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Dans la douceur d’une petite église de France

Un petit bras de la Vesle, près du moulin, à Sept-Saulx (Marne). Photo : Philippe Lacoche.

Un petit bras de la Vesle, près du moulin et de la célèbre Auberge du Cheval-Blanc, à Sept-Saulx (Marne). Le Rémois Patrick Poivre d’Arvor, tout proche de cette chronique, saura de quoi je parle. Il a dû, enfant, se promener sur les rives verdoyantes de cette rivière si française. Gauloise, plutôt, puisque son nom proviendrait, dit-on, de nos moustachus et pugnaces ancêtres. Au retour de courtes vacances dans l’Est, je m’étais arrêté dans cette commune qui m’est chère. Je me répète, je le sais, lectrice comblée, soumise et attentive. Mon grand-père maternel officiait comme jardinier au château Mignot, dont la vaste et luxuriante propriété se trouve sur le territoire de ce village marnais. Là, j’ai passé mes vacances d’enfant et d’adolescent en compagnie de Guy, mon sacré cousin, dit le Pêcheur de nuages, qui a choisi de rejoindre ces derniers il y a une vingtaine d’années. Après la visite des membres de ma famille, je choisis de m’arrêter quelques instants au bord de cette petite Vesle que j’aime tant. L’onde, en chutant des vannes du moulin, produisait le même bruit doux, rassurant et lancinant que dans les années 1960 et 1970. Je contemplais l’eau à la recherche des dos fuyants, nerveux et méfiants des chevesnes, vandoises et rotengles. Le pêcheur qui sommeille en moi ne peut s’en empêcher; c’est un vice. Il en existe de pires. Puis, je me déplaçais légèrement sur la droite, le long de ce bras menu qui va se perdre derrière le stade municipal pour rejoindre les bras aqueux de sa mère. Ma petite fiancée m’attendait dans la Dacia, pianotant sur son téléphone portable. Elle devait se dire que j’étais vraiment un drôle de zigue à baguenauder ainsi sur les rives incertaines d’un presque ruisseau à la recherche de souvenirs enfouis dans la nuit des temps. Se doutait-elle que des images me traversaient l’esprit? Je revoyais la silhouette costaude de mon oncle Pierrot, le père de Guy, équipé d’une épuisette en train de remonter un énorme chevesne sous nos yeux enfantins, étonnés, ébahis et émerveillés. La bestiole devait bien afficher les deux kilogrammes sur la balance; ses écailles à la fois brunes et dorées étincelaient sous le soleil d’août. Subrepticement, survint M. Rouleau, le garde-pêche. Pierrot, craignant que l’homme de loi le verbalisât pour braconnage, expliqua que son intention n’était autre que de nous faire admirer le poisson. Et, joignant l’acte à la parole, il le relâcha tout de go. La bête fila, légèrement déboussolée, entre deux eaux, remuant les gravillons crayeux de cet enfant de Vesle. Le matin, étions-nous allés à la messe dans l’adorable églisette de Sept-Saulx où, dit-on, Jeanne d’Arc s’était agenouillée pour prier et où mon cousin Guy officiait comme enfant de chœur? C’est fort probable. Le curé arborait un menton en galoche. Il nous parlait de sa sœur dont la santé, confiait-il, d’une voix de stentor, se dégradait. «Et si ma sœur devenait impotente, je vous quitterais, mes amis…» Cette phrase m’avait à la fois marqué et amusé. Je la répétais à l’envi lors des déjeuners dominicaux qui sentaient le champagne Boutillez et le ratafia; ce mini-sketch faisait rire les miens. Tout cela se passait dans la douceur des Trente glorieuses où il faisait bon, qu’on crût ou non, de se recueillir dans les églises de France. Jamais, alors on eût imaginé, qu’une ordure illuminée pût venir nous décapiter à l’aide d’une lame de 17 centimètres.

PHILIPPE LACOCHE

 

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Petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle

Les groseilles blanches du jardin de ma petite fiancée. (Photo : Philippe Lacoche.)

