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Julien Clerc : « Maurice Vallet faisait partie de ma vie »

Avant ses concerts en Picardie, Julien Clerc nous a accordé une longue interview à Paris.

Julien Clerc, cinquante ans de carrière, ce n’est pas rien. Si vous deviez retenir cinq événements et dates de celle-ci, quels seraient-ils ?

D’abord, fut la musique. Quand mes parents se sont séparés, de facto ils ont installé un système de deux foyers. J’avais été confié à la garde de mon père, ce qui était rare, mais je voyais ma mère au cours des week-ends. A ces deux foyers correspondaient deux femmes, et deux musiques. C’est pour cela qu’en première date, je mettrai ça. Il y avait la musique classique à la maison, à Bourg-la-Reine, chez mon père et ma belle-mère qui m’a élevé en partie. Quand j’allais chez ma mère, le week-end, il y avait les autres musiques. Par ces deux femmes qui ont été autant les deux mères, la musique s’est installée tout de suite. La chanson française et le jazz chez ma mère, et chez mon père de la musique classique car ma belle-mère était claviériste amateur (piano et clavecin). La deuxième date serait la sortie du premier disque en mai 1968. Une signature chez Pathé-Marconi et le fait d’avoir rencontré, quelques mois auparavant, Etienne Roda-Gil. Le premier disque, La Cavalerie, avec toute l’équipe de départ (Etienne Roda-Gil, Maurice Vallet, Jean-Claude Petit aux arrangements – qui a mis sa patte dès le début en marquant mes compositions, et il y a aujourd’hui des retentissements de son travail qui se retrouvent dans la production de Calogero car ce sont ses arrangements-là qu’il a écouté quand il était jeune adulte  – et moi-même). Troisième date : des dates de scène car c’est par elle que j’ai progressé. Je pense à Hair parce que ça m’a fait gagner du temps en célébrité. Le fait d’avoir accepté de jouer dans cette comédie musicale – après avoir refusé pendant un certain nombre de semaines – m’a aidé car il s’agissait d’un spectacle totalement nouveau. Participer à un opéra rock était un choix important. Quatrième date : Bercy, au milieu des années 1980. J’étais le premier chanteur français à faire Bercy. Dernière date : aujourd’hui car c’est l’année des cinquante ans de carrière. On n’est pas si nombreux à avoir fait une carrière de cette longueur. Mais c’est surtout le fait qu’après tout ce temps, je reste un artiste créatif ; ça, ça compte beaucoup pour moi. Je pourrais continuer à faire des tournées en chantant mon ancien répertoire. Revenir tous les cinq ans… Ca ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est de pouvoir continuer à chanter ma musique, et être capable d’en produire, d’inventer des mélodies car c’est le métier que je me suis choisi.

Est-il exact que vous avez rencontré Etienne Roda-Gil en 1967 à l’Ecritoire, après que vous avez lancé à la cantonade : « Qui veut m’écrire une chanson ? » ?

C’est exact ; il était là. J’ai eu de la chance. J’écrivais des musiques mais je n’avais pas de paroles. Il fallait bien que je trouve un parolier ; ce fut une chance inouïe de tomber sur celui-là ce jour-là ; j’aurais pu tomber sur un très mauvais parolier. Pas aussi novateur, pas aussi atypique on va dire. Ca a marqué toute la suite parce qu’il a mis la barre très haut. Il a mis des paroles qui n’étaient pas dans le manstream. C’est ce qui a fait ce style. Ca a été très important pour la suite car, quand j’ai décidé de travailler avec d’autres auteurs –parce que je voulais renouveler et que je pensais qu’il ne fallait pas continuer à travailler toujours avec le même parolier sinon un jour on risquait de tourner en rond – il avait mis le niveau tellement haut que quand j’ai demandé des paroles à d’autres auteurs, ils ont fait attention. Cela a donc conditionné toute la suite.

Parlez-nous de votre parolier Maurice Vallet, votre ami, qui nous a quittés il y a peu de temps. Quel homme était-il ?

