Categories
Les Dessous chics Littérature

PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

Categories
Les Dessous chics Littérature

Un terrible huis clos fraternel

                             

Yann Queffélec nous tient en haleine grâce à une histoire tendue et une écriture pleine de panache.

Yann Queffélec. Photo : Philippe Matsas.

Il s’agit d’un récit, pas d’un roman. Yann Queffélec joue le jeu de la non-fiction; c’est rare. On a souvent l’habitude à ce que les écrivains dissimulent la réalité – La vérité? Leur vérité? – sous les paravents d’une imagination excipée. Ici, il n’en est rien. Yann Queffélec raconte ce qui s’est passé. Que s’est-il passé au fait? Un soir de neige (nous sommes pourtant le mercredi 15 mai 2019, mais, oui, il neige à Paris; sommes-nous encore dans le récit et pas dans l’imaginaire? Mystère…), Tanguy, dit Touki, son petit frère, lui envoie un SMS: «On va m’opérer, c’est grave, viens me voir.» Ils ne se sont pas vus depuis une trentaine d’années. Yann fonce vers l’Institut Jourdan, à Paris, qui vient de fermer. Qu’importe: il parvient – malgré l’inquiétante présence d’une infirmière qui surveille et veille au grain – à pénétrer dans la chambre 49 où l’attend son petit frère, étendu sur son lit de souffrance. «Alors ça!», lui lance l’alité. «Mon frère a passé trois heures et demie sur le billard, dans la matinée, et je le crois toujours dans les vapes. Moi-même, je suis tourneboulé par mon arrivée tardive à l’institut, une histoire de fous», raconte l’écrivain, prix Goncourt 1985 avec Les Noces barbares. «Les portes du hall ne s’ouvrant pas, je me suis faufilé par l’accès latéral réservé aux pompiers, et l’infirmière de nuit m’a pris le chou.»

«Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.»

Ainsi débute leur huis clos fraternel. Yann est censé ne pas rester longtemps: il est attendu chez lui pour un repas amical. Il restera dans la chambre toute la nuit. Ce ne sera pas triste. Yann et Tanguy évoquent leur vie familiale. Les souvenirs jaillissent, ou, au contraire, sont dissimulés. Ils se jaugent, se regardent, sortent des bières du placard, et le grand brandit une bouteille de champagne planquée sous son caban.

Il y a des blancs; parfois, le ton monte. L’ombre de leur mère défunte plane au-dessus de leurs têtes.

On sent bien que le petit en veut au grand. Il lui en veut de quoi? Difficile à dire. L’atmosphère devient étouffante dans la chambre 49. Peut-être faut-il qu’ils tirent au clair ce qui s’est réellement passé la dernière journée où ils se sont vus…

Ce roman, très bien construit (les chapitres s’égrènent, annonçant les heures qui passent), vous tient en haleine et ne vous lâche plus. La mer, la mère, la Bretagne y sont omniprésentes, manière de balises qui cadrent les pérégrinations du lecteur. Au final, les deux frères arrivent à cette terrible conclusion qui orne le bandeau du livre: «C’est la famille, frangin, qui nous a rendus fous.» Étouffante, terrible, parfois sournoise et cruelle, la famille en général est aussi un havre protecteur où il fait bon séjourner. Avec un subtil talent et une écriture pleine de panache, Yann Queffélec nous fait bien ressentir ce puissant dilemme.

PHILIPPE LACOCHE

Demain est une autre nuit, Yann Queffélec, Calmann-Lévy; 192 p.; 17,50 €.

 

 

Categories
Dessous chics

Tous les écrivains sont malheureux

 

L'adorable et talentueuse Michèle Lesbre à sa table de dédicace à la villa Yourcenar.