     Par un après-midi fort ensoleillé, alors que je baguenaudais dans le jardin de ma petite fiancée, mon attention fut attirée par les groseilliers qui offraient de jolies grappes de fruits mûrs. Profitant qu’elle me tournât le dos, affairée à tondre la pelouse, je me suis laissé guider par ma gourmandise légendaire. Alors, sournois comme un vieux matou castré, j’ai attrapé une grappe de groseilles blanches, l’ai portée à ma bouche; j’ai fermé les yeux. Et, tel un petit Marcel picard dégustant sa madeleine, je me suis laissé envahir par les souvenirs. Les groseilles blanches? Les meilleures, sans aucun doute. Les plus douces, à l’acidité raisonnable et fraîche comme baiser d’adolescence avec une petite immigrée italienne dans les années 1960, sur la pelouse du stade SNCF de Quessy-Cité (Aisne). Mais laissons là l’Aisne (tiens, ça sonne bien: «Laissons là l’Aisne!»; il faudra que le replace dans les paroles des chansons que je dois donner à Hervé Zerrouk, ancien du groupe Les Désaxés, à Benjamin Laplace, fondateur du groupe Mistral, ou à Vanfi, l’âme sombre des Papillons noirs, ou tout simplement à mon frère, l’insaisissable Scieur Z et sa scie musicale s”c”i tranchante), retrouvons les vacances. Les miennes, en tant que fils de cheminot d’un père qui, aux voyages, préférait son jardin, restaient toujours les mêmes : direction le château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père maternel exerçait la profession de jardinier. Avec mon regretté cousin Guy (le Pêcheur de nuages), nous parcourions les rives ombragées et fraîches de la Vesle, lestés de nos gaules et lignes, à la recherche des chevesnes, vandoises, vairons, perches ou rotengles aux rutilantes nageoires. C’était juillet; il faisait chaud. Lorsque nous n’étions pas à la pêche ou pas en train de courir après les filles, jeunes faunes agiles, nerveux et vigoureux, nous allions dévaster le potager du grand-père. Les groseilles blanches et roses, pâles comme la peau des fesses des jeunes rousses, restaient nos préférées; nous en abusions. Le jus dégoulinait le long de nos lèvres et sur nos torses dénudés. Le plaisir que nous obtenions relevait de l’orgasme gustatif. Fermions-nous les yeux pour nous souvenir de plaisirs lointains? Justement, je ne m’en souviens plus. L’effet poupées russes de ma pensée s’arrêtera donc là. Non, pas tout à fait. Des groseilles blanches et roses, nous en rêvions, quand nous jouions, Alain Lanzeray, Gérard Lopez (dit Dadack), Dominique Van Missen, son frère Josselin et moi, au Tour des Allées, pastiche du Tour de France que nous réalisions avec des petits coureurs en métal ou en plastique que nous faisions avancer avec des billes sur un parcours, dessiné à la binette, dans les allées du jardin de mon père. À la cité Roosevelt, au milieu des années 1960, cette compétition détenait la réputation d’une classique cycliste véritable, Felice Gimondi, GianiMotta. Paris-Roubaix et autre Tour des Flandres n’avaient qu’à bien se tenir. Lorsque nous en avions assez de faire avancer Felice Gimondi, Walter Godfroot,  Giani Motta et Karl-Heinz Kunde (dit le Nain jaune), nous foncions vers les groseilliers de mon père qui, eux, ne produisaient que des fruits rouges. Nous nous en contentions.

Il y a quelques jours que je suis rendu dans le jardin de notre maison familiale. Les allées sont envahies par les herbes.

Ils sont loin, nos Tours des Allées de l’enfance. Mais résonnent toujours en moi les rires d’Alain, de Gérard, de Dominique, de Josselin et des autres qui, alors que je tape ces lignes, jouent peut-être aux petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle.

Dimanche 28 juin 2020.

 

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Confiné au jardin : les tomates de Proust

Non, il ne s’agit pas de la plantation de chanvre indien du jardinier confiné mais bien de ses plants de tomates. (Photo : Philippe Lacoche.)