Ce pauvre petit Momo, il avait du mal à exister. Il fallait vraiment qu’il soit mon ami intime (je le défendais, je l’imposais car Etienne était très envahissant ; Etienne n’aimait pas trop avoir de la concurrence). Il a toléré Momo mais ce n’était pas négociable parce que c’était mon ami ; on était ensemble depuis la classe de philo au lycée. Quand Etienne est arrivé dans ma vie, Momo en faisait partie depuis longtemps. Avant de rencontrer Etienne, Momo avait fait quelques paroles de chansons qui n’étaient pas terribles. Le fait qu’Etienne arrive avec son style et ses paroles, ça a suggéré autre chose dans sa création. Il n’est reste pas moins qu’il aura été toute sa vie, malgré tout, je pense, plus un amateur éclairé qu’un professionnel de la chanson. Il écrivait beaucoup, le pauvre, mais c’était très difficile de lui faire changer des phrases ; il procédait, à mon sens, par fulgurances. Il était moins pro qu’Etienne.

Il était très littéraire. Sa chanson « Ivanovitch » lui avait inspirée par Blaise Cendrars.

Oui, je ne sais pas par quel chemin ; peut-être que cela provient de Moravagine. Oui, il était très littéraire ; il était très cultivé. On riait beaucoup ensemble. On a gardé toute notre vie cette relation de lycéens. Et toutes périodes où on a découvert un certain cinéma au Quartier latin. On partageait les mêmes goûts ; en particulier les films de comédies à la française en noir et blanc. Les Lautner… On allait voir ça ensemble. On était des amis. Etienne, ce n’était pas un ami comme était Momo. Ce n’était pas la même relation. Avec Etienne, on  ne partait jamais ensemble en vacances ; avec Momo, tout le temps. Il faisait partie de ma vie. On avait la relation de deux copains. Il tombait toujours plus ou moins amoureux de mes fiancées. Après, il suivait les tournées. C’est vrai que je l’ai beaucoup fait vivre jusqu’à la fin de ses jours il a beaucoup dépensé une partie de ses droits d’auteur en avance, en jouant au poker dans les coulisses de Hair. Ils étaient toute une bande, les maris des actrices… Momo perdait tout le temps… Après, quand il s’est mis à moins écrire, on l’a fait vivre.

Il aurait eu une fin de vie difficile…

Oui. Il a énormément bu. Il était physiquement mal en point. A la fin, il ne buvait plus mais il prenait des médicaments et on avait l’impression qu’il continuait de boire. Il a eu une vie nocturne accomplie. Oui, il a eu une fin de vie difficile ; sa santé se dégradait. De longues années avant qu’il ne parte, il ne voulait plus qu’on se voie. Un jour, il avait eu cette phrase déchirante. Je lui avais dit : « Tu ne veux pas que je passe te prendre ? » Il m’avait répondu : « Non, ça va te faire de la peine. »

C’était à la fois très triste et très élégant. Vous disiez donc qu’avec Etienne Roda-Gil, vos relations étaient plus professionnelles.

Oui, il était plus âgé que moi. Il y a un film qu’a fait Charlotte Silvera qui était magnifique. Elle ne parvient pas à le sortir à cause des héritiers de Roda-Gil. Ils vont l’empêcher de sortir ce film. Tout son argent à elle est passé là-dedans. On le retrouve tel qu’en lui-même ; c’est-à-dire extrêmement centré sur lui-même quand même. Mais un personnage hors du commun. On ne peut pas dire qu’il était pour moi un directeur spirituel car ce n’est pas la vérité, mais il était intellectuellement très puissant et c’était à la fois une relation très riche mais il y avait tout de même des choses qui nous séparaient. Mais ce qui nous reliait était plus important que le reste, je pense. C’est le fait d’avoir créé ensemble ; c’est ça qui nous reliait.

Cette connivence entre vos mélodies et ses mots.

