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Dessous chics Non classé

Tout ce cinéma

 

J’ai regardé une à une toutes les places de séances de cinéma que j’avais accumulées depuis un an. Des noms de salles (Gaumont, Ciné Saint-Leu, Orson Welles); des noms de films souvent atrophiés, mutilés, faute de place sur les tickets (Les Invinc, Pour une F, Lein soleil, Les parapluies, etc.). Je me demandais ce que j’avais retenu de toutes ces heures à coller mes jeans élimés sur les fauteuils de velours incarnat? Des films vite oubliés. D’autres pas. Au contraire. Des belles émotions. Exemples: la trilogie de Bill Douglas (My Childhood -1972 – My Ain Folk-1973-

Tout ce cinéma; toutes ces places... qu'en reste-t-il?

My way home – 1978). J’ai adoré. Bouleversé. Trois chefs-d’oeuvres. Les deux premiers films retracent l’enfance et l’adolescence du cinéaste à Newcraighall, village de mineurs du sud de l’Écosse. Bill Douglas avait une gueule de rocker. Son enfance a été broyée par des maltraitances, par un capitalisme impitoyable. Par les mines. Il raconte tout ça dans sa trilogie. Ce besoin de fraternité qu’il éprouve. Et cette main qui se tend, un copain d’une famille riche et cultivée, au service militaire. Douglas réalise son rêve: il devient cinéaste. Sa façon de filmer relève de l’épure. C’est une beauté magique. Son écriture est totalement nouvelle sans être chiante, intello. Bill Douglas est mort d’un cancer à 57 ans. Mon âge aujourd’hui. J’ai adoré également Tabou, film magnifique de Miguel Gomes. Une œuvre lente, bizarre. On se croirait dans India Song, de Duras. C’est beau à pleurer. J’ai également aimé Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron. Émouvant. Et Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières, film étonnant, fascinant, violent (pas d’une violence gratuite, of course) avec Mads Mikkelsen. Plein soleil, de René Clément. Ce film de1960 avec Marie Laforêt, Alain Delon, Maurice Ronet ne pouvait que me plaire. C’est un film de hussards. Paul Gégauff a scénarisé. Nimier, Déon et Vailland eussent pu l’écrire. Aimé aussi Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, avec la sexy sexa Catherine Deneuve, tellement épanouie dans sa soixantaine baba révoltée. Je me suis également rendu compte que je n’aimerais jamais Jour de fête, de Tati, que je trouve surestimé et, pour tout dire, totalement idiot. J’ai également détesté L’histoire de ma mort, d’Albert Serra, film bêtement violent, morbide, vulgaire, scatologique. Aussi crétin de Sade. Je préfère décidément les doux et sensuels badinages de Laclos.

Dimanche 22 décembre 2013

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Jean-François Danquin passe les écrivains en revue

Jean-François Danquin, peintre, écrivain. exposition librairie du laryrinthe, à Amiens; ici avec un portrait de Roger Vailland. Octobre 2013.

C’est toujours un plaisir pour moi de croiser le peintre et écrivain Jean-François Danquin. Je le voyais plus souvent lorsque j’habitais dans le quartier Saint-Leu où il réside.Il n’était pas rare que nous nous conversions, rue du Don.Rock’n’roll et littérature, bien sûr. L’homme est un fin lettré. Un esprit libre, capable de goûter les sprints fulgurants de Paul Morand (auquel il a consacré un travail universitaire) que les considérations marxistes et aristocratiques de Roger Vailland. Nous avons en commun une foule de romanciers et nouvellistes, les plus divers, les plus paradoxaux: de Marcel Aymé à Jacques Perret, d’Henri Calet à Emmanuel Bove, de Blaise Cendrars à Louis-Ferdinand Céline. On retrouve bon nombre d’entre eux parmi les quelque cinquante portraits qu’il a accrochés, il y a peu, sur les murs de la jolie librairie de Philippe Leleu, Le Labyrinthe, à Saint-Leu. (On peut voir les œuvres jusqu’à la fin du mois d’octobre.) Roger Vailland, bien sûr (pour me faire plaisir, il a brandi ce tableau au moment de la photo), mais aussi Raymond Carver, Jules Verne, La Fontaine, Émile Zola, Georges Darien, Jacques Darras, Michel Houellebecq. Rien que du beau monde. Du monde, il y en avait lors du vernissage. Et comme il faisait beau, Philippe, le maître des lieux, avait installé une table dans la rue, avec vin et jus de fruits. Les conversations portaient sur les superbes peintures de Jean-François, des acryliques sur carton, mais aussi sur l’air du temps, bruissement de la vie culturelle amiénoise. Miettes de vie, de pensée, dans l’air doux de Saint-Leu par une tiède soirée d’automne. L’a-t-il vu? Mais je suis persuadé que Jean-François eût aimé le film Gabrielle, de Louise Archambault, projeté au Ciné Saint-Leu. Il n’y a que les Canadiens pour s’attaquer à des sujets aussi difficiles sans tomber dans le larmoyant ou le pathos. Gabrielle et Martin, deux jeunes déficients mentaux, se sont rencontrés dans la chorale Les Muses de Montréal. Ils s’aiment comme des fous. Mais la chose n’est pas forcément bien vue dans leur entourage… Gabrielle doit prouver son autonomie car elle rêve de vivre avec Martin dans un appartement. En attendant, ils répètent car la chorale doit chanter avec Robert Charlebois. Ce film magnifique, terriblement émouvant, est poignant d’un bout à l’autre.