La présente photographie pourrait prêter à confusion. Non, il ne s’agit absolument pas les plantations de chanvre indien du jardinier confiné; juste ses plants de tomates. Le confiné n’est pas exempt de vices. Il aime, de temps à autre, un bon verre de vin ou déguster une bière fraîche et crémeuse. La dope ne l’a jamais intéressé. Pourtant, au cours de sa longue vie parfois houleuse, il a longtemps côtoyé la scène rock où, est-il nécessaire de le préciser? les substances sont nombreuses. Brouilly et bière Cadette lui suffisent amplement.

Cerfeuil et Souplex

Cela faisait un petit bout de temps que ça lui trottait dans la tête. «Il faut que je replante mes tomates…» ruminait-il. Jeudi, en fin d’après-midi, il s’y est mis. Il s’est rendu, rapide et vif comme un lièvre à l’ouverture de la chasse, dans l’appentis sous la terrasse, en a sorti treize pots hauts et larges. Il s’est dirigé d’un pas de légionnaire vers son bac à compost. Et il a rempoté. Douze pieds bien verts qui, rien qu’en les remuant, dégageaient d’appétissants effluves. Tandis qu’il alternait couches de compost et de terre du potager, incorrigible rêveur, il se mit à cogiter. Et à s’évader vers les rives de l’enfance. «Cette odeur de feuilles de tomates fraîches, Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» fit-il, tel un Raymond Souplex amiénois ou un commissaire Bourrel du faubourg de Hem. Il devait avoir sept ou huit ans. Il était en vacances chez son grand-père, jardinier au château de Sept-Saulx (Marne). Il faisait une chaleur torride. Il eût pu se rendre sur les tendres rives de la Vesle, la plus française et gauloise des rivières de l’Hexagone, en compagnie de son regretté cousin Guy, le Pêcheur de nuages, pour taquiner vandoises, vairons, chevesnes et perches. Non, cet après-midi-là, Guy n’était pas là. Alors, il s’était réfugié dans l’une de serres du château. Des plants de tomates se dressaient fièrement dans leurs jardinières qui reposaient sur un lit de sable blanc. Cette odeur, madeleine de Proust, plus jamais il ne l’oublierait. Au fait, pourquoi avait-il sorti treize pots alors qu’il ne disposait que douze pieds de tomates? L’un, plus large que les autres, accueillit des graines de cerfeuil. Gourmet, le confiné imaginait déjà les potages qu’il allait, sous peu, se concocter… PHILIPPE LACOCHE

 

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Confiné au jardin : s’en remettre au buis ?

Les feuilles de buis : vert foncé olive sur le dessus, vert jaune sur le dessous.

Le jardinier confiné, parfois, tourne en rond chez lui. Alors, pour se détendre, il fait un tour dans son jardin. Il observe. Là, un couple de tourterelles vient de se poser sur les banches hautes du cerisier de Tio Guy. Elles sont belles, douces et fières car amoureuses; ça se voit à l’œil nu. Ils (désolé, féministes exacerbées, il y a un mâle et une femelle; en matière grammaticale, le mâle l’emporte) sont épris l’un de l’autre; ils se donnent des petits coups de becs ce qui, sans aucun doute, dans la gestuelle tourterellière, est des baisers.

Menton en galoche

Le confiné se souvient que dans une autre vie (il était encore pacsé avec la chanteuse-comédienne Lou-Mary), leur chat Bébert – ainsi prénommé en hommage à Céline – avait, un matin de printemps, capturé et assassiné une tourterelle qu’il leur avait ramenée sur le paillasson. Sacré Bébert! Il n’en loupait pas une. Non seulement, c’était un grand chasseur, mais aussi une sorte d’humoriste. Toujours à faire des bêtises, à surprendre, notamment celui qu’on appelait son frère: le chien westie Athos qui, il y a deux mois, a rejoint le Paradis canin. Le confiné se demande si les présentes tourterelles sont des descendantes de celle assassinée par les œuvres dégradantes de Bébert. Le jardinier effectue une dizaine de mètres et se plante devant le buis. «Il faudrait que je le taille», se dit-il. Il observe les feuilles, manières de petites oreilles de filles, vert olive foncé sur le dessus, vert jaune sur le dessous. (C’est idiot ce que je viens d’écrire: avez-vous déjà vu des filles avec des oreilles vertes? Moi, pas.) Il s’approche, flaire l’arbuste, ferme les yeux. Il se téléporte à l’intérieur de la fraîche église de Sept-Saulx (Marne). Milieu des années 1960. Le vieux prêtre (il en restait encore) exhibe son menton en galoche à la faveur d’une homélie pleine de reproches. Guy – le Pêcheur de nuages–, le cousin du confiné, est enfant de chœur. Il se munit d’une branche de buis, effectue un signe de croix. Qu’est-ce qu’il bénit au juste? Une relique? Un cercueil’? Un cercueil certainement. Pour le confiné, le buis demeure synonyme des enterrements d’antan. Ils étaient si nombreux. Pour faire diversion et ne point s’en remettre tout à fait buis, pour ne point abdiquer, il cherche du regard le couple de tourterelles. Il repense à Bébert l’assassin. La mort est partout.