C’est ça. Et le fait de m’avoir des textes, certaines chansons dont on ne sait pas où il allait les chercher. Quand je chante ses chansons actuellement car la tournée est repartie, tout est étonnant pour moi. Il m’arrive même de redécouvrir des paroles. Je pense que personne n’est irremplaçable. Mais lui quand même !… (Rires.) Lui, il était différent des autres.

Fils de Républicains espagnols… Libertaire…

Oui, c’est ça. Moi qui suis sensible aux mondes enfuis, il y a chez lui un monde enfui aussi. Autant il y a un monde enfui quand on va à Vienne et qu’on aime Zweig. Quand on arrive à Vienne, on se rend compte qu’il y a là une civilisation qui a disparu. Il y a là une tradition de pensée qui est partie… J’ai l’impression d’avoir partagé un bout de chemin avec lui, même si on n’était pas toujours d’accord avec ses pensées politiques, mais en même temps d’avoir contribué à porter ses mots. Ca aura été très important, en fait.

Etes-vous nostalgique de cette période ?

Non, je ne suis pas nostalgique. C’est drôle car je viens de faire une émission de radio juste avant de vous rencontrer, et on m’a posé exactement cette question. Ce n’est pas de la nostalgie, non, mais je sais ce que je dois au passé. J’ai toujours eu une relation agréable avec le passé. Empathique. Toute ma vie j’ai eu des amis plus âgés que moi. (De moins en moins maintenant.) Lorsque j’habitais à la campagne – mon métier m’avait permis de réaliser ce fantasme – j’avais pris soin d’avoir pour amis des gens qui étaient d’une autre génération, et là aussi, d’un monde qui était en voie de disparition. Mon meilleur ami à la campagne était lieutenant de louveterie. C’était un vieux chasseur à courre. Il avait dépensé tout son argent ; c’était un fils de rentier comme il en existait encore au début du XXe siècle. Il avait claqué tout son fric avec les femmes. Il était d’un autre monde. Ce monde n’existe plus ; j’aimais beaucoup partager avec lui. Peut-être aussi parce que j’aime l’Histoire. Parce que je suis le fils de quelqu’un d’extrêmement cultivé. Je vois bien que notre époque se culturalise différemment. Il y a plein de choses qui sont en train de disparaître. Pour moi, il est important de rester en contact avec ses gens qui représentent le « monde d’avant ». Mais ce n’est pas de la nostalgie. Je pense être de mon temps ; je pense qu’il y a des trucs formidables à notre époque, notamment sur le plan culturel. Et puis aussi – on en parlait tout à l’heure – quand on voit la richesse de certaines sociétés d’avant… J’ai été très frappé quand je suis allé à Vienne l’été dernier. Quand on pense que Zweig s’est suicidé parce qu’il pensait que le mal avait gagné. Il avait raison, car cette civilisation si riche – des Juifs d’Europe centrale qui avaient donné au monde tant de génies, tant de grands artistes –  a été rayée de la surface de la terre. Ce sont des choses qu’il ne faut jamais oublier parce que même si on dit que l’Histoire ne ressert pas les plats, quand même l’Histoire se répète souvent d’une certaine façon.

En octobre dernier, vous avez sorti l’album « A nos amours », arrangé et réalisé par Calogero. Des auteurs très talentueux (Didier Barbelivien, Marc Lavoine, Maxime Le Forestier, Brigitte Fontaine, Carla Bruni, Vianney, Bruno Gugliemi, etc.) vous ont écrit de très belle paroles. Comment se sont produites toutes ces rencontres ?