J’aime beaucoup Michèle Lesbre. C’est l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Elle allie avec talent atmosphères modianesques et un sens piquant de la narration. Résultat : on rêve, on s’évade tout en ne lâchant jamais l’intrigue. Deux autres écrivains détenaient ce talent rare : Georges Simenon et Emmanuel Bove. Le premier a fini milliardaire et malheureux; le second pauvre, malade et malheureux. Je te laisse, lectrice, deviner le point commun de ces deux immenses romanciers. C’était le petit jeu de la semaine. La gagnante aura le bonheur de prendre un café avec moi, au moins pendant vingt minutes, à la rentrée. Il pleuvra certainement. Une pluie tiède comme dans les romans de Pierre Benoit. Tu me diras : «Marquis! Je ne vous voyais pas comme ça. Je vous imaginais grand, élégant, chevelu comme un hippie époque Grateful Dead...» Alors, enfin, je serais malheureux, et penserais que j’ai le talent de Bove et de Simenon. Chère Michèle, comme toutes les jolies femmes, tu m’entraînes vers des digressions interminables. Une chose est certaine : j’aime les livres de Michèle Lesbre. Je l’avais découverte à ses débuts avec ses deux premiers ouvrages, La Belle Inutile (Le Rocher, 1991) et Un homme assis (Manya, 1993).Je crois même que j’avais fait un article dans le Magazine littéraire. C’est si loin, tout ça. Michèle, je l’ai retrouvée l’autre jour à la villa Marguerite-Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, dans le Nord où, comme moi, elle était invitée à signer ses livres et à lire, en public, un passage de son dernier roman. J’ai également retrouvé l’ami Alain Bertrand dont j’aime les livres à la poésie douce comme la peau d’une pêche belge. Belge, Alain l’est comme je suis français. Nous sommes fiers de l’être; il n’y a pas de mal à ça. Il aime, comme moi, Pirotte et Simenon. Tous deux, nous pensons que les filles sont adorables mais parfois un peu cruelles. A table, j’ai aussi fait la connaissance de Marie Desplechin, sympathique et pleine d’allant. L’ami Yann Queffélec était là également, en compagnie de sa soeur Anne qui ne vit rien venir quand on lui apporta un sac qui n’était pas le sien : c’était celui mon adorable petite Lys. Son sac FNAC (elle prononce : «Feunac»; c’est très craquant son accent).Il contenait, of course, son parapluie. So british.

Dimanche 7 juillet 2013

Categories
Dessous chics

Le printemps, le sucré-salé de Deauville, les salons et les copains

 

Jacques Béal au cours de la conférence sur le quartier Saint-Leu, qu'il a donnée, il y a peu, au bar de la Comédie de Picardie, à Amiens.

 Le printemps est un ravissement pour les écrivains; j’en profite. En compagnie de Lady Lys, je me suis rendu au salon de Deauville où j’ai fait la connaissance de Yann Queffélec, sympathique et fraternel. Nous sommes allé boire des verres, fort tard dans la nuit, après avoir écouté l’étonnant et talentueux Jean-François Zygel qui donnait un concert axé sur l’improvisation. Zygel demandait aux spectateurs de lui souffler un mot (rêverie, pluie, joie, fin, etc.) et il faisait parler son piano. Un régal où pétillaient des mélodies et des harmonies d’une infinie délicatesse. Il pleuvait sur Deauville. Les bourrasques me décoiffaient et me donnaient une tête de fou. «Tou ressembles à Jack Nicholson», souriait Lady Lys alors que nous marchions sur les célèbres planches de la plage que Françoise Sagan et Bernard Frank avaient longuement arpentées avant de se «refaire» au casino. J’adore Deauville. Son côté sucré et clinquant dans l’air salé. Le sucré salé. J’y ai bien sûr retrouvé copines et copains (Marie, des éditions du Seuil – avec qui je n’ai pu m’empêcher d’évoquer Jean-Jacques Brochier et les heures de gloire du Magazine littéraire -, Claire Julliard, du Nouvel Observateur, Nicole – qui me dit le plus grand bien du romancier Paul Vialar – et Serge Dutfoy, dessinateur et pianiste émérite, etc.) Le 1er mai, je suis allé au salon d’Arras où j’ai croisé mes copains romanciers Valère Staraselki et Pierre Hanot. On a bien ri. Comme d’habitude. Avec mon confrère Jacques Béal, je rigolais bien quand il était grand reporter au Courrier picard. Aujourd’hui, Jacques profite d’une retraite très active puisqu’il ne cesse d’écrire.En 2008, il avait publié chez Michalon L’ange noir, une biographie de l’aviatrice Bessie Coleman, une Afro-Américaine qui apprit à piloter au Crotoy. Trois ans plus tard, il nous a donné à lire un excellent roman, Les Ailes noires (Presses de la Cité), une histoire romancée de Bessie au Crotoy. Jacques travaille actuellement à un roman intitulé Au sourire d’avril, une saga qui évoque 30 ans de la vie du quartier Saint-Leu, à Amiens (de 1950 à 1980).Sortie prévue en octobre prochain aux Presses de la Cité. Saint-Leu, thème d’une conférence qu’il a donnée, il y a peu, à la Comédie de Picardie, en compagnie de Cécile Marseille, conseillère municipale, férue d’histoire locale. Passionnant.

Dimanche 6 mai 2012