps qui passe. Il paraît que ça s’appelle la musique. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, ma complice de spectacles, au temple protestant d’Amiens pour y assister au concert de la harpiste Diane Segard et de l’organiste Antoine Thomas. Au programme, des œuvres de Bach, William Byrd, Louis Vierne, Benjamin Britten, Brahms, Vivaldi, Edith Lejet et Marcel Dupré C’était excellent. J’ai adoré comme en 1977 j’avais adoré les tonitruants exploits des Sex Pistols et des Clash.  Ces deux très jeunes musiciens ont un talent fou ; ils sont mignons comme tout, modestes, pas du tout divas agaçantes ou gosses de riches pourris. Le public, lui aussi, était adorable. Pas du tout cul serré, bourgeois 4-4 comme c’est parfois le cas dans certains concerts de musique classique. (N.A.M.L.A. : je rêve de faire un pogo en écoutant Mozart.) Je me sentais très bien dans ce temple protestant. Vais-je me convertir ? Je ne me sentais pas vraiment bien, mais totalement bouleversé en sortant de la projection Crosswind, La Croisée des vents, de Martti Helde, au Ciné Saint-Leu. L’histoire ? En juin 1941, les familles estoniennes ont été chassées de leurs foyers sur ordre de Staline. Erna, une mère de famille, est envoyée en Sibérie avec sa petite fille, loin de son mari. Pendant 15 ans, elle lui écrira des lettres. Ce sont avec celles-ci que Martti Helde a construit son film sous formes de tableaux. Une œuvre sublime, très poétique, poignante. Bouleversante. Antistalinienne ; jamais anti-communiste. Délicat, tout en nuance. Du très très grand cinéma.

                                            Dimanche 19 avril 2015

 

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Littérature

Roman noir et gens ordinaires…

 Invité par l’Université populaire, l’écrivain Jérôme Leroy a donné, il y a peu, une conférence sur les relations entre roman noir et société. Nous l’avons rencontré.

L’écrivain et poète lillois Jérôme Leroy est certainement l’un des meilleurs auteurs de roman noir de sa génération. On lui doit notam

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.
Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après la conférence.

ment, en 2004, Le Bloc (Gallimard- Série noire) où il analysait l’inquiétante montée du Bloc patriotique, parti qui ressemble à s’y méprendre à un autre parti qui, lui, existe bel et bien. A l’aune de ce qui se déroule aujourd’hui, on pourrait penser que Leroy est un devin. C’est surtout un militant et un observateur hors pair du monde politique qui nous entoure.

Comment analyseriez-vous Série noire, l’excellent film d’Alain Corneau qui a été projeté ce soir ?

Jérôme Leroy : C’est l’archétype-même du film noir, par rapport à un film policier. Un film policier, tu aurais eu une enquête, des personnages très fixés, très codés, d’enquêteurs, de criminels… et une histoire qui finit, généralement bien (le film policier, c’est le retour à l’ordre). Là, tu es dans le film noir ; ce sont des gens qui ne sont ni bons ni mauvais.  Ce sont des gens ordinaires, même des loosers, même des perdus, et le crime leur tombe dessus un peu par hasard ; cela vient dans une forme de détresse. C’est le vrai film noir ; Série noire est adapté du roman de Jim Thompson, un des grands noms du roman noir américain ; il fait les heures glorieuses de la Série noire dans les années 50-60. C’est même le numéro 1000 de la Série noire, avec un roman qui se nomme 1275 âmes, adapté par Tavernier sous le nom de Coup de torchon ; Thompson, c’était un bon choix pour clore cette conférence sur le polar puisque ça ne va pas bien se finir, ce n’est pas un retour à l’ordre ; c’est un film qui donne à voir le malheur humain. C’est la version moderne de la tragédie.  On sait dès le début que ça va mal se terminer. On retrouve une unité de temps, une unité de lieu, cette banlieue qui est en train d’être bouffée par les tours modernes ; on est au cœur des années 70. Ca se passe entre le pavillon de Poupart et le pavillon de la vieille.  C’est un type qui est au bout du rouleau et qui essaie de trouver de l’argent. Et il va en arriver à commettre des meurtres qu’il n’a pas prévus du tout.  Le patronat archaïque, c’est Blier ; et ce n’est pas vraiment le patronat, c’est un looser, un peu au-dessus. Il n’a pas d’illusion  sur la condition humaine. Il n’y a pas de vrai salaud, mais il n’y a pas de héros non plus. Il n’y a aucun personnage complètement neutre dans le film.

Dewaere était vraiment un très grand acteur. Et quelle direction d’acteurs de la part de Corneau…

C’est le grand rôle de Dewaere ; il était idéalement écorché pour faire un acteur de noir ; pas de polar, pas de policier.

Il y a un côté libertaire dans le roman noir.

Libertaire, je ne sais pas ; en tout cas, c’est un roman qui refuse d’envisager les autorités habituellement admises comme étant légitimes. ADG était un anar de droite ; c’était un grand écrivain. Le roman policier fait confiance aux institutions, dans la police, la justice, la gendarmerie, la famille, etc.  Le roman noir remet tout ça en question. Le premier grand roman noir est Moisson rouge de Dashiell Hammett ; ça raconte comment une ville se retrouve sous la coupe de ma Mafia parce que le maire et le patronat ont fait appel à des truands pour briser une grève.  C’est un sujet qui, par essence, remet en question toutes les institutions habituelles. Hammet vient du parti communiste.  Il ne met pas ça en avant ; il met en avant le choix de son sujet qui en fait un roman noir.