Dimanche 27 octobre 2013

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Littérature Non classé

Le chef-d’oeuvre de Yann Moix

Mille cent quarante-trois pages. Un pavé dans la bonace de la rentrée littéraire. Yann Moix vient d’écrire un ovni en prose. Un livre essentiel.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

Il serait vraiment regrettable de ne juger le dernier roman de Yann Moix qu’à son poids, qu’à sa forme monstrueuse. Mille cent quarante-trois pages, ce n’est pas rien. Un sacré pavé dans les eaux souvent stagnantes de la rentrée littéraire. Monstrueux, l’objet l’est par sa pagination, son poids, c’est indéniable. Mais il est aussi et surtout monstrueux dans son expression littéraire intrinsèque. Monstrueux comme l’est Le Voyage au bout de la Nuit, de Céline, Ulysse, de James Joyce, les Écrits intimes, de Roger Vailland ou les œuvres complètes de Henry Miller. Monstrueux car tout en excès, en lyrisme, en folie, extrême folie, rythmes changeants, style sans cesse renouvelé, surprises à chaque page, personnages hauts en couleurs, totalement allumés. Ce roman de Yann Moix est un ovni, comme le sont tous les chefs-d’œuvre. Et, pesons nos mots, Naissance en est un, de chef-d’œuvre. Un livre essentiel, un livre à baroufle médiatique (comme le furent ceux de l’excellent Michel Houellebecq et, en d’autres temps, du sulfureux Raymond Radiguet) mais pas seulement, un livre marathonien et tout en souffle (comme certains livres de Paul Léautaud ou d’Ezra Pound) mais pas seulement, un livre de fou, dadaïste, métaphysique, obnubilant (comme certains opus de Francis Picabia ou de Philippe Soupault) mais pas seulement. Tout est dans le «pas seulement» en fait. Car ce Naissance est réellement indéfinissable et totalement nouveau. C’est un très grand livre. Le narrateur de Yann Moix y raconte sa naissance, les maltraitances de son père, violent, mauvais comme une teigne, sadique, et d’une mère qui ne vaut guère mieux si ce n’est qu’elle détient un peu moins de force physique. Le pauvre petit ne doit son salut qu’à son parrain, le résolument fou, génial, ami des arts, des lettres, des désaxés, l’incroyable Marc-Astolphe Oh. Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre. Les noms de famille à eux seuls sont des petits bouts de poésie, de nouveauté, d’une incroyable fraîcheur inventive. Il y a également dans ce roman une tristesse, une mélancolie, une dépression, un désespoir sans fond, le tout contrebalancé par une drôlerie et un humour épatants. Toute l’histoire est sous-tendue par une longue réflexion sur l’antisémitisme; c’est poignant. Adorons aussi la culture rock et musicale de Yann Moix: ses pages sur Brian Jones sont d’une justesse inégalée.

PHILIPPE LACOCHE

«Naissance», Yann Moix, Grasset, 1143 p.; 26 euros.

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Littérature

L’enfer selon Jérôme Leroy

 

L’excellent écrivain sort un recueil d’une cinquantaine de nouvelles aussi courtes que percutantes. Moments d’horreur pure d’une société gangrenée par le pognon.

Jérôme Leroy, écrivain. 2010.