PHILIPPE LACOCHE

Le buis : synonyme de souvenirs d’antan. Photos : Philippe Lacoche.
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Confiné au jardin : ces vieux fruits nouveaux

Les jolies fleurs rosées et blanches font penser à celles d’un cerisier. Photo : Philippe Lacoche.

Depuis qu’il se trouve en confinement, le jardinier s’intéresse à tout. Cet après-midi-là, il s’avance sur la terrasse, observe ce beau et grand arbre tout en fleur, blanc et rosé, qui scintille sous le ciel presque azur. «On dirait un cerisier», se dit-il. Il se repend: «Un cerisier? Pas du tout.» Il se souvient qu’au cours de chaque été, il déguste ces fruits mystérieux, inconnus et délicieux: les nashi. Terriblement délicieux, oui; et pas seulement parce que ceux-ci proviennent du verger de son voisin. (Pas celui de Tio Guy qui ne possède qu’un puissant cerisier; mais de celui du voisin de droite.)

Jeannette Vermeersch

N’allez surtout pas croire que le jardinier s’adonne, sournois et malhonnête, au maraudage. Point. Chaque été, de grandes branches lestées de lourds nashi (qui ne sont autres que des poires japonaises), en forme de pommes denses, ocre, croquantes et juteuses, pendent, épuisées, jusque sur le carrelage (épuisé, lui aussi) de sa terrasse mal entretenue. Comme tous les fils d’ouvriers de Tergnier, nés au cœur des années 1950, donc imprégnés à la fois de la morale catholique et communiste (ascétisme façon Jeannette Vermeersch: «Tu ne voleras point, même les capitalistes; tu ne t’adonneras pas aux vices de la bourgeoisie.»), le confiné est habité par une honnêteté pathologique. Il sait bien que ces branches qui pendent chez lui ne font que lui offrir ce qui lui revient. Mais, chaque été, cet imbécile de jardinier se retourne trois ou quatre fois, avant de mettre trois ou quatre gros nashi dans sa musette pour aller se régaler, toujours coupable, dans sa cuisine. Il est vraiment étrange, le confiné. Pour lui, le nashi fut une vraie découverte. À chaque fois qu’il croque dans l’un d’eux, il ne peut s’empêcher de se revoir, enfant, attablé chez ses grands-parents maternels à Sept-Saulx, dans la Marne. C’était un été des années 1960. Son oncle Marcel avait rapporté deux énormes agrumes jaune clair, sortes de burnes d’Hercule. «Ce sont des pamplemousses!», tonna Marcel du haut de sa grosse voix d’ancien combattant d’Algérie. Pourtant, les pamplemousses devaient être connus en France depuis des lustres. Déjà enfant, le confiné n’était point de son temps. Avec le nashi, il détient une excuse: ce joli fruit n’a été importé dans l’Hexagone qu’en 1980. Il progresse, le confiné. PHILIPPE LACOCHE

 

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Neige des hivers d’antan et grêle d’escargots

