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Dans la douceur d’une petite église de France

Un petit bras de la Vesle, près du moulin, à Sept-Saulx (Marne). Photo : Philippe Lacoche.

Un petit bras de la Vesle, près du moulin et de la célèbre Auberge du Cheval-Blanc, à Sept-Saulx (Marne). Le Rémois Patrick Poivre d’Arvor, tout proche de cette chronique, saura de quoi je parle. Il a dû, enfant, se promener sur les rives verdoyantes de cette rivière si française. Gauloise, plutôt, puisque son nom proviendrait, dit-on, de nos moustachus et pugnaces ancêtres. Au retour de courtes vacances dans l’Est, je m’étais arrêté dans cette commune qui m’est chère. Je me répète, je le sais, lectrice comblée, soumise et attentive. Mon grand-père maternel officiait comme jardinier au château Mignot, dont la vaste et luxuriante propriété se trouve sur le territoire de ce village marnais. Là, j’ai passé mes vacances d’enfant et d’adolescent en compagnie de Guy, mon sacré cousin, dit le Pêcheur de nuages, qui a choisi de rejoindre ces derniers il y a une vingtaine d’années. Après la visite des membres de ma famille, je choisis de m’arrêter quelques instants au bord de cette petite Vesle que j’aime tant. L’onde, en chutant des vannes du moulin, produisait le même bruit doux, rassurant et lancinant que dans les années 1960 et 1970. Je contemplais l’eau à la recherche des dos fuyants, nerveux et méfiants des chevesnes, vandoises et rotengles. Le pêcheur qui sommeille en moi ne peut s’en empêcher; c’est un vice. Il en existe de pires. Puis, je me déplaçais légèrement sur la droite, le long de ce bras menu qui va se perdre derrière le stade municipal pour rejoindre les bras aqueux de sa mère. Ma petite fiancée m’attendait dans la Dacia, pianotant sur son téléphone portable. Elle devait se dire que j’étais vraiment un drôle de zigue à baguenauder ainsi sur les rives incertaines d’un presque ruisseau à la recherche de souvenirs enfouis dans la nuit des temps. Se doutait-elle que des images me traversaient l’esprit? Je revoyais la silhouette costaude de mon oncle Pierrot, le père de Guy, équipé d’une épuisette en train de remonter un énorme chevesne sous nos yeux enfantins, étonnés, ébahis et émerveillés. La bestiole devait bien afficher les deux kilogrammes sur la balance; ses écailles à la fois brunes et dorées étincelaient sous le soleil d’août. Subrepticement, survint M. Rouleau, le garde-pêche. Pierrot, craignant que l’homme de loi le verbalisât pour braconnage, expliqua que son intention n’était autre que de nous faire admirer le poisson. Et, joignant l’acte à la parole, il le relâcha tout de go. La bête fila, légèrement déboussolée, entre deux eaux, remuant les gravillons crayeux de cet enfant de Vesle. Le matin, étions-nous allés à la messe dans l’adorable églisette de Sept-Saulx où, dit-on, Jeanne d’Arc s’était agenouillée pour prier et où mon cousin Guy officiait comme enfant de chœur? C’est fort probable. Le curé arborait un menton en galoche. Il nous parlait de sa sœur dont la santé, confiait-il, d’une voix de stentor, se dégradait. «Et si ma sœur devenait impotente, je vous quitterais, mes amis…» Cette phrase m’avait à la fois marqué et amusé. Je la répétais à l’envi lors des déjeuners dominicaux qui sentaient le champagne Boutillez et le ratafia; ce mini-sketch faisait rire les miens. Tout cela se passait dans la douceur des Trente glorieuses où il faisait bon, qu’on crût ou non, de se recueillir dans les églises de France. Jamais, alors on eût imaginé, qu’une ordure illuminée pût venir nous décapiter à l’aide d’une lame de 17 centimètres.

PHILIPPE LACOCHE

 

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L’ombre d’un père essentiel et attachant

 Frédéric Vitoux égrène, sans chronologie, ses souvenirs familiaux et amicaux. C’est délicieux.

Frédéric Vitoux, de l’Académie française, est l’auteur de nombreux romans et essais. Photo JF Paga.

Il est des livres qui vous restent dans la mémoire; ils s’y incrustent définitivement. C’est ce qu’on appelle communément des bonheurs de lecture; souvent, l’auteur s’y met à nu, même lorsque l’intimité est cachée derrière les paravents (translucides) de personnages. Adios, du regretté Kléber Hedens (et son double, Jérôme Dutoit), et Les Poneys sauvages, du tout aussi regretté Michel Déon (et Georges Saval, personnage central), sont de ceux-là. Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers, de Frédéric Vitoux, procure la même impression. Et c’est délicieux. La forme, en elle-même, se révèle d’emblée à la fois légère et séduisante. Point d’autobiographie chronologique, non. Frédéric Vitoux laisse s’écouler sa mémoire comme le cours limpide et surprenant d’une rivière de larmes douces-amèresou d’inextinguibles fous rires.