Jérôme Leroy est un écrivain très séduisant car il n’entre pas dans le moule formaté de la pensée unique. C’est un hussard de gauche, «un hussard rouge», comme dirait Patrick Besson, capable de tout autant apprécier Michel Déon, Jacques Laurent, Kléber Haedens que Roger Vailland ou Frédéric H.Fajardie. Longtemps professeur de lettres dans des collèges de quartiers difficiles du Nord de la France, Jérôme Leroy se consacre aujourd’hui pleinement à la littérature. On est en droit de l’en féliciter. C’est pour notre plus grand plaisir. De ses expériences passées, il a su s’inspirer et tirer quelques leçons. Cette société ultra-libérale ne tourne pas rond. Et, selon lui, ce n’est pas avec une sociale démocratie à fesses molles qu’on parviendra à faire bouger les choses. Pour résumer – et il ne s’en cache pas – Leroy est un marxiste pur et dur. Un communiste à l’ancienne, mais aussi un nostalgique du monde d’avant. Quand les états avaient encore des choses à dire, qu’ils avaient encore du pouvoir et que notre beau monde n’était pas gangrené par le consumérisme, les multinationales et l’individualisme. Et quand l’Europe était encore une belle idée pensée par de courageux résistants qui songeaient à la fraternité, et pas cette jungle des marchés surveillés par les miradors du mark. Têtu, Leroy enfonce le clou au fil de ses excellents livres (romans, nouvelles, poèmes, essais, anthologies, etc.).Il ne faut passer à côté de l’un de ses meilleurs romans, le fascinant Le Bloc, paru en 2011, en Série noire (prix Michel-Lebrun 2012). Ces idées, on les retrouve bien sûr dans le présent recueil d’une cinquantaine de très courtes nouvelles, sobrement intitulé Dernières nouvelles de l’enfer. Des textes uppercut, vifs, taillés dans la pierre brute de la révolte. Il puise également son inspiration dans la littérature de genres; son livre est peuplé de psychopathes, fantômes, vampires, zombies. On est souvent dans la science fiction mais aussi dans le fantastique, l’épouvante. Et même l’horreur. Exemple dans l’excellente nouvelle «Utilité publique», sous-titrée «Aux anthropophages qui sont l’avenir de l’homme», un boucher est embauché pour travailler sur… la chair humaine. C’est affreux! On se croirait dans une pièce de Copi. Et ça marche. On est pris dans le tourbillon. C’est ça, l’effet Leroy. Un grand écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

«Dernières nouvelles de l’enfer», Jérôme Leroy. 283 p.; l’Archipel.17,95 euros.

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Dessous chics

Mon ami Emmanuel Bove

Fred Haslin, photographe (à gauche) et Lionel Herbet, journaliste.

La revue littéraire Le Matricule des anges a demandé à quelques écrivains d’évoquer Emmanuel Bove. J’ai eu la chance d’être l’un de ceux-là. Pour rédiger mon article (2500 signes, espaces compris), je me suis replongé avec gourmandise, dans l’œuvre du très mystérieux Emmanuel Bobovnikoff, dit Bove (1898-1945), le plus aimé des écrivains méconnus, le plus apprécié de ses pairs, méprisé par les élites économiques qui préfèrent Marc Levy ou Alain Minc. Mais les élites économiques ont ce qu’elles méritent. J’ennuie (je me retiens) les élites économiques, et j’aime Emmanuel Bove. Quel plaisir de relire Mes Amis, son premier roman! Les phrases de Bove peuvent paraître pauvres, mais, au fond, elles ne le sont pas car, jamais, elles n’évoquent réellement la pauvreté. Elles se contentent de sonder le quotidien et la vie dans ce qu’ils ont de plus absurde, de plus imbécile, de plus trivial. C’est terrible. Les écrivains de la littérature prolétarienne peuvent aller de rhabiller. Il n’y a pas plus subversif, plus à gauche que Bove, lui qui, pourtant, n’avait rien d’un militant. Pas de grand discours; pas de message. Là, ce sont des taches de jaune d’oeuf laissées sur un poêle; ici, c’est Victor Bâton, héros de Mes Amis, qui compare la propreté de ses ongles à celle d’un camarade. Un peu plus loin encore, c’est Bâton qui se fait traiter de fainéant par un voisin. Bâton a beaucoup de défaut; il s’apitoie sur lui-même. Il se dit bon, charitable, s’agace très vite. Mais qu’est-ce qu’il est humain. Et ce qu’ils sont abjects, les bourgeois dans les livres de Bove. Puants. Ils eussent été capables de défendre l’abominable Margaret Thatcher. Et Bâton qui avoue: «Ah! que j’aurais aimé être riche!...» Imparable. Bove aimait-il le sport? C’est peu probable. Moi, je l’aime parfois. Quand Blondin et Laborde évoquent le Tour de France. Quand Vailland raconte une course cycliste dans le Jura. Lorsque Kléber Haedens s’enthousiasme pour le rugby. Et quand l’ami Fred Haslin, photographe au Courrier picard, expose ses magnifiques photographies des J.O. de Londres 2012, au Studio 7, rue Léon-Blum, à Amiens (jusqu’au 15 juillet). J’ai beaucoup aimé quand notre ancien confrère de la rédaction sportive du journal, Lionel Herbet, a interviewé Fred. Ça m’a rappelé de bons souvenirs.