Je n’aime plus l’hiver. Je l’ai beaucoup aimé, enfant, lorsqu’il était blanc. Je me souviens des bonhommes de neige que nous faisions, mes copains et moi, sur la petite montée, près du transformateur électrique qui menait à la cité Roosevelt, à Tergnier. Ces carottes que nous déterrions dans les silos des jardins de nos pères ou grands-pères, carottes nasales; ces boulets de charbons qui provenaient des caves familiales, boulets oculaires. Les hivers, alors, scintillaient de cristaux de joie neigeuse. Il me revient aussi ceux des vacances d’hiver que je passais à Sept-Saulx, entre Reims et Châlons-sur-Marne (pas encore Châlons-en-Champagne) chez mes grands-parents maternels, jardinier et gardienne de la propriété du château Mignot. Les Trente glorieuses exultaient. 1961 ou 1962; c’était la fin de la guerre d’Algérie. Un de mes oncles portait un uniforme. Permission pour les fêtes? Certainement. Son calot, plié à la japonaise, enroulé sur son épaule gauche. Son teint basané, sa peau tannée par les presque vents du désert, juraient sur le blanc immaculé du chemin poudreux qui menait à la Vesle. Mon regretté cousin Guy (le Pêcheur de nuages) et moi, emmitouflés comme des esquimaux, nous envoyions des boules ouatées en hurlant. Ces hivers-là détenaient le parfum, rare et précieux, de joies merveilleuses. Que sont-ils devenus, ces hivers de l’enfance? Enfouis sous les épidermes et dermes des années mortes. L’hiver 2019-2020 ne me séduit guère; sa mélancolie jaunâtre et humide m’inquiète. Ses ciels ressemblent à ceux des printemps précoces qui s’effilochent, dès mars, en des langueurs filandreuses et grêlées comme les peaux des ados.

De la grêle, parlons-en. Devant ma maison de Résistant du faubourg de Hem, à Amiens, les grêlons, sur les herbes sauvages que je laisse pousser sur ma façade, ressemblent à des oeufs d’escargots.

De la grêle parlons-en. Il y a quelques semaines alors que je m’apprêtais à rentrer dans ma maison de Résistant du faubourg de Hem, une averse de grêle s’abattit sur le quartier. Je me penche vers le trottoir, attiré par les perles de glace qui recouvrent, peu à peu, les minuscules herbes sauvages que je persiste à laisser pousser devant la façade. Les petits grêlons me font penser aux œufs d’escargots que nous trouvions, enfants, dans les talus et jardins de la cité Roosevelt. L’enfance, toujours l’enfance, encore l’enfance; je n’en sortirai jamais.

Le groupe So Watt, au Saint-Germain, à Amiens.

Il me faut parfois de la musique pour l’oublier et ne pas sombrer dans la nostalgie. Ainsi, l’autre soir, à mon cher bistrot Saint-Germain, j’ai assisté au concert du duo So Watt (06 21 59 12 14; sowatt.group@gmail.com). Ester, au chant, et Vincent, à la guitare, égrènent avec talent des reprises de jazz et de soul. À leur répertoire: Ella Fitzgerald, Amy Winehouse, Etta James, Otis Redding, etc. J’eus, alors, l’impression étrange de vivre l’instant présent jusqu’au moment où un morceau me rappela, encore, non pas l’enfance, mais l’adolescence. Un concert des Candles, groupe ternois, équipé d’une section de cuivre puissante et rougeoyante comme le foyer d’une locomotive à vapeur. Un concert, oui, certainement au dancing de Fargniers; mon cousin Guy devait se trouver à mes côtés. En écoutant la reprise de Sam & Dave pensions nous, de concert, aux hivers enneigés de nos enfances défuntes. Le Pêcheur de nuages n’est plus là pour me répondre. So sad.

Dimanche 9 février 2020.

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 Un homme simple et bon

               C’était un homme simple et bon, un cheminot à l’ancienne. Son père, lui aussi, était cheminot ; il avait combattu dans la Somme pendant la Grande Guerre. Il en était revenu avec quelques éclats d’obus fichés sur le haut du crâne, un dégoût de la guerre et un petit quart en fer blanc qui lui servait à se raser dans les tranchées.

Alfred Lacoche me montrait, il y a peu, le quart de mon grand-père, Poilu de la Somme, qu’il me destinait. Un jour, je le transmettrai à mon fils.
Mon père adorait faire son jardin; quand ses forces l’abandonnèrent, il renonça à sa passion.