«Cet homme cultivé, sensible, original, détaché de l’argent, des plans de carrière et des honneurs factices (…)»

Cela nous donne à lire dix-sept chapitres (dont certains assez courts) qui mêlent – joli puzzle–, scène de vie, engouements et découvertes littéraires et cinématographiques, portraits à cru d’une criante et subtile vérité. Le tout compose une manière de pâte humaine, levée au ferment d’une mélancolie pudique et acidulée; une sage réflexion sur le temps qui fuit. Le premier souvenir qui surgit n’est autre que celui d’un enfant, au côté de sa mère, dans un camion. Ils vont voir le père emprisonné à Clairvaux. Nous sommes au sortir de la deuxième guerre; ce même père a fait de mauvais choix au cours de l’Occupation. Il a été journaliste au Petit Parisien; plutôt que se réfugier et de poursuivre son activité en zone libre, il a continué à écrire sous la contrainte allemande. Il n’a rien d’un odieux collaborateur, non. Et le portrait qui est ici dressé de cet homme cultivé, sensible, original, détaché de l’argent, des plans de carrière et des honneurs factices est en tout point réussi, et particulièrement émouvant. L’ombre de Pierre Vitoux, père de Frédéric, plane sur tout le livre. Exemple, page 62, quand l’écrivain – à la faveur de la sortie de son livre L’Ami de mon père – fut invité, en 2000, par Bernard Pivot dans Apostrophes, parmi de grands Résistants. Pivot leur fit remarquer qu’ils avaient toutes les raisons pour détester Pierre Vitoux. Jean-Louis Crémieux-Brilhac en tête et les autres répondirent «que la question n’était pas là, qu’ils se seraient sans aucun doute heurtés violemment à mon père, à cette époque-là, mais qu’ils pensaient que des hommes parfaitement estimables au demeurant avaient pu adopter une ligne de conduite différente, au moment où eux-mêmes rejoignaient le général de Gaulle.» Imparable élégance, immense ouverture d’esprit.

Des souvenirs et des portraits, ce livre en contient des dizaines. Des seconds ou troisièmes rôles du cinéma traversent ces pages, à l’image du mystérieux comédien Eugene Deckers (qui apparaît dans les certains romans de Patrick Modiano). Passent encore de grands originaux comme le désopilant Antoine Menier (ami d’enfance du parrain de Frédéric Vitoux), héritier de la grande famille de chocolatiers, rentier, dilettante définitif, qui avait fait monter, sur sa voiture Riley crème, en guise de klaxon, un mécanisme sonore qui imitait le meuglement d’une vache ou d’un taureau en chaleur. Ainsi, lorsqu’il se promenait dans la compagne, il attirait autour de lui tous les bovins des pâturages.

Un récit d’une saveur incomparable et à l’inimitable parfum de nos chères et regrettées Trente glorieuses. PHILIPPE LACOCHE

 

Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers, Frédéric Vitoux; Grasset;

360 p.; 22 €.

 

 

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Je me souviens de ma mère qui se souvenait…

               

 

Je fis un tour de piste, tout près des quatorze concurrents du prix Pierre Verva.

Il faisait si beau en ce dimanche d’hiver qui se prenait pour un dimanche de printemps. Et l’hippodrome était si près de ma chère maison de résistant de l’avenue Louis-Blanc… Il m’était impossible de résister. D’où provient ma passion pour les courses hippiques et les chevaux? De ma chère maman. Je me souviens que le samedi, elle me demandait de lui rapporter France-Soir, Paris-Turf et Paris Jour. Le soir, alors que le téléviseur en noir et blanc Ribet-Desjardins expulsait les rassurantes images des Trente glorieuses, elle étalait sur la toile cirée de la table de la cuisine les trois journaux. Elle notait, pointait, comparait, s’exprimait, réfléchissait comme si elle eût écrit une dissertation de philosophie elle qui avait cessé ses études au certificat d’étude, à l’issue d’une scolarité réalisée à l’école primaire de Silly-le-Long (Oise). Je me souviens des noms des jockeys (Poincelet, Piggott, Samani, Yves Saint-Martin, etc.) l’été et le printemps, et l’hiver et l’automne ceux des drivers (Jean-René Gougeon, Minou Gougeon, Henri Lévesque, etc.). Et les noms de certains chevaux trottent ou galopent, grâce à ma mère, sur les pistes cendrées ou gazonnées de ma mémoire enfant: Oscar RL, Ozo, Roquepine, Famous. Tout se mélange; c’est bon. Je rêve. Je suis ailleurs alors, qu’une fois de plus, dehors il fait un soleil, éclatant et que je tape cette chronique au cinquième étage de l’immeuble du 5 du boulevard Port d’Aval, à Amiens, nouveau siège de notre cher Courrier picard. Je revois les borderaux de tiercé ou de couplé que ma mère poinçonnait à l’aide d’une pince qui avait la forme d’une tête de dauphin. Le dimanche matin, elle partait à bicyclette – bicyclette qui lui servait à effectuer les livraisons dans le cadre son activité de représentante des produits de beauté Avon – chez Picoulet, le café-tabac-PMU de Tergnier pour y amener ses paris. Derrière une table de bois, cinq ou six hommes, des cheminots pour la plupart qui poinçonnaient les tickets des turfistes du dimanche. L’un d’eux, le plus célèbre: Gilbert Thuet, un ancien résistant, copain de mon père, correspondant de L’Aisne Nouvelle à Tergnier. Devant lui: un verre de Byrrh ou de Cinzano, et un cendrier dans lequel finissait de se consumer une cigarette blonde. Le dimanche 24 février 2019, dans les tribunes de l’hippodrome écrasées par le soleil blanc d’hiver, tout cela me remontait. J’arrivai pour l’inauguration et le crémant d’Alsace, conversai avec quelques amis (Daniel et Didier, tous deux amis de mon regretté confrère Jacques Béal), et fis un tour de piste, tout près des quatorze concurrents du Prix Pierre Verva, 2 400 mètres, départ à l’autostart, réservé aux poulains entiers et aux hongres de 4 ans, à bord de la Citroën 2 CV de collection conduite par Baptiste, de l’association Car Entr’Aid (qui œuvre notamment au profit des enfants hospitalisés). Derrière, avaient pris place ma consœur et copine Sophie Crimon, et son ami Stéphane Picard. La vitre avant droite de la 2 CV était ouverte; un vent tiède s’y engouffrait, transportant les encouragements, les agacements, et mini-injures des drivers. Je les écoutais à peine. Je revoyais les pinces en têtes de dauphins. J’avais cinq ou six ans; j’étais bien niché dans le nid de l’enfance et des Trente glorieuses. Et ma mère, ma chère mère, alors, se souvenait de tout…