Dimanche 23 juin 2013

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Dessous chics

Nous devions manger des chocolats Mon Chéri

 

David Martin Angor (à droite)et Plexus Darius.

France Inter. La voix de François Morel se noue en évoquant la mémoire de son ami Georges Moustaki. Mon chat Wi-Fi, assis sur le buffet de la véranda, regarde le jardin mouillé. Il pleut; il fait froid. Ça dure depuis octobre dernier. La vie est belle. Mais Moustaki est mort. «Le Métèque». Ma mère avait acheté le 45 tours «Le Métèque», en 1969, au rayon disques du Prisunic de Tergnier, et l’avait offert à mon père pour Noël. On l’écoutait en boucle, à la maison; nous devions manger des chocolats Mon Chéri. Nous en mangions souvent, au moment des fêtes, en ces années-là. Sur France Inter, encore, un matin. Daniel Cordier, grand résistant, qui fut le secrétaire de Jean Moulin, évoque son parcours au côté du héros. Quelques jours plus tard, sur France 3, le film Alias Caracalla, relate son engagement exemplaire. Ce téléfilm s’inspire du livre éponyme que Daniel Cordier a publié, en mai 2009, chez Gallimard. Dans cette réalisation, l’écrivain Patrice Juiff, nouvelliste de notre journal, interprète un de Gaulle plus vrai que nature. En regardant ce film, je ne peux m’empêcher de penser à Drôle de Jeu, roman de Roger Vailland dans lequel, le grand romancier relate sa vision de la Résistance au côté, notamment, de Daniel Cordier (qu’il appelle Caracalla) et mon regretté ami Jacques-Francis Rolland, alors étudiant et responsable des Jeunesses communistes de Lyon. Cela me donne envie de relire Drôle de jeu. Il faudrait plus de temps dans la vie pour lire, aller à la pêche. Dormir. J’ai pris le temps de me rendre à Corbie pour assister au spectacle de la chroniqueuse de France Inter, Sophia Aram.Je ne l’ai pas regretté. Elle est drôle, Sophia. Si brune, pétillante, pimpante. Elle mange bio, comme Lys qui m’accompagnait. Dans la loge, je les ai laissé papoter sur des bienfaits des produits naturels. J’ai également pris le temps de transporter mon vieux corps à la Comédie de Picardie où David Martin Angor et Plexus Darius (par ailleurs guitariste des Beyonders) donnaient un concert. C’était frais et vif. Une pop acidulée avec des paroles en français bien écrites et, souvent, imbibées de spleen. Dans la salle, il y avait de jolies poulettes printanières. Et je suis rentré me coucher comme un vieux coq. Le lendemain matin, j’ai chanté à 5h53 dans mon bureau du Courrier picard. J’ai lustré ma plume et me suis mis à écrire.

Dimanche 2 juin 2013

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Dessous chics

Ciel gris de mai et trois Ray de lumière

Roger Wallet, écrivain, et Dorine Durbise, institutrice à Drucat-le-Plessiel, près d'Abbeville.