Ce quart, à son décès, en 1969, le vieux cheminot ancien de 14-18, le transmit à son fils, l’homme simple et bon, qui, longtemps trempa son blaireau dedans pour se raser.

Le fils, l’homme simple et bon, connut, à son tour la guerre. La Seconde cette fois. Il connut la débâcle, l’évacuation dans le Sud-Ouest du côté de Taussat-les-Bains où résidait un oncle du mari de sa grande sœur. Il connut les bombes qui pleuvaient sur Tergnier. Un jour de bombardement, il se planqua dans un trou. Soudain, il eut comme un pressentiment : il sentit qu’il fallait déguerpir. Il courut de cacher dans un autre trou situé à quelques dizaines de mètres. Dans le premier trou qu’il venait de quitter, une bombe tomba. Son heure n’était pas arrivée.

Son brevet supérieur en poche (obtenu au lycée de Chauny), il commença sa carrière professionnelle comme instituteur, à Pleine-Selve, près de Ribemont. Une classe unique. Il prétendait qu’il n’avait pas la vocation. Alors, il se fit embaucher à la SNCF, comme son père, l’ancien Poilu de la Somme.

Dans « la Grande maison » – comme bon nombre de cheminots surnommaient la SNCF – il effectua toute sa carrière. Il aimait profondément la Société nationale des chemins de fer, et n’appréciait pas trop qu’on la critiquât. Dans l’un de mes premiers romans, j’évoquais les banquettes tachées de graisse d’un autorail. Ce détail ne lui avait pas plu. Ca m’avait fait rire. Il l’aimait, oui, son métier. Au début des années 1970, alors que je revenais d’un voyage en Espagne, il me demanda si les trains de la Renfe (Réseau national des chemins de fer espagnols) étaient à l’heure. Je lui répondis qu’ils l’étaient beaucoup moins que ceux de la SNCF. Il me regarda gentiment comme si je lui avais fait un cadeau.

Il aimait les trains, mais pas les voyages. Ce fûmes nous, ma grande sœur Annie, mon petit frère Renaud (grand voyageur !) et moi qui profitâmes des fameux permis roses, billets de train gratuits généreusement octroyés aux agents de « la Grande maison ».

En vacances, il ne nous y emmenait pas. Je me souviens seulement d’un voyage à la mer, au Portel, près de Boulogne, et de deux autres – l’un à Samoëns, dans les Alpes, et un autre à Antibes – pour y visiter mon frère Renaud en colonie de vacances SNCF, bien sûr ! Point barre. Nos vacances, nous les passions au château de Sept-Saulx, dans la Marne, où mon grand-père maternel était jardinier.

Des vacances lointaines, au soleil ou sous les cocotiers, ne nous manquaient pas. Mon frère et moi, nous allions à la pêche dans les pattes d’oie de l’écluse de Fargniers. Cela nous suffisait. Mon père, lui aussi, aimait la pêche que, plus jeune, il avait pratiquée, comme il avait pratiqué le football à l’Entente sportive des cheminots ternois (ESCT). Ce sport, je le pratiquai aussi à l’ESCT. Et quand il fallut que je choisisse un poste sur le terrain, j’optais pour celui d’arrière-droit. Comme lui, arrière-droit quand, jeune homme, il jouait au foot avec ses copains Tarzan, Petiau et quelques autres.

Il adorait aussi faire son jardin, comme son père, l’ancien Poilu de la Somme. Tout est question de transmission. (« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », répétait-il souvent, citant Lavoisier.)

Oui, c’était un homme simple et bon qui habitait dans notre bonne ville de Tergnier, simple, cheminote et ouvrière, une petite ville de France égarée dans l’Univers. Il était tolérant aussi. Ces valeurs, il nous les a transmises : la tolérance, le respect des autres et surtout savoir d’où l’on vient. Et toujours s’en souvenir.

Transmission oui. Lundi dernier, j’ai récupéré le quart dans lequel se rasait son père, le Poilu de la Somme. L’homme simple et bon me le destinait. Quand je quitterai cette terre, je le transmettrai à mon fils. Ce quart, je vais le garder précieusement pour me souvenir de la folie des hommes (la guerre), mais aussi parfois de leur bravoure et de la fraternité dont ils savent faire preuve. Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est gris sur cette sacrée Terre. (Comme le quart gris du Poilu de la Somme.) Mais puisqu’on est dessus, autant faire le maximum pour que ça aille le mieux possible. Ca aussi, c’est l’homme simple et bon qui nous l’a fait comprendre.

Cet homme simple et bon, c’était mon père, Alfred Lacoche, le même prénom que son père, le Poilu de la Somme.

Il nous a quittés samedi 20 janvier, vers 18 heures.

Au revoir, Papa ! A bientôt peut-être. On ne sait jamais après tout. Nous t’aimions tous.

 

    Philippe Lacoche, en bonne intelligence et tout en émotions avec Annie et Renaud Lacoche, et toute la famille réunie ce jour, avec une pensée de tendresse pour notre Maman, Madeleine Lacoche qui, à cause de son état de santé, n’a pu être présente.

Tergnier, lundi 22 janvier 2018, 17h19.

 

 

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  Mes Dessous chics? Manon! À quoi bon?

                 Une amie très chère, à l’accent justement birkinien, m’a rendu, il y a peu, le CD Birkin-Gainsbourg, Le Symphonique. Je l’ai embarqué dans ma voiture et n’ai cessé de le passer. Grâce aux arrangements égrenés par l’orchestre symphonique, j’ai redécouvert à quel point Gainsbourg avait l’âme slave. Cette mélancolie

La couverture de l’album Le Symphonique de Birkin-Gainsbourg.
Lou-Mary lors d’un spectacle au cabaret la Belle Epoque, en novembre 2009. Elle y chantait notamment “La Gadoue”. Son côté très birkinien faisait mouche.

profonde et tenace qui se dilue dans les eaux absinthe de la tristesse; cet humour dadaïste. Il n’y avait que Birkin et sa voix indicible, si singulière, pour tenir tête aux succulents arrangements de Nobuyuki Nakajima. Je l’ai passé, et repassé. Dehors le temps était gris plomb. Les guirlandes de Noël frissonnaient sous l’effet d’un vent glacial. Je repensais, mélancolique à mon tour, aux événements de ma vie qui furent accompagnés par quelques-uns de ces chansons. 1984. «L’aquaboniste»: nous habitions, Féline et moi, rue Pierre-Jacoby, à Beauvais. Je revois la tête du boucher, au rez-de-chaussée de notre immeuble. Des yeux noirs; une barbe bleutée. Une tête à jouer dans un film de Marcel L’Herbier. Début des années 1990. Sur la route entre Sept-Saulx et Reims. Je reviens des obsèques de mon cher cousin Guy, le Pêcheur de Nuages. Dans la voiture, ma cousine et moi, les yeux embués, nous nous interrogeons longuement sur son choix. Elle finit par dire: «Son désespoir était finalement contenu dans la chanson de Gainsbourg: «Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve…»…» Je revois la rocade, aux abords de Reims. L’air crayeux. Et toute cette tristesse autour de nous alors, qu’enfants et adolescents, nous avions été si heureux dans la légèreté douceâtre des étés champenois des Trente glorieuses au parfum de blé mûr. 1978. Nous écoutons «Manon», Féline et moi. Nos amours sont naissantes. Les plus beaux instants. Nous nous promenons dans cette Aisne estivale d’antan. Je revois la pochette du disque vinyle de Gainsbourg qui contenait cette chanson grave et imbibée de désespoir amoureux. Nous empruntons le chemin de halage du canal de Saint-Quentin pour aller rendre visite à notre copain Jean Brugnon, éclusier de profession qui, cet été-là, officiait au Point Y. Qu’est devenu Jean Brugnon? 2005. Chez moi, port d’Amont. Lady. B à mes côtés, admirable panthère lascive et sensuelle, ébroue sa crinière brune et me lance, éclatante de sourire et de grâce de dame mûre: «Ta chronique, pourquoi tu ne l’appellerais pas Les Dessous chics, mon chaton?» Les lignes que tu lis chaque dimanche, lectrice adulée, viennent d’être baptisées. 2007. Lou-Mary, vêtue d’un ciré jaune et de bottes en caoutchouc, sur la scène du cabaret La Belle époque, à Briquemesnil-Floxicourt, dans la Somme, chante «La Gadoue» en secouant son joli corps de grande didiche. En écrivant ses lignes, je regarde sur Internet et tombe sur une photographie du fameux cabaret. Envie de boire ou de pleurer. Au choix. Pas les deux, non; un Ternois est incapable de faire deux choses aussi importantes en même temps. Mai 2002. Suis au comptoir du bar Le Saint-Pierre, à Abbeville. J’attaque ma cinquième Bavic. Je croise le regard de Léo, lolita brune comme les blés. Elle a 23 ans; j’en ai 46. Un divorce derrière la cravate et quelques bagarres au compteur. Je lui dis d’une voix pâteuse: «Tes vingt ans, mes quarante, si tu crois que cela me tourmente», à la barbe de son fiancé. Elle me sourit, troublée. Notre passion folle durera trois ans.