J’ai de la chance car les gens qui écrivent bien dans notre langue, dans notre métier, quand je fais appel à eux, je sens bien que ça leur fait quelque chose que je leur demande des paroles. Si j’ai eu une réussite dans ma vie, ça aura été celle-là. Celle de toucher le public, puisque c’est notre métier ; mais je me souviens quand j’ai fait ma première audition avant de rentrer chez Pathé, nous étions en gestation (j’avais, du reste, chanté des chansons de Momo), le gars m’avait refusé. Ca n’allait pas ; ce n’était ce qu’il voulait. Mais il avait eu un doute et m’avait rappelé. J’étais revenu ; j’avais chanté des chansons. Il m’avait dit : « Est-ce que ça vous dirait de chanter des chansons des autres ? » Je lui avais dit : « Jamais ! Jamais ! ». Je voulais chanter sur ma musique. Aujourd’hui, quand je fais appel à quelqu’un, qu’il m’envoie un texte, ça me procure beaucoup de plaisir. Calogero, il y a deux choses… Quand j’étais en train de composer cet album, il y avait une short liste sur laquelle il était le seul. Je me disais : ce serait bien qu’il puisse produire. Pourquoi ? Parce qu’il connaît bien mon travail. Et je trouve qu’il y a là une famille musicale, un goût pour le lyrisme et les grands arrangements. Et en même temps, le rock’n’roll sous-jacent. Je savais qu’il ferait ça bien. On a été aidé par le fait que j’ai réclamé des textes à sa compagne (Marie Bastide qui était un auteur que j’avais repéré) et m’a donné deux beaux textes. Evidemment, il a été aux premières loges pour les entendre. Quer ça arrive par elle n’a pas été fait pour me déplaire.

Est-ce que ce sont les paroliers qui vous proposent leurs textes, ou vous qui les leur demandez ?

Non, c’est moi qui demande. Là, j’ai frappé tous azimuts. Je me suis rapidement compte que les deux anciens ne me donneraient pas plus de textes que ce qu’ils m’avaient donnés. Maxime m’en a donné deux ; je n’en ai gardé qu’une. Carla ne m’en donné qu’une car elle était en train de faire son propre disque. Il fallait bien que je commence à chercher. Donc, il y avait Bruno Guielmi (très beaux textes) ; on avait fait ensemble déjà « Entre elle et moi » que j’avais mis sur le bestof dont je suis étonné de voir chaque soir quand je fais mon choix de chansons que je propose aux gens, elle sort régulièrement. Ce qui est étonnant ; elle est énormément passée en radio. Les médias l’ont un peu boudée. Elle figure toujours au milieu de chansons qui sont… c’est très dur de lutter contre les anciennes chansons… C’est normal. Dès que le temps passe, ça donne du lustre.

Ce sont un peu vos « A Whiter Shade of Pale »…

Oui, c’est ça. Donc, cette chanson sort à chaque fois. Et à chaque fois ça m’étonne de la voir choisie par le public.

Vous êtes connu comme un compositeur de grand talent. Mais au début de votre carrière, avez-vous déjà écrit vos propres textes ?

Non. (Si je me mettais à écrire, je pense que je me mettrai à écrire des nouvelles plutôt que des chansons.) Car je n’ai pas de talent pour ça. Ca s’arrête là. Au début, je le regrettais. Je me disais : est-ce que la vie ne serait pas plus facile si j’écrivais tout. Mais devant me manque d’inspiration, j’ai très rapidement senti ça. Je sais trop ce que c’est que le talent… Je sais ce que c’est que d’être visité quand on a envie de créer quelque chose. J’ai la chance de connaître des fulgurances quand je crée de la musique ; on aime ou on n’aime pas mais je vois bien que ça vient. J’admire trop les écrivains, en plus. Au début, je regrettais. Après j’ai compris que c’était une chance inouïe de n’être que compositeur interprète. Parce que d’avoir rencontré tous ces différents auteurs, qui tous avaient des styles différents. Ils m’ont donné le meilleur d’eux-mêmes, je trouve. Ca m’a permis de me survivre musicalement. C’est pour ça qu’à un moment donné, j’avais dit à Etienne que j’allais demander à d’autres gens. Voyez la chanson de Brel, « les vieux amans » : « Je connais tous tes sortilèges. » Je connaissais les trucs d’Etienne. On a beaucoup travaillé ensemble. Au moins dix ou quinze ans… Il l’avait confié dans une interview : «  On s’est dit tellement de choses en quinze ans. Par chansons interposées. » Et c’était une très bonne définition. Je commençais à connaître ses formules de style. C’est que vous recherchez de nouveau chez un autre auteur. Marie Bastide quand elle m’a envoyé ses textes, quand j’ai vue arriver ce texte sur Noël (ce n’était pas exactement le texte qu’il est devenu), j’ai trouvé ça extrêmement original. Je me suis : « Une chanson sur Noël, ça n’arrive jamais. » C’est ça que je recherche. Quand on me demande ce que je recherche dans un texte, j’ai envie de réponde : « Je cherche un bon texte. » Mais je cherche surtout un angle différent. Un peu comme on dirait pour un journaliste. Un sujet, même toujours le même sujet, ce n’est pas grave. C’est l’angle sous lequel il est traité.

Vous avez toujours été entouré de personnes très littéraires : Vallet, Roda-Gil, Dabadie, Ravalec, David Mc Neil… Votre épouse aussi qui est écrivain.  Et sur votre dernier album, vous êtes allé rechercher un magnifique texte du poète Henry J.M. Levet.

J’avais trois autres textes de Levet en musique ; ils proviennent d’un recueil qui s’appelle Cartes postales. Mais je me suis rendu compte que ces textes n’étaient pas faits pour devenir des chansons. Celle-là, elle pouvait faire une chanson. J’ai eu de la chance : Brassens était l’artiste préféré de ma mère. Très jeune, j’ai écouté Brassens. Sûrement plus jeune que mes camarades Le Forestier et Renaud qui, on peut dire, ont été d’une certaine façon dépositaires d’une partie de son art. Mais moi, j’ai entendu ça quand je ne comprenais pas toutes les paroles. En revanche, je suis tombé immédiatement amoureux de ses musiques. J’ai même toujours qu’il existait un malentendu entre le public français et Brassens. Et qu’on ne mettait à sa juste valeur son génie de mélodiste. Il s’accompagnait toujours de la même façon. Ce n’est pas pour ça que les mélodies ne sortaient pas de l’ordinaire. Très tôt, j’ai aimé, apprécié, instinctivement, son travail de mélodiste sur la poésie. Il y a eu d’autres artistes qui ont mis des poètes en musique : Léo Ferré l’a fait bien parfois, beaucoup moins bien d’autres fois. Mais avec un ou deux bijoux. Ferrat l’a bien fait. Très vite, j’ai eu l’instinct de savoir ce qu’il fallait faire pour mettre une poésie en chanson. Et il y a des poésies que vous le vouliez ou non, vous ne parviendrez pas à en faire des chansons. Je n’ai qu’un maître en la matière. Lorsque je lis une poésie, je me dis : « Qu’en aurait fait Brassens ? » Je ne parle pas des arrangements ; je parle de la mélodie. La façon dont on va mettre en musique ces mots-là.

Vous allez venir en Picardie : le 3 mai à Saint-Quentin et le 11 octobre à Amiens. Avec quelle formation serez-vous sur scène ?

C’est marrant car vous me citez des salles dans lesquelles je serai avec des formations différentes. Il y a la formation que j’ai actuellement, qui est une formation « grandes salles », appelons-la comme ça. (Il y aura encore des différences dans les Zéniths. Ce sera donc une grande formation. Après, selon les salles, je vais avoir une autre formation qui comprendra deux pianos avec un quatuor. En tout cas, jusqu’au mois de mars, jusqu’à Paris, ce sera la formation Zénith. Ensuite, à partir de mai, ce sera le concert version deux pianos et quatuor. Là, c’est un tour de chant adapté à cette formation mais l’idée est de décliner le répertoire. Evidemment, il y a des chansons que je ne ferai pas quand il n’y a pas de batterie. Je profite de ces cinquante ans de carrière, pour travailler cinquante chansons. Ensuite, je les adapterai aux formations. A cela s’ajoute le choix des gens chaque soir. En gros, je mets des tubes, je fais un tour de tubes, et je laisse la place au milieu ; je propose au public huit chansons. Je demande au public d’en choisir quatre. Ca permet aux chansons de fans d’exister quand même.

Quels sont vos écrivains de prédilection ?

Zweig, malgré tout, c’est de la traduction. Dans nos grands auteurs : Balzac, Maupassant (que je relis depuis quarante-cinq ans), etc. Il y a deux ans, je me suis attaqué à La Comédie humaine. Parfois je m’arrête. Et depuis quelques années, je lis en anglais. Maintenant j’alterne un livre en français, un livre en anglais. En ce moment, je lis le livre qui aurait inspiré Polanski qui s’appelle Nothing sir and spy (Un officier et un espion) ; un livre merveilleux. Sinon, j’ai lu Ebène, un livre traduit du polonais. Ebène, de Kaputchnisky qui est mort il y a peu de temps. L’ami retrouvé… d’un auteur allemand. C’est l’exemple d’un auteur qui a une culture mais qui n’a pas écrit un livre dans sa langue maternelle. Dans les livres récents, j’ai bien aimé le prix Goncourt. J’ai arrêté Despentes que je tiens pour un très bon auteur mais ça décrit une humanité qui ne m’attire pas. C’est vrai que j’ai toujours un livre avec moi.

Je suppose que vous parlez littérature avec votre épouse…

Oh là ! Beaucoup ! En ce moment on lit le même livre ce qui est rarissime. Le livre sur l’Affaire Dreyfus. Elle lit des trucs… euh… moi je reste quand même… ça faisait toujours rire Road-Gil  quand je lui disais que j’achetais mes livres dans les gares et les aéroports. Evidemment, lui ne lisait pas du tout ça. Un jour, dans un voyage de promotion, j’allais faire des photos, il m’avait accompagné aux Bahamas, (c’était l’époque où Salut les copains avait de l’argent pour faire des photos dans des pays lointains), je lisais Le Parrain. Et lui lisait un truc de Kafka. Je lui avais dit : « Comment tu lire ça ? ». Il m’avait répondu : « Paulo – il m’appelait Paulo – c’est la même chose. Ton livre et le mien racontent exactement la même chose. »

Propos recueillis par

                                                              SYLVIE PAYET et PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

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Littérature Rock

Patrick Eudeline, dandy rock et solide romancier

      Il sort «Les Panthères grises», roman rondement mené, où il développe ses talents de conteur.

Les romans de Patrick E

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain, devant la Lune des Pirates, à Amiens. Mars 2010.
De gauche à droite : Patrick Eudeline, Jean-Louis Abbitti, patron de la Belle Epoque, Lou-Mary, chanteuse, Corinne, de la Belle Epoque. Mars 2010. C’est à cette époque que Patrick s’était rendu à Longueau dans le home-studio de Lou-Mary pour enregistrer la chanson “Les Smarties” en duo avec la grande Didiche blonde (Lou-Mary).

udeline, je les ai tous, je les lis tous», affirme Virginie Despentes. On est en droit de ne pas lui donner tort. Depuis ses débuts de critique rock à la revue Best, en 1974, on sait qu’il est doté d’une belle plume et d’un tempérament bien trempé. Hasards de la vie, des rencontres, ou pugnacité qui le conduit à forcer les portes et à aller jusqu’au bout de ses rêves? Avant Best, il a la chance, à l’université de Jussieu, de suivre les cours de Julia Kristeva, l’épouse de Philippe Sollers. Ce dernier l’invite à collaborer à la revue Tel Quel. Nous sommes en 1976; il n’a que 22 ans. Un an plus tôt, à Marrakech, où il avait retrouvé le couple de célèbres écrivains, il avait fait la connaissance de William Burroughs qui lui écrivit une chanson. Des expériences qui font rêver. Ensuite, ce sera l’arrivée du punk en 1977 à Paris. Il sera l’un des hérauts du mouvement; il contribuera à la faire éclore en France grâce à ses succulents et singuliers articles dans Best, mais aussi en montrant la voie, sur scène, en fondant le mythique groupe Asphalt Jungle. Critique rock, chanteur, auteur-compositeur… Patrick Eudeline est, depuis le milieu des années 1990, romancier. (Il avait écrit, en 1977, un premier livre, une manière d’essai-récit devenu culte: L’Aventure punk, aujourd’hui réédité chez Grasset.) Tant mieux pour nous car il développe dans son activité littéraire – comme dans ses autres activités – talent et esprit résolument rock’n’roll. On s’en était déjà rendu compte avec Dansons sous les bombes (Grasset 2002), Soucoupes violentes (Grasset 2004) mais aussi avec l’excellent Rue des Martyrs (Grasset 2009).

Un bon romancier

Dans le présent roman, Les Panthères grises (quel beau titre; «Il y a eu les Chaussettes noires, il y eu les Black Panthers. Voici désormais venu le temps des Panthères grises» indique l’éditeur en quatrième de couverture), Eudeline nous invite à suivre les pérégrinations de musiciens rock, aujourd’hui sexagénaires, qui, à la faveur du mariage d’un de leurs petits-enfants, prennent la surprenante décision de reformer leur groupe défunt qu’ils avaient créé en des temps antédiluviens. Mais les panthères n’ont plus leur énergie de 20 ans. Ils s’ennuient un peu. Et puis, un jour, ils ont la chance (la chance ou la déveine?) d’être invités à participer au casse du siècle? Iront-ils jusqu’au bout?

Patrick Eudeline excelle dans le rôle du conteur. Il dresse le portrait d’une époque. Il passe en revue les Trente glorieuses, les établis de 1968, le Coran, les conditions de travail des infirmières, Macron et Internet. Apparaît même le regretté Jacques Chabiron, ancien dj du Golf Drouot, puis journaliste à Rock & Folk. L’inventaire peut paraître hétéroclite mais jamais on ne s’y perd car Eudeline est un bon romancier. Il sait tenir son histoire. Et notre attention. Donc, il réussit son coup. PHILIPPE LACOCHE

 

Les Panthères grises, Patrick Eudeline; La Martinière; 174 p.; 17,50 €. Il sera en dédicace à la librairie Cognet, à Saint-Quentin, au cours du premier trimestre 2018 (date à préciser).

 

 

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Littérature

À la recherche du Besson perdu…

     L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou qu’il sorte, toujours, il écrit. Et nous donne un petit livre éclairant.

Henry Miller : J’suis pas

Patrick Besson, écrivain, journaliste.
Patrick Besson, écrivain, journaliste.

plus con qu’un autre. Roger Vailland : Comment travaille Pierre Soulages. Paul Léautaud : Amours. Blaise Cendrars : J’ai tué. Kléber Haedens : La France que j’aime. Ce sont souvent les petits livres qui éclairent le mieux les grands écrivains. Bien sûr, on ne pourrait se passer de Nexus, de 325 000 francs, du Journal littéraire, de La main coupée et d’Adios. Mais tout de même. Quel bonheur de se plonger ou de se replonger des petits délices précités, de ces minuscules bouts de littérature exquise, lâchés comme une bulle de savon, légère, sans la lourdeur du «vouloir-faire-oeuvre». Oui, aimons, les petits livres dits mineurs pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils nous procurent : goûter, subrepticement, le bonheur d’être au monde. Ou en lecture. Ce qui revient à peu près à la même chose.

Pense-bête, suivi de Sorties, est de ceux-là : le petit livre d’un grand écrivain : Patrick Besson. Et, une fois encore, c’est éclairant. Même si, of course, on ne peut se passer de Ah?! Berlin, de Lettre à un ami perdu, et d’Accessible à certaine mélancolie, livres majeurs, essentiels, parmi la somme bessonienne. Là, il a partagé ces 130 pages en deux parties : une première, Pense-bête, composée de proses, d’aphorismes et de pensées diverses. Une seconde tissée de récits et de nouvelles, à propos des sorties qu’il a effectuées. «Je suis beaucoup sorti et j’ai peu pensé. Ou j’ai beaucoup pensé et je suis peu sorti», confie Patrick Besson dans le texte de quatrième de couverture. «Ce recueil en deux parties est le résultat de plusieurs années de sorties et de pensées, tentative de retrouver et de conserver le temps perdu à sortir et à penser» Quoi de plus mélancolique, proustienne, modianesque que cette explication-confession? Comme d’habitude, Besson nous divertit, nous fait sourire (page 60: « Les choses que je ne ferai jamais…»; ou, page 74, quand il raconte que Sarkozy aurait dit à Franz-Olivier Giesbert que dès qu’il ne serait plus président de la République, il lui casserait la gueule…). On adorera également quand il évoque la réception de Son Excellence Alexandre Orlov, au 79 de la rue de Grenelle, l’ancienne ambassade d’URSS (il ne faut jamais passer à côté de valeur sûres : « J’étais ému d’errer dans les couloirs de ce qui fut pendant soixante-dix ans l’épicentre de la révolution bolchevique mondiale, désormais vaincue». Et on regrettera qu’il eût raccroché les gants du critique littéraire puncher et de haut vol qu’il était. Exemple, à propos de l’excellente Virginie Despentes : « C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka, une Violette Leduc qui n’ait pas été laide, une Simone de Beauvoir sans agrégation de philosophie. Elle écrit un français rude qui reste classique ; c’est la belle langue de l’école de la rue. » Imparable : pour tout ça, merci Besson !

PHILIPPE LACOCHE

Pense-bête suivi de Sorties, Patrick Besson, Mille et une Nuits ; 129 p. ; 4,50 €.

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Non classé Rock

Brèves en musique et en littérature

AUDIO LIVRES

Despentes savonneuse

Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes, n’est rien d’autre que le portrait des eigthies finissantes. La voix de l’excellent comédien Jacques Frantz (Yves Robert, Claude Chabrol, Claude Berri, etc.) convient parfaitement au style écorché et si rock’n’roll de l’auteur de Baise-Moi. Ici, elle nous invite à suivre Vernon Subutex, manière d’ange déchu, « légende urbaine », estime l’éditeur, qui, tout doucement glisse vers le cauchemar de la rue. Légende urbaine ? Il y a de ça. C’est souvent violent, à la fois drôle et brutal. Ce texte ressemble

Captain Kid.
Captain Kid.

à un album des Heartbreakers. Percutant et réussi. Ph.L.

Vernon Subutex 1- Virginie Despentes. Audiolib.

MUSIQUE

Un bienfaiteur

« Je crois en une poésie du son. J’ai la conviction que, grâce au son, la musique peut agir comme un baume, voire soigner… Et j’ai envie de faire du bien… », confie Sébastien Sigault, alias Captain Kid. Le songwriter parisien, apparu sur les scènes dans les années 2000, remplit ici, parfaitement son contrat. Jolie mélodies, voix aussi bien dessinées qu’une estampe d’Hokushaï, il nous livre treize chansons fraîches, pétillantes, résolument poppy qui lorgnent du côté de Blur et de Divine Comedy, même si son Panthéon personnel renferme Dylan et les Beatles. La mélodie de « Upon the Edge » est un régal. Jolie pochette au format inhabituel. Très agréable. Ph.L.

X or Y, Captain Kid. Savoury Snacks records.

 

D’Arsy chante Corcy

D’Arsy est un artiste originaire de Soissons, dans ce cher département de l’Aisne. Il ne s’en cache pas puisque l’un de ses chansons s’intitule « Corcy »village du Soissonnais. Sa voix est belle, bien posée. Ses textes en imposent par une écriture serrée, poétique. Il chante l’amour, la nature, la forêt, la foudre et le tonnerre. Les arrangements proposent des sons où l’électro et les nappes de pianos font bon ménage. La chanson « Lovely », en duo avec Morgane Imbeaud à la voix limpide comme les eaux de la Vesle, ne manque pas de charme. Belle mélodie ; douce atmosphère. « Boy sentimental », avec ses évidences, ses ambiances, recèle toute la puissance d’un tube potentiel. PHILIPPE LACOCHE

Boy sentimental, D’Arsy. PBOX Music. Dist. Sony.