         Je tape cette chronique avec «Waterloo Sunset», des Kinks, dans la tête. Nous sommes en mai. Ciel d’étain. Cela me rappelle mars1973; j’étais à Londres. J’étais allé voir Chicken Shack au Marquee. Il faisait ce temps-là. Dans une interview accordée à notre confrère John Preston, dans  The Telegraph, l’excellent acteur britannique Terence Stamp raconte que son frère Chris, manager des Who, connaissait très bien Ray Davies. Ce dernier écrivit la  chanson «Waterloo Sunset» en pensant à Terence et à sa petite amie du moment,  Julie Christie.Et ça donne ça : «Terry meets Julie/Waterloo Station/Every Friday night…» En sortant du cinéma Gaumont, à Amiens, Lys me faisait remarquer cette étonnante correspondance: nous avions vu en début d’après-midi, Song for Marion, film émouvant, beau et limpide, où excelle Terence Stamp. L’Angleterre ouvrière que j’aime tant. En soirée, nous sommes allés voir Sous surveillance, puissant et passionnant long-métrage de Robert Redford (sur les militants radicaux auteurs d’attentats contre la guerre du Vietnam) avec Julie Christie. La boucle était bouclée. J’adore ces coïncidences. Pourquoi est-ce que j’aime les Kinks à ce point? Certainement parce que les frères Davies, fils de prolos, auraient pu être les héros d’un roman de Roger Vailland. Quand les bergers deviendront des princes… Le rêve communiste. Les Davies ont une élégance aristocratique à l’image des chansons sublimes qu’ils nous ont données. Roger Wallet aime-t-il les Kinks? Certainement. Je suis allé le saluer, l’autre soir, au carmel, à Abbeville où il procédait à une lecture à l’issue d’un atelier d’écriture qu’il a réalisé dans les écoles de Drucat-le-Plessiel et de Cambron. Sur la route du retour, mon autoradio m’apprenait la mort de Ray Manzarek, l’organiste des Doors. Sous le ciel de mai, de plus en plus gris, je pensais, cette fois, à «Light my fire» avec cette introduction lumineuse de Ray aux claviers. D’autres images dans ma tête. J’ai envie de faire demi-tour, d’aller revoir mon ancienne maison de la rue Pierre-Sauvage, à Abbeville, dans laquelle j’écoutais les deux Ray (Davies et Manzarek).Un autre Ray (Défossé) m’avait prêté sa maison pour qu’elle héberge mes amours naissantes avec une très jeune femme. C’était en mai 2002; il faisait un temps magnifique.
                                                              Dimanche 26 mai 2013

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Littérature

Vailland-Soulages : un match de haut niveau

 

Le 27 mars 1961, Roger Vailland passe l’après-midi avec le peintre Pierre Soulages dans son atelier. Il en revient avec un texte éclairant. Comme un compte-rendu sportif.

Il y a du Blaise Cendrars chez Roger Vailland. Ou l’inverse. En tout cas, ces deux immenses écrivains ont plus d’un point en commun. Tous deux ont été journalistes. Grands reporters pour être précis. Mais pas des reporters comme les autres. Leur démarche est autre. Quand, Lazareff demande à Cendrars , en 1933, pour Paris-Soir, un reportage sur le paquebot Le Normandie, le créateur de L’Homme foudroyé lui répond qu’il refuse catégoriquement de faire le voyage parmi les sommités et les notables. « Je voyagerai dans la soute!”  répond-il. Lazareff rigole. Le laisse faire. Blaise revient avec un texte époustouflant de justesse et de poésie.

Quand Roger Vailland choisit de s’attaquer à l’oeuvre de son ami le peintre Pierre Soulages, il opte, lui aussi, pour une démarche singulière. Plutôt que de travailler de manière cérébrale dans son bureau de Meillonnas, de relire les articles et études consacrées à l’artiste, puis de rédiger, il choisit la forme la plus primaire, la plus vrai du reportage. Se rendre sur place, regarder, rapporter ce qu’il a vu en toute simplicité. Ainsi, le 27 mars 1961, Vailland passe l’après-midi avec Soulages dans son atelier. Il le regarde peindre, finir une toile, et note chaque étape de la création. Il travaille comme un journaliste sportif devant un match de football ou devant une course cycliste. Nous, lecteurs, grâce à Vailland, avons sous les yeux Soulages en train de choisir ses couleurs, préparer sa toile. On l’entend parler, s’impatienter, ou, au contraire, exploser de bonheur. Il pense tout haut ; le peintre est en mouvement. Comme le fait remarquer Alfred Pacquement, directeur du Centre Pompidou, dans son éclairante préface, « Vailland voit en Soulages un champion qu’il compare à un athlète alors célèbre, Michel Jazy ». Le début du texte de Vailland, sublime, fait songer à un compte-rendu d’un match de boxe : « Pierre Soulages et moi, nous entrons dans son atelier. Il est 16h07. Sur le mur est accrochée une toile inachevée, une grande toile : 202 x 160 centimètres. Elle est accrochée à 20 centimètres du sol. Soulages traverse l’atelier à grands pas et va tout contre elle. Il mesure 1,90 m, il père 102 kilos. La toile et lui sont face à face dans des dimensions homologues. » Et c’est parti pour un texte d’une beauté rare, d’une précision d’entomologiste, souvent tout en retenue, parfois émouvant au détour d’un détail subreptice : page 26, il cite la couleur orangé de mars, l’une des plus belles couleurs de la palette des peintres que Soulages utilise parfois. Le texte est suivi d’un article de Vailland paru en 1962 dans Le Nouveau Clarté, mensuel des étudiants communistes. Il répond à la question posée par ce même journal : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait? » Vailland répond si bien à la question – le philosophe, l’ancien de la rue d’Ulm, sait argumenter! – qu’il parviendrait à faire aimer le peintre aux adeptes de la peinture la plus figurative. Ce petit livre est un bijou.