C’est un peu la même démarche de Vailland quand il écrit 325 000 francs.

Quelqu’un disait que Vailland, c’est le cardinal de Retz plus la Série noire.  Même si Vailland n’est pas un auteur de roman noir (il ne faut pas vouloir tout annexer), il est vrai que Les mauvais coups n’est pas loin du roman noir. Vailland était comme pas mal d’écrivains de l’époque (Giono disait que c’étaient nos modernes contes de fées).

Dans L’Etranger de Camus, il y avait un côté roman noir également.

Vous avez tout à fait raison. L’Etranger, de Camus aurait été écrit par un Américain et aurait été découvert par Marcel Duhamel en 1946, ne serait pas paru en Blanche, mais en Série noire ; c’est une ambiance thompsonienne. Le fait de faire le récit de L’Etranger au passé composé qui est le temps indécidable par définition.

Votre roman Le Bloc a été très annonciateur de ce qu’on connaît aujourd’hui.

Le Bloc est sorti en 2011. Quand j’ai commencé à l’écrire, Marine Le Pen n’était pas encore présidente du Front national.  On me dit qu’il y a une documentation énorme. Bien sûr, mais c’est aussi mon histoire militante à moi car le Front national, je l’ai eu sur ma route dès le début des années 80 ; et donc j’ai vécu ça ma carrière de militant. Quand tu t’es heurté à ces gens-là, tu t’intéresses à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font. C’est donc l’histoire, à l’envers, de toute mon histoire politique et celle de toute ma génération.  On avait 18 ans quand le Front national a fait ses supers scores en 1983-84. Le Bloc, pour moi, ça a été le désir de raconter ça avec un angle différent, avec des personnages qui racontaient ça de l’intérieur. Mon but : raconter sur 30 ans l’ascension d’un parti d’extrême droite, vu de l’intérieur, ce pour éviter le catéchisme car on a vite tendance quand on parle d’estimer qu’on est dans le camp du Bien et que eux sont forcément sataniques. Et c’est bien plus compliqué que ça parce on peut devenir un militant FN sans s’en rendre compte, comme tu peux devenir drogué ou adict aux jeux. Ce qui m’intéressait surtout c’était simplement de montrer sans faire de morale ce qui s’est passé depuis 30 ans avec le Front national. Et le meilleur moyen de le faire, était de prendre deux personnages à l’intérieur.

Certains critiques, peu nombreux, n’ont pas forcément compris la démarche.

Peu nombreux, effectivement et on sait d’où je viens et d’où je parle. Ce sont des gens qui font semblant de ne pas comprendre qu’un auteur n’est pas forcément un narrateur.  C’est marrant car la question ne se pose pas pour les romans ados (que j’aime beaucoup), les narratrices sont des filles de 17 ans ; on ne dit pas que l’écrivain est une fille de 17 ans quand il parle à la première personne.

Quels sont projets ?

Je vais continuer à explorer ce que Balzac qualifiait de l’envers de la société contemporaine, c’est-à-dire le contraire du complotisme. C’est essayer de comprendre les événements non pas en cherchant une chose secrète, mais en plaçant le projecteur sur des choses différentes.  Mon roman L’Ange gardien explique comment une démocratie se protège avec des services secrets, services secrets qui, parfois, se substituent à la démocratie.  Je propose dans l’Ange gardien quelque chose qui eût  pu se passer dans l’Italie des années de plomb, avec la loge P2 ; ce n’est pas du complotisme – car il faut faire gaffe d’autant qu’en ce moment, c’est terriblement à la mode – ; en fait le roman noir s’intéresse au secret.  Ce n’est pas chercher une cause inique et mystérieuse.  C’est au contraire placer le projecteur sur des événements différents.  Ma méthode ne bougera pas, mais je continuerai à explorer ça.

Votre œuvre poétique est importante, elle aussi.

Oui, et on pourrait trouver ça presque contradictoire roman noir et poésie, et pourtant, ça toujours été ensemble. On oublie souvent que Léo Mallet a écrit de la poésie.  Marc Villard, un autre auteur de roman noir, a écrit de la poésie.   Les fondateurs de la Série noire – Marcel Duhamel bien sûr – mais il y a aussi des parrains ou de fées au-dessus du berceau : Prévert, l’ami de Marcel Duhamel (on dit que c’est lui qui a trouvé le nom série noire). Boris Vian aussi… Le point commun entre la poésie et le roman, ce n’est pas forcément les thèmes (encore que), mais c’est dans la façon de changer le point de vue sur quelque chose.  Finalement la démarche du roman noir est poétique.  Dans la mesure où la ville est une chose et comment je parle de la ville.  En changeant mon point de vue, en faisant quelque chose d’inédit, je peux faire un poème sur la ville, ou un roman noir sur la ville.

                                                     Propos recueillis par

                                                     PHILIPPE LACOCHE