Dimanche 3 mars 2019.

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Les coups de coeur du marquis…

Les couleurs de Magdalena

Magdalena Kerezstes, peintre, photographiée lors d’une exposition au Conseil départemental de la Somme. Photo : Philippe Lacoche.

La couleur, la foi et la Transylvanie. Ces trois mots pourraient définir la peinture de Magdalena Keresztes, artiste amiénois qui expose jusqu’au 1er décembre à la librairie Les Racines du Monde, 13, rue des Flatters, à Amiens. Trois mots justes, certes. Mais terriblement réducteurs. Car il faut s’imprégner des toiles à l’acrylique de cette créatrice singulière, inspirée qui, à la dictature du Réel, préfère les douceurs profondes et rassérénantes de l’Onirisme. Du souvenir. Car c’est bien dans ces mêmes profondeurs de l’enfance qu’elle va pêcher avec ses couteaux; elle en rapporte des œuvres d’une beauté saisissante qui nous parlent de la Hongrie (elle est hongroise, même si son village d’origine, situé dans les Carpates, se trouve aujourd’hui en Roumanie) et des Tsiganes. Multiculturalisme, œcuménisme et univers baroque: sa peinture se nourrit de tout ceci. La retrouver dans la Monographie qu’elle publie aux éditions Charta est un bonheur. PHILIPPE LACOCHE

Monographie, Magdalena Keresztes; éd. Charta; 96 p. Exposition jusqu’au 1er décembre à la librairie Les Racine du Monde, 13, rue Flatters, à Amiens (03 22 72 64 07).

                                                  Ces objets d’avant

Ils sont synonymes de l’enfance de l’adolescence ou de la vie de jeune adulte de ceux «qui n’ont plus vingt ans depuis longtemps». Ces objets et véhicules cultes, que nous avons aimés et qui nous ont fait rêver. Était-ce mieux avant? En ces époques du politiquement correct, de l’aseptisation de la pensée, des récupérations diverses, il ne fait pas bon de l’affirmer. Et même de le penser. Et pourtant? Cette diversité si charmante. Ce côté si français. Cette innovation douce qui n’était pas si caduque (au nom de cette indéfendable consumériste). Oui, le train électrique était charmant. Oui, le tic-tac de l’horloge mécanique était délicieux. Oui, le briquet Zippo avait de la classe (si ricain!). Oui, la machine à écrire avec ses cliquetis, sa mécanique simple contrairement aux fichus ordinateurs qui ne cessent de bugger! Oui, les Clarks incitaient au flirt sur «Night in White Satin» des Moddy Blues. Oui, on a le droit d’être nostalgique de ces Trente glorieuses quand l’économie de marché était encore artisanale, tellement éloignée de cet épouvantable capitalisme mondialisé. Ce livre délicat, plein d’images et de beaux textes d’Éric Alary est là pour nous le rappeler. Ph.L.

Nos objets cultes, On les a aimés, ils ont tout changé! Éric Alary; Larousse; 231 p. 29,95 €.

                                          Jules Magret d’épée

Jules Magret n’est pas un inconnu; il est le redoutable, redouté et, pourtant, très recherché (par les restaurateurs, oui!) critique gastronomique de la belle revue Service littéraire (des écrivains écrivent sur les livres d’autres écrivains et ce, sans concessions) créée par le talentueux romancier François Cérésa.

François Cérésa présentait, l’an dernier, un numéro de Service littéraire consacré à Françoise Sagan. Photo : Philippe Lacoche.

On pensait que Jules se contentait de se régaler. Il n’en est rien; il a tous les talents. Il nous donne aujourd’hui à lire un étonnant et réjouissant roman de cape et d’épée intitulé fort joliment L’effroi mousquetaire. Magret nous plonge en l’année 1673. Lucien de Médebigne, élevé par sa tante Janie de Bavelle (une ancienne maîtresse de d’Artagnan), rêve de devenir mousquetaire… On est tenu en haleine dans cette histoire rondement menée et écrite dans un style qui rénove le genre puisqu’il rappelle ceux d’Audiard et de Boudard. Un compliment. Ph.L.

 

L’effroi mousquetaire, Jules Magret; Les Belle Lettres; 264 p.; 19 €.

 

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Thomas l’au(to)dacieux aime le barbecue

 

Thomas Morales, bretteur devant l’Éternel, sort un «Éloge de la voiture» et défend la «Noblesse du barbecue».