PHILIPPE LACOCHE

« Comment travaille Pierre Soulages, suivi du Procès de Pierre Soulages », Roger Vailland, Le Temps des Cerises; coll. La Griotte; préf. d’Alfred Pacquement. 64 p. 6 euros.

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Dessous chics

Bon sang de cheminot ne saurait mentir

 

Patrick Poivre d'Arvor lors de la dédicace à la librairie Ternisien, -Duclercq, à Abbeville (Somme).

      Ce fut une expérience nouvelle pour moi. Réaliser une vraie interview dans le train, mon moyen de transport préféré. (Petit-fils de cheminot et fils de cheminot, je pardonne tout à la SNCF. L’autre soir, alors que je revenais de Paris, notre train, à cause de travaux, nous déposa à Longueau, au lieu d’Amiens. Le personnel naviguant nous jura dur comme fer que des taxis viendraient nous prendre en charge. Mais les taxis tardèrent. J’en profitais pour deviser avec l’excellent Claude Lelièvre, enseignant de haut vol, écrivain et chroniqueur sur Mediapart, qui regagnait ses pénates. Soudain, des éclats de voix. Un jeune homme, qui se présente comme journaliste, s’en prend de verte façon à deux cheminots. Ceux-ci ne se laissent pas faire. Ripostent en des termes assez crus. Ils sont à bout; ça se voit. Ils me rappellent mon père qui, parfois, revenait harassé de son turbin. J’attends que ça se calme; ça ne se calme pas. Alors, comme un seul homme, je trahis ma corporation pour rester fidèle à mes origines ferroviaires. “Moi aussi, je suis journaliste, et pourtant, je garde mon calme“, lançai-je au confrère.) Vraie interview dans le train, disais-je. Et pas des moindres. Celle de Patrick Poivre d’Arvor. J’ai toujours bien aimé PPDA. A cela, plusieurs raisons : c’est le seul critique littéraire qui, lorsqu’on lui envoie un livre en service de presse, prend soin de remercier l’auteur. Ca doit lui prendre un temps fou. Ensuite, il est rémois. Je lui ai parlé de la Vesle dans laquelle j’allais pêcher avec mon regretté cousin, dans la propriété du château de Sept-Saulx, entre Reims et Châlons-sur-Marne où mon grand-père était jardinier. Reims, où Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal fondèrent le Grand Jeu, mouvement littéraire parallèle au Surréalisme. Reims, où Vailland situe une partie de l’action de l’un de ses plus beaux  romans, Un jeune homme seul, et où sa maison d’enfance se trouve toujours, avenue de Laon, et où aucune des municipalités successives n’a été capable d’apposer une plaque commémorative. C’est affreux! Sur le quai de la gare, Patrick et moi avons été accueillis par Brigitte Ternisien, la librairie d’Abbeville qui recevait le journaliste-écrivain. Il faisait beau. Je retrouvais la capitale de la Picardie maritime. Montaient en moi des bouffées de souvenirs. Les inondations de 2001. Les voix recouvertes de flotte; je me promène en barque avec les cheminots. On voit passer les brèmes et les brochets sur le ballast. Oui, lectrice adulée, j’ai eu une vie avant de te rencontrer.

                                                        Dimanche 21 avril 2013

  

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Littérature

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche