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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Presque un roman à clefs ?

 

Avec le très réussi «L’Ambitieux», Patrick Poivre d’Arvor sonde les reins de la politique.

“La vengeance du loup” (2019) était le premier volume du diptyque dont”L’Ambitieux” constitue le second volume. (Photo : JF Paga.)

Patrick Poivre d’Arvor a toujours prouvé, au cours de sa longue carrière de critique littéraire et de journaliste, qu’il vouait une passion sans borne à la littérature; avec ses romans, il ne cesse de prouver à ses lecteurs qu’il est un écrivain remarquable. Qu’est-ce qui fait un bon roman? Une histoire, un style et un ton. L’Ambitieux réunit les trois.

«Même si elle ne se cachait pas d’avoir de-ci de-là quelques aventures féminines, il n’avait pas envie de la tromper.»

Le titre d’abord. Bref, incisif, qui va droit au but; on dirait celui d’un roman de Balzac.

L’histoire? Celle de Charles, l’un des plus jeunes députés de l’histoire de France. Grâce à cette particularité, à cette précocité, les médias se l’arrachent. Il enchaîne les interviews; on le voit partout: sur les plateaux de télévision, dans les cocktails; on l’entend sur toutes les ondes. On murmure qu’il rêve déjà de l’Élysée. Pour parvenir sur le haut du podium, il est protégé et aidé par Florence, sa maîtresse, une journaliste puissante qui règne sans partage sur la première chaîne de télévision, mais aussi par Jean Baptiste d’Orgel, son père, comédien adulé du grand public et qui, homme de réseau, évolue comme un poisson dans les eaux troubles du Paris influent des décideurs.

Blanche, désirable écrivain

Cependant, ce ne sera pas si simple. Son histoire familiale est entachée de drames et de sombres histoires. À cela s’ajoute un beau-père assez nuisible et maléfique. Les adversaires politiques, eux, ne se privent pas de lui mettre des bâtons dans les roues, notamment en dévoilant un enregistrement pirate qui compromet le président de la République, très proche de Charles. À moins que le plus dangereux ne soit sa rencontre amoureuse avec Blanche, désirable écrivain qui risque de le conduire à rompre avec Florence, sa protectrice. Une Florence qui, elle aussi, possède ses zones d’ombre qui, au fond, ne font que renforcer l’amour qu’il lui voue: «De son côté, Florence était toujours aussi câline lors de leurs rares nuits communes et, même si elle ne se cachait pas d’avoir de-ci de-là quelques aventures féminines, il n’avait pas envie de la tromper.»

Roman à clefs? Difficile à dire. On est cependant en droit parfois de le penser. Le lecteur s’amusera à reconnaître quelques personnages qu’il pourrait supposer réels. Florence ne ressemble-t-elle pas à une journaliste très connue? La jeune Blanche fait aussi beaucoup penser à une délicieuse et brune romancière et nouvelliste très talentueuse. Et le président, ne serait-il pas…? Tout ceci ajoute du piment à ce livre plein de rebondissements, de suspens. En un mot comme en quatre: très réussi. PHILIPPE LACOCHE

L’Ambitieux, Patrick Poivre d’Arvor; Grasset; 210 p.; 18,50 €.