Le journaliste et écrivain Thomas Morales n’est pas seulement l’un des meilleurs stylistes actuels; il n’a aussi peur de rien. Hussard dans l’âme, il n’hésite pas à embrocher de sa plume-sabre, fine et redoutable, la bien pensance actuelle, mollassonne et sournoise comme une réformette d’Emmanuel Macron. Alors que tout le monde tape sur la voiture, recommande de marcher à pied ou d’enfourcher sa bicyclette, lui publie, au Rocher, un Éloge de la voiture, sous-titré Défense d’une espèce en voie de disparition. Et c’est carrément succulent de précision, d’insolence et de drôlerie. On se croirait chez Nimier quand il vole, au sortir de la deuxième guerre, au secours du pacifiste Giono, ou chez Aymé quand il prend la défense du méchant homme – mais génie – Louis-Ferdinand Céline. Morales n’aime pas tirer sur les ambulances, et encore moins hurler avec les loups. Il refuse les diktats; on en en droit de ne pas lui donner tort. Il excelle quand il loue la beauté de la CX, les charmes charnus de la mignonne et boulotte 4 CV. À la faveur de sa délicieuse «Lettre à une Andalouse» (N.D.L.R.: Anne Hidalgo), on apprend au passage que son grand-père espagnol était le cousin du poète Garcia Lorca. Lorsqu’on lui demande comment lui est venue l’idée d’écrire ce livre, il répond: «Une envie de résister à l’autophobie ambiante et surtout de redonner à l’objet automobile toute sa mythologie, sa féérie même. Les voitures ne sont pas des produits industriels sans affect et sans histoire(s). Elles me touchent personnellement. Elles sont au croisement de la technologie et de la nostalgie, à leur manière, elles ont façonné une partie de mon identité. Les grands écrivains, les cinéastes de la Nouvelle Vague, les architectes de renom, tous ont puisé dans l’automobile les ferments de la création au cours du XXe siècle. L’automobile était jadis inspirante et enivrante. Aujourd’hui, trop souvent, nos élites oublient cet héritage glorieux et snobent l’automobile par manque de culture. Il y avait dans ce moyen de locomotion si décrié actuellement de l’intelligence, de l’émancipation, du dépassement de soi et du rêve. Oui, du merveilleux, j’ose l’affirmer! Ce livre est une déclaration d’amour aux automobiles de caractère, à la liberté de mouvement, une sorte de balade buissonnière à travers des œuvres artistiques majeures. Je me livre beaucoup dans cet essai en évoquant mon histoire familiale, mes grands-parents marchands de vin dans le Berry, par exemple, le passé sportif de mon père et des souvenirs de cinéma. Et puis j’avais l’ambition d’écrire sur l’automobile pour susciter la curiosité du grand public, pour me dévoiler un peu et surtout pour démontrer que cet objet roulant a toutes les caractéristiques d’un personnage littéraire. Réconcilier la littérature et les voitures, j’espère y être parvenu.»

«Un mépris pour ce qui est populaire»

Il excelle tout autant dans l’E-Book Noblesse du barbecue qu’il publie dans la collection Duetto des éditions Nouvelles Lectures, fondées par l’inspiré Dominique Guiou. Une fois encore, il donne un coup de pied dans la fourmilière. Le ton est incisif. Provocateur? «La littérature doit piquer les yeux», dit-il. «Si elle ne réveille pas, si elle ne secoue pas le lecteur, autant écrire un manuel technique. L’assemblage si mystérieux des mots doit donner une impulsion magique. Je m’efforce de travailler le style, d’offrir un ton, un rythme, des percussions qui réjouissent mon public. Le politiquement correct a tellement envahi l’espace public que la moindre dissonance passe aujourd’hui pour une provocation. Je dois l’idée de Noblesse du barbecue à mon éditeur, Dominique Guiou, son énergie pétillante est communicative. En France, il y a un mépris pour tout ce qui est populaire. On raille le populo et on se pâme devant des œuvres nébuleuses. Je persiste à croire que dans la miss camping, le barbecue, dans tous ces moments aussi simples de l’existence se niche une part de notre humanité la plus douce, la plus éclatante et la plus partageuse. Les plaisirs du quotidien sont un terrain d’expression peu utilisé par les écrivains par peur du ridicule. On peut parler intelligemment, avec une sensibilité à fleur de peau, avec un regard historique du bob, par exemple, enfin c’est ce que j’essaie de faire dans cet essai iconoclaste.».

« Les capricieuses, les vamps, les féroces, les inoubliables »

Thomas Morales a répondu à nos questions.

Les voitures d’aujourd’hui, bourrées d’électroniques, aux mines de robots roulants, ne sont guère sexy. Qu’en pensez-vous ?

On peut, en effet, regretter la production automobile moderne. Elle est plus sûre, plus connectée, mais tellement moins enthousiasmante. Elle ne génère plus d’imaginaires aussi forts. Standardisation et fadeurs semblent dicter son chemin. Où sont les aspérités ? Je n’aime pas les automobiles irréprochables ; je préfère les capricieuses, les vamps, les féroces, les inoubliables. Quand on observait un modèle des années 1950 ou 1960, il affichait d’emblée la couleur ; il exprimait son caractère. Nous avons perdu cette diversité esthétique.

Il y a aussi de très beaux trains et de très beaux autobus, modes de transports en commun, donc moins individualistes. Les aimez-vous?

J’aime tout ce qui est fuselé et aérodynamique. Tout ce qui rappelle le génie de l’homme. La main de l’artiste dans l’expression stylistique la plus pure et l’innovation de l’ingénieur dans la construction technique la plus recherchée, voilà les deux clés de la réussite. Les lignes “Streamline” des années 1930 m’enchantent et me ravissent. Souvenez-vous de ces incroyables locomotives à gueules de monstres mythologiques traversant l’Amérique ? Elles semblaient sortir d’un roman d’anticipation. Elles étaient à la fois belles et performantes avec l’exigence de toujours repousser les limites de la vitesse. Les bus Greyhound des années 1950-1980 me font aussi voyager, on est chez Kerouac juste en les regardant.

Vous parlez très bien des voitures anciennes, en particuliers des vieilles voitures les françaises des Trente glorieuses. Au fond, ce sont celles-ci qui font fondre votre coeur.

Il y avait une émulation incroyable durant ces années d’après-guerre. Chaque constructeur tentait d’exprimer sa vision. De l’ingénieur en chef à l’ouvrier, le plaisir de créer quelque chose de plus beau, de plus rapide, de plus inventif, animait les hommes. On peut déplorer que la mondialisation ait standardisé l’automobile au forceps. Aujourd’hui, en dehors des SUV, point de salut ! Quelle tristesse ! Et si l’on regarde vingt ans en arrière, c’était l’hégémonie du monospace. Redonnez-moi des Fregate, des Pagode, des Aurelia, des Type H !

Quelle est, selon vous, la plus charmante des vieilles voitures françaises de Trente glorieuses?

J’ai un faible pour la Peugeot 404 ; elle incarne l’élégance à la française des années 1960 avec cette touche d’italianité piquante. On doit son dessin au carrossier Pininfarina. Cette berline a une classe folle ; plus classique que la visionnaire Citroën DS, plus bourgeoise que la Renault 16, elle marque vraiment son époque par cette ligne aux arêtes pointues et au charme presque indéfinissable. Elle a l’érotisme chaste comme disait Prévert pour parler d’Arletty. Et puis le cinéphile que je suis, ne peut pas oublier le charisme de Lino Ventura à son volant dans les Tontons Flingueurs ou la fougue de Belmondo dans Pierrot le fou. Cette 404 illustre une parenthèse enchantée où les hommes avaient une certaine allure et une noblesse d’âme.  Cette 404 a une dimension œcuménique, tout au long de son existence ; elle a motorisé différentes couches de la population, du médecin de campagne, aux familles d’Afrique du Nord en passant par les artisans dans sa version pick-up. C’est un paysage fantasmé de la France d’avant.

 Faire l’acquisition d’une voiture vintage française ou étrangère, revient-il très cher? Faut-il s’y connaître en mécanique? Est-ce que ça consomme beaucoup? Et comment cela se passe-t-il aux contrôles techniques?

Pour un budget serré, on peut s’offrir une voiture de collection d’une trentaine d’années qui bénéficie d’un espacement du contrôle technique ou encore de tarifs d’assurances à prix raisonnables. Prenez une robuste 4L des années 60, une R5 des années 70 et pourquoi pas une R14, la fameuse poire ! Certaines grosses américaines ne sont guère plus chères ; il faut bien évidemment compter sur des notes d’essence plus corsées. Il existe un éventail de modèles incroyables. Et puis les clubs de collectionneurs sont les gardiens de cette passion. Ils font beaucoup pour la préservation du patrimoine roulant. Ils sont de très bons conseils. Avant d’acheter, contactez-les !

Votre délicieux e.book  Noblesse du barbecue est provocateur. C’est voulu? Vous écrivez, pagre 7, “Le barbecue est un rempart aux haines rances et aux rancoeurs communautaires. Un casque bleu des banlieues.” Ca, c’est une sacrée formule! Comment cela vous vient-il?

J’ai toujours donné du mouvement à mes phrases. C’est la base de mon travail. Leur insuffler une ironie mordante et aussi conserver le plaisir gourmand du mot. Les écrivains du Nouveau Roman voulaient tuer le mot, faire de l’insipidité une forme de narration. C’était une erreur, ils sont illisibles. Au contraire, je crois qu’il faut faire chanter les phrases, leur extraire un parfum d’audace, d’authenticité et aussi ne pas se priver d’humour.

A quels écrivains avez-vous pensé en écrivant ce savoureux essai?

Je pense souvent aux Hussards, ces écrivains d’après-guerre désengagés dont la plume pénètre mon âme. Dans mon panthéon littéraire, j’aime les stylistes à la manière de Blondin, une qualité de phrase aux ramifications extraordinaires, dont on ne cesse de découvrir des trésors enfouis, et puis aussi l’esprit d’un René Fallet ou d’un Alphonse Boudard ne me quitte jamais. Ces deux aspects, recherche du mot juste et gaudriole, dérives verbales et vagabondages littéraires, je m’inspire de ce mouvement à bascule qui n’est pas si contradictoire. Un point commun : l’esprit de sérieux m’ennuie ! Je milite contre les donneurs de leçons et les adjudants-instructeurs.

Vous allez sortir, sous peu, un recueil de chroniques? Quand? Issues de quels journaux? Quel éditeur?

Début novembre, je reviens dans les librairies avec un recueil de chroniques qui s’intitule Tais-toi quand tu écris. C’est le troisième volet de ma trilogie démarrée par Adios et poursuivie par Un patachon dans la mondialisation, toujours aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. J’ai sélectionné une centaine d’articles provenant de mes différentes collaborations (Causeur, Valeurs Actuelles, etc.). Ce nouvel opus s’intéresse particulièrement à l’acte d’écriture. Que vaut l’écrit aujourd’hui dans notre société ? Pourquoi avons-nous admis sa quasi-gratuité ? Et puis, vous connaissez ma nostalgie éternelle, je reviens donc avec des portraits d’écrivains réprouvés, de cinéastes oubliés et de tous ces minuscules bonheurs vintage qui font le sel de l’existence.

 

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Éloge de la voiture, Défense d’une espèce en voie de disparition, Thomas Morales; Le Rocher; 228 p.; 18,90 €. Noblesse du barbecue, Thomas Morales; E-Book; éd. Nouvelles lectures, coll. Duetto; 36 p.

 

 

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Copines et copains Dessous chics

  Mes Dessous chics? Manon! À quoi bon?

                 Une amie très chère, à l’accent justement birkinien, m’a rendu, il y a peu, le CD Birkin-Gainsbourg, Le Symphonique. Je l’ai embarqué dans ma voiture et n’ai cessé de le passer. Grâce aux arrangements égrenés par l’orchestre symphonique, j’ai redécouvert à quel point Gainsbourg avait l’âme slave. Cette mélancolie

La couverture de l’album Le Symphonique de Birkin-Gainsbourg.
Lou-Mary lors d’un spectacle au cabaret la Belle Epoque, en novembre 2009. Elle y chantait notamment “La Gadoue”. Son côté très birkinien faisait mouche.

profonde et tenace qui se dilue dans les eaux absinthe de la tristesse; cet humour dadaïste. Il n’y avait que Birkin et sa voix indicible, si singulière, pour tenir tête aux succulents arrangements de Nobuyuki Nakajima. Je l’ai passé, et repassé. Dehors le temps était gris plomb. Les guirlandes de Noël frissonnaient sous l’effet d’un vent glacial. Je repensais, mélancolique à mon tour, aux événements de ma vie qui furent accompagnés par quelques-uns de ces chansons. 1984. «L’aquaboniste»: nous habitions, Féline et moi, rue Pierre-Jacoby, à Beauvais. Je revois la tête du boucher, au rez-de-chaussée de notre immeuble. Des yeux noirs; une barbe bleutée. Une tête à jouer dans un film de Marcel L’Herbier. Début des années 1990. Sur la route entre Sept-Saulx et Reims. Je reviens des obsèques de mon cher cousin Guy, le Pêcheur de Nuages. Dans la voiture, ma cousine et moi, les yeux embués, nous nous interrogeons longuement sur son choix. Elle finit par dire: «Son désespoir était finalement contenu dans la chanson de Gainsbourg: «Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve…»…» Je revois la rocade, aux abords de Reims. L’air crayeux. Et toute cette tristesse autour de nous alors, qu’enfants et adolescents, nous avions été si heureux dans la légèreté douceâtre des étés champenois des Trente glorieuses au parfum de blé mûr. 1978. Nous écoutons «Manon», Féline et moi. Nos amours sont naissantes. Les plus beaux instants. Nous nous promenons dans cette Aisne estivale d’antan. Je revois la pochette du disque vinyle de Gainsbourg qui contenait cette chanson grave et imbibée de désespoir amoureux. Nous empruntons le chemin de halage du canal de Saint-Quentin pour aller rendre visite à notre copain Jean Brugnon, éclusier de profession qui, cet été-là, officiait au Point Y. Qu’est devenu Jean Brugnon? 2005. Chez moi, port d’Amont. Lady. B à mes côtés, admirable panthère lascive et sensuelle, ébroue sa crinière brune et me lance, éclatante de sourire et de grâce de dame mûre: «Ta chronique, pourquoi tu ne l’appellerais pas Les Dessous chics, mon chaton?» Les lignes que tu lis chaque dimanche, lectrice adulée, viennent d’être baptisées. 2007. Lou-Mary, vêtue d’un ciré jaune et de bottes en caoutchouc, sur la scène du cabaret La Belle époque, à Briquemesnil-Floxicourt, dans la Somme, chante «La Gadoue» en secouant son joli corps de grande didiche. En écrivant ses lignes, je regarde sur Internet et tombe sur une photographie du fameux cabaret. Envie de boire ou de pleurer. Au choix. Pas les deux, non; un Ternois est incapable de faire deux choses aussi importantes en même temps. Mai 2002. Suis au comptoir du bar Le Saint-Pierre, à Abbeville. J’attaque ma cinquième Bavic. Je croise le regard de Léo, lolita brune comme les blés. Elle a 23 ans; j’en ai 46. Un divorce derrière la cravate et quelques bagarres au compteur. Je lui dis d’une voix pâteuse: «Tes vingt ans, mes quarante, si tu crois que cela me tourmente», à la barbe de son fiancé. Elle me sourit, troublée. Notre passion folle durera trois ans.

Dimanche 24 décembre 2017.

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Littérature Rock

Patrick Eudeline, dandy rock et solide romancier

      Il sort «Les Panthères grises», roman rondement mené, où il développe ses talents de conteur.