Dimanche 24 décembre 2017.

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Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

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Dessous chics

Mon Ascension vers toi, Pêcheur de nuages

À la faveur de la diffusion de ma pièce de théâtre, L’Écharpe rouge, interprétée par les comédiens du Théâtre de l’Alambic, je me suis retrouvé à Reims, en ce jeudi très ensoleillé de l’Ascension. Reims : pour moi, toute une histoire. Celle de mes vacances champenoises, dans le parc du château de Sept-Saulx, propriété d’Édouard Mignot qui avait fait fortune avec la chaîne de petites épiceries des Comptoirs français, château où mon grand-père maternel était jardinier. À l’intérieur de l’immense parc à la française, boisé, piqueté de haies de buis si odorants (où que je sois aujourd’hui, quel que soit le temps, leur odeur m’inonde de tant d’émotions que mon imbécile de carapace de petit macho Ternois m’empêche de te dévoiler, lectrice) coule la Vesle, la plus française des petites rivières, poissonneuse à souhait (chevesnes, vandoises, anguilles, truites, brochets, gardons, perches, rotengles, brèmes, vairons fougueux, manières d’aiguilles d’étain) en amont de Reims. Mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, et moi, passions le plus clair de notre temps à y pêcher. Pêches miraculeuses, fantastiques, merveilleuses. Lorsque je ferme les yeux,

L'immeuble du Pêcheur de nuages, rue du Bastion, à Reims.
L’immeuble du Pêcheur de nuages, rue du Bastion, à Reims.

j’ai encore dans les narines, l’odeur musquée de ces beaux poissons qui se mêlaient à celle des premières Balto (dont nous recrachions la fumée par le nez) et des pieds de menthe verte que nous écrasions en tentant de nous trouver une place, au bord de cette petite Vesle, si sauvage, si végétale, petite jungle en terre de craie. Oui, si française. Reims donc, en ce jour d’Ascension. À l’hôtel, je me rends compte que je suis à deux pas de la rue du Bastion, où se situe l’immeuble de la dernière résidence sur Terre de mon regretté cousin, immeuble du haut duquel il a pris, un jour des années 1990, son envol définitif. Jamais je n’avais osé y retourner. Là, il le faut. Je marche; j’erre, le nez en l’air, à la découverte des façades art déco de cette ville superbe qui, dans ma tête, bulle comme une tanche d’or. Le voilà, cet immeuble. C’était donc là. Ses derniers pas, il les a effectués sur ce trottoir; c’est cet air-là qu’il a respiré. La rue du Bastion me prend à la gorge comme une odeur de buis. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», eût dit Henri Calet. 16, rue du Bastion. Qu’est-ce que la vie d’un homme, un jour d’Ascension, à Reims, sous un soleil de presque plomb? Peu de chose dans l’Univers. Des souvenirs, quelques images, fugitives, qui fuient comme l’eau de la Vesle, vers l’Aisne, vers Bazoches-sur-Vesles, vers Braine. La Vesle, tiens. Il me prend une envie folle de la revoir; je fonce vers le stade dont elle caresse les contreforts de ses eaux céladon. La voici. Allait-il la revoir, le Pêcheur de Nuages, avant l’ultime grand saut? Avait-il repensé à nos parties de pêche de Sept-Saulx?

Dimanche 15 mai 2016.