Les romans de Patrick E

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain, devant la Lune des Pirates, à Amiens. Mars 2010.
De gauche à droite : Patrick Eudeline, Jean-Louis Abbitti, patron de la Belle Epoque, Lou-Mary, chanteuse, Corinne, de la Belle Epoque. Mars 2010. C’est à cette époque que Patrick s’était rendu à Longueau dans le home-studio de Lou-Mary pour enregistrer la chanson “Les Smarties” en duo avec la grande Didiche blonde (Lou-Mary).

udeline, je les ai tous, je les lis tous», affirme Virginie Despentes. On est en droit de ne pas lui donner tort. Depuis ses débuts de critique rock à la revue Best, en 1974, on sait qu’il est doté d’une belle plume et d’un tempérament bien trempé. Hasards de la vie, des rencontres, ou pugnacité qui le conduit à forcer les portes et à aller jusqu’au bout de ses rêves? Avant Best, il a la chance, à l’université de Jussieu, de suivre les cours de Julia Kristeva, l’épouse de Philippe Sollers. Ce dernier l’invite à collaborer à la revue Tel Quel. Nous sommes en 1976; il n’a que 22 ans. Un an plus tôt, à Marrakech, où il avait retrouvé le couple de célèbres écrivains, il avait fait la connaissance de William Burroughs qui lui écrivit une chanson. Des expériences qui font rêver. Ensuite, ce sera l’arrivée du punk en 1977 à Paris. Il sera l’un des hérauts du mouvement; il contribuera à la faire éclore en France grâce à ses succulents et singuliers articles dans Best, mais aussi en montrant la voie, sur scène, en fondant le mythique groupe Asphalt Jungle. Critique rock, chanteur, auteur-compositeur… Patrick Eudeline est, depuis le milieu des années 1990, romancier. (Il avait écrit, en 1977, un premier livre, une manière d’essai-récit devenu culte: L’Aventure punk, aujourd’hui réédité chez Grasset.) Tant mieux pour nous car il développe dans son activité littéraire – comme dans ses autres activités – talent et esprit résolument rock’n’roll. On s’en était déjà rendu compte avec Dansons sous les bombes (Grasset 2002), Soucoupes violentes (Grasset 2004) mais aussi avec l’excellent Rue des Martyrs (Grasset 2009).

Un bon romancier

Dans le présent roman, Les Panthères grises (quel beau titre; «Il y a eu les Chaussettes noires, il y eu les Black Panthers. Voici désormais venu le temps des Panthères grises» indique l’éditeur en quatrième de couverture), Eudeline nous invite à suivre les pérégrinations de musiciens rock, aujourd’hui sexagénaires, qui, à la faveur du mariage d’un de leurs petits-enfants, prennent la surprenante décision de reformer leur groupe défunt qu’ils avaient créé en des temps antédiluviens. Mais les panthères n’ont plus leur énergie de 20 ans. Ils s’ennuient un peu. Et puis, un jour, ils ont la chance (la chance ou la déveine?) d’être invités à participer au casse du siècle? Iront-ils jusqu’au bout?

Patrick Eudeline excelle dans le rôle du conteur. Il dresse le portrait d’une époque. Il passe en revue les Trente glorieuses, les établis de 1968, le Coran, les conditions de travail des infirmières, Macron et Internet. Apparaît même le regretté Jacques Chabiron, ancien dj du Golf Drouot, puis journaliste à Rock & Folk. L’inventaire peut paraître hétéroclite mais jamais on ne s’y perd car Eudeline est un bon romancier. Il sait tenir son histoire. Et notre attention. Donc, il réussit son coup. PHILIPPE LACOCHE

 

Les Panthères grises, Patrick Eudeline; La Martinière; 174 p.; 17,50 €. Il sera en dédicace à la librairie Cognet, à Saint-Quentin, au cours du premier trimestre 2018 (date à préciser).

 

 

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Les Dessous chics Littérature

Une fantaisie tellement perchée

         «Les contes du chat perché», de Marcel Aymé, sont réédités en Folio. Un régal de folie douce.

Tout écrivain normalement constitué devrait

Marcel Aymé (1902-1967) fut un auteur très populaire.

lire ou relire Les contes du chat perché, de Marcel Aymé. Comme l’écrit fort justement François Morel dans la présente réédition en Folio, «il suffit d’ouvrir un livre de Marcel Aymé pour se retrouver illico dans ce royaume où la fantaisie et l’imagination sont souveraines. Ce continent infini dans lequel tous les rêves sont possibles, toutes les libertés à portée de main et qui, si je ne me trompe pas, s’appelle la littérature». On ne peut mieux dire. Marcel Aymé écrivit ces contes entre 1934 et 1946. Ils parurent dans deux recueils, en 1963, puis furent regroupés en 1969. Au total, dix-sept délicieuses histoires pleines de fantaisie, d’imaginaire débridé, de vive intelligence. Et de fantastique. Car, ici, les animaux parlent. Unité de lieu: tout se passe dans une ferme comme il en existait encore au cours des Trente glorieuses. Le couple de fermiers a deux fillettes: Delphine, la plus âgée, et Marinette qui s’entendent à merveille. Elles protègent les bêtes qui, même si elles ont le don de la parole, restent soumises au bon vouloir, à la mauvaise humeur et aux caprices des deux adultes. Il y a là le chat Alphonse, un canard assez intellectuel, un cochon trouillard et innocent, un chien, des vaches, des bœufs; apparaît même une panthère. On ne s’ennuie jamais dans l’univers du créateur de La Jument verte.

Le chat Alphonse

Dans «La patte du chat», Delphine et Marinette ont brisé un vase que les parents adoraient. Ils leur infligent une punition: aller visiter la tante Mélina, une méchante femme qui passe son temps à leur pourrir la vie. La plus grande a une idée: que le temps se détériore, qu’il pleuve à seaux! Pour ce faire, elle demande au chat Alphonse de se passer une patte derrière l’oreille pour faire crever les nuages, comme le veut une poétique superstition. Il s’exécute. Temps pourri. Les jours passent, mais les parents ne sont pas dupes; ils finissent par se douter que c’est Alphonse qui est à l’origine du déluge. Ils veulent donc s’en débarrasser. Nouveau problème… Mais rien n’est insurmontable à la ferme des animaux qui parlent…

Un peu plus loin Marcel Aymé nous raconte la triste histoire d’un chien d’aveugle à qui, le maître propose de lui faire don de son handicap. Il promet de l’aider autant que la bête l’a aidé. Généreux, l’animal accepte. Il devient aveugle. L’homme, nouveau voyant, sournois et ingrat, met les bouts. Le chien finira par croiser les fillettes qui le ramèneront à la ferme. Il s’en passera des belles…

«C’est une chose d’écrire pour les grandes personnes La Jument verte et d’autres récits d’un dur humour; autre chose d’écrire un Conte du chat perché. Rien n’est plus rare que de savoir parler aux enfants. M. Marcel Aymé le fait admirablement», écrivait le poète communiste, chrétien et militant wallon Charles Plisnier. Pourtant, les adultes ont tant à apprendre de ces contes bien perchés. Un bain de jouvence pour adultes rêveurs. PHILIPPE LACOCHE

Les contes du chat perché, Marcel Aymé; Folio; 416 p.; 7,70 €.

 

 

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Littérature

“Le chemin des fugues” dans L’Humanité Dimanche, dans le Figaro littéraire et dans l’Obs

Mon roman Le Chemin des fugues (éd. du Rocher) a fait l’objet, ce jeudi matin, de très beaux articles dans Le Figaro littéraire, L’Humanité dimanche et L’Obs.

Suis content.

Ph.L.

Le Figaro littéraire

L’Humanité dimanche

L’Obs

 

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Dessous chics

Vive l’économie de Marchais et la Sécurité sociale!

L’étang du Courrier picard. Un site magnifique!

Ce vendredi soir-là, je m’asseyais, lessivé de fatigue, sur un des fauteuils du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. (Nous devions être cinq dans la salle, dont l’excellent Jean-Pierre Bergeon.) Était projeté Voyage à travers le cinéma français, de Bertrand Tavernier. Durée: 3h11. Je me disais, défaitiste, que je n’y arriverai pas, que j’allais m’endormir comme le presque vieux cacochyme que je suis. Eh bien non! Non seulement j’ai tenu le coup, mais plus le film se déroulait, plus je me sentais vif, pimpant. L’effet de la passion Tavernier pour le cinéma, sans aucun doute. Ce film est un régal. On ne se lasse pas d’écouter ce grand réalisateur d’évoquer ses confrères, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet, Jean Renoir, Jacques Prévert, Jean Aurenche, Marcel Carné, Jacques et Jean Becker, Jean Grémillon, Julien Duvivier, Henri-Georges Clouzot, etc. Pas une miette d’intellectualisme; pas un gramme de condescendance. L’homme aime; il fait partager. Un passeur. C’est sublime. On apprend tout en douceur. La même impression que lorsque j’ai lu Une histoire de la littérature française, de Kléber Haedens, et Ces amis qui enchantent la vie, de Jean-Marie Rouart. Jouissance de regarder, d’écouter; jouissance de lire. J’ai revu, grâce aux extraits, des scènes que je contemplais, enfant, sur le téléviseur Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, rue des Pavillons, à Tergnier. Les films de 17 heures. On est toujours orphelin de son enfance. L’enfance, encore, m’a démangé, le lendemain, lorsque je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour assister à la projection de l’excellent documentaire La Sociale, de Gilles Perret – ce dernier était présent dans la salle pour présenter son film. Bien plus qu’une histoire de la Sécurité sociale, génial outil si français, si fraternel, c’est une démonstration de l’absolue nécessité de la conserver en l’état. Gilles Perret rend aussi hommage à son véritable créateur, Ambroise Croizat, homme remarquable, d’une fraternité et d’un humaniste incomparables. (Qu’ils sont émouvants, à ce propos, les témoignages de sa fille!) Croizat était un cégétiste et un communiste à l’ancienne. Il me revint qu’à Tergnier ou à Quessy, ville toute proche, rouge vif elle aussi, il existait une rue Ambroise-Croizat. (Il y existe aujourd’hui une résidence pour personnes âgées qui porte son nom.) Je ne sais pourquoi, mais cela m’émut. Après la projection, je suis allé boire un verre en compagnie de Gilles Perret et de François Ruffin. Quelques jours plus tard, j’exultais en écoutant ce dernier, sur France Inter, annoncer qu’il serait peut-être candidat aux législatives. Et comme il parlait bien, Ruffin, de la vraie gauche qu’il n’a pas peur d’appeler «la gauche populiste». J’aime ce terme. C’est celui de la gauche de Tergnier, de Quessy. Celle de mon enfance; celle de la pêche à ligne. Le dimanche, je suis allé à l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Argœuves. Il faisait froid; le soleil déclinait derrière les arbres. Je décrochais un brochet. Comme j’en décrochais, enfant, au cours des Trente glorieuses et des vraies gauches ouvrières et populistes. Celles de l’économie de Marchais et pas celles des marchés de la fausse gauche.

Dimanche 18 décembre 2016.